POU TE DE LA GRANDE M 0 S Q I) É E
11 est près de midi et, cloche vivante qui, — à quatre heures du matin, au milieu du jour, à quatre
heures, à sept heures et à neuf heures du soir, — appelle les croyants à la prière, le muezzin va chanter.
Carrée et sans ornements, la petite porte du minaret que nous escaladons avec lui est flanquée d'inscriptions latines gravées dans les moellons qui ont servi à l'édification des murailles. L'une d'elles est sens dessus dessous; Trajan a les jambes en l'air. Des débris des siècl s écoulés, des décombres romains, des Irises, des portions de corniches encore bossuées de postes et de palmettes, d'oves et d'entrelacs, forment les marches et les dalles de la tour.
Kaïrouan s'étend à nos pieds... Au nord et à l'est, passent les remparts avec les lésions de leurs créneaux, avec leurs bastions rangés comme des factionnaires, avec Bab-el-Khroukhra, — la
porte des Pêchers. A l'ouest et au sud, se déroule sur un terrain plat, aveuglante au soleil et comme fouillée dans un bloc de plâtre, la masse confuse de la ville avec ses terrasses, avec les trous d'ombre de ses cours, avec ses innombrables petites coupoles, avec ses minarets qui, sans saillies, sans ornements, sans corniches, atteindraient à peine au deuxième ou au troisième étage de nos maisons. Au couchant, s'étendent des plaines piquées de marabouts et s'estompent des collines bleuâtres. Au levant et au septentrion, au delà de la cité lumineuse, l'œil effrayé s'égare dans des plateaux déserts, dans des steppes vides, qui, — jaunes près des murs, grisâtres plus loin, violacés ensuite, — vont se perdre et se fondre dans la ligne vaporeuse qui limite un horizon indécis.
Midi! Le muezzin élève et déploie dans le soleil l'étendard écarlate d'Okhba... El. sur toutes les mosquées, sur toutes les tours, montent des drapeaux qui palpitent comme un vol de papillons rouges s'enlevanl tout à coup sur une [daine blanche. 11 chante et, sur la ville entière, traînant et mourant au dernier mot, planent et se répondent les paroles sacrées :
— La il Allah il Allah ! La il Allah il Allah ! La il Allah il
lllah! — Mohammed raçoul Allah! — Aaïou es sallat ! Aïaou
al fallait! Aïaou es sa/la/.' Aïaou al fallah ! — La il lllah il
Allah! Allah on ekbeui! Dieu seul est Dieu! Mahomet est son
prophète! Venezàla prière ! Dieu seid est Dieu! Dieu est grand !
Une brèche à travers les remparts; une forêt de cactus; un cimetière désordonné où, plus chaud, l'air pèse, chargé de plus lourds effluves ; une plaine brûlée, — la plaine d'El-Belouïa, — et, a cinq ou six cents mètres au nord des murailles, nous découvrons la Fesguia, le célèbre bassin creusé par Ahmed l'Aghlabite el restauré depuis peu.
C'est, au milieu de levées de terre brune, \\\\ réservoir circulaire d'une centaine «le mètres de diamètre et dont les parapets arrondis sont soutenus par <lc petits contreforts. Il reçoit le trop-plein d'un canal souterrain qui, long de soixante kilomètres, amène à la citerne publique ouverte derrière la grande mosquée,
KA1R0UAN. 195
l'eau qu'il va prendre, à l'ouest, dans les lianes du Djebel- Chercherra et qui, malheureusement, se charge de sel en route el n'esl presque plus potable à son arrivée... On voit partout en France des bassins de cette taille et cependant on ne saurait dire le joyeux étonnement qu'on éprouve devant eette masse d'eau limpide qui, bouillonnante, vit dans la mort du désert. Les anciens voyageurs arabes regardaient cette miniature de lac comme une des huitièmes merveilles du monde ; les khalifes l'avaient entourée d'un jardin et avaient construit a son centre un petit pavillon octogone qu'ils gagnaient en barque et ou ils se donnaient une idée des délices aquatiques promises aux élus de .Mahomet. Aujourd'hui encore, on y célèbre des l'êtes nautiques !
Des hommes se baignent dans un bassin de inoindre étendue. contigu a celui-ci; des Nègres et des femmes foulent sous leurs pieds nus la laine lavée dans la longue mare fangeuse qui en est comme une dépendance fortuite.
