‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 36 sur 53 · ETES ARE PPT PS AT · texte numérisé non relu

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nu et perforé, d’où se détachait comme dans un ovale le paysage lointain de la côte. Près de ce bloc immense se dressait droit et impassible un obélisque en pierre, débris d’une des arches tombées. Debout et placé ainsi dans l’ombre, ce colosse pétrifié semblait être une sentinelle perdue qu’on a oublié de relever et qui, fidèle à sa consigne, veille toujours à la ga”le de la porte de guerre abandonnée. Au loin, . ile de Bonaventure se baignait dans le golfe, pendant que sur la terre ferme la Table-à-Rolland se dressait à 1230 pieds au-dessus du niveau de la mer, et servant de guide aux marins se laissait apercevoir à une dlistance de quarante milles au large.

Haut de 288 pieds, long de 1500 et large de 300, le Rocher-de-Percé est composé de calcaire de couleur jaune et rouge qui forme une masse taillée perpendiculairement. Cet étrange bloc, est bordé d’un côté par une ‘petite grève; mais, de l’autre côté, assuret-on, la profondeur est telle qu’en temps calme, un navire de guerre peut y accoster impunément. Par la nature de sa formation, cet ilôt — jadis relié au Mont-Joli, — a dû souvent changer d'aspect, et Champlain en le relevant disait que ‘‘ l’isle de Percé est comme un rocher fort haut, élevé des deux côtés, où il y a un trou par où les chaloupes et bateaux peuvent passer à haute mer, et de basse mer on peut aller de la grande terre à la dite île qui n’en est qu’à quelques quatre ou cinq cents pas.” Denys de son côté assure sur la foi d’une tradition indienne que l’île de Percé se prolongeait jadis jusqu’à l’île de Bonaventure, mais que la mer l’ayant mangée par le pied, en fit tomber

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Malgré sa falaise escarpée, ce roc n’a pas toujours été le paisible royaume des goëlands et des cormorans, et sa première ascension fût tentée par

Certain renard gascon, d’autres disent normand.

Surpris sur la grève au moment où il allait abuser de la naïveté d’une poule paysanne, maître Alopex ne perdit pas son temps à conter fleurette. La marée était basse ; d’un bond il se prit à détaler du côté du large, poursuivi par tout ce que Percé comptait à cette époque de caniches et de gamins. (Chacun s’en promettait à cœur joie dans sa spécialité, les mioches comme les roquets, car toutes les pistes du fugitif tenaient la direction du rocher, et la meute entendait la mer déferler au bout de l’îlot. Or, un bain de lame n’entrait pas, ce jour-là, dans les détails de la toilette de compère renard ; il s'arrêta une minute pour se passer la patte sur le museau, et réfléchir. La réflexion est l'apanage des bêtes autant que des hommes, et comme un petit monticule se dressait devant lui, notre observateur y saute, et de fissures en saillies joue si

bien ses grégues, qu'il arrive sain et sauf sur la crète du rocher. Là, cet œil de mauvais larron entrevit ce que jamais imagination de renard—même du temps du bon La Fontaine-—n’eût osé rêver. Des milliers et des milliers d’oiseaux pondaient ou couvaient sur cette cime encore vierge de la piste des maraudeurs, et oublieux de sa poule des champs l’ingrat eût un éblouissement. Mais cette extase ne dura qu’un instant ; faisant contre.ses instincts bon cœur le nouveau venu se glissa en tapinois au milieu de toutes ces têtes de badauds qui le regardaient passer en jacassant et alla sans bruit se creuser un terrier à l’une des extrémités de l’île. Ses premières journées furent consacrées au travail et à l’abstinence, mais une fois dans ses meubles compère renard n’eut rien de plus pressé que d'oublier cette fâcheuse tradition du carême qu’il avait emportée de son long séjour en terre ferme, et ne se livra plus qu’à une seule distraction : celle de guetter l’heure ou cormorans et goëlands partaient à tire-d’aile pour la pêche. Alors prenant ses airs de fin connaisseur, il faisait le tour des nids, palpait les oisillons les plus dodus, flairait les œufs les plus frais, et retour du marché, il déjeunait dans sa bibliothèque en se répétant ces vers d’un rat philosophe :

Il fit tant de pieds et de dents, Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage Le vivre et le couvert; que faut-il davantage ?

Ce tour d’acrobate mit en l’air toute la côte. On pouvait donc arriver sur le rocher puisqu’un renard

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DE TRIBORD A BABORD 369 l'avait pris par escalade, et en 1818 MM. Tranquille Duguay et Moriarty tentèrent heureusement l’ascension. Cette prouesse eut des imitateurs, et plus tard, se familiarisant avec le danger, on alla jusqu’à couper le foin qui poussait sur l’îlot. ‘Trois tonneaux furent fauchés et jetés dans des barques amarrées au pied de la falaise mais un homme s'étant brisé la tête en voulant descendre, la corporation du village eut la sagesse de défendre ces folles entreprises.

Dès les premiers temps de la Nouvelle-France, avant même la fondation de Québec, Percé jouissait d’une certaine importance commerciale. Dans sa relation de 1610, Champlain remarque qu’un ‘ grand nombre de navires y faisaient la pêche du poisson sec et vert.” ‘ Cette flotte y passait la belle saison à traiter des fourrures et à charger de la morue puis l'automne arrivé, il ne restait plus que trois ou quatre familles qui hivernaient au milieu des neiges et de la solitude la plus profonde ’” (1). Percé avait aussi, parmi les navires qui faisaient le trajet du Saint Laurent, la réputation d’être une excellente aiguade. Les vaisseaux venant d'Europe y relâchaient presque tous pour y faire du bois et de l’eau. Un service de chaloupes attendait ici leur arrivée et dès que l’ancre de ces navires avait mordu le fond, le père Jacques Maheu donnait à ses rameurs le signal du départ et ses embarcations légères, penchéessous la brise, couraient bientôt vers Tadoussac et Québec apporter aux colons les nouvelles d'outre-mer et y déposer les passagers pressés d'arriver.

(1) Vide Ferland, Vofes sur les régistres de Notre-Dame de Québec, p, 8x.

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Sous les falaises jaunâtres de Percé sont venus s’abriter les plus grands personnages de notre histoire, et que de fois Jacques-Cartier, Champlain, de Montmagny, d’Argenson, de Frontenac, d’Iberville, Jolliet, Charlevoix et bien d’autres n’ont-ils pas jeté l’ancre au pied du Rocher, ou sous le vent de l’île Bonaventure. Ce fut ici que le marquis de Tracy vit le pavillon vice-royal du Brézé salué pour la première fois par ces Canadiens qui devaient donner à la France bien d’autres preuves de leur loyauté. Ce fut au pied de la Table.à-Rolland qui se conclut en 1646 un solennel traité de paix entre les sauvages de Gaspé et leurs ennemis de la côte nord, les Bersimis ; enfin ce fut à Percé que se passa un des épisodes les plus monstrueux et les plus douloureux de la chronique du r7ème siècle.

On était alors au mois d’Août 1690. Une petite brise soufflait du large et deux frégates en avaient profité pour laisser arriver et jeter l’ancre près du Rocher. Elles portaient les couleurs de France, et dès que le drapeau de la patrie eut été signalé par cinq navires pêcheurs qui passaient la saison dans la baie, un vivat sortit de toutes les poitrines françaises. Des chaloupes furent dépêchées pour souhaiter la bienvenue à ces compatriotes et leur faire des offres de service, mais à peine eurent-elles franchi quelques encâblures qu’un boulet ricochant sur la vague vint s’éteindre dans le remou des avirons français. Etonnés les pêcheurs lèvent la rame, et en se retournant voient à travers la fumée le pavillon anglais qui monte lentement à la corne d’artimon des frégates, pendant qu'il

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est appuyé par deux nouveaux coups de canon. Il n’y avait plus à hésiter, chacun se mit à nager vigoureusement vers terre, pour y prévenir les résidents et gagner tous ensemble les bois, car devant un pareil déploiement de force, la résistance eut été une sanglante folie. Une pluie de fer leur tint compagnie pendant une partie du retour, mais personne ne fut touché, et les Anglais voyant leur proie échapper, détachèrent des escouades pour prendre possession des navires abandonnés. Une fois ces prises bien amarinées, une partie de l’équipage descendit à terre et y passa huit jours à piller, ravager et brûler tout ce qui appartenait aux malheureux habitants de Percé. Le commandant ennemi avait installé un corps de garde dans la petite église du P. Jumeau, et tandis que leurs camarades s'amusaient à promener la torche partout, ces braves tournèrent leur fureur contre les tableaux et s’en faisant une cible tiraient cent cinquante coups de fusils sur les images de la Vierge et de Saint Pierre, pendant que leur officier avait soin de naziller pieusement : Sancta Maria, ora pro nobis Sancte Petre, ora pro nobis.

Le soir venu, ces brûleurs de maisons et ces pourfendeurs d'images buvaient dans le calice des rasades au Prince d'Orange, et ne se couchaient guère sans arrêter quelle serait la nouvelle plaisanterie qui égayerait le lendemain. Celle du dernier jour fut unanimement considérée comme étant la plus spirituelle, et ce fut le plus vieil officier, celui qui était le plus haut en grade à bord de ces deux frégates anglaises, qui en a gardé tout le mérite aux yeux de l'histoire

—‘‘Le commandant, écrivait à cette époque le missionnaire de Percé, pour se distinguer autant par ses impiétés qu'il l’était par son caractère, se revêtit de la plus belle de nos chasubles, et, par une ostentation aussi vaine que ridicule, se promenait sur la grève avec le soleil d'argent qu’il avait fait attacher sur son bonnet, obligeant ses camarades par mille paroles de dissolution à lui rendre les mêmes honneurs et les mêmes révérences que les catholiques rendent dans les processions les plus solennelles, au Très-Saint Sacrement de l'autel. Ils achevèrent enfin toutes ces impiétés par une cérémonie autant extraordinaire dans sa forme qu’elle est extravagante et abominable dans toutes ses circonstances. Ils prirent les couronnes du Saint Sacrement et de la Sainte Vierge qu’ils posèrent sur la tête d’un mouton, lièrent les pieds de cet animal,

et l'ayant couché sur la pierre consacrée du maîtreautel, ils l’égorgèrent et le sacrifièrent en dérision du sacrifice de la Sainte Messe, pour remercier Dieu—à ce qu’ils disaient—des premiers avantages qu’ils remportaient sur les papistes de la Nouvelle-France ” (1).

La messe dite, on hacha avec le sabre tout ce qui restait debout dans la chapelle, l’ordre du rembarquement fut donné, et ces preux retournèrent au pays raconter les bonnes farces et les grands coups d’estoc de leur périlleuse expédition contre les hérétiques français du golfe Saint-Laurent.

1) Wide pour plus amples détails sur cette sbomination la page 7 et suivantes de la “ Mouvelle relation de la Gaspésie,’ par le Père Chrestien LeClercq, missionnaire recollet de la Province de Saint-Antoine de Pade, en Ârtois, et gardien du couvent de Lens.

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Dès que ces forbans eûrent repris la mer, les gens de Percé se remirent courageusement à l’œuvre. On s’occupa de déblayer les ruines des habitations ; les dégats de l’ennemi furent réparés le mieux possible, et chacun eut l’énergie de se priver pendant quelques années pour laisser à ses enfants un patrimoine acquis déjà par le travail et reconstitué par la patience. Aujourd’hui, l’humble station de pêche de 1660 est devenue un florissant village de 1,643 personnes, dont 959 descendent des premiers colons français.

Depuis longtemps les habitants de Percé ont eu la réputation d’être francs, généreux, hospitaliers, et Monseigneur de Saint-Valier se plaisait à dire :

—En cet endroit vivent mes meilleurs amis de la Nouvelle-France.

La tradition rapporte que cet évêque quitta Québec un jour et fit à pied une partie de la route, passant à travers bois, pour aller visiter les gens de Percé et les encourager par ses conseils et par les actes de son ministère. Il est vrai qu’en ces temps-là on ne tenait guère à la réputation d’être douillet.

