‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 9 sur 53 · HAT · texte numérisé non relu

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les plus belles flottes du monde, on se serait cru alors sur un lac tranquille, si les sifflements du vent dans nos hunes et nos mâts de perroquets ne fussent venus nous avertir que la tempête, sûre de nous rejoindre une autre fois, passait fièrement au-dessus de nos têtes, dédaignant pour le quart-d’heure de nous secouer dans ses bras nerveux.

Si un climat rigoureux, une terre aride et le défaut de bois de construction n'étaient là pour entraver ses débuts, il y aurait moyen de fonder sur cette grève sablonneuse un des pius beaux entrepôts de pêche, et l’une des plus fortes villes maritimes du continent américain. Six forts construits avec toutes les innovations créées par le génie moderne et jetés à l’entrée des chenaux de l’est, de l’ouest et du milieu — trois goulets qui mènent au fond de la baie — seraient suffsants pour les défendre et saborder n’importe quel vaisseau qui voudrait forcer l’une de ces passes. Mais la solitude et la désolation semblent faites pour le Labrador, et il vaut mieux respecter le secret de Dieu qui, si l’on en croit une légende racontée par les gens de mer, a voulu que le silence, les longs hivers et l’abandon pesassent à tout jamais sur cette terre, qui fût maudite avant d’être donnée en partage à Caïn.

A la place de cette splendide cité que nous nous sommes amusés à fonder ce soir-là, on apercevait du pont du navire un maigre entrepôt de la compagnie de la Baie d'Hudson et une petite chapelle destinée au culte catholique. Six hommes d’équipe nous conduisirent à terre, où nous fûmes accueillis par un Irlandais, facteur de la puissante raison sociale

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76 DE TRIBORD A BABORD qui jadis avait le monopole des fauves arctiques et régnait en souveraine jusque dans les solitudes du pôle nord. Ce brave homme nous fit les honneurs de son magasin, où nous ne vimes qu’une assez mince provision de fourrures.

C'était l’époque de la ‘ ‘: avec les Montagnais. Sur la grève gisaient dix Jnze ouigouams, autour desquels pululaient des chiens à la queue en trompette. La cloche venait de tinter le signal de la prière du soir, et chacun dans la tribu se hâtait, pour arriver plus vite à la petite chapelle construite en bois et peinte en bleu à l’intérieur. Les hommes entraient de ce pas furtif et léger qui caractérise les races qui s’en vont, et allaient s’agenouiller du côté qui leur était réservé, pendant que dans leur compartiment, la tête enveloppée dans un large foulard rouge, les femmes s’accroupissaient sur leurs talons et ressemblaient ainsi à ces moresques qu’aimait tant à peindre ce pauvre Henri Regnault, tué par les Prussiens à Buzenval. Bientôt, une voix vieillotte et nazillarde attaqua bravement le chapelet. La langue montagnaise doit se prêter admirablement à la déclamation, si l’on en juge par notre expérience de ce soir-là, car tout en ne manquant pas un seul g/rra ni un seul ave, la vieille chargée de réciter la prière battait intrépidement la mesure sur les antipoces sauvages d’un rejeton des anciens néophytes du P. Maximin Leclère (1). Le moutard, comme il en avait le

(x) Le P, Maximin Leclère, frère du P. Chrétien Leclère, était de Lille en Flandres, et avait déjà servi cinq ans au Sept-Iles et à l’île d’Anticosti, Harrisse, bibliographie de la N.-France, p. 160.

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DE TRIBORD A BABORD 77 droit, hurlait à cœur fendre, pendant que‘l’implacable main montait et descendait sur la partie lésée avec la précision d’un pendule. Le chapelet ne subissait pas une minute de retard pour tout cela, et une madone tricotée en laine jaune et bleue regardait cette exécution d’un air abasourdi, pendant qu’un saint sculpté ‘dans le chêne d’un mât trouvé sur le plain dormait gravement dans sa niche, en songeant sans doute aux périls qu’il avait couru jadis sur la terre et sur l'onde. Au milieu de ces choses, certains parfums hétéroclites s'étaient hypocritement glissés dans l’atmosphère, et toute la tribu toussait comme si elle se disposait à entrer à l'hôpital. Un mouvement trèsprononcé de tangage et de roulis entre le pouce et l'index sans cesse plongés dans le scalp d’ébène de ces enfants de la forêt, indiquaient clairement que chaque personne portait sur elle des myriades d’autres créatures du bon Dieu. Il n’en fallait pas plus pour

décourager notre talent d’observateur. Agénor, mal-

gré nos protestations, commençait à trouver éternels ces hommages rendus à la patience suprême, et de guerre lasse nous retournâmes respirer sur la grève, admirant sans réserve le courage des saints missionnaires d’autrefois qui, pour arracher ces âmes à l’ignorance et à l’idolâtrie, n'avaient pas craint d’aff-*nter la misère, le froid, les rigueurs de l’hiver, les tortures, la maladie, and last but not least, l'incomparable vermine qui suit partout le peau-rouge.

