SFAX: LES REMPARTS
Un boucher étale à sa gauche les quartiers de mouton qui tachent en rose la blancheur des murailles; une tente dont les haillons lumineux planent sur toute la largeur d'une rue transversale, ombrage, à sa droite, le café le plus pittoresque du monde musulman.
Des cavités pratiquées tranquillement dans le rempart servent d'armoires aux ustensiles du kawadji, — du cafetier. Plaqué de briques bleues e1 blanches, un fourneau fume en plein vent.
l'n garçon indolent l'ait tourner la manivelle du moulin cylindrique qu'il tient entre ses genoux ; l'oreille fleurie de tubéreuses, un autre met dans de petites cafetières à long manche àvw\ cuillerées de café et deux cuillerées de sucre, j verse «le l'eau bouillante et, un instant, fait écumer au feu ; un troisième enlin, les paupières légèrement brillantées d'antimoine, vient uoncha-
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Iamment offrir de la braise aux cigarettes ou verser le contenu des cafetières dans les tasses tic faïence bariolée... Et, quand le mare s'est précipité au fond de son liquide bourbeux, les consommateurs le dégustent lentement. Des musiciens s'alignent sur les tapis coloriés d'une petite estrade. De leur phrase mélodique, monotone comme le chant d'un oiseau nocturne, le violon et la darbouka bercent la somnolence des buveurs et, les jambes croisées, accroupis sur les bancs qui se rangent dans la rue comme dans une église, ils s'assoupissent dans les éblouissements de la lumière diffuse, dans le bourdonnement continu des mouilles On leur passe sous le nez de petits plats de cuivre où fument des pastilles du sérail et, silencieux, engourdis, ils s'endorment en rêvant du passé.
de l'avenir... de rien du tout.
La porte des sfakous est double, comme toutes les portes de villes fortifiées. Chez nous, pratiquées aux deux bouts d'une sorte de couloir, les deux ouvertures se correspondent; en Tunisie, elles sont perpendiculaires l'une à l'autre.
L'ouverture extérieure donne sur
une petite cour ménagée dans un bastion; l'intérieure est pratiquée dans l'une des parois latérales de cette salle des pas perdus...
Des ferblantiers et des parfumeurs ont élu domicile sous les voûtes de celle-ci ; un cafetier s'y tapit dans une lanière, étend ses nattes d'alfa sur le pavé et paie des musiciens qui, pour arrêter les passants, exécutent une sorte d'air mécanique. Seul, secouant ses longues oreilles, un âne atlachédans leur voisinage les écoute malgré' lui.
I ,es murs aveuglants d'une petite mosquée grossièrement bâtie,
naïvement ornée de colonnettes peintes, se lèvent (lésant nous. Nous sommes dans la ville arabe.
Des ruelles étroites; des maisons basses, retentissantes du glapissement de femmes invisibles; de petites portes vertes, découpées en fer à cheval, encadrées d'arabescpies de pierre, bardées de clous à grosse tête, précédées parfois d'une dépression de terrain qui indique, — aujourd'hui affaissée sur son corps disparu, — la place où fut enterré un des anciens maîtres du logis; îles lucarnes solidement grillées; des minarets aux angles empâtes, arrondis parle temps, semblant avoir été bâtis avec des mottes de terre qu'on aurait blanchies à la chaux; des murailles sur lesquelles, solidiliées, des stalactites de plâtre pleurent comme des larmes de cire sur une bougie; des murs ébréchés et montrant les caisses vides qui y jouent le rôle de pierres de taille; des voûtes qui, à demi effondrées, avaient été construites avec de petits pots de terre employés comme les Romains employaient quelquefois les amphores, comme nous employons nous-mêmes les briques creuses... Tel est, à première vue, l'aspect de cette ville.