Le P. Albanel, parti des monts Notre-Dame le 3 février 1649, ne revenait-il pas à pied à Québec, où il arrivait le 8 mars, après avoir souffert de la faim pendant douze jours? et pourtant pareil trajet n’était rien à comparer à ce voyage de la Baie d'Hudson par le Saguenay, que l’intrépide missionnaire devait exécuter plus tard. On faisait alors cent lieues à pied avec la même insouciance qu’on apporterait aujourd’hui à faire une

promenade d’une lieue, et la moindre des visites

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pastorales entreprises dans la direction du golfe Saint-Laurent par Mgr. Plessis, embrassait une distance de 1450 milles. C'était un voyage au long cours, accompli gaiement dans les pires conditions. Fallait-il courir sur mer ? l’évêque devait passer des mois sur une petite goëlette dont la cabine aurait pu être prise ‘‘ pour une dalle tant elle était étroite et profonde.’

—L'oreiller, se contentait alors de dire ce prélat, touchaït, il est vrai, au soliveau du gaillard, mais dans cette position extrêmement resserrée, il ne nous fallait pas un grand effort pour se faire une idée de la manière dont nous serions un jour logés dans notre cercueil.

A terre les choses ne se présentaient guère sous un aspect plus riant. Dans certains endroits, il est vrai que les opulents ‘se cotisaient entre eux pour acheter de la fine fleur de farine et offrir du pain blanc ”’ à leur évêque, mais presque toujours ‘‘le presbytère n'était qu’une pauvre chaumière incapable d’intercepter les rayons du soleil, ni même la brume, et où il fallait coucher botté quand le froid prenait ou mieux encore ouvrir son parapluie, dès qu’il commençait à pleuvoir.’”” Maïs en retour de ces misères que de consolations pour l’apôtre ! A chaqne pas il découvrait des miracles de foi et de résignation parmi ces rudes marins et pêcheurs dont la piété proverbiale méritait néanmoins ce piquant reproche :

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—Chez eux, comme chez toutes les peuplades maritimes, disait le prélat, il y en a toujours quelques-uns qui s’endorment lorsque le sermon commence et ne se réveillent que quand il finit (x).

Ce sans-gêne, je l’avoue, est peu propre à aiguillonner la verve d’un prédicateur, mais que celui qui n’en a pas fait autant, jette la première pierre aux justes qui s’assoupissent ainsi devant le Seigneur.

Ces causeries sur Percé m’entrainent à remonter le siècle et m’amëènent à raconter des choses qui se passaient il ya soixante-cinq ans. Pendant que nous parlons de ce qui est déjà le vieux temps, la Table-à- Rolland—aujourd’hui le mont Sainte-Anne—s’amoindrit à l'horizon. Percé s'éloigne, et dans le crépuscule s'éteignent les côtes rouges de l’île de Bonaventure, célèbre du temps de Denys par la quantité de tourtes et de lièvres qui s’y prenaient.

—De trente collets tendus le soir, écrivait-il, on a du moins vingt lapins le lendemain matin.

Les falaises de l’île Bonaventure sont hautes de 250 pieds et donnent leur nom à une formation géologique composée, d’après Sir William Logan ‘‘d’une série de grès rouge, interstratifiés de lits d’un conglomérat calcaire grossier.’ Longue de deux milles et large de trois quarts de milles, Bonaventure est située à deux milles de la terre ferme. Jadis, il y avait ici une

———— mt

(1) Vide ‘ Journal des voyages apostoliques dans le golfe Saint-Laurent et les provinces d’en bas, en 1811 et 1812, par Mgr. Joseph Octave Plessis, évêque de Québec,” publié par la direction du #oyer Canadien en 1863.

petite chapelle placée par les récollets sous la protection de Sainte Claire; elle est remplacée aujourd’hui par une église. Cette île fut autrefois la propriété d’un corsaire jersiais, le capitaine Pierre Duval, qui, sous les guerres du premier empire, fit beaucoup de mal à la marine marchande française. A force de courir l’océan, le vieil écumeur de mer a fini par trouver le port en face de Bonaventure, et son tombeau s’élève dans le cimetière protestant du Mont-Joli.

A mesure que nous avancions, la nuit se faisait, et elle était arrivée tout-à-fait lorsque le Vapo/éon III passa devant l’ancienne Baïe-des-Molïies—maintenant la Mal-Bay—endroit renommé de tout temps par ses inépuisables pêcheries. Des falaises, dont quelquesunes atteignent dans la direction du sud-ouest une hauteur de 666 pieds, bordent cette baie. Nous ne fimes que les entrevoir aux pâles rayons de la lune, et bientôt nous stoppions à la pointe Saint-Pierre où nous avait précédés la Canadienne. Un canot se détacha des flancs de cette goëlette armée. IL était porteur d’une invitation, et un quart d’heure après nous étions les hôtes du commandant Lavoie qui nous faisait les honneurs de son carré.

Des années se sont écoulées depuis ces heures que nous passâmes à fumer et à causer dans la petite bibliothèque de la Canadienne, maïs en écrivant ces lignes il me semble revoir encore mes camarades de ce | soir-là. Autour de nous, sur une table gisaient les Mélanges du docteur Larue, les Anciens Canadiens de M. de Gaspé, François de Bienville de M. Marmette, l’Ærsfoire Naturelle du docteur Chenu, pendant

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DE TRIBORD A BABORD 377 que dans un coin s'élevait une pile de journaux que chacun éparpillait et fouillait à sa guise. Depuis un mois nous étions sans nouvelles du pays et les exclamations et les suprises d’aller leur train.

— Pas possible, s’écriait l’un, Pierre vient d’être nommé député !

—Bah ! répondait l’autre avec une légère pointe de commérage, je savais bien qu’il finirait par apprendre à lire, sinon à écrire.

—Eugène est marié! constatait un troisième, en devenant tout rêveur.

— Dieu ait pitié de son âme ! murmurait pieusement son voisin tout ému, et encore empoigné par la lecture d’un article nécrologique.

Et pendant que les quiproquos, les azzis et les éclats de rire de ce soir-là s’entrecroisent encore dans ma mémoire, l'illusion m’environne, et il me semble encore être doucement bercé par le roulis du golfe. Mais hélas ! ce n’est qu’un rêve. Des années sont passées ; la mort a glané depuis dans les rangs de ces joyeux compagnons de voyage, et celle qui pendant vingt-un ans croisa dans les parages les plus redoutés du Saint-Laurent, celle qui passait à bon droit pour un chef-d'œuvre d'architecture navale, a suivi la loi commune. La Canadienne n'existe plus : il a suffi d’un coup de vent pour que elégante goëlette vint se démembrer sur les récifs de l’île Saint-Paul.

La pointe Saint-Pierre est d’un aspect pittoresque, et vûe par un lever de soleil, présente un coup d’œil superbe. A cette époque, une partie de la grève était couverte de vignots échelonnés en gradins, où séchait la morue destinée au Brésil et aux Antilles. De blanches habitations de pêcheurs, ainsi que des maisons de commerce —parmi lesquelles la plus importante appartient à M. Collas—s’élevaient à l’arrière plan, tandis qu’au large, le Plateau, petite île fantastique et sauvage montrait au voyageur ses grottes, ses arches et ses piliers travaillés par le flot. Mais le rayon de soleil qui révèla ce paysage ne permit guère d’en jouir longtemps. A peine entrevu, il se perdait dans notre sillage ; car, dès les premières lueurs de l’aube, notre pavillon avait salué celui de la Casadienne, et le Vapoléon IIZ prenant sa course dans l’intérieur des terres nous entrainait vers le bassin de Gaspé.

La nature s’est chargée d’embellir ce point du golfe Saint-Laurent, et s’est montrée prodigue envers Gaspé qui est appelé à jouir plus tard d’une grande importance maritime. Le Bassin n’est, à proprement parler, que le prolongement d’une baie qui a une longueur d’un peu plus de seize milles, et commence à la pointe Saint-Pierre pour ne se terminer qu’au Forillon. Entre le cap Haldimand et le banc de Sandy Beach, cette baie se rétrécit et forme alors le havre de Gaspé, port sûr et commode qui se subdivise à son tour en deux bras, celui du nord-ouest et du sud-ouest, Le bassin de Gaspé est formé par le bras du sud-ouest. Son entrée n’a guère plus de 1,080

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pieds ; on y mouille par un fond de six a neuf brasses, et Bayfield reconnait qu'ici un navire se trouve être aussi en sûreté que s’il était dans le meilleur des docks. Que de fois, pourchassé par la tempête, le VMapoléon ZIT n'est-il pas venu se réfugier à Gaspé ? Au large, la houle l’avait rudement secoué, l'équipage était sur les dents, et son tillac ruissellait encore des pièces de mer qu’il avait embarquées, mais aussitôt que l’ancre du steamer glissait dans les eaux tranquilles du bassin, le calme se faisait autour de nous. Rien alors n'aurait pu rappeler nos luttes avec la mer, si nos oreilles n’eussent entendu le vent passer en hurlant sur la crète des mornes qui nous entouraient.

Du temps des Français, Gaspé portait le nom de Baie du Penouil, vieux mot basque qui signifie péninsule, et en 1534, Jacques-Cartier fuyant ‘‘les mauvais temps, la tempête et l’obscurité,’” vint passer quelques jours au Bassin. L'aspect tranquille et enchanteur de ces lieux frappèrent le cœur du marin et firent vibrer en lui toutes les fibres de la poésie bretonne. Placé en face de ce paysage merveilleux le capitaine Malouin se prit à songer à Dieu et à la France, et prenant possession de ce pays au nom du Roy, le soir, il consignait dans son ‘‘ routier’? le récit de cet acte solennel.

—‘*Le vingt-quatrième jour de juillet, nous fimes faire une croix haute de trente pieds, et fut faite en présence de plusieurs sauvages, sur la pointe de l’entrée de ce port, au milieu de laquelle nous mîmes un écus-

son relevé avec Trois Fleurs-de-Lis, et dessus était écrit en grosses lettres entaillées en du bois :

VIvE LE ROY DE FRANCE !

Et après, la plantâmes en leur présence sur la dite pointe, et la regardaient fort tant lorsqu'on la faisait que quand on la plantait. Et l’ayant levée en haut, nous nous agenouillions tous, ayans les mains jointes, l’adorans à leur vüe, et leur faisans signe, regardans et montrans le Ciel, que d’icelle dépendait notre Rédemption.’’ |

‘Cartier, disait l’abbé Ferland en rappelant ce souvenir historique, avait choisi un site admirable pour y arborer l’étendard sacré du chrétien. Erigée pour la première fois dans la Nouvelle-France, Ja croix dominait d’un côté sur la magnifique baie de

Gaspé et de l’autre sur ce beau port où souvent depuis les bâtiments français et anglais sont venus s’abriter.”’

Gaspé ne devait pas avoir le seul privilège d’être la première terre sanctifiée par le signe du salut. Cette bonne nouvelle allait être portée en France par ses propresenfants et deux des fils du chef s’embarquèrent avec les Français dès qu’ils furent en état de reprendre la mer. Mais quel est celui qui peut oublier la patrie ? ‘ Lorsque l’année suivante, le navire de Cartier

débouquait du canal qui court entre l’île d’Anticosti et la côte nord pour entrer dans le grand fleuve, les deux jeunes gaspésiens, se balançant dans les haubans, saluaient la chaîne bleuâtre des montagnes du sud aux cris joyeux de Honguedo! Honguedo! Malgré les

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splendeurs qu'ils avaient entrevues dans les villes européennes, ils portaient leurs regards avec bonheur vers la terre de leurs ancêtres. Et ils avaient le droit de la contempler avec un juste orgueil, car la France ne leur avait rien offert de plus majestueux que les Monts Notre-Dame, de plus noble que la Baie de Gaspé, de plus beau que le bassin sur les eaux duquel ils avaient souvent dans leur enfance, poussé le léger canot de leur père, le vieux chef de Honguedo.”” (1)

Depuis sa découverte le bassin de Gaspé n’a cessé d’être fréquenté et Champlain, de Caën, de la Ralde, la plupart des capitaines de navires français ainsi que bon nombre de contrebandiers basques venaient s’y reposer, faire le dégrat de la morue, traiter ‘avec les sauvages ou chercher un refuge contre le mauvais temps. Ce fut sur les bords du Fond de Penouil (2) que de Pontgravé malade et perclus par la gouttese fit mettre dans sa double chaloupe montée par sept matelots et partit courageusement pour Québec, au grand étonnement de la Ralde qui disait à Champlain :

—TJe n'aurais jamais cru que le Pont eût voulu se mettre en un tel risque avec l’incommodité qu’il a.