A l'horizon rapproché des chameaux passent en une longue, en une interminable file qui semble s'avancer tout d'une pièce. On ne dislingue pas le mouvement des pattes et, se profilant en noir sur le ciel lumineux, leur troupeau a l'air de ces silhouettes qui, dans la Marche à l'étoile, glissent sur les fonds éclairés du Chat .Noir. Us vont à l'abreuvoir qui s'élève vers l'ouest. Allons-y comme eux, à travers les terrains secs et chauds, a travers les détritus calcinés qui nous en séparent.
Gel abreuvoir est un corps de bâtisse derrière lequel, oasis minuscule, se pressent les palmiers d'un jardin. Son plan représenterait assez bien un oiseau au vol : le corps est un réservoir fermé; les ailes étendues sont, de chaque coté, une petite galerie couverte et exhaussée au-dessus du sol; la queue est un bassin autour duquel, conduits par des Arabes aux grands chapeaux, se pressent des chameaux el des ânes qui se faufilent sous leur ventre crotte.
Asseyons-nous a l'ombre i\t~> arcades hospitalières. En grains de corail, de jolies bestioles rouges tombent autour «le nous.
Là-bas, u\\ gracieux monument enferme dans le remparl irrégulier de ses murailles blanches ses petits bâtiments aux fenêtres grillées, ses coupoles éclatantes, son minaret chatoyanl d'azur et d'émeraude, ses terrasses d'où montent des mâts de pavillons...
C'est la mosquée de Sidi-Sahab-el-Belouï.
Autour d'elle, dans la verdure sombre des cactus, blanchissent et s'éparpillent de modestes tumuli et, grands à peine comme des nielles a chien, des turbé, — des réductions de marabouts funéraires. La foule des morts se presse autour de Kaïrouan... Pour leur ouvrir son paradis. Dieu reconstituera plus volontiers
KimouAN : LA MOI IA 11 E s un- S A 11 A II .
les restes (le ceux qui se seront fondus dans cette terre que les débris de ceux qui se seront disloqués ailleurs.
Sidi-Sahab est moins une mosquée qu'une zaouïa, — un
Collège des hautes éludes, ('/est une sorte de faculté de théologie
musulmane qui, — université rivale de celle de Cordoue, il y a environ dix siècles, ^s'efforce encore de maintenir la prépondérance religieuse de Kaïrouan. Ses élèves sont des hommes de vingt-cinq a i renie ans qui, sans préoccupation d'avenir, viennent v consolider leur lui. v perfectionner leur vertu. Ils n'y apprennent ni belles-lettres, ni chimie, ni mathématiques, ni médecine... 1-e temps n'esl plus où, vestales de la science, les Arabes empochaient sa flamme de s'éteindre dans les ténèbres du moyen âge; le temps n'est plus où, traduisant les versions syriaques, ils
conservaient pour nous les travaux des Grecs; le temps n'est plus où professaient les Rharzès el les Avicenne, les Albucasis et les Avenzoar, pères nourriciers de notre art de guérir. Le Koran, — substance unique, pour eux, compendium de toul savoir humain, — occupe seul les veilles de leurs descendants. Ils le lisent, ils l'interrogent, ils le transcrivent, ils l'apprennent par cœur, ils le tournent, ils le retournent sous toutes ses faces, ils le fouillent, le pressurent, le tenaillent, le torturent pour lui l'aire dire toul ce qu'ils veulent.
La srrande entrée de la zaouïa donne sur une première cour
KA1ROOAN : ONE R l I .
aux arcades surbaissées, aux murs percés de fenêtres carrées. Dans l'un des côtés de ce préau s'enfonce la voûte d'un corridor où gisent des domestiques noirs. Elle conduit à une cour intérieure entourée de cellules qui, par de vieilles petites portes branlantes, s'ouvrent sous sa galerie aux colonnes droites, spirales ou cannelées, aux chapiteaux variés comme les fûts... Les cellules des étudiants.
Ils -ont là, accroupis sur des nattes, accotés aux murailles, étendus sur les dalles, et. - l'écritoire de cuivre à la ceinture, le pupitre devant eux, — ils feuillettent de vieux, de très vieux grimoires... Puis, à l'encre, ils copient sur de larges tablettes de
bois les passages qu'ils veulent en retenir.
.Notre arrivée les distrait. Lentement, l'un après l'autre, ils se
lèvent, ils rejettent leur burnous sur L'épaule <'t ils s'approchent, nous fonl asseoir, nous offrent de l'eau fraîche et s'assoient avec nous. Tout les intéresse, tout les amuse dans noire costume et dans ses accessoires. Ils veulent savoir la provenance, le prix de tout.
