CORTÈGE NUPTIAL. — CHANTEURS
Le soleil brûle dans les rues solitaires; chacun se cache, chacun dort... La vie est interrompue de dix heures à quatre heures, ce qui raccourcit singulièrement la journée tunisienne. A peine, sur les vingt-quatre dont, comme partout, elle se compose, l'Arabe consacre-t-il six heures au travail. Et quel travail!... Il est vrai que le brave homme a ou se donne si peu à faire!
Et personne pour nous ouvrir l'une des vingt portes de la Djama-Kebir ! Des gamins qui sortent de l'école trainenl leurs livres et leurs planchettes le long des murailles surchauffées.
— Faïn el ou/cil ? leur dit le Kaïrouanais qui nous accompagne. < >ù esi le gardien ?
— Hena krib. Là, à côté.
— Cou/ l'hou iji? Dites-lui de venir...
Dérangé dans sa sieste, un vieux Maure nous arrive, boudeur el renfrogné. Et c'est pour un roumi qu'on le dérange!... Nous avons beau les protéger, les gens d'ici ne nous aiment guère. Nous ne sommes pas encore à 'l'unis où notre présence est acceptée comme un bienfait. Les fidèles de la ville sainte ne nous supportent qu'à contre-cœur. Si, ne pouvant faire autrement,
ils permettent à nos regards de profaner Leurs sanctuaires, ils en demandent pardon à Mahomet et à Ions ses marabouts...
— El amar? grogne Voukil.
Et nous exhibons deux choses : une pièce blanche qu'il repousse avec le geste d'une personne froissée élans sa dignité et un petit papier devant lequel il s'incline. Tracé, à notre intention, par la propre main An caïd de Kaïrouan, ce gribouillage hermétique est le Sésame ouvre-toi de tous les verrous sacrés. C'est iw\c autorisation qu'il serait presque impossible d'obtenir en aucune autre ville de Tunisie.
Une première porte; quatre marches pour descendre en un large vestibule tapisse de nattes; une nouvelle porte aux boiseries caduques... et devant nous, — triste, désolée comme un vieux cimetière, — s'ouvre la grande cour de la mosquée.
C'est un vaste carré long. Le pavé gondole en est fait de pierres tumulaires qui remontent à l'époque romaine et qu'ont polies le frottement séculaire des babouches... De gros taons bourdonnent sur les herbes mortes qui, entre ces dalles disjointes, se tordent aux flammes du soleil. Quelques-uns de ces moellons s'enfoncent, cèdent sous le poids du temps; d'autres ont disparu et, à leur place, s'ouvrent des carrés noirs entre lesquels on marche avec appréhension. Ils donnent dans les profondeurs sinistres des citernes dont les eaux lugubres dorment sous celte pallie de l'édilice. Çà e| là blanchissent sans Ordre, le cube massif d'illl large cadran solaire et des hases de
colonnes antiques. Percées de part en pari, rayées de cannelures
profondes par les cordes qui, pendant des siècles, y ont i'ail
passer les seaux de cuir cousus en forme de cornes, celles-ci servenl de margelles aux bouches des réservoirs souterrains. Là s'ouvre enfin un puits qui. par un canal miraculeux troué dans [es entrailles île la terre, reçoil les eaux du Zem-Zem, — la source sacrée qui est a la Mecque... Voilà un aqueduc qui laisse bien loin derrière lui les plus orgueilleux de Rome et de Cartilage'
Sur les quatre côtés de rcll ur se développent, comme dans
KA1R0UAN. 187
un immense cloître, de hautes galeries de colonnes aux chapiteaux feuillus. Le mur, — ■ l'entablement, — est, au-dessus d'elles. revêtu d'un assemblage barbare de pierres dont les bas-reliefs ont décoré jadis des autels de Jupiter, des temples de Vénus. Certaines portions de ces galeries sont doubles; la plupart de leurs colonnes sont géminées. Les architectes de ce sanctuaire conquéranl semblent avoir été embarrassés de leurs richesses.
Au milieu de la colonnade septentrionale se dresse, — haut d'une cinquantaine de inities, — le minaret d'Okhba, le plus grand de Kaïrouan. C'est, toute blanche et solidement assise sur une base plus large que le faite, une tour carrée, à peine percée d'une porte et, ça et là, d'une lucarne. Des créneaux ronds, fenêtres d'une sorte de meurtrière, en couronnent la plate-forme d'où s'élève, plus petite, une nouvelle tour embellie de fausses portes. Une troisième tour, ajourée d'ouvertures à la turque, domine enfin celle-ci et se coiffe d'une calotte à côtes qui, en aigrette, porte les boules et le croissant.