Ce fût encore du bassin de Gaspé que l’amiral Claude de Roquemont détacha une de ses barques pour annoncer à Champlain que le roi venait de donner au fondateur de Québec le gouvernement de la Nouvelle-France avec le titre de lieutenant-général.

(1) Ferland. Les côtes de la Gaspésie.

(2) Plus d’une fois, lors de mes excursions sur les côtes du Golfe Saint- Laurent, j’ai entendu les pêcheurs canadiens se dire entre eux, en se confiant une contrariété ou en se parlant d’un contre-temps :

—Laisse faire, mon vieux : avec un peu de cowage tu finiras comme les autres, par arriver un jour dans le Fond de Penouil.”

Ce fut encore ici que peu de jours après le départ de cette estafette, l’amiral apprenait l’approche de Kerth qui avait jugé prudent de ne pas attaquer Québec, malgré que cette ville ‘ fût réduite à sept onces de pain par tête pour chaque jour, et qu’il n’y eût que cinq livres de poudre dans le magasin.” (1) N’écoutant que son ardeur militaire, de Roquemont donne aussitôt l’ordre de lever les ancres, et le 8 juillet 1528 sa petite flotte venait se heurter contre l’escadre du rénégat dieppois. Malheureusement les navires français étaient lourdement chargés, car ils portaient tous les vivres destinés à la colonie. La pesanteur de la cargaison génait la manœuvre, et d’ailleurs l'ennemi avait pour lui la: supériorité du nombre et des bouches à feu. Mais il était trop tard pour avouer une imprudence, et pendant quinze heures de Roquemont lutta corps à corps avec l’escadre anglaise. La résistance fut désespérée. Quand il n’y eut plus de boulets, les Français chargèrent leurs pièces avec les plombs de leurs lignes, et Sagard rapporte que ce jour-là, ‘“ il fût tiré plus de douze cents volées de canon.” Le moment vint, hélas ! où la poudre n’eut plus à parler, et frappé dans ses œuvres vives par deux bordées successives, sa mâture hachée, ses voiles en lambeaux, l'amiral français fut obligé de parlementer. (2) Le soir de cette lutte Kerth entouré de ses prises, et tout fier d’avoir défait des compatriotes, remontait lentement vers le bassin de

(x) Vide Histoire de la Nouvelle France, p. 166. (2) D'après Sagard les conditions de cettc capitulation étaient ;

‘Qu'il ne serait fait aucun déplaisir aux religieux ; que l'honneur des emmes et des filles serait conservé et que l’on donnerait passage à tous ceux qui devraient retourner en France.”

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DE TRIBORD A PABORD 383

Gaspé, où il venait passer dix jours. Le vainqueur les: employa à brûler une cache de bled appartenant aux Jésuites, et retenant auprès de lui les officiers français, il entassa le reste de ses prisonniers surun de ses vaisseaux et leur permit d'aller redire en France que sous tous les cieux et par ‘ou: ‘es temps, il se pouvait trouver des hommes «1. ‘. mission consistait à trahir et à humilier la patrie.

Quatre-vingt-tre : ans après le combat de Kerth et de Roquemont, l'amiral Walker fuyant devant une grande brise venait passer au bassin, les quelques jours qui précédèrent son naufrage et incendiait ici un navire basque qui pêchait dans la baie. Plus tard encore, en 1759, quelques vaisseaux de la fiotte de Wolfe se détachaient du gros de l’escadre anglaise pour se ravitailler à Gaspé et c’est ainsi qu’à tour de rôle, amis comme ennemis sont venus jeter leurs ancres dans les eaux noires et discrètes du bassin.

Le jour de notre arrivée nous trouvâmes la Gaspésie en liesse. Ses jolis villages se pavoisaient de banderolles et de drapeaux ; chaque chose prenait un air de fête, et à voir toutes les physionomies joyeuses qui nous entouraient, on devinait sans peine qu’il allait se passer quelque évènement important. Tout prêt de nous le vapeur fédéral le Drurid venait de stopper, et bientôt nous apprîmes que le gouverneur général du Canada, M. le comte de Dufferin était à son bord.

Qui de nous n’a pas vu cette physionomie douce et intelligente que la gravure et la photographie ont rendue familière depuis les grèves du cap Breton

354 DE TRIBORD A BALORD

jusque dans les forêts de la Colombie britannique ? Causeur comme l'était son aïeul Sheridan, écrivain distingué, poête à ses heurcs, orateur habile et plein de verve, d’un abord facile, en arrivant au pays lord Dufferin s’est emparé des sympathies canadiennes françaises en faisant fi de cette morgue si commune aux grands fonctionnaires anglais. Dans les faubourgs de Québec, on connait le comte sous le nom de M. Dufresne, et cette manière d’être populaire en vaut bien une autre.

Vêtu simplement, la tête penchée sur l’épaule, il se promenait seul à l’arrière du Drwid, et à voir cet homme parcourir ainsi la dunette d’un air mélancolique on n'aurait guère reconnu l’auteur de ce speech abracadabrant, où un pair d'Irlande obligé de remercier les notabilités islandaises de leur réception hospi-

talière, exprimait sa gratitude dans un latin qui, certes, aurait arraché cette approbation à Molière :

Dignus est intrare in nostro docto corpore.

Le souvenir du combat bachique livré aux terribles hôtes du comte Trampe, le joyeux ree/ écossais dansé à ‘vingt-deux heures du matin ”” chez la femme de l’apothicaire de Reykjavik, les prés lointains du Snoëfell, et la découverte de ces lapins ailés au nez rouge qui, une fois les vapeurs du Xérès disparues, n'étaient plus que de modestes macareux du nord, toutes ces joyeusetés de jeunesse semblaient être bien loin maintenant du souvenir de lord Dufferin. (1x)

(x) M. T. P. Bédard vient de donner, avec la permission de Son Excellence, une traduction des “* Letfres de hautes latitudes *” de Lord Dufferin.

Cette édition de luxe a été publiée par la compagnie de lithographie Bur. land.Desbarats, et devrait se trouver dans toute bibiicthèque canadienne,

britannique ?

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Les deux mains derrière le dos, il arpentait lentement le pont,et pour dire le mot, notre gouverneur général paraissait ennuyé de la vie officielle et de ses exigences tyranniques. En ce moment l'homme de lettres semblait prendre le dessus sur l’homme d'état, et peut-être s’amusait-il alors à comparer les responsabilités de sa position à la vie douce et obscure que menaient jadis les lieutenants-gouverneurs de Gaspé. Véritables rois d’Yvetot, ces derniers étaient de petits favorits qu’on voulait récompenser et que le gouvernement de Londres envoyait vivre à Carleton ou à Percé, avec de maigres appointements et un titre sonore.

Voici ce qui arriva à l’un de ces potentats en bonnet de coton. Il y avait dans la prison un condu nné à mort qui allait être exécuté, lorsque tout-àcoup le courrier arriva, apportant un sursis. Cette bonne nouvelle enchanta et désola tout à la fois le lieutenant-gouverneur. Novembre finissait, et comme il ne fallait pas s'attendre à voir la sentence confirmée pendant la mauvaise saison, Son Excellence fut bientôt réduite à se poser cette question :

— Comment nourrir et chauffer six mois d’hiver durant un homme qui, en attendant la juste punition de ses forfaits, vit en paix, sinon avec sa conscience, du moins avec son estomac, et chez qui s’est développée tout à coup la passion du coin du feu P

L'histoire ne dit pas comment le lieutcnant-gouverneur sortit de ce dilemme, et d’ailleurs je n’aurais eu guère le temps de faire des recherches à ce sujet,

car Agénor Gravel venait de faire son apparition à bord, tenant sous son bras une bouteille soigneusement cachetée,

—Diantre ! voici du nouveau, lui criai-je. Auraistu fait une descente dans les caves de la maison Le Bouthillier ?

—Non, mon ami, et surtout ne touche à ceci qu'avec grands soins, car vois-tu, cette amphore renferme de l’huile de pétrole.

Gravel confia alors son affreuse fiole au maître d'hôtel qui passait, en lui faisant mille recommandations au sujet de ce dépôt. Une fois débarrassé de la bouteille, Agénor plongea la main dans une de ses poches et en retira un petit bloc carré que je reconnus de suite pour être de la galène.

—Je craignais fort de prendre maître Nicolas Denys en défaut, me dit-il en me tendant cet échantillon.

—Comment cela, repris-je en examinant le spécimen minéralogique qui paraissait être assez riche.

—Eh ! bien, tu sais ce que nous lisions ensemble hier soir dans ce vieux bouquin qui contient la description des côtes de l’ Amérique septentrionale ? L’ancien gouverneur français de ces parages ne disait-il pas, dans son livre, qu’une certaine compagnie d’exploitation avait tort de faire à Gaspé tant de dépenses sur ce que des personnes lui avait apporté quelques morceaux de plomb? ‘Depuis vingt ans, ajoutait-il, je connais cette mine : elle n’est autre chose qu’antimoine et ne se compose que de quelques petites

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veines qui courent sur la roche, et que la force du soleil finit par purifier’ (1). ‘Te rappelles-tu ce passage ?

—Je m'en souviens, et après ?

—Tu sais de plus que déjà du temps du P. Chrestien LeClercq, la mine de plomb de Gaspé était exploitée depuis quelques années, mais que la manière de procéder à l’extrait du minerai devint tellement dispendieuse qu’on fut forcé de tout abandonner.

—Je me rappelle aussi cela, mais où veux-tu en venir avec cette érudition P

—Où je veux en venir ? à te prouver que le vieux Denys avait raison lorsqu'il disait de cette mine : ‘Si elle eût été bonne, je ne l’aurais pas laissée inutile.”? Quel dommage qu’un homme aussi pratique n'ait pas connu le pétrole ! Avec quelle joie pareil génie commercial n’eût-il pas tué la lampe à bec de fer et à mêche fumeuse qui éclairait les travaux de ses interminables nuits d’hiver !

—Mais alors cette bouteille que tu viens de confier au maître d’hôtel contenait un échantillon du pétrole de Gaspé ? Il y aurait donc ici des puits d’huile ?

(1) Il est curieux de rapprocherici les opinions de Denys et du P. Chrestien Le Clercq sur la mine de plomb de Gaspé,

— J'ai trouvé assez de personnes, écrivait Denys en 1675, qui ont voulu entreprendre sur les; échantillons que‘j’ai fait voir; je n’ai jamais voulu, sachant bien que je les aurais trompées, c’est ce que je ne suis point capable de faire, à moins que je ne fusse moi-même trompé sans le connaître,

De son côté, le P. Chrestien Le Clercq disait en 160: :

—“On a découvert à Gaspé une mine de plomb depuis quelques années, laquelle toutefois on a été obligé d’abandonner, après y avoir fait une très grande dépense; cette mine n'ayant pas été jugée assez abondante pour en retirer le profit et les avantages qu’on en espérait; peut-être, à ce que j'en ai pu juger lorsque j'étais FA lieux, parce que les mineurs que l’on y avait envoyés de France ont voulu trouver sur le haut le pillon qu'ils eûssent pu trouver beaucoup plus facilement au bas du rocher qui cache ce métal, dont nr approche davantage, on pour le moins autant, de l’étain que du plomb.