- Tselts-mia- francs, une simple bague! Eh bien! s'écrie l'un, si j'avais trois cents francs à gaspiller j'aimerais mieux en acheter \u\c femme!
Et, grands enfants, tous rient de leurs belles dents blanches.
— Et celle-ci? dit un autre en prenant une alliance. Moins cher, mais regarde.
D'abord très étonnes de la voir se diviser en deux, ils (''coulent nos explications avec une attention profonde... Et, quand ils ont compris le sens de cet anneau emblématique, ils sont pris tout à coup d'un rire inextinguible... Les maillons d'une chaîne? Un signe d'esclavage?... Non! On n'a pas idée de cela dans le mariage musulman.
Chef-d'œuvre de l'art sarrasin, ce séminaire tunisien est une succession de murailles tapissées, en liant, de guipures de stuc, en lias, de panneaux faïences; de portes d'un travail admirable; de galeries aux gracieuses colonnades; de cours et de salles aux parois émaillées de vert, de bleu, de rose et d'or...
I n escalier de ipielques marelles commence dans la cour des études et aboutit à une petite salle dont le plafond s'arrondit en un dôme élégant, ceint de fenêtres aux vitraux coloriés. Deux portes s'y couronnent de merveilleuses sculpl lires taillées dans un marbre chaud à l'œil, brillant et translucide comme la porcelaine,
doux coin la pâte tendre. L'une d'elles donne sur une sorte de
péristyle qui, pavé de faïence el bordé de sièges de marbre, iiune ;ï 1 1 1 1 . ■ salle étincelante d'arabesques el où, en chœur, de nouveaux élèves déclament et chantent le Koran. L'autre donne " i es a un cloître magnifique, aux parois splendidement laie née es. au faite richement tendu de dentelles de stuc... C'est la que s'ouvre, en lin. le saint des saints, la salle du tombeau de monseigneur le compagnon.
K A Ili OU AN. 199
Pavé de mosaïques à peine visibles ça et là, le sol de cette kouba vénérée est jonché de tapis de Turquie. Le revétemenl îles murs y l'orme comme cinq /eues différentes : En lias, de unes nattes de palmier; plus haut, divisée eu compartiments aux ilessius variés, une tapisserie de porcelaine bleuâtre; plus haut encore, des panneaux de bois sculptés, rehausses d'or; plus haut toujours, de grands cartouches d'azur aux maximes étincelantes; plus haut enfin, îles rosaces de plâtre blanc noyées dans des fleurs fantaisistes et dans des feuilles imaginaires.
Au-dessus des murs se rangent en rond huit petites arcades. Quatre d'entre elles surmontent les parois de la pièce et encadrent un fond plat, troue d'une fenêtre a vitrail. Intermédiaires à cellesci, les quatre autres enjambent les angles des murailles et ourlent un fond en cul-de-four revêtu de Iniques luisantes. Leur ensemble l'ait comme une base octogonale au dôme peint à la fresque qui, — bordé, au lias, de briques vertes et de lucarnes coloriées, — >e développe au-dessus d'elles et laisse pendre sur la salle un lustre de Venise.
Au milieu du sanctuaire et louchant au mur du fond, des barreaux de bois, peints de vert, se rangent en carré, comme une clôture de tombe. Plus longs que les autres, les barreaux des angles soutiennent un cadre horizontal auquel se suspendent des boules d'or, — des oeufs d'autruche enjolivés de glands de soie, des cierges dorés, peints, mouchetés de clinquant.
Dans cette barrière, entre quatre colonnettes de marbre surmontées de croissants et de mains d'or, gît un tsabout, — un sarcophage, — invisible sous un drap mortuaire de velours noir brodé de gros caractères d'argent et couvert, aux pieds, de vieux brocard sablé d'or, à la tête, d'un voile de soie verte.
Sur ce catafalque s'inclinent, en faisceau, des étendards de satin et de drap d'or dont la hampe se plante obliquement dans la muraille, dont le croissant est cravaté de longues cordelières auxquelles de petits triangles dures sont enfilés de champ. Ce sont de'S ex-voto et des offrandes propitiatoires que des généraux, des caïds et des cheiks apportèrent de fort loin, en grande cavalcade, au bruit des coups de fusil, aux batteries des tambours.
