‹ De Tripoli à TunisChapitre 11 sur 41 · UN CIMETIERE A01EE · texte numérisé non relu

UN CIMETIERE A01EE

l'éclat fixe ël sauvage de ces grands yeux qui, rehaussés d'alquifoux, tiennent la moitié de la l'ace et dont le regard tantôl étincelle, tantôt, profond et vague, semble noyé dans les vapeurs (\\\n rêve.

Ce que nous disons de la figure peut se dire des palmiers, des villages, du ciel, de la terre, de toute la nature africaine. L'Algérie seule a été étudiée, jusqu'à présent, mais aucun paysagiste n'a produit autre chose qu'une Algérie fictive, imaginaire. La Tunisie sera-t-elle mieux comprise.' Bien raies sont encore ceux qui en <>nt exploré le champ pourtant si vaste, qui onl sondé sa mine inépuisable >\<- couleur et de lumière!... Il est si facile de photographier sans cesse les arbres de Fontainebleau, si

commode de tirer de perpétuelles éditions des paysages prosaïques de Barbizon ou de Marlotte!

Autour de la ville, — côtoyant les remparts que, rondes ou carrées, des tours flanquent de cinquante en cinquante mètres, — court un chemin dont le sable durci est à peu prés praticable aux voitures.

Par là. dans la terre aride, s'étend un vaste cimetière qui fourmille de lombes. Simples bâtis blanchissants que des maçons paresseux construisirent avec un pétiole de palme en guise de truelle, ces sépulcres ne sont qu'une sorte de cercueil en maçonnerie, ouvert d'une fente longitudinale dans laquelle végètent quelques plantes sauvages. Un trou y est creusé qui se remplit lorsque, comme des gouttes de sueur, tombent quelques larmes de pluie et les oiseaux du ciel viennent alors y boire. Courbe sur sa tranche extérieure, une pierre, pareille au segment triangulaire d'une petite meule, est ordinairement placée de champ sur la tête de ces monuments d'une modestie extrême... On ne détruit jamais les tombeaux, le nombre s'en accroîl chaque jour et ils finissent par s'étendre en immenses champs de pierres à travers lesquels chacun circule avec la même tranquillité qu'à travers des champs de ruines centenaires.

C'est au pied de ces remparts qu£, en juillet 1881, nos troupes rencontrèrent et défirent les Xïehedbas, les Metellits, les Zlass el les Souassi soulevés par les Turcs el conduits par Ali-ben- Kkalifa. Les vaincus s'enfuirent vers la Tripolitaine ou nous axons déjà rencontré quelques-uns de ceux qui y sont encore.

Au nord des remparts, — au delà des vastes espaces de sable blanc où, dit-on, se pressaienl autrefois les arbres d'une forêt que brûlèrent les Vandales, — s'affaissent el flambent dans la

lumière des gourbis de palmes, des dénies de marabouts, des

dattiers, des amas de murailles qui forment des villages.

De temps a autre, passent des chameaux, des cavaliers, des paysans qui sortent par Bab-el-Djebli, — la porte des champs, — opposée a Bab-el-Divan par laquelle nous sommes entres en ville. Le poignard à La ceinture, le fusil sur l'épaule, des proprié-

S FAX ET MKIIIWA. lia

taires vont, à cheval, garder contre les chacals, les maraudeurs et les nomades, les jardins où, entre <\<'^. haies de cactus, ils récollent leurs dalles, leurs pêches, leur raisin, leurs amandes, leurs pistaches et ces figues dont l'alcool mélangé à de l'essence d'anis constitue une sorte de ra/ci analogue à celui du Levant.

Hus loin se creusent les citernes de la Nasria. Elles occupent un enclos de deux hectares dont le sol, — revêtu, comme une terrasse, d'une maçonnerie imperméable, — est percé de cinq ou six cents ouvertures, bouches de petits réservoirs souterrains qui peinent contenir, chacun, (h' quinze mille à vingt mille litres d'eau. Là s'emmagasinent les pluies... quand il en tombe.