—-De l'huile, ici? mais nous sommes en ce moment devant une région oléagineuse et des plus riches. Sur une étendue de quarante milles et une largeur de quinze on a déjà découvert du pétrole en plus de quatre-vingts endroits. Depuis longtemps déjà on s’ape cevait que du côté de Douglasstown, l'huile sortait à petits bouillons de la vase du rivage et qu’à marée haute elle couvrait une certaine étendue de la baie ; on constata aussi qu’à un demi-mille de là, au sud de la rivière Saint-Jean une matière grasse suintait parmi les cailloux de lagrève. Dès lors les recherches commencèrent, et les anciens se rappelèrent qu'autrefois les indiens avaient receuilli de cette huile et en avaient fait cadeau à quelques colons qui s’en étaient servis avec succès. Un des savants de l’endroit alla même jusqu’à donner le nom ‘‘goudron de la Barbade” Barbadoes Tar à cette substance huileuse, et dans son enthousiasme en expédia un échantillon à la Société Littéraire et Historique de Québec. Une fois l’éveil donné on se mit sérieusement à l’œuvre. A sept milles du Bassin de Gaspé on ven..it de découvrir une seconue source d'huile de couleur verdâtre et fortement aromatique: elle était sise sur un des petits affluents du Silver Brook et on y fora un puits. Bientôt un autre puits fut ouvert sur le côté sud de la rivière Saint-Jean et un troisième qui atteint une profondeur de plus de mille pieds fut percé à Sandy Beach, endroit situé à deux milles du bassin.

—Mais alors nous sommes en pleine Petrolia et chaque parcelle de ce pays est un lingot d’or.

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—Doucement, mon ami; malgré tous ces efforts on n’est pas encore parvenu à frapper une veine assez considérable pour donner un rendement avantageux ; mais avec la patience on vient à bout detout. Le jour est proche où la rivale de la Pennsylvanie, de l’Ohio, de la Virginie et de la province d’'Ontario se réveillera à son tour, et jusqu’à présent tout est là pour donner aux savants la preuve que le district de Gaspé est d’une grande richesse minéralogique. Il possède des marbres précieux, de l’or, de la houille : à un mille et demi au sud du bassin on vient de découvrir un banc de poix minérale, et sur le mont Albert qui est une surperbe masse de serpentine, la commission géologique du Canada a rencontré des masses détachées de minerais de chrome dont quelques-unes pèsent jusqu’à vingt livres.

Cette dissertation sur les gisements de Gaspé menaçait de se tourner en conférence, lorsque tout-à-coup le bassin fût illuminé par une gerbe de lumières. Il était huit heures du soir, et les Gaspésiens tiraient un feu d’artifice en l’honneur de la présence parmi eux du comte de Dufferin. Vû ainsi à la lueur des flambeaux et des feux du Bengale le village avait un aspect féérique. (C'est un petit,.bourg de six à sept cents âmes, où il doit faire bon de venir passer la belle saison, car l’air y est pur, les gens aimables, hospitaliers, le paysage incomparable. Au bassin on peut se procurer à bon compte le comfort de la vie. Chaque jour la brise du soir y souffle régulièrement, rafraîchissant tout de son haleine encore chargée des parfums de la mer, et je ne sais rien de plus agréable alors qu’une

À 2 0e ge ee mt ms ns

promenade dans l’avenue des sapins. La nature sommeille autour du rêveur attardé ; à ses pieds l’eau clapotte doucement et l'écho harmonieux n’est réveillée de temps à autre que par le bruit des rames et les chants des bateliers qui ramènent au quai leurs légères embarcations.

Mais que suis-je pour parler ainsi de ces heures enchanteresses ? un modeste voyageur qui n’a pas même ie puuvoir de faire durer ces ravissements, et dès minuit, où plutôt à ‘‘l’orloge virante ’’ comme on disait du temps de Jacques Cartier, le Vapoléon TIZ tournait sa proue à ce coin du paradis, et se préparait à sortir de la baie pour relever au matin le fameux cap Gaspé. Nous avions fait nos adieux à M. Mittchel, ainsi qu'au député M. Adam du Northumberland et à M. Call consul des Etats-Unis, ei

nous venions de jeter un dernier coup d’œil sur cette belle nappe d’eau qui, si l’on en croit la légende, cache discrètement sous ses plis plus d’un navire de guerre disparu.

— Quel est le coin du golfe et du fleuve Saint- Laurent, nous disait Agénor Gravel, en parlant de toutes ces choses, le lendemain matin, qui n’a pas sa tradition plus ou moins joyeuse ou lugubre? Cette nuit, pendant que vous souffliez dans vos cadres comme des marsouins, je me suis fait raconter par Caraquette qui était de quart, l’histoire de la Frégate aux trésors.

Le nom de Caraquette était un sobriquet que nous avione* donné à un Acadien de notre équipage. Ce brave matelot avait vu du service un peu partout,

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DE TRIBORD A BABORD 391 même dans la marine française, et bien qu’il passât son temps à maugréer contre la mer, Caraquette n’aimait qu'une seule chose au monde, la vie de, marin. À cheval sur le cabestan, il était occupé en ce moment à hacher du tabac Aans le creux de sa main, puis à le vider avec précaucion dans sa blague ; cette dernière opération paraissait surtout l’intéresser vivement.

— Allons, Caraquette ! criames-nous en chœur; bourre ta pipe et pare à virer ! Nous voulons avant le déjeuner avoir l’histoire de la frégate aux trésors.

Caraquette ieva tranquillement les yeux sur nous, et se prit à tousser.

— Voyez-vous, nous dit-il en développant sa puissante poitrine, le serein ne va guère à ma constitu-: tion ; j'ai été de quart cette nuit, ce qui m’a enrhumé, et mon médecin me défend de parler au vent.

— Connu la maladie et le remède ! On vous donnera de la tisane de wiskey pour vous guérir, mademoiselle, et en attendant la potion, lève l’ancre et en route ! |

La perspective d’une bonne rasade fit tomber Caraquette sur ses pieds, et l’engagea à se gratter le front pendant quelques secondes. C'était sa manière de se décider.

— Allons ! hisse les voiles, vieux gabier! lui ©: Gravel.

— Puisque vous le voulez absolument, reprit Caraquette en jetant sa chique pardessus la lisse, nous allons déborder.

Et le vieux loup de mer commença ainsi :

392 DE ‘IRIBORD A FABORD

—Ïl est bon de vous dire, avant d’aller trop loin, que la frégate l'Zmpérieuse, un morceau de bois fini, venait de quitter Bordeaux, en France, pays où pendant toute l’année le vin coule comme par chez nous l’eau des érables au printemps. L’/mpérieuse était chargée de louis d’or ni plus ni moins que si elle eût été commandée par l’oncle de ma tante, celui qui a prêté à cinquante pour cent pendant toute sa vie et qui doit être aujourd’hui patron pour le moins de la chaloupe du mauvais riche de l’évangile. Le capitaine de la frégate courait grand largue sur Louisbourg. Je me suis laissé dire que du temps des Français, cet endroit était une ville grosse par comparaison comme Québec ou Montréal, avec des églises où les mères allaient offrir des cierges pour le retour de leurs garçons qui tenaient le large, des quais où les sœurs et les fiancées venaient embrasser les matelots qui débarquaient, et des auberges où on burait un peu sec, il est vrai, mais faut pas s’en fâcher, c'était du meilleur. Foi d'Acadien ! un fier coup de vent a dû passer tout de même par là-dessus depuis. Rien de rien aujourd’hui ; pas plus de Louisbourg que d'argent dans ma poche, et quand j'y suis allé il y a dix ans pour me soustraire à un naufrage qui me tomba dessus au Cap Breton, je n’ai vû que des pierres, des creux paraissant comme qui diraient des fossés comblés et des herbes Saint-Jean où le pied.faisait rouler des vieux boulets qui n’avaient pas l’air fâchés de se remuer un peu. Les bourgeois de Louisbourg faisaient le métier de se battre contre les Anglais, et comme il faut de l’argent pour ce commerce-là, l’Zmpérieuse leur en portait en veux-tu? en voilà! Quand on vient avec

its

aller trop loin, u de bois fini, ays où pendant chez nous l’eau se était chargée le eût été comli qui a prêté à vie et qui doit de la chaloupe capitaine de la isbourg. Je me çais, cet endroit comme Québec res allaient offrir ons qui tenaient iancées venaient t, et des auberges ais faut pas s’en ien ! un fier coup là-dessus depuis.

Louisbourg que y suis allé il y à ge qui me tomba des pierres, des es fossés comblés aisait rouler des hés de se remuer hisaient le métier bmme il faut de bérieuse leur en A on vient avec

DE TRIBORD A FABORD 393

une bonne nouvelle, il faut s'attendre à être bien reçu. Or, arrivée en vue des côtes, la frégate hisse pavillon de France, mais patati ! patatras ! cette politesse lui attire une volée de boulets dans le grément, et pour lors cinq vaisseaux de ligne anglais se mettent à bouliner après. Mais tout doucement, mes gars ! le capitaine de l’Zmpérieuse avait son idée.

—Allons ! commanda-t-il, hisse le grand foc ! borde les huniers et brasse carré partout !

Ce qui fut dit, fut fait ; et comme il ventait grande brise, l’Zmpérieuse chargée de toile se mit à monter grand train, laissant derrière elle l’ Anglais qui finit par ne plus être en vue. On était alors à la hauteur de Pictou, et le capitaine français connaissait le havre au Caribou pour y être déjà entré. Il ne s'agissait plus de tortiller et de manger de la toile maintenant : si l’on voulait jouer un bon tour à l'Anglais, c'était là qu’il fallait se cacher. L’équipage se jette dans les chaloupes ; on prend la frégate à la remorque, et comme les matelots avaient du poil aux bras, bernique ! quand l'ennemi se présenta, ni vûe ni connue l’Zmpérieuse, je t'embrouille l’Anglais !

—Elle a dû passer par là, pourtant, disait un gros officier qui se promenait sur la dunette en portant

son sabre, sur votre respect, comme si c'était un parapluie.

—Eh ! bien, nous l’attendrons, répondit un camarade qui lui, n’était jamais pressé, histoire de boire de la bière,

Les cinq vaisseaux de ligne s . nbossèrent donc par le travers du havre au Caribou et se mirent à jongler sur leurs ancres, tandis qu’à bord chacun croyait que l'Zmpérieuse s'amusait à raguer le fond avec sa quille, ou que son équipage se sanglait le ventre pour ôter de la place à la ration.

Une semaine, quinze jours se passent, et comme dans la chanson,

: Marlborough ne revient pas.

Las de tenir la mèche, les Anglais finirent par sentir le renard et envoyèrent leurs embarcations à la découverte, ce qui leur procura l’ineffable plaisir de ne voir au fond du havre au Caribou qu’une petite rivière bonne tout au plus pour les goëlettes. L’/mpérieuse était partie en fumée, et gros Jean comme devant,

l'ennemi reprit le large, bien persuadé qu'il avait donné contre la frégate du diable en personne, ce qu! n’était pas vrai comme vous allez le voir.

Caraquette prit une chique de tabac dans sa blague, et la portant délicatement à sa bouche, reprit ainsi son histoire :

—Le docteur Harris demeurait le voisin de chez nous ; Car moi qui vous parle, je n’ai pas toujours été dans le brai et l’eau salée, et Caraquette a eu tout comme les autres un père et une maison; mais il y a si longtemps de cela, que bientôt lui seul se le rappellera. Le frère du docteur s’appelait Mathew, et un jour il demanda à mon grand’père :

—Prisque, connais-tu la rivière au Caribou ?

érent donc par nirent à jongler ‘un croyait que avec sa quille, re pour ôter de

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airent par sentir cations à la déle plaisir de ne ne petite rivière . L’/Zmpérieuse comme devant, adé qu'il avait ersonne, ce qu!

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DE RIBORD A FABORD 395

—Un peu, qu’il répondit ; je l'ai remontée jusqu’à sa fourche.

—Eh ! bien, prépare ton canot et nos fusils, nous irons demain y fair: un tour.

Le lendemain M. Mathew était déjà installé dans l’embarcation ; mon grand-père partait quant et lui, et ils pagayaient dans la direction de la fourche, abattant un canard ici, remarquant un peu plus loin une belle talle d’arbres qui feraient de bons billots pour le cas où on se déciderait à en faire l'hiver prochain. Tout en devisant et en brûlant leur poudre, ils prirc: * "1 petite Rivière et couraient déjà dans l’Anse-à-Morrison, lorsqu'ils se trouvèrent en face de l’/mpérieuse.

