PRE ARE
N'est-ce pas l’automne tel qu’il se montre chaque année à nos regards éblouis, cet automne que notre peintre Kreighoff a sû retenir sur ces petites toiles qu! se vendent au poids de l’or maintenant que l'artiste est mort, et qui de son vivant ont eu le mérite de passer à travers mille incrédulités et de révéler à l’Europe des effets de couleurs et des études forestières inconnues jusqu’à ce jour ?
Un peu plus haut que Dalhousie se trouvent les pointes à la Garde et à la Batterie, deux noms qui— je l’avoue—sentent fort la poudre. Au voyageur qui passe par ces lieux, on montrera quelques vieux boulets, et s’il a la curiosité de s’informer d’où viennent ces projectiles, le paysan interpellé lui dira tranquillement :
— Du fond du Ristigouche, monsieur.
Comme si cette rivière avait le privilége exclusif de cacher sous ses eaux noires et profondes des bombes et
des biscayens.
Les mieux renseignés vous parleront d’une bataille qui eut lieu ici du temps des Français. Ne demandez pas davantage; cent ans et plus ont passé par là, et dans un siècle bien des choses s’éloignent, s’effacent et s’oublient. D'ailleurs les guérêts qui recouvrent ces abandonnés sont riches et productifs ; que faut-il de plus au paysan? Mais pour celui qui aime le passé et tient à l’histoire de son pays, ces deux pointes de terre rappelleront un poignant souvenir; c’est là que s’est déroulé un des derniers épisodes du grand et douloureux drame de la reddition de la Nouvelle-France.
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Le chevalier de Lévis se préparait à prendre sa revanche de la défaite de Montcalm, en infligean. à Murray la rude leçon de la bataille de Sainte-Foye. La lutte étrange que faisait en Amérique une poignée de Français manquant de vivres, de souliers et n’ayant que des couteaux à emmancher au bout de leurs fusils en guise de bayonnettes, commençait à faire du bruit en Europe. On se demandait quels pouvaient être ces fous sublimes qui se battaient pour ‘‘ quelques arpents de neïige,’”’ et on avait même chuchotté la chose à Versailles. Or, il se trouvait que ce soir-là Louis XV avait le vin généreux ; il demanda :' les Canadiens tenait toujours bon de l’autre côté de l’Atlantique, et sur réponse affirmative, Sa Majesté donna l’ordre de leur faire parvenir des vivres et du renfort. Le roi du lupanar et des ruelles venait de se rappeler qu’il était aussi le roi de France. Il daignait enfin songer à de pauvres gens qui, après tout, étaient de ses sujets, et un de ses officiers, M. de Danjac, fut chargé de mener un convoi à ceux.qui ne se préparaient plus qu’à mourir dignement au nom de la patrie française.
On mit à la voile et l’Atlantique fut franchie à petites journées ; car, rien ne pressait en ces temps-là. On s'amusa même à appuyer la chasse à quelques voiles ennemies sur le banc de Terreneuve ; bref, on flâna tellement en route, qu’arrivée dans le golfe Saint- Laurent, laflottille française se heurta contre une escadre ennemie supérieure en nombre. Reconnaissant son infériorité, M. de Danjac évita le combat, réussit à se dérober à l'Anglais, se réfugia dans la Baie-des-Chaleurs
et finit par remonter le Ristigouche jusqu’à la Pointeà-la-Batterie, où il trouva quinze cents Canadiens, Acadiens et sauvages qui se mouraient de faim. Des canons furent immédiatement transportés à terre ; on construisit à la hâte un bastion, et un piquet d’observation fut placé à la Pointe-à-la-Garde, endroit d’où l’on peut embrasser l'embouchure du Ristigouche.
A peine ces précautions étaient-elles prises, que le capitaine Byron se présenta à l’entrée de la rivière, et par une habile manœuvre de nuit réussit à faire doubler la Pointe-à-la-Garde aux frégates anglaises le Fame, le Dorsetshire, V Achille, le Scarborough et le Repulse. Dès le petit jour la batailles’engagea entre ces vaisseaux et les navires français mouillés près de la Pointe-à-la-Batterie ; ces derniersétaientle Aachault de 32 canons, l’Æspérance de 30 canons, le Brenfaisant de 22 canons et le Aarquis de Marloze de 10 canons. Les Français avaient l’infériorité du nombre, et après cinq heures de combat, deux de leurs navires furent complètement désemparés et brûlés. Laissés à leurs propres forces, le Brenfaisant et le Marquis de Marlose se replièrent alors sur le village sauvage, pendant que leur retraite était protégée par une petite batterie jetée à fleur de terre et qui, placée en face de la Pointe-à- Martin, tirait sans cesse sur l’escadre de Byron, lui faisant des dégats considérables et frappant à plusieurs reprises ses œuvres vives. Mais un à un les artilleurs français finirent par tomber sous les balles des marines anglais placés à l'affût dans les hunes et sur les vergues; la Pointe-à-Martin fur alors franchie à son tour, et bientôt une triple volée de boulets vint saborder le
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Marquis de Marioze qu’une fausse manœuvre jeta sur le rivage, en face de la chapelle de Ristigouche. Il ne restait plus que le Brenfaisant pour tenir tête aux cinq frégates anglaises. Sommé d'amener son pavillon, le capitaine descendit froidement dans sa sainte-barbe, et quelques instant après le navire français sautait avec son équipage. Byron était vainqueur. (1)
Irrité par cette résistance inattendue, et fort de la consigne qui avait été donnée l’année précédente par Wolfe, de détruire ce qui—le long de la côte — appartenait aux habitants du pays envahi (2), Byron
(1) — M. l'abbé Ferland croit que ce capitaine Byron était le célèbre circumnavigateur qui fut aussi le grand’père de lord Byron.
[2] Le lecteur peut se faire une idée de cette consigne, en lisant les extraits suivants du journal d’un officier anglais qui assistait au siége de Québec :
“The z5th, Capt. Gorham, returned from an incursion, ‘of which expedition he gave the following account: ‘That on the 4th of August they proceeded down to St. Paul’s bay, where was a parish containing 200 men, who had been very active in distressing our boats and shipping. At three o’clock in the morning Capt. Gorham landed, and forced two of their guards, of 20 men each, who fired smartley for sometime; but that in two hours he drove them all from their covering in the wood, and cleared the village which they afterwards burnt; it consisted of about 50 fine houses and barns ; destroyed most of their cattle. That from thence they proeeeded to Mal Bay, ten leagues to the eastward on the same side, where they destroyed another very pretty parish, drove off the inhabitants and stock without any loss ; after which they made a descent on the south shore, opposite the Isle of Coudre, destroyed part of the parishes of St. Ann’s and St. Roc, where were many handsome houses with good farms, and loaded the vessels with cattle and then returned from their expedition.