Il était écrit que nous ririons ce jour-là ; car,

Agénor, à qui son caractère nerveux ne permettait

pas de rester en place, venait de découvrir le chef

78 DE TRIBORD A BABORD de ces ex-antropophages. Il était assis gravement sur un banc, appuyant sans façon son royal dos sur le revêtement de la petite chapelle. Une casquette d’ingénieur de la marine anglaise, rehaussée par l'éclat d’un large galon d’or, ornait la tête huileuse du roi de ces parages qui, pour nous faire honneur, s'était aussi pompeusement paré que la mère Jézabel. Après s’être respectueusement incliné devant ce collègue du roi de Prusse qui a nom Barthélemy I, nous cherchions et nous allions trouver quelques-unes de ces paroles polies et flatteuses qui concilient de suite aux humbles et aux petits la faveur des grands de la terre, lorsque Gravel, sans plus de façon se mit à marchander les mocassins en peau de caribou qui protégeaient les pieds de Sa Majesté. Barthélemy, avec toute la dignité possible, leva en l’air trois de ses doigts de potentat, pendant que ses lèvres royales daignaient laisser passer le mot ‘‘shilling.”’ Agénor se mit alors à compter six douze sous, et ce fut ainsi que maître Gravel trouva le moyen d’entrer dans les bottes de S. M. Barthélemy I (1). Le roi devait pourtant avoir une joie plus complète encore que celle que lui procurait la possession de cette menue monnaie. Un de nos camarades de voyage, M. Smith, ayant tiré de sa poche un galon d’argent de la longueur de huit pouces, plus

[x) Cette entrevue de Gravel et de Barthélemy Ier me remet en tête le ioyeux passage où l'historien Mourt raconte la visite du sachem indien Massasoit au gouverneur Bradford, de la Nouvelle-Angleterre.

‘ Bradford kisses the hand of the New-England prince ‘‘tho,”” says Mourt, the king looked greasely,”” and the savage kisses Bradford. Then they sit. The governor calls for a stoup of strong waters, which he quaffs to the king,

after the manner of chivalry; the royal savage drinks in return a great draught that makes him sweate all the time after,”!

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ou moins, remarqua un éclair de convoitise dans la prunelle du chef indien. Il le lui offrit gracieuse-. ment, et, dans son entht ‘siasme, Sa Majesté oubliant tout décorum se mit à danser une gavotte autour de nous. Je crois qu’en ce moment nous aurions pu obtenir n’importe quoi de sa haute protection, d'autant

plus que, si la chose existait en ce royaume, une baronie vaudrait un mètre de galon rouge, et un duché s’échangerait contre une casquette anglaise. O Jean Verraz-

zano, à Roberval, Ô Cook, ô Marion, Ô Lapeyrouse,

dire que vous êtes disparus dans les œsophages de

gens semblables à ceux-ci, et qui n'auraient pas

demandé mieux que de troquer le déjeuner de ce matin-

là contre un bout de cuivre ou un vieux couteau de

pacotille !

Pendant que nous prenions nos ébats à la cour de Barthélemy I, le temps était devenu aussi maussade que la figure d’un ministre en train de remettre son portefeuille. Un rideau de brume courait sur la mer. Nous nous embarquâmes avant qu’il eût eu le temps de nous masquer le Vapoléon ZIJ, et bientôt nous dormions tranquillement sur nos ancres, bercés au bruit des rafales qui s’engouffraient le long des îlots mornes et déserts qui bouchent l’entrée de la baie.