La frégate française était toute couverte d'herbes, Elle prêtait la bande à babord, sa mâture avec ses toiles roulées se perdait dans la tête des arbres, et c'était là, dans ce berceau de feuillage, que l’Zmpérieuse était venue terminer sa campagne.

Le grand-père Prisque griripa le long des sabords. Il n’y avait plus de canons dans la batterie, : t sabres, pistolets, fusils, haches d’abordage manquaient à l'appel. Tout avait été raclé et M. Mathew courut alors au plus pressé, puisqu'il s'agissait de retourner à Pictou et d’y quérir de l’ax!+ pour déhâler sa trouvaille,. On ne flâna pas en route. Songez-y donc, le frère d’un docteur propriétaire d’une fré’ te tout comme la Reine d’Angleterre ! Mais quanu'le régiment des pioches, des pelles et des grues fut arrivé dans l’Anse-à-Morrison, répétition de la vieille farce.

396 DE TRIBORD A PABORD

aL Zmbérieuse avait pris le large et pas moyen de faire indiquer aux grenouilles de la Rivière-au-Caribou le coté de sa dernière bordée.

—Comment ! prétends-tu, Caraquette, soutenir que la frégate française avait repris la mer ? interrompit un sceptique qui jusque là avait écouté attentivement.

— Je dis ce que je dis, repartit Caraquette en jetant sa chique et en chargeant sa pipe. L’/mpérieuse avait été tout bonnement brûlée par des Micmacs et voilà !

— Mais ce n’est pas la fin de ton récit, reprit Agénor Gravel ; car cette nuit tu m’en as raconté bien plus long.

— C’est vrai, et faites excuses, reprit Caraquette en se rasseyant. J’allais oublier le principal : que voulezvous? 1l y a longtemps que je repète l’histoire de la frégate aux trésors, et j'ai fini par croire que tout le monde la savait. Or donc, deux ans après le voyage de mon grand-père dans l’Anse-à-Morrison, un navire vint se mettre en panne à l’entrée du Havre-au-Caribou.

— Allons ! mâte les avirons, pousse au large, en avant tribord ! commanda un officier.

Pour lors, une chaloupe armée comme dans le bon temps des coups de pistolet prit le chemin que l’/Zmp6rieuse avait suivi cinquante-trois ans auparavant. Elle doubla la Petite-Rivière, et disparut. Le lendemain, les habitants trouvèrent à l’endroit où la frégate avait flambé, un grand trou et un coffre-fort pour de vrai, qu'on avait crevé à coup de barre d’anspect. C’étaient des Français qui étaient venus chercher le trésor de l’Zmpérieuse, et l'automne suivant, Gros-Louis, chef des Micmacs, disait au grand-père Prisque :

noyen de faire -au-Caribou le

e, soutenir que r? interrompit attentivement.

uette en jetant mpérieuse avait cmacs et voilà ! n récit, reprit as raconté bien

t Caraquette en Jal : que voulezstoire de la fré- 1e tout le monde voyage de mon navire vint se au-Caribou.

se au large, en

me dans le bon in que l’/mpéparavant. Elle Le lendemain, la frégate avait pour de vrai, bect. C’étaient

er le trésor de

ros-Louis, chef que :

mo

—Frère,tu n’as pas besoin de mon billet pour régler cette affaire, la parole d’un Micmac suffit.

Prisque avait la réputation d’être un finot,et se prit à rire sous cape. Gros Louis était comme qui dirait son matelot ; un type achevé de bon ami. Sous prétexte de lever le coude ensemble, ils s'étaient accostés ce jour-là pour parler d’argent.

—Mais les affaires sont les affaires, repartit le grandpère ; s’il fallait prendre la parole de tout le monde, que deviendrions-nous, grand Dieu ?

Lorsque Gros Louis avait quelque chose dans le petit hunier il ne l’avait pas sous la quille, et il reprit comme si de rien n’était :

—Je t’assure, frère, que tu ne perdras rien avec le chef micmac. Te rappelles-tu la frégate l’/mpérieuse ? Sa carcasse t’aurait rapporté de gros profits le jour où tu tombais en arrêt devant elle; ce qui dans le langage figuré de ces sauvages est une manière de dire qu’il s'était échoué dessus. Quand les Français l’abandonnèrent, et avant de louvoyer à travers bois jusqu’à Shédiac, ils la laissèrent à la garde de mon père qui était le chef d’alors, en lui faisant promettre de brûler l’Zmpérteuse le jour où l’Anglais viendrait à l’éventer. Pendant bien des années le bâtiment resta tel qu'il avait été laissé par son équipage, mais un jour le frère du docteur Harris vint y toucher. C'était un Anglais celui-là, et comme le chef était mort, le fils a relevé la parole donnée par le père. Pendant la nuit, je suis venu avec des gens de ma tribu mettre lé feu à l’Zmpérieure, sans même regarder

Le ——

ce qu’il y avait dedans. Depuis longtemps, vois-tu, la France aimait et protégeait le Micmac, et il n’était que juste pour un chef sauvage de rendre service aux défenseurs de sa race,et d'empêcher un navire français de devenir sans raison aucune la propriété d’un docteur anglais.

—Sur terre comme sur mer, chacun à son idée, ajouta Caraquette en secouant sa pipe. Celle de Gros- Louis était de tenir sa parole, comme celle de mon grand-père Prisque étaii de ne prêter que sur garantie. Il serait à souhaiter qu’au jour d’aujourd’hui chacun en fit autant et maintenant que j'ai filé mon nœud, à tantôt la tisane de M. Gravel, et excusez la compagnie (1).

Inutile de dire que cette histoire, écoutée dans un religieux silence, valut à Caraquette une petite ovation qui se termina par l’arrivée d’un verre de vieux wiskey écossais apporté avec mille précautions par l’aidecuisinier.

Le narrateur ne se fit guère prier pour le vider à notre santé, et une demi-heure après, je l’entendais qui disait à Agénor, tout en l’aidant à mettre pied à terre au Cap Gaspé :

— J'ai le tort, il est vrai, d’avoir le gosier en pente, et pourtant chaque fois qu’il me tombe une goutte de revenez-y dans la cale, je ne sais ce qui se passe alors, mais les histoires se mettent à y fourmiller comme les

(1) Le récit de la disparition de cette frégate française est historique, et le révérend George Patterson corrobore à son tour les principaux faits racontés par le matelot Caraquette dans un travail intitulé: “4 Aëstory of the county of Pictou, Nova Scotia. Published by Dawson Brothers, Montreal."

et

temps, vois-tu, ac, et il n’était dre service aux navire français té d’un docteur

un à son idée, . Celle de Grose celle de mon que sur garantie.

urd’hui chacun lé mon nœud, à cusez la compa-

écoutée dans un ne petite ovation e de vieux wiskey tions par l’aide-

pour le vider à ës, je l’entendais t à mettre pied à

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‘ À history of the couni) thers, Montreal.

DE TRIBORD A BABORD 399 en ECS VRAIES. ce 7 CPR MT rats dans la coque d’un vieux navire. Si nous avons l’occasion de naviguer encore ensemble, M. Gravel, je vous en conterai bien d’autres, et en attendant, n'oubliez pas de grimper sur cette motte de terre : vous m'en direz des nouvelles.

Etendant la main devant lui, Caraquette indiquait alors le cap Gaspé, l’un des promontoires les plus élevés de la côte sud du Saint-Laurent. Véritable géant tombé à l’entrée du golfe, il domine le flot de sa tête imposante qui, du côté du nord-est, repose sur une oreiller de 692 pieds de hauteur. Son vaste corps va se perdre dans l’intérieur des terres, et rien ne saurait donner une idée de la sauvage grandeur qui plane encore sur les dépouilles de ce roi mort dans les temps reculés de l’âge de pierre. Un de ses bras gigantesques repousse et contient dans un dernier effort les vagues de la baie de Gaspé, pendant qu’au Join son immense poitrine, en se soulevant une dernière fois, s’est pétrifiée à une hauteur de quinze cents pieds et renvoit encore au soleil les reflets de son armure grise et poussièreuse.

Au pied de la couche où s’est endormi ce colosse, s'élevait jadis le Forillon, que Bayfeld appelle le Flower Pot,mais que les marins anglais ont longtemps désigné sous le nom de Skis Head, pendant que les pêcheurs français s’obstinaient à lui donner le nom de la Vieille. Ce pilier se trouvait à l'extrémité sud-ouest du cap Gaspé, et a changé plus d’une fois d’aspect, depuis le jour où la tempête vint le séparer de la côte.

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400 DE TRIBORD A BABORD Champlain disait dans un de ses voyages que ce petit rocher était ‘‘éloigné de la terre d’un jet de pierre, et que sa pointe fort étroite était ombragée de pins, sapins, bouleaux et autres méchants bois,’’ mais le temps a fini par raser complètement ce bouquet d’arbre. Avant le voyage de M. Ferland, le Forillon représentait assez bien ‘une tête de femme couverte d’une large coiffe, comme en portaient nos grand’mères canadiennes.”” Plus tard, au moment de la visite de cet abbé, les traits ‘de la bonne dame”? avaient disparus à leur tour, pour faire place à une nouvelle illusion d’optique. ‘‘ Vûe de la mer, écrivait alors le touriste canadien, cette roche ressemble tellement à un vaisseau portant toutes ses voiles, que les navigateurs, même ceux qui connaissent les lieux, y sont quelques fois trompés.”?

L'œuvre commencée par une tempête—dès les temps reculés où ce pays ne s’appelait pas même la Nouvelle- France—a été achevée en 1851, et cette année-là, l’ouragan revint tordre et culbuter ce fameux rocher que lavent aujourd’hui les vagues du golfe.

Ancré par le travers de ces falaises grises, taillé”s pic et tachetées ça et là par des bouquets de sapins, le Vapoléon ZIZ tanguait légèrement, la poulaine tournée vers ces petites grottes qu’en ses jours de colère le Saint-Laurent est venu creuser au pied du sombre promontoire.

L’ascension du Cap de Gaspé est roide, mais on arrive à la cime par un assez bon chémin, et une fois

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sur le sommet, le voyageur est amplement récompensé de ses fatigues par le panorama grandiose qui se déroule devant lui.

—J'écrirais volontiers un nouveau roman, nous disait M. Marmette, pour avoir l’occasion de placer ici une scène de meurtre, d’incantation ou d’épouvante.

— Va pour le roman inédit, répliqua Gravel tout en se laissant glisser sur le gazon et en examinant curieusement la formation géologique du promontoire. N'oublie pas surtout d'informer tes lecteurs que le cap Gaspé est un immense bloc de calcaire qui appartient au terrain silurien supérieur. Cet endroit abonde en fossiles, et je me rappelle qu’ici même Sir William Logan a collectionné de grandes colonnes crinoïdales, des tiges aplaties de plantes marines, des restes de fucoïdes et une variété considérable d’espèces non déterminées.

—Et de plus le Forillon placé jadis au pied de ce cap a donné son nom à toute la Gaspésie, repris-je à mon tour, heureux de n’avoir pas l'air de me laisser enfoncer par l’érudition toujours croissante de ce gascon d’'Agénor. L’abbé Taverdière ne dit-il pas dans une des savantes notes de sa belle édition de Champlain, que les indiens avaient donné à cette aiguille de pierre le nom de X’asfe pioui, mot dont la traduction littérale signifie ‘‘ ce qui est séparément ’’ ? D'un autre côté mon frère Jules, lors d’un voyage fait au Saguenay et sur les bords du lac Saint-Jean, m'écrivait qu’il avait entendu un Montagnais nommer le cap ou nous sommes Gurhakspèque deux mots qui, en langage chrétien, veulent dire ‘‘ la fin de la terre.”

—On en a fait autant pour un des promontoires de la côte de Bretagne, ce qui prouve que nous serions alors chez le frère de lait du cap Finistère—f£ris ferra —repartit Agénor en épinglant un bouquet de fraises à sa boutonnière.