Et loul cela impressionne connue si c'était arrangé de la veille. On dirait un cercueil qui, sous un porche, attendrait son départ pour le Père-Lachaise...
Là, depuis douze siècles, cependant, Sidi-Sahab serre dans sa main de squelette le sachet vert qui contient trois poils de la barbe de Mahomet, du prophète dont il fut le compagnon. Celui qui l'ut son barbier est enterré près de là.
Une longue prière récitée pendant quarante samedis consécutifs devant cette tombe illustre ne confère pas le titre envié d'/.7 Hadj, — ne remplace pas le grand pèlerinage, — mais y supplée en partie pour ceux qui ne peuvent aller à la Mecque. Les femmes elles-mêmes, — ces èlres incomplets et impurs que l'Islam déclare indignes d'entrer dans la plupart des mosquées,
— ont trouvé grâce devant ce saint et, de temps à autre, elles viennent le visiter, en longues et noires théories.
A l'ouesl des remparts s'étend le grand faubourg des Zlass où s'élèvent les six coupoles de la mosquée de Sidi-Amor-Abbada,
— Djam ' Amor-Abbed\ comme disent les gens du pays, — l'une des premières de Kaïrouan. Elle a, il y a seulement une cinquantaine d'années, été construite par un saint et riche forgeron qui l'éleva à sa propre gloire, disent les uns, à la glorification, prétendent les autres, d'un marabout qui végétait dans le voisinage, à L'époque dis grandes chevauchées sarrasines à travers toutes les Kspagnes, à travers la terre de Fiance, jusqu'à Poitiers... exclusiA ement.
Elle a la forme d'un carré long, coupé aux deux tiers de sa longueur par une sorte de transept. Sa décoration n'a rien du luxe poétique de Sidi-Sahab. Pas de faïences, pas d'arabesques! Pour lapis, rien que de pauvres nattes! Pour lustre, rien qu'un grand cadre île bois chargé de petits verres de couleur.
Lue humidité sépulcrale- tombe des murailles nues; tristement la voix résonne suus les voûtes déjà délabrées; le vent passe a
travers les broderies à jour des coupoles et il pleure là-haut, il se plaint dans un idiome incompréhensible... C'est un vent étranger
el dont la VOix serre le cirlir. le vent de Kaïrouan . ..
La partie de la nef qui correspond à nos absides est fermer de portes vertes et rouges, pareilles aux iconostases de l'Orient. Des tètes de clous dessinent sur leurs battants des ligures bizarres; des mains y sont peintes en blanc, pour en éloigner le mauvais œil, l'œil des profanes. Et ces mains deviennent des choses extraordinaires : un rond emmanché d'une poignée cpii ressemble à l'hermine de Bretagne et surmonté de trois fuseaux disposes comme les cordes de la Ivre, tandis que clés volutes qui représentent le pouce et le petit doigt forment les montants de cet instrument.
— Ouvre-toi, Sésame ! dit encore le billet du caïd.
VA les mains s'écartent devant nous.
Le dôme du tabernacle est cerclé d'un bandeau où, sur cinq lignes, s'inscrivent des citations du livre divin. Flanquée de grands chandeliers de bois, une caisse longue de quatre à cinq mètres s'élève sous son hémisphère. Elle contient Sidi-Amor.
Sculpté, peint, bariolé île dorures, ce coffre funéraire disparaît en pailie sous une housse verte illustrée de croissants, d'arcades pointues, de mains encore plus problématiques que celles des portes Sut- son couvercle se dresse de champ, maintenu par des haubans de 1er. un énorme tableau où, en or sur fond rouge, se grave l'histoire du bienheureux.
Cachée dans son liaïk funèbre, une femme s'est, sans bruit, glissée derrière nous. Lentement, elle fait le tour du sarcophage et, a chaque pas, elle le louche avec respect du plat de sa main droite qu'elle baise ensuite en bredouillant des prières... Elle vient d'avoir une querelle avec son mari et Sidi-Amor, a, paraitil, raccommodante spécialité de rétablir le calme dans les existences troublées par les orages de la vie conjugale.
Aux pieds du cercueil roulent des boulets et des bombes. Toujours l'idée de la guerre unie a celle de Dieu et de ses saints chez ce peuple aujourd'hui si pacifique mais dont les aïeux maniaienl si volontiers la hache d'armes et le cimeterre!