“The same day, a party of highlanders came to the Isle of Orleans, from general Monckton’s encampment, in order to destroy all the Canada side.
‘On the 2oth, the Louisbourg grenadiers began their March down the main land of Quebec, in order to burn and destroy all the houses on that side. On the 24th, they were attacked by a party of French, who had a priest for their commander, but our party killed and scalped 30 of them and likewise the priest their commander. The three companies of Louisbourg grenadiers halted about fur miles down the river, at a church called l’Ange-Gardien, where they were ordered to fortify themselves till further orders; our people had several small parties in houses, and the remainder continued in the church. ‘The 25th they began to destroy the country, burning houses, cutting down their corn.
se rendit jusqu’à la Pointe-à-Bordeaux, où était le village français de la Petite Rochelle, mit le feu aux maisons et dispersa les habitants dans les bois. En 1855, Jes ruines de la Petite Rochelle étaient encore visibles, et en fouillant la terre, on retrouve des sabres, des mousquets, des pistolets, de l’argenterie et des bijoux, témoins muets d’une époque de lutte et de rancune nationales, aujourd’hui disparues pour jamais de l’Amérique du Nord.
Il entrait dans la destinée du commodore Byron de faire tout le mal possible aux débris de la colonie acadienne. Le 15 septembre 1763, de Bougainville avait fait voile de France, emmenant avec lui aux îles Malouines plusieurs familles expulsées d’Acadie, ‘‘ espèce d'hommes laborieux, intelligents, dit-il, et qui devait être chère à la France par l’inaltérable attachement de ces honnêtes et infortunés citoyens ;’” mais ces malheureux ne jouirent de leur indépendance et de leur travail que pendant deux années, car un jour, ils virent le destructeur de la Petite Rochelle entrer en rade et prendre possession .de leurs champs au nom du roi d'Angleterre. L’année suivante, une colonie anglaise s’installait aux Malouines, menaçant les Acadiens de les jeter à la mer s'ils ne quittaient pas la place, et mis dans cette alternative, on préféra céder
“The 3rd day of September, all the army left Montmorency side ; they set all the houses and fortifications on fire, and then embarked in flat bottomed boats and came up above the fall.
‘We burned and destroyed upwards of 1400 fine farm houses, for we, during the siege, were masters of a great part of their country along shore, an parties were almost continuallay kept out ravaging the country; so that ’tis tho’t it will take them half a century to recover the damage.” —Manuscrits di la société littéraire et historique de Québec.
Le prêtre qui fut tué et scalpé par les anglais était M. de Bécancourt ; il est enterré dans l’église de là Bonne-Sainte-Anne-du-Nord.
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9 Manuscrits de
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la colonie à l'Espagne, qui en accepta la remise officielle faite par de Bougainville, commandant alors la Boudeuse. C'était ainsi que le bras de l'Angleterre allait atteindre jusque dans les solitudes de l'Atlantique du Sud les malheureux restes de la race Acadienne.
Mais ces souvenirs du passé ne pouvaient m’empê cher de songer que le Ristigouche n’avait pas toujours été donné en partage aux horreurs de la guerre et qu’il avait été aussi le témoin des prodiges que peut faire naître le respect de la parole du prêtre.
Il y a plus d’un demi-siècle, un missionnaire canadien avait été chargé par son évêque de la desserte des deux missions sauvages de Cascapédiac et du Ristigouche. La distance entre ces deux points était de quarante-cinq milles, qu’il ne fallait pas hésiter à franchir par tous les temps, lorsque le service de Dieu l'exigeait. Mais âme fortement trempé, corps endurci à la fatigue, esprit toujours gai, le courageux missionnaire ne reculait devant rien, et la seule plainte qu'il ait jamais laissé tomber était ces paroles du P. Le Jeune dont il se servait un jour, dans une de ces lettres.
—‘ Coucher sur la terre couverte d’un peu de branches de pin, n’avoir qu’une écorce entre la neige et notre tête, traîner notre bagage sur des montagnes, se laisser rouler dans des vallons épouvantables, ne manger qu’une fois en deux ou trois jours, quand il n’y a point de chasse, c’est la vie qu’il faut mener en suivant les sauvages. Mais on ne peut
mourir qu’une fois, le plus tôt n’est pas toujours le pire. ??
raté pan Eh n en nn de node
shot amunrei
La tribu confiée au zèle apostolique de ce prêtre était celle des Micmacs, gens aux mœurs sévères, parlant une langue poétique et douce qui se rapproche de celle des Grecs (1), vivant de pêche et de chasse, durs à la fatigue, paresseux dans les temps d’abondance, d’une franchise éprouvée et sobres à un tel point, qu’en ces temps-là— chose extraordinaire pour une bourgade sauvage — un ivrogne se faisait censurer publiquement, puis sur récidive, était chassé sans pitié hors du village. Bon catholique, le Micmac avait une confiance extrême dans toute personne qui se présentait à lui revêtue des insignes sacrés, mais elle était illimitée pour son missionnaire. Aussi fallait-il voir les préparatifs que l’on faisait lorsque la visite du Paf/iache était annoncée (2). La bourgade entière se transportait alors sur la grève ; les chefs et les anciens se préparaient à recevoir leur père, puis dès que le canot de Dieu était en vue, on tirait quelques vieilles pièces—trophées des guerres de jadis, — et les salves de mousqueterie se succédaient jusqu’au moment où le prêtre avait mis pied à terre.
Alors le grand chef s’avançait en disant :
—Patliache, on t’attendait, car nos âmes ont grani besoin de secours.
Puis le Shaguemau (3) conduisait le missionnaire à la chapelle ; on chantait un c2ntique d’allégresse, et dès que le prêtre avait terminé son action de grâce,
(1) Voir à ce propos la curieuse étude et les différents rapprochements que M. Dawson, principal de l’Université McGill, fait entre le Micmac et le Grec, dans l’appendice du savant travail intitulé: ‘“ Acadian Geology.”
