‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 10 sur 53 · D PRE · texte numérisé non relu

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parages, et comme ce brave garçon subit la loi commune et qu’il semble oublié maintenant, je crus bon, pendant que flûte et violon allaient toujours crescendo, de me réfugier sur le banc de quart, et là d’essayer à me rappeler les moindres détails de cette triste occurence.

On aurait dit que ces choses s'étaient passées la veille, tant elles se présentaient fraîches à ma mémoire.

C'était cependant vers les premiers jours de mai 1868 : la goëlette armée /4 Canadienne se balançait sur ses ancres, prête à quitter la rade de Québec pour s’acheminer vers la haute mer. Une véritable coquetterie de marin avait présidé à son armement. Les matelots avaient endossé la tenue de service, le pont bien ciré donnait des reflets de glace de Venise, les canons brillaient comme un anneau de fiançailles, les flammes et les banderolles couraient du beaupré à la corne d’artimon, et de temps à autre un joyeux vivat s’échappait du carré des officiers. On partait pour la campagne de l’année, pour courir sus à la contrebande et à la fraude, protéger le gagne-pain des pêcheurs du golfe ; et le commandant qui tenait toujours à bien faire les choses, donnait à ses amis, ce jour-là, un repas d’adieu.

La Canadienne partit joyeuse, s’inclinant coquettement sous le baiser de la vague et entraînant avec elle son bruyant équipage.

Six mois se passèrent, et avec eux une croisière comme chaque parole d'adieu l’avait souhaitée ; puis au mois d’octobre — mensonge, ou plutôt vérité de

la poussière humaine, — l’élégant officier que tous avaient connu si jovial, si spirituel, si dévoué à ce que la religion nous dit d’aimer sur terre, nous revenait seul, cloué dans une caisse que l’on déposa vers minuit, sur un quai, au milieu des colis de la cargaison.

L’agonie s'était passée ainsi.

Partie le 11 octobre au matin de la Longue-Pointe près de Mingan, /a Canadienne, après s’être mise en panne vis-à-vis la rivière au Tonnerre, armait un canot sur l’ordre du commandant qui avait manifesté le désir de se rendre à terre.

En route, M. Tétu s’était plaint d’une violente douleur dans la région du cœur, mais de retour à son bord le mal avait disparu assez pour lui permettre de réciter à son équipage la prière du soir.

Le mieux continua à se manifester — à un tel point, qu'après le souper il avait causé tranquillement avec un garde-pêche de la côte nord, Beaulieu, et avec son capitaine à qui il venait de donner l’ordre, à cause de la mer qui était forte, de mettre sur les Sept-Iles.

Vers onze heures de la nuit le malaise regagna du terrain. Croyant à une indigestion, le commandant avec cette nature énergique que tous lui connaissaient sauta hors de son cadre, pour s’administrer ce qu’il croyait être un vomitif. C’était de la poudre antimoniale, substance comparativement inoffensive, écrivait son prédécesseur, le commandant Fortin ; plus tard, ajoute-t-il encore, comme la douleur augmentait, il prit de la magnésie, puis de la menthe, puis deux légères doses d’opium.

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tout était fini, M. Tétu donna l’ordre au maître d'hôtel d'aller se reposer.

— Je sonnerai, dit-il, s’il y a lieu.

Quelque temps après, le garde-pêche qui était couché dans le carré vit le commandant passer dans son cabinet de toilette ; il revint d’un pas ferme vers

son lit, s’y coucha lentement, puis se joignant les mains, murmura :

— Mon Dieu ! que je suis faible! Mon Dieu ! ayez pitié de moi !

C’'étaient là ses dernières paroles.

Quelques secondes après, le râle l’empoignait, et quand son compagnon de carré courut à lui, suivi du capitaine qui essaya de soulever le commandant dans ses bras, ces deux hommes attérés ne purent saisir au passage que trois longs soupirs entrecoupés.

Le commandant Tétu venait de descendre son dernier quart.

Jeune — trente-quatre ans — doué d’une intelligence supérieure, d’une âme profondément catholique, d’un cœur loyal dans une acception que notre siècle aurait peine à comprendre, M. Théophile Tétu remplissait à la satisfaction de tous le poste d’honneur qu’on lui avait confié. Ses études militaires et scientifiques, ses connaissances en droit maritime, ses

travaux particuliers, contribuèrent à en faire un spé-

cialiste qui, hélas ! n’eut que le temps de se faire regretter (1).

Le matin de ce triste jour, la Canadienne, flamme en berne, cinglait vers le bassin de Gaspé, emportant la dépouille de son ancien commandant, et le lendemain elle s’arrêtait au milieu de la baie. Une foule énorme était allée au-devant du cercueil qui, couvert du drapeau anglais, était porté sur les épaules de six marins de choix. Les cordons du poêle étaient tenus par les consuls et les notables ; le canon grondait de minute en minute, et le deuil qui assombrissait toutes ces figures des pêcheurs au teint hâlé par le vent de la mer, donnait bien la mesure de la perte qu’ils venaient de faire.