lue impression de grandeur sévère, menaçante comme le fut la force brutale des hordes de Mahomet, se dégage de cet édifice, beau dans son ensemble mais négligé dans ses détails. Ceux qui l'ont élevé à la gloire de leur Dieu semblent n'avoir pas eu le temps ou avoir dédaigné de descendre jusqu'aux minuties de l'architecture... Et, — dans la solitude de ce monument d'un fanatisme qui s'assoupit, qui meurt sans abdiquer, — aucun bruit que le grondement de quelque lourde porte fermée par un desservant invisible, aucun être vivant que les hirondelles qui tournoient dans le ciel en feu! On regarde le vide, on écoute le silence... Et, dans l'ombre des galeries, passent les spectres guerriers des vieux khalifes miramolins; sous les voûtes sonores roule le cri de guerre de ces Sarrasins qui, au xc siècle, partaient d'ici pour entraîner à leur suite les Musulmans de Fez et d'Espagne et qui, — pendant que les lettres, les sciences et les arts florissaient clans leurs propres écoles, — venaient mettre à feu et à sang les moutiers de nos côtes et de nos îles ; au revers des colonnes, enchaînés et gémissants, se
traînent les captifs que les galères mécréantes venaient enlever jusqu'au fond îles golfes de Provence... L'apparition s'efface et de ces péristyles que laissent tomber en ruines l'incurie et le fatalisme musulmans, de ces dalles sur lesquelles semblent llolter de fades émanations de sépulcres, s'exhale la tristesse des choses qui s'en vont.
La mosquée proprement dite s'ouvre au milieu de la galerie méridionale, eu face du minaret. C'est comme une sombre foret
de pierre. Des centaines de colonnes en sont les troncs réguliers et polis; jetés de l'une à l'autre, en un fouillis inextricable, des arceaux forment sa voûte de ramures; ses fruits sont de grands lustres faits de cerceaux inégaux qui se suspendent les uns au-dessus des autres pour dessiner de vastes cônes à jour; ses Heurs sont les veilleuses de verre et les petites pyramides lumineuses qui s'accrochent aux barres de fer ou de bois, placées en tirants entre tous les chapiteaux.
Une obscurité mystérieuse remplit les profondeurs de ce temple; sur nos têtes, elle se condense entre les arcades serrées el à peine distingue-t-on les poulies noircies el le plancher qu'elles supportent.
Dans un coin ténébreux s'agenouille un Arabe abîmé en des contemplations absorbantes, anéanti en de profondes méditations. Au fond du vaisseau erre lentement un iman à la physionomie immobile comme celle d'un fantôme... Les nattes e1 les lapis «-pais étouffenl le bruit des pieds nus; les conversations s'abaissent, par instinct, au diapason assourdi de respectueux murmures; une sorte de frisson sacré tombe des murailles où les louanges d'Allah s'inscrivent en hiéroglyphes d'or, où, rouges, se peignent des maximes qui semblent tracées avec le sang
KAIHOUAN : l \ MUEZZIN.
qu'elles ont fait couler au temps des propagandes belliqueuses. Un silence religieux règne dans le demi-jour de la pieuse enceinte qu'habite l'idée d'un Dieu inconnu, d'un Dieu îles combats qui inspire plus de crainte que d'amour, d'un Dieu imposant et redoutable dans la majesté de son isolement, incompréhensible dans l'immensité de sa solitude.
Nous voyons, dans nos oraisons comme dans nos églises, un Dieu le Père qui trône sur des nuages bleus et qui livre sa « barbe florie » à tous les vents du ciel; un Dieu le Fils cloué au
ffibet du Golgotha et dont les muscles se tordent dans des sourie o
frances que partagent nos nerfs et notre cœur; un Esprit-Saint <|iii. sur nous, étend ses ailes immaculées... Allah n'a jamais revêtu aucune de ces formes qui prêtent à notre divinité quelque chose d'humain, quelque chose de vivant, aucune de ces apparences qui en fixent l'idée errante, qui la font descendre jusqu'à nous. L'Islam défend, comme un acte d'idolâtrie, la représentalion de la ligure animée et, jamais, il n'a essayé de donner un corps à son Dieu... Et, resté dans les nébulosités de l'intelligence, ce Dieu est demeuré une abstraction qui ne tombe sous aucun sens. C'est une essence idéale qui est partout et qui n'est nulle part; c'est un être insaisissable dont, sans le décrire, la langue humaine ne peut qu'énumérer les qualités, que célébrer la puissance, la bonté, la clémence, la miséricorde; c'est une entité absolue dont l'imagination ne peut avoir qu'une perception lointaine d indéfinissable. El, en s'efforçant de se le figurer quand même, l'esprit des Mahométans s'égare dans un Océan de pensées flottantes et indécises comme les mirages brouillés de leurs déserts incommensurables, de leurs horizons infinis.