[2j C'était sous ce nom que les Micmacs désignaient leur prêtre. [31 Mot micmac qui veut dire Seigneur ; on en a fait le terme Sagamos
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chacun s’empressait, à sa sortie, et lui faisait des offres de service. Celui-ci ervoyait à la cabane du chef de la prière une truite monstrueuse, celui-là voulait faire accepter au prêtre un saumon encore tout frétillant, d’autres entassaient à sa porte des pyramides de canards, d’outardes, de huards, de perdrix ou de lièvres, et les sauvagesses qui tenaient, elles aussi, à prendre part à l’hospitalité de la tribu, apportaient les fruits de la saison. Ceci durait le temps de la mission, et tout en remplissant ses devoirs religieux et en mettant sa conscience en ordre, chacun s’efforçait de rendre au missionnaire la vie aussi douce que possible. Enfin l’heure du départ arrivait : il fallait se quitter. Tous les canots faisaient la conduite à celui du Pafliache ; on lui disait adieu en tirant de nouvelles salves de mousqueterie, et le soir, dans la bourgade, on entendait les Micmacs se dire tout bas, en tisonnant leur feu d’un air dolent :
—L'ami du Saint-Esprit est parti.
Ces fêtes de mission étaient les beaux jours de la vie de céux quise destinaient à l’apostolat des indiens ; car l’automne arrivé, il fallait suivre les pêcheurs, s’aventurer souvent seul en canot d’écorce et coucher à l'hôtellerie de la Lune et de la Belle-Etoile, suivant l’expression du P. LeClercq, pendant que l'hiver venu on chaussait les raquettes pour courir les bois et y baptiser les enfants, conserver la foi aux vivants et administrer les sacrements aux mourants. Ces épreuves et ces dangers étaient la part d’héritage du prêtre, heureux encore lorsqu'il ne rencontrait pas en chemin
rh Te ft er tt pr psy rating
de ces moments où ‘“‘il faut prendre sa vie et tout ce qu’on a, et le jeter à l'abandon pour ainsi dire, se contentant d’une croix bien grosse et bien pesante pour toute richesse. Il est bien vrai que Dieu ne se laisse point vaincre et que plus on quitte, plus on trouve, plus on perd, plus on gagne ; mais Dieu se cache parfois et alors le calice est bien amer.’” (1)
Or, un jour, la mission était terminée, et le prêtre se disposait à retourner à Carleton, lorsque: son esprit observateur remarqua parmi la tribu un air de mystère qui ne présageait rien de bon. Depuis plusieurs années les Micmacs avaient formulé des plaintes au gouverne. ment, accusant les Zowrgeois anglais du Ristigouche d’empiéter sur les droits et les réserves des sauvages. Tous les ans les bourgeois barraient la rivière—large ici d'un mille—et au moyen de filets, ils accaparaient le hareng et le saumon qui remontaient le fleuve,enlevant ainsi aux indiens des milliers de quarts de poisson, et ne leur laissant que les éventualités de la chasse pour éviter la famine. Ces griefs avaient été transmis à qui de droit, mais restaient encore sans réponse, et l’irritation était à son comble lorsqu'une dernière’vexation vint faire déborder la mesure. Le bruit se répandit que les Anglais s'emparaient des prairies naturelles qui bordent la Rivière-du-Loup, dans le canton de Mann, et qu'en ce moment ils coupaient les foins de cette réserve sans se préoccuper des droits des Micmacs.
Le temps était mal choisi pour faire circuler pareille rumeur ; les bourgades sauvages venaient de s’assembler
[r] Relation de ce qui s’est passé en la Nouvelle-France en l’année 1633, par le P. Paul le Jeune S. J. supérieur de la résidence de Kébec.
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à la mission de Sainte-Anne du Ristigouche et tous les guerriers de la tribu étaient présents. Une réunion secrète du Grand-Conseil se tint pendant la nuit ; il fut résolu à l'unanimité d’en finir de suite avec l'anglais et de massacrer d’un seul coup tous ceux qui se trouvaient dans la Baïe-des-Chaleurs. Aussitôt cette conclusion terrible prise, l’ordre est donné de courir aux armes et de préparer les canots, car pour frapper sûrement il ne fallait pas perdre de temps. Soudain la sentinelle qui veillait à la porte du conseil est renversée par un bras vigoureux, et la taille gigantesque du patliache se dresse en face des chefs. Son regard fait le tour de l’assemblée. Pas un muscle n’a bronché sur la figure des Micmacs ; chacun reste immobile et silencieux.
—Chefs et guerriers, leur dit le prêtre en s’avançant au milieu du cercle, il doit se passer ici quelque chose d’étrange et de mauvais puisque vous vous cachez de celui que vous avez toujours traité comme votre père. Mais l'ami du Saint-Esprit ne peut être trompé par ceux que le Créateur suprême :: confiés à sa garde, et je viens vous prier de me remettre vos peines pour qu’il me soit permis de pleurer avec mes enfants, et les aider à supporter leur douleur comme cela convient à ceux qui sont les guerriers d’une grande tribu et les enfants du vrai Dieu.
Un sourd frémissement courut dans l’assemblée, mais personne ne répondit.
—Allons, grand chef! repritle missionnaire en traversant le cerc'= des sagamos et en se plaçant en face du plus respecté et du plus ancien de la tribu, tu ne
réponds plus à ton père. Est-ce que ta langue est liée par le démon de l’obstination, ou mieux encore celui de la vengeance est-il entré dans ton cœur ? Il y a du sang dans l'air ici, et ton œil si doux et si grave d'habitude lance aujourd’hui des éclairs de haine. N'oublie pas,grand chef,que Dieu ne donne à l’homme la vieillesse que pour se recueillir et songer à la tombe : avant de s’y coucher le vieillard doit enseigner aux autres l'expérience des choses, et la voie de la sagesse, au lieu de les exciter à la colère et de leur montrer le sentier de l’enfer. Parle, chef, il en est encore temps ; et au nom du Dieu vivant je t’adjure de me dire ce qu’il se passe ici.
Alors le grand chef se levant gravement répliqua d’une voix ferme au missionnaire :
—Notre patience est à bout et le conseil a décidé: nous allons en finir avec l'Anglais. Aujourd’hui ta place n’est plus avec nous, patliache: reste ici et quant aux autres, en route! J'ai dit.