De-, râteliers soutiennent des fourreaux de sabres, - des fourreaux de bois, lourds et massifs, dont les parois sont épaisses comme des Iniques dont la cavité admet le poing fermé... Les
sabres du marabout! Les Lames que logeaient ces gaines formidables devaient peser plusieurs dizaines de livres et, pour peu qu'elles eussent été trempées à Tolède, les paladins assez forts pour les manier n'avaient pas grand mérite à pourfendre d'un coup le cavalier et le cheval.
L'une d'elles est en plomb el elle porte une inscription qui, dans l'obscurité îles images pythiques, a prédil l'entrée des Français à Kaïrouan !. .. Il est vrai que cette prophétie a été, dit-on, gravée sur cette arme fatidique le jour même où rougeoyèrent au loin les pantalons garance. Le chef de la maison était alors un Français renégat, un aventurier de la plus curieuse espèce. Successivement saint de la dernière heure chez les Mormons d'Amérique et moine à la Grande-Chartreuse, cet homme avait fini par devenir iman de la mosquée des Salues! Personne a Kaïrouan ne se doutait de son origine chrétienne; il l'avait presque oubliée lui-même lorsque, à travers les déserts, lui arriva la sonnerie de nos trompettes... La voix île la patrie! 11 se souvint alors qu'il était Français et Normand, il s'enferma dans la mosquée, gravi cette prédiction à la hâte el se précipita dans la rue pour la montrer à chacun. Il n'y avait qu'à se rendre. Sidi-Amor-Abbada l'avait écrit!... Et nous avons vu comment on reçut nos soldais.
Dans un coin est un tuyau de bois peint, long et gros comme un essieu do charrette, terminé par un bouquin plus volumineux qu'une tète d'enfant... La pipe d\\ marabout ! Quel est le géant qui maniait ces sabres et ce cliibouij et dont le cadavre remplit un cercueil de cinq mètres? Un homme comme les autres, sans doute, mais dont ses dévots ont grossi les prétendues reliques. Ainsi les Egyptiens peignaient des Sésostris démesurés au milieu de soldats qui ne leur arrivaient pas aux genoux et de vaincus qui n'atteignaient pas leurs chevilles ; ainsi les Romains représentaient des Bacchus et des Apollon dont le large pied eût écrasé d'un coup une douzaine des pygmées qui, autour d'eux, figuraient les mortels suppliants.
Un cercueil voisin et orné aussi d'un tableau bavard, mais de dimensions beaucoup moindres, contient le nègre d'Amor, la sombre dépouille d'un anthropoïde canonisé à la musulmane pour
avoir, pendant toute sa vie, été la propriété d'un sidi gigantesque.. . Qu'on dise encore que l'esclavage n'a pas de glorieuses compensations chez les bons disciples de Mahomet !
A quelques pas de la mosquée, dans une ruelle déserte, s'ouvre un petit enclos où s'entassent des décombres. Semblable à nos oratoires de campagne, un massif tic maçonnerie s'y creuse en une niche étroite. Nouveau stylite, c'est dans cette cavité exiguë que, — réduisant, par un miracle, sa taille à des proportions humaines, — Amor-Abbada s'assit un jour comme un fakir. Il n'en descendit plus et y passa, en anachorète aérien, le reste de sa vie.
Au milieu de la cour, leurs pattes mordant le gravois, gisent, étonnées, trois grosses ancres de vaisseaux de ligne... D'où viennent-elles.' Gomment les a-l-on apportées? Pourquoi sontelles la?
— Sidi-Amor-Abbada (Qu'Allah l'exalte!! alla une fois en France comme toubib, — comme médecin, — nous dit le gardien de ces ruines. Un émir, — un prince, — de ce pays infidèle lui demanda la santé de sa fille malade.
— Je la lui rendrai, s'il plaît à Dieu, répondit le thaumaturge, mais à condition que tu me donneras trois ancres de ton arsenal.
— Qu'eu feras-tu ?
— Je leur ordonnerai d'aller à Kaïrouan, pour le prouver l'omnipotence de l'incréé.
Le chrétien s'engagea au paiement de ces étranges honoraires et la petite princesse guérit. Amor-Abbada lit un signe... Les ancres bondirent comme îles béliers et atteignirent la mer. Elles flottèrent comme des houes de palmiers et elles arrivèrent à Porto-Farina. Elles s'enlevèrent comme des oiseaux et elles vinrent s'abattre ici.
— Et à quelle époque se passaient ces choses surprenantes?
— Rabb i ia rafl Dieu le sait!