Puis, tout en arpentant le banc de quart, mon esprit me ramenait à Québec, où la modestie qui avait présidé à la vie de M. Têtu avait jeté un dernier reflet sur ses funérailles.

Ici, plus de garde d'honneur, plus de clairons sonnant une charge, plus de fanfares de guerre.

Un long cortége d'amis se déroulant en file, sous un ciel gris et sombre d'automne, derrière un modeste cercueil sur lequel reposaient les insignes de lieutenant de vaisseau.

[x] — Toute la Gaspésie — écrivait à cette époque M. Fortin — regrette le commandant Tétu.

On le regrette à cause de ses charmantes qualités de chrétien et de gentilhomme.

On le regrette à cause de cette mort si prompte que l’on ne peut encore s’habituer à y croire.

On le regrette parce. qu’il sera excessivement difficile de remplacer la profonde connaissance qu'il avait des devoirs de sa charge et des besoins des pauvres pêcheurs de nos côtes,

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Au cimetière, un temps d’arrêt au bord d’une fosse que les croque-morts avaient oublié de faire assez large, et ce bruit mat et mystérieux de la terre qui s'égrenne et croule de la pelle du fossoyeur sur une tombe où repose une parcelle du cœur de ceux qui sont groupés, silencieux, autour du trou béant.

La mer rapproche de Dieu, et ce soir-là je n’ai pas besoin d'écrire ici qu’une fervente prière fut dite pour l’âme de celui qui dort maintenant à quelques pas de la fosse des pauvres, au pied d’une humble croix du cimetière Belmont, de cette croix qui sera toujours pour le croyant ce qu'était ‘* /’ancre de salut ’ pour le commandant de la Canadienne, un gage de foi et d'espérance en la miséricorde de son Dieu.

Au milieu de ces reto:rs vers le passé, nous avions quitté l’hospitalière bai: dee Sept-Iles. |

Elle commençait ‘ s ‘acer derrière nous, et le cap tourné vers l’Anticosti nous tanguions et nous nous : laissions emporter sur le dos flexible de la houle du large. Chacun avait regagné son cadre, excepté les officiers de service et le gardien du phare de la pointe aux Bruyères, mon fidèle conteur Gagnier, qui ne tarissait plus, une fois qu’il était mis à même de nous dire quelques uns des terribles drames de son île.

—Avez-vous entendu parler de ia catastrophe de la baie au Renard? me dit-il, en allumant un cigare.

— Non, mon ami. Où se trouve cette baïe ?

— À quelque vingt milles de mon phare, un endroit où j'ai bien hâte d’arriver.

— Et que s'est-il donc passé à la baie au Renard ?

— Quelque chose qui se présente assez souvent sur notre île. Il y a de cela assez longtemps, au printemps de 1829, un trappeur, en visitant ses piéges, fit la trouvaille d’une corde qui pendait le long d’un rocher, et quand il la tira à lui, une cloche de navire se mit aussitôt à tinter. Son premier mouvement fut celui de la frayeur, mais après avoir réfléchi, il fit le tour du plateau et se “rouva tout à coup en face de trente cadavres. C etait tout ce qui restait de l’équipage et des passagers du vapeur le Granicus. TJetés à la côte vers la fin du mois de novembre 1828, non seulement ces malheureux avaient eu à combattre contre le froid, mais la faim s’était mise à les harceler sans pitié, et lalutte avait été longue, à en juger par les tristes reliefs qui entouraient ces morts. Dans un four, construit tant bien que mal, à quelques pas de là, gisait la moitié d’un cadavre qui avait servi à repaître ces pauvres affamés, et à la branche d’une pruche était suspendu le corps déchiqueté d’une petite fille qui, elle aussi, avait dû faire partie du lugubre garde-manger. Mangeurs et mangés furent enterrés pêle-mêle dans une vaste fosse que les pêcheurs ont eu la précaution d’entourer d’une palissade. Je vous mënerai voir ce triste endroit, si vous

passez quelques jours au phare.

—Merci de votre complaisance, et je ne dis pas non, si le capitaine veut nous accorder cette relâche. Mais en attendant, savez-vous que votre naufrage du Gyanicus m'en rappelle un autre qui s’est passé en 1736, à une époque où un gouvernement prévoyant n'avait pas encore songé à venir en aide aux marins dévoyés,

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en jetant sur leurs routes des phares, des amers et, en cas de malheur, des dépots de provisions et des maisons de secours? Ce naufrage est celui du P. Crespel (1) qui, embarqué sur la Lerommée, vaisseau de 300 tonneaux, armé de 14 canons et commandé par M. de Freneuse, vint se jeter ‘‘ à un quart de lieue de terre, sur la pointe d’une batture de roches plates, éloignée d'environ huit lieues de la pointe méridionale de l’Anticosti.’’ C'est peut-être une des plus navrantes légendes de l’île ; à coup sûr, c’est la moins connue, et comme causer aide à tuer le temps à bord, je veux vous conter de fil en aiguille ce terrible épisode de la mer.

— C'était le 3 novembre 1736 que M. de Freneuse partait de Québec avec 54 hommes à son bord (2).