Chacun alors se précipitant vers les canots, pousse au large et disparaît bientôt après avoir lancé son cri de guerre.
Le missionnaire est resté seul, mais il ne se décourage pas. Une sauvagesse sait où les conspirateurs se sont donné rendez-vous et elle vient prévenir le patriache que c’est à la Pointe-à-la-Batterie où doit se prélever le premier impôt du sang. Il n’y a plus à hésiter, et se précipitant dans un vieux canot qu’on n’a pas jugé propre pour l'expédition, le prêtre se met à pagayer
vigoureusement dans la direction prise par les sauvages. |
PR mue est liée ncore celui ? Iyadu et si grave ; de haine.
e à l’homme à la tombe :
iseigner aux le la sagesse, r montrer le core temps ; dire ce qu’il
nent répliqua eil a décidé:
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ne se découspirateurs se enir le patriaoit se prélever s à hésiter, et n’a pas jugé et à pagayer
r les sauvages. |
La crainte d’être en retard décuple la force de ce colosse qui avait déjà les muscles de quatre hommes. L'idée de sauver ses semblables le fait voler sur les eaux ; bientôt il tombe au milieu des Micmacs étonnés, et les larmes aux yeux il les conjure de revenir sur leur décision, promettant au nom de Dieu et du Roy d'Angleterre que justice serait bientôt faite aux opprimés.
Il y avait un tel accent de supplication et de vérité
dans les paroles du prêtre, que les chefs se sentirent émus à leur tour.
—Nous promets-tu formellement, dit l’un d'eux, en s'adressant au pa//ache, que d'ici à un an nos
| droits seront reconnus, et qu’on les respectera doréna-
vant ?
—Je vous le promets, mes enfants, répondit le missionnaire.
—Eh bien! si tu ne dis pas vrai, mon père, les Anglais du Ristigouche n'auront vécu qu’un an de plus, répondit d’un ton farouche le grand chef, en donnant l’ordre de retourner à la Mission.
Le prètre catholique tint la promesse faite aux Micmacs, et quelque temps après le parlement du Bas-Canada passait une loi protégeant les droits des sauvages. Elle fut sanctionnée le 9 mars 1824, et la bonne nouvelle fut confirmée aux indiens par le gouverneur le comte Georges Dalhousie, qui vint leur faire une visite sur le Ristigouche (1). Quant au pieux missionnaire dont la patience et l'énergie sauvèrent
[r] Cette loi est le 4 George IV, chapitre I;
ed D en RO SR
ainsi la vie de MM. Mann, Ferguson, Crawford et de bien d’autres colons de la Baïe-des-Chaleurs, il continua à évangéliser la nation des Micmacs pendant encore quatre ans, puis fut transféré aux Trois-Pistoles, et de là à la cure de Lotbinière qu’il desservit pendant trente-trois ans. Chargé d’années et de bonnes œuvres, ce saint prêtre venait mourir le 11 Août 1865 à l’Archevêché de Québec, non toutefois sans avoir dit un dernier adieu à ses Micmacs et avoir été visiter les lieux où sa jeunesse s'était passée à prêcher l’évangile.
Ce missionnaire était mon oncle, le vénérable archiprêtre Faucher de Saint-Maurice. Souvent mon père qui l’accompagna dans ses missions, prenait plaisir à nous raconter, entre autres épisodes, la scène terrible du sursis accordé aux Anglais du Ristigouche, au moyen d’une promesse faite peut-être un peu à la légère, mais qui fut loyalement ratifiée par le comte de Dalhousie.
L'heure de quitter la ville qui porte le nom de ce gouverneur était arrivée, et nous allions laisser derrière nous le Nouveau-Brunswick pour entrer dans la province de Québec, le Ristigouche servant ici de frontière aux deux gouvernements. Le AVafoléon III était parti en avant pour ravitailler le phare de Ia pointe de Carleton, et nous devions le rejoindre à ce dernier endroit, vers le matin. Une chaloupe avait été mise à notre disposition, et au moment où nous poussions au large, la lune descendait sous l’horizon, tandis que radieuse et brillante apparaissait l'étoile du matin. Le ciel était clair ; la brise toujours fraîche faisait moutonner autour de nous la crète des lames et
wford et de urs, il COncs pendant ois-Pistoles, vit pendant ines œuvres, 1865 à l’Aravoir dit un té visiter les r l'évangile.
érable archint mon père nait plaisir à cène terrible he, au moyen à la légère, le comte de
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pendant que du vent plein la voile, notre baleinière cinglait vers Carleton, il me faisait peine de laisser emporter toutes ces belles choses par la nuit. Que n'aurait pas donné un peintre pour retenir au bout de son pinceau un pâle reflet de ce chef-d'œuvre du Créateur ! Nous voguions en silence, car nous sentions qu'autour de nous courait la sensation indéfinissable de l'infini. Au-dessus de nous, les étoiles nous regardaient passer ; sous nos pieds sourdissaient les graves et mystérieuses rumeurs de l’abime. Nous entendions de partout le ciel, la mer, la terre chanter le sursum corda, et pendant que tout priait ainsi dans la nature, écrasés par notre petitesse, nous nous sentions emportés par cet esprit des eaux dont parle la Genèse, et nous nous laissions aller dans la main de Dieu.
Carleton.— Où conduit le manque de prévoyance.— Deux autorités.—Un exemple à suivre.—Les cailloux de Gaspé.—Un bon père.—Le barachois de Paspébiac.—Débuts d’un millionnaire.—Une fâcheuse visite.—Curieux détails sur la maison Robin.—Ce qu'en dit un homme impartial.—Le Port-Daniel.— Aspect de la Baie-des-Chaleurs.—Un nid de guèpes. — Phénomène. — L’épave du Cap d’Espoir. — Percé.—Une porte de guerre.—Les aventures d’un renard. —Vie de pacha.—Témérités.—Ce qu'était Percé autrefois. —Une abomination.—Les pourfendeurs d’images.—Où un Anglais veut bien plaisanter.—Comment on se visitait jadis. —ÆEn quoi consistait une tournée pastorale il y a soixante ans.—L’ile de Bonaventure —La baie des Molües.—Une veillée à bord de la Canadienne.—La pointe Saint-Pierre.— La baie et le bassin de Gaspé.--Vive le roy de France — Honguedo !—Le fond de Penouil.—Combat naval.—M. le comte de Dufferin.—Un gouverneur en peine.—Plomb et pétrole —Le village du Bassin.—Adieux —Où Caraquette raconte l’histoire de la Frégate-aux-Trésors.—Un colosse pétrifié.—Le Forillon.—Des écoliers en vacance.—Le cap des Rosiers.—Feu de bivouac.—Le naufrage du Carrick.— Paysages à bâbord.—Ce qui ne peut s’oublier.—Méphistophélès.—Le braillard de la Madelaine.—Les voix mystérieuses de l’Ile du Prince-Edouard.—Renseignements cynégétiques.—Un vieux noël.—Coucher de soleil.—Le Cap de Chastes et le premier voyage de Jacques-Cartier.—Les voluptés du voyage.—Sous les cyprès.-Un grand consolateur.—Le WVapoléon III sombré.