La partie nomade de la grande tribu des Zlass, — la plus nombreuse, — vit sous la tente, dans les vastes solitudes qui dorment au sud de Kaïrouan. La partie sédentaire' en habite le faubourg
dans lequel nous venons d'entrer el qui est bâti sur la marge de son territoire.
Un assemblage de petites maisons sans boutiques, sans toiture, sans étages, sans fenêtres, plus mystérieuses encore que celles qu'enferment les remparts; îles murs unis, crayeux, éblouissants de soleil; des ruelles irrégulières; des bandes d'ombre qui, au pied des murailles, sur la poussière brûlante, se projettent avec
K AI KO U AN : l'IIl LES RIES.
la netteté du burin ; des femmes et des enfants effrayés à notre vue; un silence à faire croire que toute vie est étouffée, que tout le monde est cuit clans ces habitations ardentes, telle est cette banlieue.
Et toujours des mosquées : Djama-Ismaïl-ben-Obeid-el-Ansai i. Djama-Zeïtoun, Djama-el-bey, Djama-Sidi-Abd-el-Kader-el-Tedjini, Djama-Si-Mohammed-el-Ouani, Djama-Barouta, Djama-Abdel-Melék, Djama-Si-Moulaï-Tayeb ! lit toujours des zaouïas, pauvres comme des savants, mais drapées dans la misère de leurs murailles blanches avec la fierté d'un muphti dans son burnous de
laine : Zaouïa-Sidi-Hadid-el-Khrangani, Zaouïa-Sidi-Adid-el- Khraoulani,Zaouïa-Sidi-Abd-el-Kader-el-Djilani, Zaouïa-Sidi-ben- Salera et tanl d'autres qu'un volume ne suffirait pas à décrire!... Kaïrouan, en effet, possède encore vingt-six mosquées et cinquante zaouïas, sans compter les marabouts qui, le vendredi, pavoisent de drapeaux de soie leur petite porte verte et ronge.
Voici la dernière djama, près de Bab-Djellalin, notre point de départ, Djama-Sidi-ben-Aïssa.
Une porte aux boiseries blanchies par Le temps, un corridor lambrissé de toiles d'araignées, une cour poudreuse ; puis, sous une galerie lézardée, une salle en décrépitude surmontée d'un dôme et toute papillotante de lustres de verre et de cerceaux garnis de veilleuses, toute tapissée d'œufs, d'instruments de musique, de boules bleues, de miroirs sphériques, de petits tableaux qui représentent la jument al-Borak, le soulier de Mahomet, la main protectrice, le sceau du sultan, le monogramme du bev... C'est là que la secte possédée des Aïssaoua se livre aux pratiques hystériques de sa dévotion insensée.
Deux femmes jonchent les dalles malpropres. Elles se soulèvent paresseusement... Un l'oumi? Et, vivement, elles se détournent, ramènent le voile sur leur face, collent leur nez au sol et, — comme des bêtes qui se croient invisibles parce qu'elles ont mis la tête dans un trou, — elles demeurent sans mouvement, le dos arrondi, en tas de linge sale et de mousseline froissée.
Le soleil descend; l'horizon poudroie. La blanche crudité îles dessins se fond doucement dans les vapeurs légères, dans la limpidité cristalline d'un crépuscule fugitif. Les montagnes lointaines se baignent de; teintes violettes; des reflets roses colorent, un instant, les minarets et les coupoles; la ville s'éclabousse d'or... l'uis, rapidement, toul se glace d'indigo, tout s'assombrit .m rayonnement clignotanl des premières étoiles, tout s'efface dans une nuil bleue, une nuit aux clartés incertaines et qui tombe comme un rideau de gaze.
C'est l'heure du repas (lu soir. Notre modeste couvert est
dressé en plein air, au pied des remparts, dans l'angle d'un bastion où s'accroche une grande lanterne fumeuse.
Sur noire petite table valsent, — les poings sur les hanches, les jupes ballonnées, — des gargoulettes semblables à des demoiselles dont la taille serait si fine qu'elle aurait fini par disparaître. C'est, en effet, par leurs anses arrondies et percées en tuyaux que passe pour tomber dans leur ventre, l'eau versée dans le goulot séparé de ces récipients bizarres... Dans un plat étincellent des fragments d'un cristal inappréciable. 0 touchants bienfaits d'une civilisation prévenante! C'est de la glace! De la glace (pie la plate-forme a apportée de Sousse ! De la glace après des journées dans une atmosphère chauffée, — à l'ombre, — jusqu'à quarante-huit degrés centigrades !