Si nombreux que soient ces trous prévoyants, ils ne peuvent cependanl faire lace aux besoins de la ville et un Maure généreux a, de ses deniers, fait établir les Fesguias, a l'ouest. ( m appelle ainsi une petite vallée dont on a bouché les fissures, dont on a, en partie, maçonné les parois. Des barrages successifs la divisent en réservoirs dans lesquels le liquide qui s'y recueille laisse déposer son limon. Elle constitue ainsi de véritables citernes à demi naturelles.

Dans de grossières et lourdes barques, des Bédouins arrivent, en même temps que nous, à bord du paquebot qui va nous emporter. Ils ont en sautoir, dans une fonte de cuir rouge, des poignards et de grands pistolets a la longue crosse courbe. Ils résistent, mais, prudemment, on les désarme au moment où ils liassent la coupée. Cet arsenal ne leur sera rendu qu'à l'arrivée... Le choix d'une lionne place dans quelque coin du navire, le partage d'une tranche île pastèque pourraient, sans cette précaution, amener des rixes sanguinaires. Des femmes les accompagnent. Les jeunes promènent autour d'elles de grands regards effarés et se serrent comme des brebis à l'approche d'un danger inconnu; déjà exténuées de mal de mer, les vieilles vacillent en touchant le pont et s'assoient où elles tombent, comme si, flageolantes, leurs jambes se dérobaient sous elles. En riant, les malelols les poussent ou les portent ailleurs, — ballots inertes

mais plaintifs, — et, hommes, femmes, enfants, se tassent vers le beaupré avec leur précieux semdouk, — ce coffre de bois peint ipii est leur inséparable compagnon de route, — avec leurs couffins de provisions excentriques, leurs alcarazas humides, leurs pots de miel, leurs marmites de couscous, leurs melons, leurs lambeaux de rôti de suite étales sur des nattes d'alfa, sur des tapis usés. Et comme un amas de chiffons qu'on aurait balayés dans un coin, ils se pressent en un tas de guenilles blanchâtres dans lesquelles vivent et se meuvent des figures noires, des yeux étincelants, des dents de chat sauvage, des mains tatouées, des tètes dont un voile qui glisse découvre les sequins d'or et les foulards voyants.

— La pauvre jolie petite fille ! dit un passager français.

Et il caresse la joue brune, veloutée comme une pêche, d'une enfant qui lève sur lui ses beaux yeux de gazelle étonnée.

— Khramsa! gronde la mère qui dirige vers lui ses doigts réunis en faisceau. Khramsa! Cinq! répète-t-elle pour écarter Vain, — le mauvais œil, — que le roumi a jeté à sa progéniture.

Songez donc! 11 suffit de regarder un petit Arabe pour lui porter malheur.

Où vont ces voyageurs sauvages? Seconder les Khrammès, ces agriculteurs sédentaires qui se louent aux propriétaires du sol et qui touchent, comme salaire de leur travail, le cinquième de la récolte dont, depuis l'ensemencement, ils sont tenus de suivre toutes les phases. Us vont moissonner dans les campagnes du nord, comme, en hiver, ils iront collaborer à la cueillette des olives.

Felouques et mahonnes balancent pesamment leurs antennes quigémissent, elles se poussent, se heurtent, roulenl el tanguent le long du bord. Elles hissent leurs derniers ballots; les m oui' el flouka, -- les patrons, ■ — s'agitent et crient... Embarque! Embarque !

La nuit s'approche... Au nord bleuissent, el-Cherghi et el- Rharbi, les deux îles Kerkennah, — les Carcàni, comme les appellent les marins de Marseille.

SFAX ET MEHDIA

Les alcyons tournoient autour de leurs palmiers qui semblent pousser dans les vagues. Occupé par des pêcheries, le chenal qui les sépare de la terre ferme est impraticable aux navires et nous les doublons pour remonter leur côte orientale, pour suivre une route tracée par des bouées qui, semblables à de gigantesques bouteilles, balancent sur les flots leur goulot noir et rouge.

Montées par des matelots par des pécheurs funèbres dans leur

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