Assis au pied de la chaîne des monts Tracadigètche qui court en arrière à une distance variant depuis un mille et demi jusqu’à trois quarts de mille, Carleton occupe une des plus jolies situations de la Baie-des- Chaleurs. Ce village fut fondé par des Acadiens qui
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.— Deux autole Gaspé.—Un buts d’un mildétails sur la impartial.—Le $.—Un nid de > d’Espoir. — s d’un renard, ’ercé autrefois. nages.—Où un e visitait jadis.
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acadigètche t depuis un e, Carleton a Baie-descadiens qui
vinrent se réfugier ici lors de l’année du grand dérangement,—c'est ainsi qu'ils désignent entre eux l’époque de la dispersion de leur race, —et à force d’industrie et de persévérance, ces braves gens finirent par reconquérir à Carleton la paix et le bien-être qu’on leur avait enlevés avec la patrie. La postérité de ces exilés a été bénie: elle s’est accrue avec le temps. Aujourd’hui, ce village est habité par une population de 1,033 personnes, dont 987 d’origine française, et il s’honore de compter parmi ses enfants un homme d'état canadien, qui fut orateur et jurisconsulte distingué, M. Vallières de Saint-Réal, ainsi que le Nélaton du Canada, M. le docteur Landry.
Le port de Carleton est sûr, et près de là, il y a un barachois où --au commençement du siècle —on a trouvé des caches d’armes et de munitions (x).
Le homard est une des principales ressources de cette côte, mais comme toutes richesses mises entre les mains d’enfants prodigues, la pêche de ce crustacé est exploitée sans aucune précaution, et le temps est proche où il faudra prendre ici les mesures dont il à fallu se servir dans l’état du Maine. Après avoir pourchassé le homard sans discernement, les habitants de la Nouvelle-Angleterre sont obligés aujourd’hui ‘‘ de transporter les femelles et leurs petits
(1) M. Ferland décrit ainsi le barachois: ‘C’est un lac qui se trouye ordinairement à l’entrée des petites rivières, au point où elles se jettent dans la mer. Les puisssntes vagues qui arrivent du large élèvent un banc de sable, à l'entontie des rivières ; c’est derrière ce banc que se forme le barachois. Le surplus des eaux de la rivière tombe dans la mer, par un canal étroit, qui se creuse tantôt d’un côté, tantôt d'un autre.” L'étymologie de ce mot est facile à retracer : ##e barre à cheoir.
a pm nr ne nr
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dans les localités dépeuplées, et la législature du pays a promulgué un règlement qui prohibe la pêche de l’alevin du homard sous peine d’une amende de dix dollars pour chaque poisson (1) et la confiscation du bateau et de ses agrès.”’ Pendant longtemps cet excellent crustacé était en si grande abondance dans la Baïe-des-Chaleurs, qu’on avait pris l’habitude de n’utiliser que la chair de la queue et des pinces, le reste étant destiné à faire de l’engrais. (C’eût été perdre son temps que de chercher à tirer parti de la carapace. En face d’une semblable consommation, il ne faut pas être surpris de la diminution du homard et de sa petitesse, puisque l'inspecteur des pêcheries de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, M. Venning, constate que maintenant ‘“il faut cinq livres de ce poisson crû pour faire une livre de viande marinée, soit en moyenne trois homards pour remplir une boite d’une livre,’ ce qui nous mène à un total formidable, lorsqu'on sait qu’il s’importe annuellement des centaines de milliers de ces boîtes. Le créateur de cette industrie en Amérique, interpellé sur la grave question de la disparition de ce crustacé, disait :
— J'ai commencé mes opérations il y a quinze ans à l’est de Boston et j'ai graduellement travaillé ainsi vers l’est, laissant derrière moi les localités épuisées jusqu’à ce que je sois parvenu aux rivages canadiens, où--ajoutait-il—les mêmes résultats se produiront si l’on n’adopte pas de bonnes mesures de protection.
(1) Wide Sixième rapport annuel du ministère de la marine et des pêcheries, pour l’année 1873. Ottawa,
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A cette opinion j’ajouterai celle du célèbre professeur Baird du Swithsonian Jastitute de Washington qui, le 8 Janvier 1874, écrivait à son tour au commissaire des pêcheries canadiennes, M. Whitcher :
—Tous paraissent s’accorder à dire que la diminution du homard a été occasionnée par les opérations de conserve en été. J'apprends qu’à l’heure qu’il est le rendement sur les côtes du Maine est devenu si petit que depuis plusieurs années les emballeurs sont obligés d'aller dans les provinces canadiennes, et qu’il y a sur nos côtes 47 établissement d'emballage consommant de trois à cinq tonneaux par jour pendant la saison qui dure près ou plus de six mois—ce qui occasionne une destruction annuelle de 30,000 tonneaux de homards. A ce train les eaux canadiennes seront bientôt dépeuplées ainsi que celles des Etats-Unis, et l'on peut se demander si, en vue de l’importance des intérêts en jeu, il ne serait pas temps de faire une bonne législation pour protéger ce crustacé.??
Tout en flânant dans le chemin qui traverse Carleton nous fûmes arrêtés par un vieillard encore vert qui nous souhaita la bienvenue et nous offrit l'hospitalité. C'était M. Meagher, un des anciens de l’endroit : et pendant que nous nous rendions à son invitation, il nous parla d’un journal où, depuis plus de trente ans, il annotait les principaux événements de la Gaspésie. Légendes, anecdotes, faits remarquables, accidents, observations météorologiques, récits de chasse et de pêche, souvenirs de fête et de deuil s'étaient donné rendez-vous dans ces précieux cahiers, et nous ne
pouvions nous empêcher de regretter que pareille coutume ne fût pas plus à la mode dans nos campagnes canadiennes. Que d'événements nous paraissent insignifiants quand ils sont vus ainsi au jour le jour, qui deviennent intéressants pour ceux qui nous succèdent et aiment à étudier les choses du passé ! N'est. ‘as au moyen de certains fragments de mémc. .. et de journaux tenus comme celui que nous avions sous les yeux que Monteil pût réussir à mener à bonne fin son admirable histoire des Français ?