La large roule, — ■ nous pourrions presque dire le boulevard extérieur, — où nous sommes court au revers des remparts qui la borde d'un côté. De l'autre se rangent, capricieusement éclairés, une fondouk à porte crénelée et devant lequel se reposent des Arabes voyageurs; des calés sombres, au fond desquels rougissent des fourneaux; des boutiques étroites; des murs blancs aux petites fenêtres treillissées... Vers le nord, celle route s'enfonce dans la nuil du désert; vers le sud, — comme pour la clore, — un minaret et un retour du rempart se peignent en noir sur le ciel étoile.
Des coups secs tintent sur la vitre de notre fanal... Des cailloux .' Des gamins qui nous prennent pour cible a leurs espiègleries?... Non ! Les enfants de Kaïrouan professent trop la crainte du chrétien, ce qui, pour eux. est le commencement de la sagesse. Voici, d'ailleurs, les coupables! Ce sont de gros scarabées, — des rhinocéros. Attirés par la lumière, ils arrivent de très loin, ronflant comme des balles; ils se heurtent aux carreaux et tombent étourdis. Le sol en est jonché; il en pleul sur la table. Et, renversés sur le dos, ceux-ci égratignent l'air de leurs petites grilles luisantes, travaillent de la corne, font des efforts désespères pour se remettre sur pattes... Venons à leur aide du bout d'un couteau charitable. Ils s'enlèvent, tournoient en bourdonnant, nous frappent au front, — peut-être pour nous donner un
baiser de reconnaissance, — retrouvent enfin leur boussole et, épouvantés de tout ce qui leur est arrivé ici, disparaissent dans les ténèbres...
l'ne haleine chaude et humide caresse notre oreille. C'est un honnête bœuf qui, en passant, vient par- dessus notre épaule, voir quelle salade verdit dans notre assiette. — Amschiî Allez-vous-en!
Et la bonne bête baisse timidement les cornes et s'éloigne, confuse de son indiscrétion.
Une respiration rauque souffle sur notre tète. Ce n'est pas un mufle bleuâtre, cette fois, ce sont de grosses lèvres pendantes et baveuses qui effleurent notre calotte, — les lèvres d'un chameau. Il a dévié de son chemin et il s'arrête sur nous, comme devant un obstacle imprévu. Et, ahuri, poussé par son conducteur < 1 1 1 i le manœuvre comme une barque, il se retourne tout d'une pièce et, plaintif, va se buter ailleurs.
Le sabre sous la cuisse, la cara-
bine à l'épaule, caracolent des cavaliers du maghzen. De temps à autre, pittoresques et somnolentes, passent de petites caravanes. Juché sur l'arrière-train d'un bourriquet aux oreilles pendantes, un Arabe ouvre la marche et sa flûte pleure des sons funèbres. Puis viennent des chameaux dont la tète et les pattes apparaisse ni seules sous la montagne d'alfa ou de broussailles qui leur fait comme une grosse carapace; des dromadaires en enfance qui, ne portant rien, s'en vont tout de travers el allongent le cou sous le ventre des chamelles où ils cherchent une mamelle insaisissable: de jeunes hommes <|ui. en chemise brune el en turban blanc, chevauchenl gravement des baudets grands comme des chiens; ^\c<. chameliers qui, assis sur la croupe de leur bête, embrassent sa bosse «le leurs jambes nues; des vieillards qui se respectent trop pour jamais aller à pied et
qui suivent à cheval, le chapeau et le fusil sur Le dos; des femmes enfin, de malheureuses créatures déformées, chargées comme des mules et courbées sousle faix... C'est une famille qui revient de làbas, des plateaux, de la Sobra-ed-Fatnassa, de l'Oued-Boghral, de quelque part où elle se livrait à on ne sait quelle culture vague et d'où elle rapporte on ne sait quelles récoltes indéfinies. L'heure s'avance. Les cafetiers d'en face étendent autour de
nous des tapis et des nattes, v d
■nt des lianes lars-es comme
des tables, y plantent, sur des pieux, des fanaux grands comme des réverbères... Des burnous, des djoubbas, des turbans arrivent. Les citadins viennent, hors des murs, respirer la fraîcheur du soir. On se groupe, on s'agenouille, on s'asseoit, on s'accroupit, on se couche... D'un bout à l'autre, la rue est pleine d'une foule immobile d'où s'élèvent des murmures voilés, des conversations assourdies... On cause, on dort, on prend du café, on fume, on joue aux cartes avec des tarots, on fait errer de petites molettes de bois sur des échiquiers dont les noirs sont représentés par des creux, on fredonne, on fait discrètement une
musique enfantine et le blanc des manteaux, le carmin des chlamydes, le vermillon des coiffures chatoient à la lumière des falots dont la flamme vacille aux brises de la nuit, et fait miroiter les vitres.