La vue de cette grappe appétissante mit fin à la lutte courtoise que menaçait de se livrer l’étymologie et la géologie. L’inspecteur des phares était allé choisir le terrain destiné à l'emplacement d’une lumière que le ministre de la marine se proposait de faire ériger ici, (1) et pendant que ce personnage officiel donnait ses instructions, la seule idée de cueillir des fraises nous éparpilla au milieu des marguerites et des trèfles odorants. Nous étions redevenus pendant cette demiheure des écoliers en vacance, et ce ne fut que les mains toutes rougies et parfumées par le jus de cette rosacée délicieuse que nous entrâmes à bord. Notre chaloupe avait plutôt l’air d’une corbeille chargée de fruits et de fleurs des champs, que de la baleinière d’un navire de l’état. Chacun avait voulu emporter un bouquet pour en orner le petit salon du Vapoléon Î7Z, et pendant qu’aidé de nos conseils le maître d’hôtel faisait un choix parmi les plus jolies, l'officier de service, impassible sur son banc de quart, donnait l’ordre de courir sur le cap des Rosiers.

(1) Ce nouveau phare a été allumé en 1873. Ilest carré, construit en bois, et porte une lumière rouge. Un sifflet d’alarne est placé ici, et pendant les gros temps, les brumes et les tempêtes, se fait entendre dix secondes par minute, laissant un intervalle de cinquante secondes entre chaque coup. Par un temps calme, ou avec vent arrière, le son de cet appareil est perceptible à huit ou treize milles, tandis que par les temps d'orage et vent devant on ne l'entend guère qu’à trois ou six milles, selon l’état de l'atmosphère. (Vores ofictelies.)

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Ce dernier endroit est séparé du Forillon par la Grande Grève, poste de pêche qui, dès 1770, était exploité par la maison Janvrin, de Jersey. La mine de plomb du petit Gaspé ne se trouve guére loin de ce village, et on chuchottait même à bord d’y organiser une excursion, lorsqu’au débarquement, on vint nous apprendre qu’une avalanche de lettres et de journaux allait nous tomber dessus au cap des Rosiers. Il n’y avait pas à hésiter, et chacun se prépara à s'occuper de sa correspondance, ce qui d’ailleurs pour les plus paresseux fut fait à grand renfort de dépêches télégraphiques.

Le cap des Rosiers est un banc d’ardoise grise, peu élevé, sur lequel est bâti un phare dioptrique, fixe, de première classe, et qui porte une lumière blanche. La tour a cent douze pieds de hauteur et domine de cent trente six pieds le niveau du golfe. Pendant le brouillard et les gros temps le gardien a la consigne de tirer le canon d’heure en heure. En l’absence de son mari, madame Trudeau voulut nous faire les honneurs de sa maison, résidence spacieuse, propre et qui touche même au confort aristocratique. De tous les phares du Saint-Laurent, celui du cap des Rosiers est sans contre dit le plus agréable à habiter. Ici, le gardien n’a pas à lutter contre l’isolement et l’abandon. Le gouvernement lui donne un logement de rentier ; tous les jours le télégraphe se charge de le mettre au courant de ce qui se passe dans le monde: un courrier y arrive tant bien que mal ; le prêtre et le médecin sont à la porte, et si le salaire n’est pas très élevé il a l'avantage d’être payé régulièrement. Que peut-on désirer de plus ?

Je connais de par le monde, un philosophe, vieux rat de bibliothèque qui, à ces conditions-là, consentirait volontiers à venir s’enfouir ici, pour le restant de ses jours.

Bayfield dit qu’au cap des Rosiers, un navire peut s’abriter par un vent de nord-ouest, bien que l’ancrage y soit mauvais, mais que par un vent d’est le ressac est terrible sur cette côte. Nous devions constater cette observation à nos dépens. Lors du dernier voyage de la baleinière entre le phare et le steamer, la brise qui était faible vint bientôt à s’accentuer et tourna toutà-coup dans la mauvaise direction. Le signal fut donné de rallier au plus vite, mais il était trop tard pour nous. Arrivés près de l’observatoire météorologique du cap des Rosiers, nous vimes sur la crète d’une lame notre embarcation qui, chargée de quatorze personnes et de quinze cents livres de poudre, se trainait péniblement vers le Vapo/éon Z7I. L'embrun des vagues la couvrait, mais elle ne s’en défendait pas moins contre la mer et finit par arriver saine et sauve le long du bord. Un nouveau signal nous avertit alors qu’on reviendrait nous prendre dès que le vent changerait, et comme la nuit tombait, nous crûmes prudent de nous mettre à couvert de la bise et de quitter cette éminence d’où, en 1759, l'officier français chargé de faire le -guet, aperçut les premiers vaisseaux de l’escadre de Wolfe, et courut en toute hâte prévenir le gouverneur de Québec, de l’arrivée de l’ennemi. Un bon feu de bivouac flambait déjà sur la grève, et pendant que le vent attisait les braises et faisait pétiller un monceau d’épaves, roulés dans n05

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manteaux, nous devisions entre nous, couchés sur un lit de ces petits cailloux ronds, veloutés et brillants qu’on va chercher à grand frais aux Etats-Unis, pour en orner les allées de nos jardins. Auprès de nous le refoul de la mer, comme disent si poétiquement les Acadiens, venait déferler à grand bruit sur le rivage, et ces voix incessantes et mystérieuses qui montaient de l’abîme répandaient dans nos âmes je ne sais quelle poignante sensation de mélancolie.

—À chaque fois que le golfe se tourmente comme cela, nous disait le gardien du Rocher-aux-Oiseaux, M. Whelan,—qui venait passer un congé à Québec— il mc semble y démêler encore les gémissements et les cris d’appel des passagers du Carrick.

—Qu'est-ce que c'était que le Carrick ? fit Agénor en mordant dans un sandwich qu’il avait eu la précaution de glisser dans sa poche.

—C'était un navire chargé d’émigrants irlandais, répondit sur un ton triste le gardien. Il est venu se jeter ici le 18 mai 1847, une date que je me rappellerai toute ma vie, car moi qui vous parle, j'ai retiré de la mer les corps de quatre-vingt-dix-sept passagers, hommes, femmes, vieillards, enfants, et vingt cadavres furent mangés par les marèches, ce qui porte à cent dix-sept le nombre des noyés.

—Mais le capitaine avait tout de même une drôle

rs se d'idée de venir louvoyer ainsi sur cette grève, maugréa Gravel entre ses dents.

—Le capitaine Thomason était un ivrogne, repartit

M. Whelan, et ces gens-là louvoyent où ils peuvent.

Nous avions réussi à établir une communication entre la grève et le navire en perdition. A peine ce moyen assuré, l’indigne commandant s’empressa de déserter — il y avait encore à son bord six matelots —et réussissant, je ne sais trop comment, à se faufiler le long du câble, vint tomber à moitié ivre sur les cailloux du rivage. Sa première question, dès qu’il rouvrit les yeux, fut de nous demander sur quelle pointe de l’Anticosti il venait de toucher! Nous le laissâmes cuver son rhum sans lui répondre, et quant aux morts nous les enterrâmes dans deux fosses séparées. Une d’elles se trouve sous cette butte que traverse le chemin du roi, et l’autre a été creusée à peu près vers l’endroit où M. Agénor est couché en ce moment.

Gravel fit un haut le corps qui le remit lestement

sur ses deux jambes.

—Cela n’est pas chrétien, nous dit-il, de fouler ainsi la tombe des morts. La dépouille de celui qui a pleuré, aimé, prié, souffert et espéré ne peut être assimilée à la carcasse d’un animal qui meurt du charbon, et qu’on se hâte d’enfouir dans le premier trou venu. M'est avis que le ministère de la marine, la municipalité du cap des Rosiers, ou mieux encore les sociétés de bienveillance irlandaises feraient un acte de charité patriotique en relevant les corps de ces naufragés et en les mettant dans un petit cimetière entouré d’un enclos et surmonté d’une croix. Il fait peine de voir un chemin public passer ainsi sur l’endroit où des morts sont venus chercher le dernier sommeil, et de savoit

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qu'ils ne sont plus visités que par les chiens, les poules et les pourceaux.

Cette épisode de la mer n’était guère propre à nous remettre en gaieté, et pendant une heure et plus nous restâmes ainsi causant à voix basse autour du feu. Sur ces entrefaites, le vent tomba, la mer s’aplanit à son tour, et bientôt nous entendîimes une voix qui nous hélait :

—Ohé ! de la grève ?

C’était le lieutenant LeBlanc qui venait nous chercher. Il était temps de retourner à bord, du moins notre appétit nous en avertissait sérieusement, et ceux qui se sont trouvés en semblable occurrence peuvent seuls sc faire une idée de l’ensemble que nous mîmes à monter à l’abordage du garde-manger de maître Raphaël

L'aube nous prit loin de l'extrême frontière de l’ancien gouvernement de Nicolas Denys, et depuis quelques heures nous avions quitté le golfe pour rentrer dans le fleuve Saint-Laurent qui commence à la lumière du cap des Rosiers (1). Ce dernier phare n’était plus même visible, et le Vapoléon IIZ réparait le temps perdu, puisqu’il approchait déjà du cap de la Madeleine. Pendant la nuit nous avions passé par babord l’Anseau-Griffon, ainsi nommée peut-être en souvenir du griffon qui entrait dans les armes du comte de Frontenac. Ici, Bayfield, toujours si exact d’habitude, s’est

(1) D’après Malte-Brun, la masse d’eau que le Saint-Laurent déverse dans l'océan est évaluée à 57,335,700 mêtres cubes par heure. Vide Géographig Universelle de Malte-Brun, refondue par 1h, Lavallée, tome VI.

laissé empoigner par l’imagination qui lui a chucotté, je ne sais trop pourquoi, la ridicule idée d'appeler ce lieu Grifin's Cove(1). Derrière cette anse viernent à la file la Rivière-au-Renard, le Grand-Etange et la Grande Vallée, villages et postes de pêche, jetés dans les petites baies qui ça et là rompent la monotonie de ces côtes. La Rivière-au-Renard est un bourg considérable qui possède une belle église catholique, et jouit de la réputation d’avoir en face de sa grève des fonds excellents pour la morue : il se trouve être le point de la terre ferme le plus rapproché de l’île d’Anticosti.

On dirait que Dieu a créé pour l’homme certains jours que ce dernier ne peut oublier, et certes le matin où nous débarquâmes au Cap de la Madelaine ne saurait être confondu avec les autres (2). L’atmosphère était tellement pure et sereine que l’œil pouvait

atteindre à des distances infinies. Une légère fraîcheur venant de la mer annonçait une journée tempérée ; les poumons se remplissaient d’un air vivifiant, et mis en belle humeur par ces heureux pronostics, le jarret souple et solide, nous étions déjà rendus sur la galerie du phare. De là, je pouvais embrasser un de ces panoramas comme je ne me souviens plus d’en avoir contemplé depuis mes courses à travers les Andes. Devant

(x) Ne pouvant anglifier la race on tient à se rattrapper sur le pays, et pendant que la carte de l’amirauté se contente d’estropier les noms et d'écrire Pabos Pabou et la Table-à-Rolland la Tab/e Roulante, un anglais, M. Jeffery, a tenu à casser les vitres et remplace hardiment les noms de la Baie-des-Chaleurs, de Percé et du Grand-Etang par ceux de eat Bay, de Pierced Rock et de Great Pond. Jusqu’où cette anglomanie géographique doit-elle s'étendre ? Queen sabe ?

(2) Le Cap de la Madelaine est désigné sous le nom de Cap Montmorency par Jacques-Cartier, ;

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DE TRIBORD A BABORD 409 moi la mer immense, profonde, toujours bruissante, allait se perdre à l'horizon: sous mes pieds le cap s’'élançait perpendiculairement de la grève, et venait offrir à la brise le parfum de ses prairies de trèfles blancs et de marguerites. Derrière un banc de sable que la mer façonne tous les jours en croissant, la rivière de la Madelaine nouait ses méandres,dont la tranquil. lité n’était troublée que par la truite et le saumon qui sautaient. Au loin ce tableau magique se heurtait et s'arrêtait brusquement aux contre-fcits des Shiksnoks qui laissaient flotter au vent leur sombre chevelure de sapins. Une partie de ce paysage incomparable était inondée pa : les feux du soleil levant ; seuls le moulin de la Madelaine et les quelques maisons qui l’entourent restaient encore dans la pénombre.