M. Meagher possédait aussi une belle collection de jaspes et d’agathes, mieux connus des amateurs sous le nom de cailloux de Gaspé. Sir W. Logan remarque qu’on ‘‘ les trouve en abondance en cette région, sur les bords de la mer. Il y en a de schiste rouge et de grés, avec d’autres de feldspath rouge, de syénite, de porphyre ct de quartz blanc jaunâtre et verdâtre. Associés avec eux, il y en a d’autres d’agathe et de jaspe rouge, jaune et vert, souvent de couleur brillante qui proviennent probablement des conglomérats des grés de Gaspé. La pâte de ce conglomérat est communément un sable rouge souvent pénétré d’un ciment calcaire. La couleur principale de ce mélange est un rouge pâle tandis que les lits des grés associés sont d’un rouge plus foncé et quelque fois gris jaunâtre ou bien avec quelques divisions de schiste. Les impressions des plantes dans un lit de schiste rouge sont teintes de couleur verte.” On fait de fort jolis bijoux avec ces jaspes et ces agathes.
Le mont Carleton se dresse à 1830 pieds au dessus du niveau de la mer, et de sa cime le touriste contemple
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un coup d’œil splendide. L’ascension de ce pic est facile. Il dresse sont front sourcilleux non loin du village, et la tentation était vraiment forte pour celui qui sait se passionner pour les grandeurs et les beautés du paysage canadien, mais pas plus que le Juif errant nous avions la permission de nous arrêter. Il fallut se résigner et reprendre notre course dans la direction de Paspébiac.
Entre ce dernier point et Carleton la distance est à peu près de quarante milles. En route nous laissons à babord la magnifique baie de Cascapédiac, la jolie rivière de Bonaventure et le village de New-Carlisle, bâti sur une éminence, d’où quand il fait beau l'œil peut embrasser une partie du ‘‘ Golfe-des-Chaleurs ”” et entrevoir les côtes du Nouveau-Brunswick (1). Ce bourg fût fondé par les loyalistes Américains qui vinrent s’y établir sur la demande du gouvernement anglais. En bon père qui ne sait rien refuser à ses enfants, ce dernier donnait la terre aux nouveaux colons et leur fournissait gratuitement les instruments d'agriculture, des semences et des provisions pour un an. £82,00o sterling furent dépensés dans cette entreprise, et à ce propos M. l’abbé Ferland rapporte dans son voyage sur les côtes de la Gaspésie que le juge Thompson disait un jour à l’évêque de Sydyme :
— Cet argent n’a pu être d. “nsé que pour creuser des canaux sous terre, car sur le sol, on ne voit rien qui ait pu motiver de si grosses dépenses.
(x) Pendant l'hiver de 1856 la Baie-des-Chaleurs gela entre la Rivière onaventure et Bathurst. Les patineurs ainsi que les amateurs de courses en traîneaux püûrent s’en donner à cœur joie sur cette immense plaine de glace, qui polie comme un miroir s’étendait à perte de vue.
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Exposé aux vents de sud et d'ouest le havre de Paspébiac est un refuge assuré contre les vents d'est. Au fond se trouve un barachois qui offre le curieux aspect d’un triangle régulier dont chaque côté aurait un mille de longueur sur cent verges de largeur. Jadis—c'est l’auteur des Paysages Canadiens de Gaspé qui l’assure—des navires d’une centaine de tonneaux pouvaient y ancrer à marée haute, mais chaque année les sable s’avancent peu à peu, et déjà on prévoit que dans un jour assez rapproché le barachois de Paspébiac finira par se remplir tout à fait. De la terre ferme, une longue passerelle permet aux piétons de traverser ce petit bras de mer et de se rendre à la presqu'île où se trouvent situées les maisons rivales de MM. LeBouthillier et Robin.
Les débuts des Robin, aujourd’hui une des raisons sociales les plus fortes et les plus riches de l’ Amérique ont été très modestes. En 1876, le fondateur de cette grande maison, M. Charles Robin, faisait une tournée d'exploration dans le golfe Saint-Laurent ; il tenait à constater quels étaient les endroits les plus propres à la pêche, et tout en observant et en voyageant ainsi, son navire le Seaffower finit par entrer dans la Baiïedes-Chaleurs. A l’aspect de ces côtes magnifiques et de ces fonds si poissonneux,le futur millionnaire répéta le fameux ewréka d’Archimède : il avait trourré ce qu'il cherchait et son rêve pouvait enfin se réaliser. M. William Smith représentait sur ces rivages une maison de Québec, et le nouveau venu lui fit aussitôt des propositions de société qui fûrent acceptées. Leurs premières transactions fûrent heureuses et pendant un
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sourire aux entreprises de la maison Robin, et en 1802
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son fondateur, devenu millionnaire, quittait le pays, laissant la direction des affaires entre les mains de ses neveux.
À ces renseignements, fournis par M. Pye sur les commencements de cette puissante raison sociale, j'ajouterai de curieux détails recueillis par l'abbé Ferland lors d’un voyage fait sur les côtes de la Gaspésie.
‘6 Vers 1808 et 1809, lorsqu’en Europela population des campagnes, arrachée aux travaux de l’agriculture se portait en masse dans les camps, le prix des vivres devint très élevé; la r'orue se vendit alors jusqu’à six louis le quintal. Aussi, les profits du commerce fûrent si considérables pour M. Charles Robin qu’il ne savait plus où placer ses capitaux. Il s’associa ses neveux qui avaient les goûts et les talents de leur oncle et qui continuèrent les affaires. Quoiqu'il soit mort depuis de longues années, les opérations de la compagnie sont encore conduites dans le même esprit qui a présidé à sa formation.