Et des rues inclinées, glissantes, sinueuses, serpentent là dedans pleines de grognements de chameaux; pleines d'hommes assis dans des niches, comme des santons de pierre ; pleines de joueurs de dames étendus sur des paillassons étalés au pied des murs. Tour a tour, elles passent sous des planchers ténébreux, sous des arcades transversales, sous des tentes éplorées, sous les rayons pesants d'un soleil implacable. Des boyaux s'embrouillent à travers les maisons, bouchés par un dromadaire accroupi ou par un âne chargé de deux couffes de figues; des impasses s'y enchevêtrent où ne s'ouvre pas une porte et que ferment, au bout, de petits magasins au-dessus desquels se superposent, en gradins, des terrasses et des murs blancs.
Des hommes demi-nus, des vieilles dépenaillées, des Négresses plantureuses el criardes assiègent des fours enfumés; des étagères, des petits bancs à jour, des lits aux colonnettes tordues, des coffres sculptes, peints, ruisselants de dorure s'amoncellenl dan- de- boutiques papillotantes; une foule bruyante grouille
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dans les souks; "plus doux qu'en Algérie, quelques Aïssaoua crienl èl se démènent sans conviction dans un marabout devant lequel leurs coreligionnaires passent indifférents; par leurs portes largement ouvertes, des mosquées laissent, entre leurs colonnes, la vue planer sur les rangs serrés de deux mille turbans rouges. blancs ou verts. Là s'agenouillent les deux mille marchands qui, à l'heure de la prière, ferment leurs magasins et viennent écouter et marmotter des versets du kitab.
Le long des remparts démantelés, — ■ restes de murs dont a soigneusement blanchi le tour des trous, des brèches et des fentes, — des couloirs étranglés et poudreux se glissent dans la chaleur et le silence.
La gorge ridée, de vieilles femmes, à la peau de parchemin jauni. s'y affaissent sur de petites portes et tendent aux passants une main sèche et osseuse ; des bijoux sauvages y brillent sur des bras nus. teintés de ces reflets d'or mat que prennent au soleil les marbres des ruines; des matrones dont les formes opulentes ballonnent la draperie serrée sur leurs larges hanches y circulent, hardies et parlant très haut; repliées dans un étroit corridor, les pieds contre une muraille, la tête contre l'autre, déjeunes filles y sont couchées au travers de leurs portes et, bêtes humaines, regardent immobiles et muettes...
Nulle expression dans la placidité ovine de leur physionomie ; nulle vie dans les traits figés de leur figure dure et impassible ! Une lourde et rude chevelure d'un noir bleuâtre encadre leur visage violemment enluminé, visage qu'aucun de nos peintres n'a su ou n'a voulu reproduire. Tous semblent avoir reculé devant la réalité. Ils n'ont représenté qu'une femme arabe toute de convention, créée d'après les modèles de la rue Monge ou de Montmartre. La coquetterie barbare, la beauté déconcertante et cependant réelle de ces êtres d'une autre race nous étonne plus qu'elle ne nous attire. Elle s'éloigne trop des types adoptés par notre esthétique.
Aucun artiste n'a eu le courage réaliste de nous montrer ces mains aux ongles maculés de henné, aux doigts qui semblent avoir
DE THIPOLI A TUNIS.
été trempés dans l'encre, à la paume couleur de brique, au dos couvert par l'épingle d'ivoire d'hiéroglyphes si sériés qu'ils font comme des mitaines bleuâtres. Aucun n'a peint l'étrangeté de ces pieds teints de noir, de ces sourcils qui se rejoignent. Aucun n'a donné dans toute leur vérité brutale ces tatouages qui ceignent le Iront d'un mince diadème indélébile, cette croix ou cette étoile qui bleuissent au-dessus de l'espace intersourcilière, ces petites rosaces ou ces croix grecques en abîme dans le champ mordoré des joues, ces lignes qui partent du milieu de la lèvre inférieure pour s'étaler eu éventail surla saillie du menton. Aucun n'a rendu