J'étais en extase devant ces merveilles de Dieu, et ne saurais dire combien de temps cela durait, lorsqu’une main se posa sur mon épaule. Je me retournai, et—j’en atteste mes compagnons de voyage—Mephistophélès se dressa devant moi, portant toujours sa tête de satyre, ornée—sans doute pour la circonstance— d'une longue barbe tressée en deux mèches et lui venant à la ceinture. Je ne savais que dire. Toutes sortes d'histoires plus épouvantables les unes que les autres me trottaient déjà dans la tête ; car, il ne fallait pas se faire illusion, nous venions d'aborder à ces rivages redoutés où pendant des siècles a gémi le Braillard de la Madelaine. Il ne me restait plus qu’à me signer, ou tout au moins à essayer de contourner la queue du diable sans tirer dessus—délicate opération qui doit

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être familière à plus d’un de mes lecteurs—lorsqu’une voix claire sortant de ce corps de bouc me dit :

— Fine morning, sir ?

— Le diable parlerait-ilanglais, pensai-je aussitôt, et cette grave question n’aurait-elle pas encore été traitée par quelques théologiens ?

Un pareil problème pouvait m’entraîner loin, lorsqu’un des officiers du Vapo/éon II] arriva fort à propos me présenter mon interlocuteur, qui n’était autre que le gardien du phare de la Madelaine. Une mauvaise étoile avait voulu que notre rencontre avec ce personnage excentrique eût lieu après son déjeuner. Or, dans les temps mythologiques, cet original aurait au moins été l’égal d’Eole ; mais de nos jours il ne fallait pas songer à pareille promotion, et le phénoménal gardien se contentait de prêcher en action certaines théories bien arrêtées qu’il avait sur les vents et les courants stomachiques. Notre présence l’avait mis en veine, et il fit tant et si bien que la position ne fut tenable que lorsque le dernier d’entre nous eût réussi à s’esquiver par l'escalier de la tour, pendant que resté maître du terrain ce formidable émule de frère Etienne,

Riant à perte d’haleine Et frappant sur sa bedaine Amorçait un second coup.

Battu et mis en pleine retraite, je descendais lentement le petit sentier qui conduit à l'entrée de la rivière, lorsque je rencontrai un français du nom de

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Briard. NE à Grandville et ancien artilleur, depuis trente-huit ans il habitait ici et ne cessait d’aspirer au jour où il lui serait donné d’aller ‘revoir sa Normandie.” Je ne sais trop comment cela se fit, mais la conversation tomba sur le Braillard de la Madelaine. Chacun sait que cet être merveilleux séjournait près de la rivière de ce nom et que pendant

la nuit, il ne cessait de pousser des lamentations épouvantables.

—‘f Etait.-ce l’âme d’un naufragé, disait M. Ferland, qui demande la sépulture chrétienne pour son corps et les prières de l’église pour lui-même ? Est-ce la voix du meurtrier condamné à expier son crime au lieu même où il l’a commis ? Les écumeurs de mer qui ont rôdé sur ces côtes ne se sont pas toujours bornés à dépouiller les naufragés ; ils ont essayé quelquefois de s'assurer de l’impunité par l’homicide, convaincus que la tombe est muette et ne révèle point de secrets.”

François Briard n'avait pas lu l'abbé Ferland et n’était guère en mesure de répondre à ces deux interrogations, mais ce qu’il savait il ne se gênait pas pour le raconter :

—Depuis trente-huit ans que je cours cette côte, nous assura-t-il, il ne m’est pas arrivé une seule fois d'entendre pleurer le Braillard de la Madelaine. Néanmoins, voici ce que je mesuis laissé dire par Joseph Dion, qui vit encore et fut longtemps au service du curé Painchaud. Ce dernier s’adonnait à passer par ici, et sur sa demande le capitaine de la goëlette mit en panne pendant que le prêtre se rendait à terre. Quatre

heures de temps le braillard hurla comme il ne l'avait pas encore fait de mémoire de vieillards, mais tout-àcoup les lamentations cessèrent, et M. Painchaud hèla la chaloupe. Dès qu’il eut mis le pied à bord, chacun remarqua que sa soutane était trempée de sueurs, mais aux questions qu’on lui fit, l’abbé ne voulut jamais répondre. Nul ne sut donc ce qui s'était passé dans le bois, mais une seule chose demeura positive, depuis cette nuit-là les matelots du large n’entendent plus les lamentations du Braillard de la Madeleine. Ce ne fut que bien longtemps après ce voyage que le curé dit à Joseph Dion, du moins ce dernier me l’a juré :

—Si jamais tu vas au Cap de la Madelaine, n’oublie pas, Joseph, de te rendre jusqu’à l’endroit où deux ruisseaux se rencontrent. Là, sous deux épinettes poussées e2 croix tu trouveras quelque chose que le Braillard de la Madelaine était obligé de garder jusqu’au jour de sa délivrance.

—Et Joseph a-t-il trouvé ce quelque chose, demandai-je à M. Briard ?

—Il est venu ici et nous avons travaillé ensemble, mais nos recherches ont été inutiles. Le feu des bois avait brûlé les deux épinettes, et maintenant il n’y a plus que les deux ruisseaux qui continuent à se rencontrer, ajouta le normand en nous regardant d’un air madré.

— Je ne crois pas, reprit Agénor Gravel, qu’il y ait un coin du fleuve et du golfe Saint-Laurent où l'esprit populaire ne place un loup-garou, la chasse-galerie, un

eil ne l'avait mais tout-àinchaud hèla bord, chacun e sueurs, Mais voulut jamais it passé dans ositive, depuis ntendent plus adeleine. Ce ge que le curé r me l’a juré:

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feu-follet ou un lutin quelconque, et celui qui receuillerait toutes ces légendes ferait un travail original et des plus curieux. Le récit de M. Briard vient de me rappeller l’histoire de ces voix mystérieuses de l’Ile-du-Prince-Edouard qui, elles aussi, sont disparues comme celle du Braillard de la Madelaine. Elles avaient attiré l’attention d’un de nos évêques, et puisque nous passons une partie de la journée ici, vaut autant lire que flâner.

Tirant alors de sa poche le ‘‘ Journal de deux voyages apostoliques dans le golfe Saint-Laurent, faits en 1811 et 1812 par Monseigneur Plessis,” Agénor offrit un cigare à l’ancien artilleur de Louis Philippe et n’attendant guère notre réponse lut l'étrange passage que voici :

— ‘ Depuis environ six ans, on entend parler dans toutes les chapelles acadiennes de l’île Saint-Jean — celle de la baie de Fortune exceptée — des voix ou plutôt une voix tantôt chantante et tantôt soupirante dont plusieurs personnes se trouvent singulièrement affectées. La voix soupirante est celle d’une personne qui serait dans une affliction sourde et profonde, la voix chantante est celle d’une femme ou d’un enfant qui se fait entendre au-dessus de celles des chantres, car c’est pendant que l'office se chante que l’on entend cette voix glapir, mais surtout pendant les litanies du Saint Nom de Jésus qu’il est d'usage de chanter le dimanche pendant la messe. Tous les

assistants n’entendent pas cette voix en même temps ; ceux qui l’ont entendue un dimanche dans une église

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ne l’entendent pas toujours dans une autre église, ou le dimanche suivant. Il en est qui ne l’ont jamais entendue. Quelquefois elle est entendue d’une personne et ne l’est pas d’une autre placée dans le même banc. Cependant plusieurs sont frappés du son de la voix gémissante jusqu’à en tomber en pamoison. S'il n'y avait que des femmes et des enfants qui affirmassent la chose, on pourrait tout uniment l’attribuer à une imagination échauffée, mais, entre plus de cent personnes qui l’ont entendue dans la seule église de Rustico (1), et peut-être dans celle de Malpec, il y a des gens de tout âge, des esprits sensés et solides ; tous rapportent la chose uniformément sans avoir aucun intérêt à la maintenir, puisqu'ils en sont fatigués et affligés. Ces voix n’ont pas épargné les cabanes où les acadiens occupés au loin à l’exploitation du bois, se réunissaient le dimanche pour chanter quelques cantiques. Elles ont même traversé à Shédiac, où l’on n’a cessé de les entendre que depuis le dimanche de Quasimado 1811.’’

— ‘{ J'ai nié cela, disait au prélat un des hommes les plus sensés de Rustico, aussi longtemps que je l'ai pu, car je ne suis pas du nombre de ceux qui entendent. Mais ce nombre a tellement crû, et il s’y est trouvé des personnes si graves et si incapables de mentir ; j'en ai tant vu se mettre en dépense et faire prier pour les âmes du purgatoire dont ceci leur semblait être le langage, que j'aurais cru être coupable

(x) Rustico a été desservi pendant quelque temps par l’abbé de Calonnt, frère de l’infortuné ministre de Louis XVI.

utre église, où ne l'ont jamais due d’une pere dans le même és du son de la mmoison. S'iln'y qui affirmassent ’attribuer à une us de cent perseule église de e Malpec, il ya ; et solides ; tous ans avoir aucun sont fatigués et é les cabanes où oitation du bois, hanter quelques é à Shédiac, où puis le dimanche

un des hommes stemps que je l'ai e ceux qui entencrû, et il s’y est si incapables de dépense et faire dont ceci leu cru être coupablk

s par l'abbé de Calonne,

de témérité, si j’avais résisté plus longtemps à la persuasion générale.

‘ Que conclure de tout cela? qu’il y a des voix qui se font entendre, et cela dans des lieux où il n’y a point de ventriloques, où le peuple n’est pas assez rusé pour être soupçonné d’aucun prestige, où la disposition même des édifices ne s’y prêterait pas. Maïs quelles sont ces voix? D'où viennent-elles ? Pourquoi se font-elles entendre? Par quelle raison ne sont-elles pas entendues de tout le monde ? Pourquoi les églises

[écossaises en sont-elles exemptées en même temps que

celles des acadiens en sont si affligées? C’est sur quoi chacun peut former telles conjectures qui lui plaira.

| L'évêque après avoir entendu là-dessus plusieurs per-

sonnes se borna à dire par manière de consolation, que ces voix n'ayant réellement fait de mal à personne,

il importait peu qu’elles cessassent ou continuassent de se faire entendre.’”

—Ce cas me serait aussi difficile à juger que celui du Braillard de la Madelaine et appelé à se prononcer, Solomon n'aurait mieux décidé que cet évêque, ajouta Gravel en fermant son livre.

L'endroit où nous étions semblait se prêter à ces récits merveilleux, et je ne sais trop jusqu'où les voix mystérieuses de l’Ile-du-Prince-Edouard nous auraient entraînés, si par un habile mouvement de flanc un de

nous n’eût mis la conversation sur la pêche et la chasse,

—Dans les bois qui courent en arrière du cap de hk Madelaine, disait M. Briard en répondant à nos

questions, la loutre, la martre et le vison peuvent être trappés en assez grande abondance. Le caribou s’y rencontre même fréquemment, mais personne ne songe ici à s'occuper de la chasse. Quant à la pêche, elle n’est pas aussi bonne que dans le golfe, et bien que je sois locataire de la rivière qui coule à vos pieds, je n’ai guère à m'en réjouir, et suis démonté du peu de saumon qu'on y prend.

Pendant que l’artilleur Briard nous faisait part ainsi de ces déboires entremêlés de légendes et de renseignements sur le pays où nous nous trouvions, on entendait monter de la rivière un bruit de battoirs entremêlé de rires et de fredonnements. (C'était un groupe de laveuses qui les bras nus, la chevelure nouée par une faveur noire ou rose, blanchissaient le linge du

dimanche. Tout à coup une d'elle, grande fille brune à la taille élancée, se prit à chanter d’une voix douce mais forte. Elle disait ce vieux noël qui se répète encore souvent dans nos chaumières canadiennes. Autour d’elle ses compagnes l’écoutaient en silence, puis le couplet terminé faisaient gaiment refrain :

—D'où viens-tu, bergère, D'où viens-tu ?