Tout s'était passé sans aucune avarie jusqu’au 14 au matin. Il y avait bien eu, de fois à autre, quelque saute de vent qui, jeté au nord-nord-est, avait passé

(rt) Ce naufrage est raconté à son frère par le père Emmanuel Crespel qui le lui décrit d’une manière très-vive. Bibaud nous dit dans son ‘“ Magazin du Bas Canada ” que ce récollet arriva dans la Nouvelle-France au commencement d'Octobre 1724. Après être resté quelques temps à Québec, le P. Crespel fut nommé par Mgr. de la Croix de Saint Vallier missionnaire de Sorel, où il demeura deux ans. M. de Lignerie l’emmena alors comme aumonier de l'expédition contre les Outagamis, et à son retour le P. Crespel desservit le fort de Niagara pendant les trois années d’usage, puis successivement le Détroit, le fort de Frontenac et celui de la pointe à la Chevelure, sur le lac Champlain; mission pénible s’il en fut une, assure-t-il, en mentionnant cette dernière dans son livre. Sauvé du naufrage de la Æenommée, le P. Crespel fut nommé à la cure de Soulanges. où il demeura deux ans. L'ordre de ses supérieurs le fit alors repasser en France sur le vaisseau du roi le Xubis, commandant de Jonquières, pour prendre le vicariat du couvent d’'Avesnes en Hainault. 11 y demeur1 jusqu’à ce qu'il fût nommé aumônier des troupes françaises commandées par le maréch:l de Maillebois, et finit son long et dur apostolat par venir mourir à Québec, le 28 Avril 1775, après avoir été pendant quinze ans supérieur commissaire de son ordre, au Canada.

(2) La Renommée devait se rendre à ‘a Rochelle, et était consignée à MM, Pacaud, trésoriers de France,

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au nord-est, puis à l’est-nord-est, puis à l’est, pour finir par se fixer pendant deux jours au sud-sud-est, Jusque là, solide et neuve, la Xerommée se comportait admirablement, et les ris pris dans les huniers, elle louvoyait au large de l’Anticosti, se gouvernant sur son compas au sud-est-quart-est, puis au sud-est, Tout-à-coup, le vent fraichit et se mit à souffler en tempête ; la lame se creuse, devient fatigante, et en voulant virer à terre le navire touche, se met à talonner et embarque aussitôt d'énormes paquets de mer. Il n’en fallait pas plus pour faire perdre la tête à une partie de l’équipage, et seul le maître canonier eut en ce moment le sang-froid de sauter dans la soute aux provisions, d’y prendre ce qu’il put de biscuits, de monter quelques fusils, un baril de poudre et une trentaine de gargousses, et d’entasser le tout dans le petit canot. Une vague venait d’ajouter encore aux plaintes et à la confusion en emportant le gouvernail de la Æenommée, et le mât d’artimon, rompu à coups de hache, étant tombé sur la hanche de bâbord, faisait prêter la bande au malheureux navire.

Impassible au milieu de tout ce chaos, M. de Freneuse donna l’ordre de hisser la chaloupe sur ses porte-manteaux. Vingt personnes embarquent ; mais au moment où la dernière prend place, un des palans manque, et la moitié de cette grappe humaine est précipitée dans l’abîime pendant que ceux qui restent se cramponnent aux plats-bord de l’embarcation, suspendue en l’air. Pas un muscle n’a bronché sur la figure de M. de Freneuse, à la vue de cette nouvelle

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catastrophe : d’une voix forte, il donne l’ordre de filer le palan d’arrière, mais au moment où la chaloupe reprend son équilibre et touche au flot, une vague brise le gouvernail de l’embarcation, et mal assise, elle est rasée coup sur coup par deux lames. On parvint pourtant à pousser au large. Un des sous-officiers gouverne le mieux possible avec un mauvais aviron, et matelots et passagers, tous trempés par la pluie qui tombait par torrent et masquait l’atterrage, la figure fouettée par les embrums de la mer, rament au plus près, en récitant à haute voix le confifeor et en s’unissant au P. Crespel qui psalmodiait les versets du miserere. Pendant ce temps, un ressac terrible bat à la côte. On l’entend clairement à bord. Le bruit va grandissant. ‘"Tout-à-coup la chaloupe entre dans le tourbillon mugissant : une lame énorme l’empoigne, la soulève, :1 chavire et roule chacun pêle-mêle et meurtris sur le sable et les galets de la grève.

Un nouvel acte de sang-froid venait de prolonger les jours de ces malheureux; car, voyant la chaloupe grimper sur le dos de la dernière vague et prévoyant qu’elle la reporterait au large, lors de son retour, un matelot avait passé un grelin dans un organeau, l’avait enroulé autour de son poignet et s'était laissé porter à terre avec lui.

La mer venait de lâcher sa proie, mais la position des naufragés n’en était guère devenue meilleure. Le hazard les avait jetés sur un îlot que la marée haute recouvrait, et en gagnant la terre ferme, ils faillirent périr une troisième fois, car il fallait traverser à guë la rivière du Pavillon,

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