‘Cette maison possède plusieurs grands établissements dans la Gaspé‘ie. Aucun des propriétaires ne réside sur les lieux. Le chef voyage en France et en Italie: de là, par lettre, il communique ses plans et ses ordres, que le résidant de Jersey est chargé de faire exécuter. Dans le district de Gaspé les affaires sont dirigées par six commis, placés deux par deux. Ces employés doivent être célibataires, ou bien s’ils sont mariés, ils ne doivent point avoir leurs femmes auprès
d'eux. On leur a imposé un reglement très-sévère,
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entrant dans les plus minutieux détails de la conduite à tenir et spécifiant même les plats qui, chaque jour, doivent être servis à la table. Si ce réglement était fidèlement observé, leur cuisine ne serait pas dispendieuse. Quoique les émoluments des commis soient faibles, jamais, cependant, maître n’a été mieux servi que le sont MM. Robin. Choisis vers l’âge de quatorze ans et formés pendant quelque temps auprès des chefs, ces employés sont envoyés dans les établissements de Gaspé, où les intérêts de la compagnie semblent s'identifier avec les leurs. Tous les deux ans, un des commis de chaque magasin va passer l’hiver à Jersey, afin de rendre compte de l’état des affaires.
‘ Un des grands principes de MM. Robin est de ne permettre aucune innovation. L’on rapporte bien des traits de leur attachement à l’ordre établi: je n’en citerai qu'un. Leurs navires de cabotage doivent se terminer en cul de poule ; il y a peu d’années leur principal charpentier, faisant un brick pour le service de la côte, crut devoir lui donner une poupe carrée, parceque le bois qu’il employait nécessitait cette forme. Quelque mois après, il reçut l’ordre de le défaire, et de le rebâtir à poupe ?!longée ; les chefs joignaient une injonction sérieuse de conserver rigoureusement les anciens usages. ””
Il n’y a pas de gouvernement au monde dont les rouages administratifs soient mieux organisés que le sont ceux de la maison Robin, mais, comme les associations qui ne visent qu’à la richesse et s’efforcent d'accaparer tout ce qui tend à ‘onner de la valeur à leurs exploitations, cette raison sociale compte de
puissants antagonistes et d’ardents défenseurs. Je n’ai fait que passer à Paspébiac, et ne saurais me prononcer au milieu de ces contradictions. Néanmoins, un livre qui contient une esquisse de l’histoire du golfe Saint- Laurent ne saurait être complet sans toucher quelque peu à ce monopole jersiais, qui frappa si douloureusement l’abbé Ferland, lors d’un voyage fait à Percé et à Paspébiac. Je l’avoue ce sujet est délicat, mais personne n’osera mettre en doute la parole d’un homme qui avû ce qu’il écrit et à qui sa double qualité de prêtre et d’historien défendait d’être partial.
‘€ —Les habitants de Paspébiac, disait-il, dépendent complétement de la maison Robin. Lorsque le gouvernement se décida à concéder des terres, M. Charles Robin, qui jouissait ici d’un pouvoir absolu, exposa aux pêcheurs qu’il leur serait plus avantageux de n’avoir qu’un lopin de dix arpents, parce que la culture en grand les détournerait de la pêche. Ils se laissèrent persuader, et maintenant ils regrettent leur folie. Ces petits terrains ne fournissent qu’un peu de pacage, et les propriétaires doivent tout acheter aux magasins de la compagnie, qui leur avance des marchandises à crédit et dont ils demeurent toujours les débiteurs.
‘ Quand ils veulent secouer leurs chaînes et porter ailleurs leur poisson, on les menace de les traduire pour dettes devant les tribunaux qu’ils redoutent. Force leur est de se remettre sous le joug et d’expier par une longue pénitence leur tentative d’émancipation.
‘€ Le réglement imposé aux agents leur défend de rien avancer aux pècheurs, avant un temps marqué ; les hangars serajent-ils pleins de provisions, pas un seul
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biscuit ne sera distribué avant l’époque déterminée. Comme les pècheurs ne sont payés qu’en effets ils ne peuvent rien mettre de côté pour l'avenir ; mais quand ils ont pris ce qui leur est nécessaire, on achève de solder leurs comptes avec des objets de luxe. Aussi les filles sont-elles ici mieux vêtues que les élégantes des faubourgs de Québec.
‘ Les écoles sont proscrites :
‘Il n’y a pas besoin d'instruction pour eux, écrivait M. Philippe Robin à ses commis ; s'ils étaient instruits en seraient-ils plus habiles à la pêche ?’’ (x).
Ces lignes écrites il y a quelques années ont-elles leur raison d’être aujourd’hui? Les uns disent oui, d’autres affirment le contraire, pendant que nombre restent d'accord avec M. Ferland en reconnaissant qu'il y a une amélioration marquée dans le sort des pècheurs depuis que la maison LeBouthillier fait ici compétition aux Robin.
A partir de Paspébiac et en remontant jusqu’au Port-Daniel l’œil ne peut se reposer que sur une côte
(1) Ces traditions semblent avoir été à l’ordre du jour dès les commencements de la maison Robin, et Monseigneur Plessis résumait ainsi l'impression que lui avait laissée une visite faite à Paspébiac, lors de sa tournée pastorale de 1811:
—‘ Paspébiac est l’endroit central du grand commerce de morue de MM. Robin; ils y ont leur comptoir et leur principal magasin, et sont propriétaires d'une étendue de terre considérable. Les habitants auxquels ils se sont rendus nécessaires sont des espèces de serfs entièrement dans leur dépendance ; ils ont concédé à trente-trois d’entre eux 33 arpents de terre de front sur dix de hauteur, en sorte que chaque colon n’ayant que dix arpents en superficie pour sa part, ne peut vivre qu’avec le secours de la pêche, et que, se trouvant hors d’état d’en faire les avances nécessaires, il est toujours endetté au bourgeois, toujours à sa disposition, exposé à être mis à bord de quelqu'un des bâtiments de la compagnie et à faire le voyage d'Europe en qualité de matelot, lorsque ses dettes sont rendues au point de ne pouvoir être acquittées par la pêche. Aussi n'est-il pas rare d’en trouver qui ontété à Jersey, à Lisbonne, à Cadix, à Messing, à Palerme,”
rugueuse qui arrachait à Denys la lugubre remarque ‘ que personne ne pouvait se sauver d’un naufrage. ?? Mais ce jour-là il faisait calme ; la mer se taisait, et pendant que nous allions relever le cap d’Espoir, Port- Daniel commençait à se dessiner à notre gauche. Lors de son premier voyage, Jacques-Cartier, après avoir cherché un hâvre sur la côte nord de la Baie-des- Chaleurs, vint jeter l’ancre le quatrième jour de juillet.