A quelques encablures était mouillée une goëlette américaine, arrivée de la veille. La temnête l’avait forcée à venir chercher un refuge aux Sept-Iles, et dans le courant de l’après-midi, une embarcation se détacha de son arrière et se dirigea vers notre steamer. Elle était montée par le capitaine Johnson et cinq matelots

américains, au nez en poinçon, à la tête osseuse et énergique, aux épaules athlétiques et à la chique monstrueuse. Partis de Gloucester depuis deux mois, ils faisaient la pêche au flétan, et trente mille livres de cet excellent poisson étaient déjà entassées dans la cale de leur bâtiment. L’équipage de ces g ëletons de pêche est payé à la part : en moyenne, chaque homme gagne ainsi de cinquante à soixante piastres par mois, et cela pendant toute l’année, car pour eux la mortesaison n’existe pas, puisque l’hiver ils s’en vont prendre la morue sur les bancs de Terreneuve. En quatre jours, l’année précéuente, notre hôte avait eulachan e d’emmagasiner à son bord 32,000 livres de ce dernier poisson.

Ces pêches miraculeuses se renouvellent souvent, et cet américain nous raconta qu’un de ses amis, le capitaine O’Brien de ia goëlette l’Ossipée avait pris en un mois 90,628 livres de flétan qui, vu l’encombrement du marché, ne lui avait rapporté pour cette courte croisière, que deux mille cinq cents trentetrois piastres. Il y a deux espèces de flétan, ajoutait le capitaine Johnston : l’une est blanchr et se vend habituellement seize cents la livre, l’autre est grise et se donne pour onze cents.

Malheureusement, comme cela arrive presque toujours en Amérique, lorsqu'un mineur cupide frappe un filon qui rapporte, il finit par le gâter avant de lui faire donner tout son rendement. Il en a été de

même pour la pêche au flétan dans les eaux cana diennes.

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la conséquence inévitable de cette destruction sans relâche a été la baisse toujours croissante du prix de ce poisson recherché qui, s’il n’est protégé par une sage législation, finira par disparaître. Ce qui se vendait en 1873 pour seize et onze cents ne vaut plus en 1876 que neuf cents et demi et cinq cents et demi, et dernièrement encore la goëlette l’Areguipa appartenant à la maison Rowe et Jordan, commandée par le capitaine Dowdell, rentrait à Gloucester après une station de treize jours dans le golfe Saint-.aurent, avec un chargement de 32,000 livres valant $2,100. La part seule du cuisinier pour ces treize jours d’ouvrage se montait à $155 et celle de chaque homme d'équipage à $r19.

Depuis la signature du traité de Genève, les armateurs et les pêcheurs américains ont le droit de venir vivre et faire fortune, où nos pêcheurs canadiens ne trouvent que le moyen de végéter et de se traîner dans la misère et la routine. Deux goëlettes américaines, assure le commandant Lavoie dans son rapport de 1875, entrèrent un matin à la pointe aux Esquimaux, et à l’étonnement de ceux qui étaient présents, prirent à une distance de 20 à 50 verges du rivage 75,000 livres de flétan. Il est vrai qué nos rivaux, au lieu de se diviser sur de niaises questions locales et de s’asservir insoucieusement au monopole jersiais, ne négligent rien pour obtenir le succès et surtout de gros profits, Ils ont à leur disposition les plus fins voiliers, les engins de pêche les plus perfectionnés, les appa jes plus dispendieux, et par-dessus tout, — chose, paraît-il,

impossible à rencontrer chez nous, — il allient l'esprit de concorde à celui d'entreprise.

Si la visite du capitaine Johnson était intéressante pour nous, elle était pour lui on ne peut plus intéressée. Il venait s'informer si nous allions saisir sa goëlette, car elle pêchait en contrebande, et il ignorait complètement ce qui s'était conclu lors de la convention de Genève. Or le traité devenait en force quelques jours après. Notre capitaine jugea prudent de ne pas trop faire de zèle; nous avions assez alors des réclamations de l’A/abama, et sur sa réponse négative la joie reparut sur toutes ces futé de loups de mer.

On organisa un concert à bord. Un de nos lieutenants vait découvert un violon à trois cordes ; encouragée par les sons d’une petite flûte sournoise une lutte d’harmonie s’engagea entre ces terribles instruments, le vent et les cordages, pendant que le capitaine qui n’y pouvait rien, nous racontait en guise de distraction la fin de son premier ingénieur, M. Crockett. Lors de la croisière précédente, ce musicien distingué, à force de faire des fugues et des arpèges, avait fini un beau soir, par fermer à tout jamais son cahier de musique. Les modestes chants de la terre ne lui allaient plus ; d’une main fébrile il avai déposé sa casquette d’uniforme sur le capot d'échelle, et du haut des bastingages de tribord il s’était perdu dans le trémolo de l'océan.

Ce récit me rappela la mort de mon ami le commandant Tétu qui était venu s’éteindre dans ces

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