— Je viens de l’étable De m’y promener :

J'ai vu un miracle Ce soir arrivé.

n peuvent être Le caribou s’y sonne ne songe êche, elle n’est ien que je sois pieds, je n'ai peu de saumon

aisait part ainsi s et de renseitrouvions, on uit de battoirs s. C'était un hevelure nouée ient le linge du nde fille brune ne voix douce je répète encore nnes. Autour ilence, puis le n :

em nn en ln on DE TRIBORD A BABORD 417 nn ner entente png rs —Qu'as-tu vu bergère, Qu’as-tu vu ?

— J'ai vu dans la crèche Un petit enfant Sur la paille fraiche Mis bien tendrement,

— Rien de plus bergère, Rien de plus ?

—Saint Marie sa mère Qui lui fait boir’ du lait, Saint Joseph son père Qui tremble de froid,

— Rien de plus, bergère, Rien de plus ?

—Ÿ a le bœuf et l’âne Qui sont par devant, Avec leur haleine Réchauffant l'enfant.

— Rien de plus, bergère, Rien de plus ?

—Ÿ a trois petits anges Descendus du ciel, Chantant les louanges Du Père Eternel,

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Rien de touchant comme ce noëlet ce doux refrain qui montait vers Dieu du milieu de cette création sauvage, et s’en allait raconter à la mer et aux forêts les commencements de la rédemption de l’homme. Nous étions devenus toute oreille, mais le silence se fit sur la grève. En se retournant, la brune fille nous avait aperçus et, malgré nos supplications, ous ne pûmes retirer de la belle laveuse que ces paroles du refrain :

Rien de plus, bergère, Rien de plus.

Ce fut ainsi que se passa une des dernière journées de notre croisière. Nous l’employâmes à causer, à prendre des croquis et des notes, à pêcher de latruite, à herboriser, et comme les heures s’écoulent vite ainsi, quand l’ordre de l’embarquement arriva, il nous sembla qu’il n’était encore que le matin. Le soleil nous annonçait pourtant qu’une autre journée venait de faire faire à chacun de nous un nouveau pas vers la tombe. Comme Auguste mourant, l’astre du jour avait voulu ce soir-là poser sur son front le plus beau de ses diadèmes. Il était fait de nuages sur lesquels s'étaient inscrutées des pierreries dont les feux auraient fait pâlir les diamants de Golconde. Tout autour se croisaient les scintillements et les reflets de milliers de topazes, de rubis, d’améthystes, d'émeraudes, de saphirs et d’escarboucles qui se détachaient en relie: sur un fond d’or plus pur que l’étaient les lingots de Moctézuma. Lentement le vieux monarque s’éteignit,

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et quand il eut laissé tomber sa tête royale dans la nuit, un long rideau tissé d’une pourpre telle que n’en a jamais connu Sidon fut tiré sur la nature en deuil. Des extrémités du pôle les ténèbres accoururent alors en foule. En passant, elles étendaient leurs ailes sur le fleuve, et commencant aussitôt sa vigile nocturne le phare de la Madelaine alluma sa lanterne. Toutes les deux minutes il répandait sa lumière rouge et blanche sur les eaux noires du Saint-Laurent, mais sitôt ces éclats disparus, l’ombre envahissait le large et le flot n'était plus irradié que par les phosphorescences du sillage laissé derrière lui par le Vapoléon ZIZ qui remontait vers le cap de Chastes.

Le voyage devait être rapide maintenant, car notre croisière tirait à sa fin, et une fois le phare de ce dernier endroit ravitaillé, nous avions l’ordre de nous rendre à Québec. Avant d’arriver au cap de Chastes— ainsi nommé par les premiers navigateurs du Saint- Laurent en souvenir du commandeur Aymard de Chastes qui avait obtenu du roi de France une commission pour fonder un établissement au Canada, et fut plus tard gouverneur à Dieppe—le Vapoléon IIZ devait passer devant le Mont-Louis et Sainte-Anne-des- Monts, joli village sur lequel j'aurai l’occasion de revenir plus tard.

Ce fut un peu plus haut qu'ici, au Capà-la- Baleine — désigné dans la carte géographique de Dawson sous le nom de Cap-à-la-Balance, — que se termina brusquement le premier voyage d’exploration de Jacques-Cartier. ‘Nous ne faisions autre

chose qu’aller et venir selon le vent, écrivait ce marin, et tirâmes pour cette raison vers la terre pour tâcher 10 de gagner un cap vers le sud qui était le plus loin et le plus avancé en mer que nous puissions découvrir, mais étans proches de là, trouvâmes que c’étaient rochers, pierres et écueils.”” La marée portait alors contre le vent, et en voulant faire une manœuvre Jacques- Cartier eut la douleur de voir une de ses barques heurter un rocher, de sorte qu’il leur ‘‘fallut tous sortir hors pour la mettre à la marée.”’ Mais le découvreur malouin savait surtout prendre une décision prompte. On était déjà rendu au samedi, le premier Août 1534, et il constata que la saison des grands vents d’est approchait. Il fallait agir de suite: capitaines, mariniers, maîtres et compagnons fûrent donc sommés à son bord, et ce conseil décida de retourner en France (1).

Dans la vie, je ne connais rien de plus attrayant que le voyage et ce mot seul renferme tout ce qui convient

(x) Jacques-Cartier relate ainsi ces faits dans son premier voyage :

“ La marée survint avec une telle impétuosité qu’il ne nous fut jamais possible de passer avec treize avirons entre la longueur d’un jet de pierre, si Bien qn’il nous fallut quitter les barques et y laisser partie de nos gens pour la garde, et marcher par terre quelque dix ou douze lieues jusqu’à ce Cap où nous trouvâmes que cette terre commence à s’abaisser vers Sur-Ouest. Ce qu’ayans vû et étans retournés à nos barques, revinmes à nos navires qui étaient déjà à la voile, qui pensaient toujours pouvoir passer outre ; mais ils étaient avallés à cause du vent de plus de quatre lieues du lieu où nous les avions laissés, où étans arrivés fimes assembler tous les capitaines, mariniers, maîtres et campagnons pour avoir l’avis et conseil de ce qui était le plus expédient à faire, Mais après qu’un chacun eut parlé, l’on considéra que les grands vents d’Est commençaient à régner et devenir violents, et que le flot était si grand que nous ne faisions plus que ravaller et qu'il n’était possible pour lors de gagner aucune chose; même que les tempêtes commençaient à s'élever en cette saison en la Terre-Neuve, que nous étions de lointains païs, et ne savions, les hasards et dangers du retour et pour ce qu'il était temps de se retirer,

M. l’abbé Cassegrain est aussi d'avis que le premier voyage de Jacques: Cartier au Canada se termina au Cap-à-la-Baleine.

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à une nature puissante et virile. N'est-ce pas pour ce privilégié, pour le voyageur, que sont reservées les luttes avec le danger, les charmes de l’imprévu, les études attrayantes, les découvertes, les observations, tout ce qui constitue le véritable travail? De ces choses je puis parler en connaisseur, car aussitôt que l’occasion se présente de courir par monts et par vaux je m'empresse d’en profiter, mais au milieu de tous les plaisirs qu’elles cachent, je n’en connais pas de plus parfait que celui du retour. Lorsque ce mot circule à bord, les visages s’épanouissent, et quand il a passé quelque part, il laisse derrière lui la gaieté. Pour le matelot, voyez vous, le retour c’est le moment où il embrasse Josette, porte ses économies à sa famille et boit un bon coup avec les amis; pour l’officier c’est l’heure du repos, de la promotion peut-être, des fêtes et des plaisirs à coup sûr ; pour le voyageur c’est la veillée passée dans le cabinet de travail, auprès de la petite bibliothèque où s’étalent des bouquins aimés et dorlottés comme des enfants, c’est le vieux fauteuil d’où l’on raconte gaiement ce que l’on a vu, et où quelquefois on finit par s’assoupir en rêvant au balancement de la vague et aux plaintes du vent de Nord-Est.

Certes, l’idée du retour ne causa pas autant de plaisir aux compagnons de Jacques Cartier que cela en fit au personnel du Vapoléon ZIZZ. Chacun était pressé d'arriver, et à peine prîmes-nous le temps de jeter un coup d’œil sur cette plage désolée du cap de Chastes, où— en 1813 —le premier régiment d’in-

fanterie royale anglaise vint faire naufrage. Nos

cœurs étaient ailleurs, et notre pensée courait bien au de là de ce lieu que Champlain décrit comine ‘‘ étant assez haut, fait en forme de pin de sucre et fort écore.”’ Pour ma part, j'allais goûter de nouveau les joies pures du foyer, et je revenais conter à mes vieux parents les choses que j'avais apprises en route. La famille se groupait alors autour de moi, et l’imagination courant au devant de tous ces plaisirs, je voyais déjà mes récits en butte aux douces plaisanteries de ma sœur, cette blonde et sainte Alice que la mort est venue m’enlever depuis. Pendant ce rêve charmant le steamer remontait le fleuve à toute vapeur. Son passage était télégraphié le long de la côte, et quand après avoir prolongé le roc de Québec nous vinmes jeter notre passerelle sur le quai de la Reine, je trouvai là mes deux frères Napoléon et Henri qui m’attendaient avec impatience. Hélas! eux aussi s’en sont allés dormir sous les cyprès, car depuis trois ans ma destinée a été d’être frappé aux sources de la vie et j'ai collé mes lèvres sur le couvercle de plus d’un tombeau.

aeu de ces deuils, le travail, ce grand conso-

est venu me visiter, et pendant de longues acures mon seul plaisir a été de refaire avec Jacques Cartier, Champlain et les premiers pioniers de ma race au Canada, cette itinéraire que m'avait fait parcourir le Vapoléon Z/I. Ces retours vers le passé m'ont fait comprendre toute la vérité de cette pensée d'Alfred de Vigny—le beau moment d’un ouvrage est celui où on l’écrit—et que de douces distractions

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et de véritables juurnées d'indépendance ne dois-je pas à ces chères ètudes !

Un matin, je me livrais avec une nouvelle ardeur au travail lorsque tout à coup la porte de mon cabinet s'ouvrit, pour laisser passer Agénor Gravel.

— Enfoui dans ton fromage de Hollande, tu ne sais guère ce qui se passe, me dit-il, et je viens t’annoncer la nouvelle d’un naufrage. La débacle se fait en ce moment, et en passant devant Québec, la glace du lac Saint-Pierre vient de briser trois navires : elle a enlevée des quais entiers, fait sombrer plusieurs

\goëlettes et vient de couler dix-sept steamers et steamboats parmi lesquels se trouve le Vapoléon ZI.

D'un bond nous fûmes dans la petite rue Champlain, et de là sur le lieu du désastre.

I] n’y avait rien d’exagéré dans cette sinistre nouvelle, et partout on ne voyait que débris et désolation.

Le Vapoléon IT avait coulé par l’avant.

Son couronnement appuyé sur un bloc de glace ou sur une épave sous-marine sortait seul hors du fleuve, et nous y vîmes le lieutenant LeBlanc qui s’y promenait tout comme aux jours où il était de quart.

— Vous voyez, messieurs, que je n’abandonne pas mes amis dans la détresse, nous dit-il d’un ton qui était loin d’être gai.

—Il ne faut pas se décourager pour cela, mon vieux LeBlanc, répondit Agénor Gravel. Tout n’est pas perdu : la science possède assez de moyens pour

relever le Vapoléon II, et si Dieu nous prête vie, quelque chose me dit que nous n’avons pas encore fait notre dernier voyage à son bord. Cette année le ministère de la marine a la bonté de me charger d’une mission archéologique pour la Baie-des-Chateaux, et je tiens à aller au Labrador avec vous.

— Va pour le Grand Nord ! répondit mélancoliquement LeBlanc : j'irais tout de même sans le Vupo/éon Î77, puisque c’est mon métier. Mais voyez-vous, je l’aime ce navire là ; je lui ai donné les plus belles années de ma vie, et ça me causerait tout de même de la peine de faire le voyage sur un autre.

— Eh bien ! rendez-vous est pris ici pour le Grand- Nord, dîmes-nous au lieutenant en prenant congé.

— Au Grand-Nord, messieurs, et sur le Vapoléon ZZZ! nous répondit LeBlanc, en touchant sa casquette de la main et en continuant son quart sur l’épave du navire sombré.

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