— Nous entrâmes, dit-il, en un petit port et lieu tout couvert vers le sud, où n’y a aucune abri pour ce vent et trouvâmes bon appeller le lieu Saint-Martin.
En cet endroit le capitaine Malouin donna du repos àses gens pendant huit jours et se fit dire la messe avant de commencer à explorer le golfe inconnu qui s’étendait devant lui. A quelques milles du Port-Daniel s'avance la Pointe-au-Maquereau, limite du comté de Bonaventure et de Gaspé (1). La Baie-des-Chaleurs commence là, et avant de la quitter nous ne püûmes nous empêcher de jeter un dernier coup d’œil sur la riche nature que nous laissions derrière nous. Dans le golfe Saint-Laurent tout est puissant, tout est immense. Le Créateur y a semé ses paysages les plus grandioses et y a jeté à pleine main archipels enchanteurs, rivières sinueuses et pittoresques, promontoires sombres, riants côteaux. Partout ici le voyageur s'arrête pour admirer à chaque pas; mais s’il est un coin du golfe où il lui est permis de revoir la réunion de toutes ces merveilles, cet endroit ne peut être
(1) D’après le recensement de 1870 le comté de Bonaventure a une population de 15,923 et celui de Gaspé 14,557.
remarque saufrage.?”
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ailleurs que la Baiïe-des-Chaleurs. Malheureusement, cesravissements ne peuvent durer, l’homme est l’esclave du temps, et pendant que nous essayons de fixer toutes ces belles choses dans notre souvenir, le Vapoléon 777 insoucieux battait le flot de son hélice et nousentrainait déjà loin de ces lieux poétiques. La terre continuait à filer sous notre hanche de bâbord, et, du pont, nous voyons passer Newport, le petit et le grand Pabos qui—sous les Français—devait être un établissement important à en juger par les ruines qu’on y voyait il y a quelques années, puis la Grande Rivière (1) endroit célèbre par ses chasses d'automne et qui, du temps de Monseigneur Plessis, avait la réputation d’être un nid de guêpes.
‘Il n’y a pas de peuplade dans tout le Canada —avouait plus tard ce pieux évêque en causant d’un voyage fait dans le golfe en 1811,—où l’on voit tant de mésintelligence, de querelles et de haïines réciproques. À la Grande-Rivière, les frères, les sœurs, les neveux, les tantes, se reprochent mutuellement les plus grands désordres, se fuient les uns les autres, détournent les yeux pour ne pas s’appercevoir, se décrient et se déchirent à belles dents, sans qu’on puisse les convaincre de l’obligation que la loi de Dieu leur impose de s'aimer et de se pardonner, et sans qu’ils veuillent comprendre que le seul moyen d’y parvenir, serait de se tenir réciproquement quittes de tout le passé. ?”
(1) La Grande-Rivière fut érigée en seigneurie le 31 Mai 1697, par M. le comte de Frontenac,
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Depuis la visite de l’évêque canadien les choses ont changé. La Grande-Rivière est devenue un village de 1063 âmes où semblent régner la concorde et l’aisance. Chacun, à la voix du prélat, s’est empressé de rentrer ses ongles et tous ces moutons enragés sont redevenus de douces brebis sous le coup un peu rude maïs très mérité de la houlette du pasteur.
A quelques milles de la Grande Rivière, nous jetions l’ancre en face du Cap d’Essoir, promontoire sombre, tombant à pic dans la mer. Pendant que l'équipage ravitaillait le phare, les longues-vues du bord ne cessaient d'interroger l'horizon et de chercher sur la surface des eaux l’indice du passage de la brise. Nous étions curieux de savoir jusqu’à quel point pourrait se réaliser ce phénomène observé par Denys en 1670.
— ‘ Au Cap d’Espoir, assure-t-il, se trouvent bien souvent deux vents contraires ; un navire, par exemple, viendra de Miscou ou Baïe-des-Chaleurs portant beau frais le vent arrière, l’autre viendra de l'île Percée avec aussi vent derrière, que sera l’opposite l’un de l’autre ; lorsqu'ils approchent de ce cap ils trouvent le vent tout calme tous deux, ou bien il faut que l’un des deux vents l'emporte sur l’autre et le repousse ; cela arrive souvent en cet endroit.’’
Mais c'était perdre son temps que de chercher le moindre zéphyre et nous primes le sage parti de reporter nos lunettes dans le carré. Au loin, trois navires, surpris par le calme, miraient leurs voiles dans les eaux dn golfe et, tant que l’œil pouvait aller, il ne rencontrait que l’immobilité reine de la mer.
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Malgré son nom consolant, le cap d’Espoir ne doit être approché qu'avec précaution, surtout par les nuits de brumes et de gros temps. Lorsque le vent souffle du large, la vague y déferle avec fureur et au commencement du siècle dernier, la légende rapporte qu'un matin les pêcheurs de la côte trouvèrent sur la cime de ce promontoire une frégate anglaise démâtée, couchée sur la hanche et encore toute ruisselante d’eau. Pendant la nuit le vent n'avait cessé de souffler en foudre ; l’ouragan s'était amusé à fouetter la mer, la remuant jusque dans ses plus noires profondeurs et le malheureux navire de guerre empoigné par une vague énorme avait été cloué d’un seul coup sur la crète du cap d’Espoir ‘ à vingt pieds au-dessus des plus hsutes marées.” La tradition n’a pas conservé le nom du naufragé anglais, mais cette épave n’étaitelle : ile du Feversham, — frégate de 36 canons, commaïdée par le capitaine Paston et manœuvrée par 196 hommes d'équipage, — que l’amiral Sir Hovenden Walker avoue avoir perdue corps et biens dans ce golfe Saint-Laurent qui fut si funeste à toute son escadre ?
Percé n’est pas loin du Cap d’Espoir, et chacun à bord désirait voir cet endroit qui prend une si large place dans les récits des pêcheurs du golfe. Nous devions y passer la nuit, et bientôt nous fûmes à même de contempler ce paysage, un des plus étranges et des plus accidentés qui se puisse imaginer. A notre gauche la falaise montait, portant sur son dos l’église et les maisons blanches du village, tandisqu’à quelques cents pieds de la rive, Percé nous montrait son rocher