Grande comme une de nos plus grandes églises, la mosquée de Sidi-Okhba est un bâtiment carré, sans abside ni transept. Les colonne-, qui la peuplent se rangent en longues séries qui, du nord au sud et (le l'est à l'ouest, se coupent à angle droil el fornienl ainsi dix-sept galeries parallèles et de longueur comme de largeur égales. La galerie moyenne, — celle qui part de la porte principale, — ■ esl seule un peu plus haute que les autres, et représente une sorte de nef qui, très étroite, sérail flanquée de
vastes bas côtés. Son plafond se rehausse de splendides rosaces et elle aboutit au mihrab qui, par exception, se creuse dans la muraille méridionale. Dans toutes les mosquées situées à l'occident de la mer Rouge c'est, en effet, à l'est que doit être cette niche, afin que les fidèles prosternés devant elle aient le visage tourné vers la Mecque.
I >n évalue à quatre ou cinq cents le nombre des colonnes de la Djama-Kebir, mais il est impossible de le préciser. Celui qui tenterait de compter ces pierres saintes, commettrait un sacrilège et il serait frappé d'aveuglement... Ce n'est pas le seul miracle dont elles soient capables. Il en est deux, par exemple, — une rouge et une blanche — qui, rapprochées comme les jambages d'une porte, ne laissent passer entre elles aucun homme en état (!<• péché; il en est qui suent tous les vendredis; il en est qui sont encore moites du sang qui s'écoula île leurs tronçons quand, pour les transporter ici, on les arracha à leur socle primitif. Les fûts ont été, par mille ouvriers divers, taillés dans l'onyx, dans le calcaire, dans le porphyre, dans le granit, dans des brèches de toutes les couleurs, dans ce marbre de Numidie qui, taché de safran, était tant estimé des Romains. Presque tous dissemblables, presque tous surmontés de chapiteaux qui n'ont pas été taillés pour eux et dont on les a coillés au hasard, ils viennent d'Ed- Djem, de Sousse, de Carthage, de Sicile, de Constantinople, d'Egypte, de tous les monuments anciens dans lesquels ont puisé les Arabes qui construisaient les mosquées comme ils faisaient des adeptes au prophète, à grands coups de sabre el de masses d'armes.
Construit par Okhba, le mirhab est, avec un vieux pan de mur conservé en relique, tout ce qui reste île la construction qui, connue à l'appel d'un Orphée invisible, s'éleva miraculeusement ici après l'expulsion des hèles. C'est, — comme dans toutes les mosquées où il correspond à nos autels, — ■ une suite d'abside minuscule creusée, au rez du sol, dans le mur du fond; c\'St, en voûte de foui-, une niche semblant toujours attendre l'image qui ne l'habitera jamais. 11 est encadré au dehors et tapissé au dedans de ces faïences miroitantes dont, résultat
d'un secret perdu, les reflets d'or et de nacre excitent l'émulation
et l'uni le désespoir de nos céramistes.
Placé à la gauche du mihrab, le mimbar est la chaire sacrée où. les jouis de prières, monte Viman, un Koran ouvert dans une main, clans l'autre un bâton pastoral que terminent une boule et un croissant d'or. Vieux de plus de huit siècles et apporté, dit-on, de Bagdad, ce meuble ne peut mieux être comparé qu'à un coffre en triangle rectangle, qu'à la caisse d'emballage, dressée sur un de ses côtés, d'un énorme piano à queue. Des gradins établis sur son hypoténuse conduisent à la petite plate-forme qui, entourée d'une balustrade, couronne son sommet tronqué. Ses parois résultent de la juxtaposition, en mosaïque, de petits panneaux de bois de cèdre d'un pied de long et d'une main de; larwe. Ciselées, gravées, é\ idées, ajourées avec une minutie étonnante, avec un ail inimitable, ces planchettes précieuses sont, hélas ! raccommodées aujourd'hui avec des pattes de fer-blanc, avec «les clous de travers.
A côte du mimbar qui le sépare du mihvab est, enfin, le marsouin. C'est \\w espèce de salle découverte constituée par le mur même de la mosquée et par trois cloisons de bois qui ne
itenl pas jusqu'au plafond et que percent des ouvertures
grillées. Cela rappelle, en même temps, le chœur isolé de certaines de nos églises cl le retrait claustral où, pour assister aux offices, se cachent les religieuses de nos couvents. Dans cette' sorte de loge qui communiquait directement avec leur palais, disparu comme un palais de légende, se tenaient, sans /■lie vus de personne, les khalifes qui venaient assister // la messe arabe, dil notre compagnon. 11 ne sait quel autre nom donner aux prières musulmanes.
l'n cabinet qui dépend du maesoura garde, dans ce que les mites ont laisse d'un vieux coffre, des lambeaux de cottes de maille, deux salues mangés de rouille, \\t\ arinel d'airain, un
casque sarrasin surn te de la mortaise où se fichait le panache
cl muni d'une visière cintrée en tuile, enfin une salade contemporaine de Charles-Quint. D'où viennent ces reliefs de guerriers d'autrefois? Quelle histoire de batailles racontent-ils?