— Al gloub ! Al gloub! crient de petits marchands.
Et ils colportent des graines de melon et de citrouille torrélii-i-s, friandises puériles qui remplacent ici nos berlingots et nos oublies.
— Yasmin! Jasmin! Al mesk! glapissent d'autres qui nous mettent sous le nez buis bouquets de jasmin turc et de tubéreuses. Karroub ! Kai roub !..
Et on se seul isolé, connue perdu, dans ce monde exotique... N'être qu'à cinq ou six cents lieues de Paris, el cependant être si loin !..
Adossé au rempart, les yeux levés en extase, la tête renversée el oscillant à la mesure, un homme gratte une guitare faite d'une écaillede tortue. Et, d'une voix gutturale, chevrotante, traînant sur les finales, il chante son chanta la lune qui vient de se lever:
— Anaïna sallem, ia gamar ! ■ — Sallem alla ghraïabina. — Ghramet m'noum thendeur fi, ommiah. ■ — El mesk oui ambr' rihat /iiitin miah. — la saad mai liazha ou gbrdem chfetha. — N'zadet fi omrou tsementàcli en sana... 0 belle lune, salue pour moi l'absente que j'aime. Elle se réveille maintenant, elle regarde sa mère et les parfums du musc cl de l'ambre s'exhalent de sa bouche. Oh! si j'avais le bonheur de pouvoir baiser sa lèvre, je reviendrais à mes dix-huit ans...
El il sourit comme si, dans les notes de cristal qui s'égrènent sous ses doigts distraits, il entendait le rire perlé de l'absente qu'il rêve; comme si. devant ses yeux ravis, elle passait en une vision nuageuse el flottante.
Neuf heures. La voix des muezzins s'élève, comme une voix venue d'un autre monde et, sur la nuit calme, elle fait planer une mélancolie indicible... Les pipes s'éteignent, lestasses se vident, les turbans se rajustent, les burnous se déploient et, à grands pas, on va à la mosquée.
.Minuit. Kaïrouan s'est transformé; ses rues silencieuses sonl un pays d'ombres et de fantômes... Les maisons sont des mausolées; farouches à la lumière spectrale de la lune, les minarets sont des apparitions d'autrefois; la blancheur des marabouts endormis jette des clartés phosphorescentes; comme des entrées de catacombes, les impasses ne sont plus que de grands trous noirs dans des murailles blanches.
Quelques hommes glissent sans bruit, roulés dans leur manteau comme dans un linceul et, à leur vue. on se croit le jouel d'une hallucination maladive .Manifestation mystérieuse d'une vie impénétrable, ça et là bourdonnent les soupirs d'une musique qui semble très lointaine et les grondements des ben-daïrs, — des tam-tams religieux. — dont on étouffe le son... Et on croit ouïr comme une harmonie chimérique de fées et de djenoun. Quels rites s'accomplissent dans celle mosquée ténébreuse? «Miellés cérémonies inconnues se célèbrent dans cette maison dont la porte verrouillée laisse filtrer des filets de lumière rouge.'...
In cortège étrange traverse une ruelle subitement illuminée. Des négresses dont la face noire est fendue d'un large rire blanc lèvent etfont ronfler de grands tambours de basque; des enfants balancent de petites pyramide-, de bois dans lesquelles brùlenl des chandelles et qui, percées à jour, sont des lanternes pareilles a celles des mosquées; îles mulets et des chevaux dont des hommes à pied tiennent la bride rouge, s'avancent à la file. Des matelas sont entassés sur le liât du premier; le second porte une armoire peinte; le troisième esl chargé d'étoffes; le quatrième balance, posé en équilibre au travers de son dos, un long coffre doré que couvre une housse de gaze; le cinquième fait sonner des poteries et des casseroles; le sixième ferme la marche ave< un berceau drapé dans les plis traînants d'une mousseline a fleurs d'or... C'esl un trousseau de mariage. De la maison de la future épouse, il s'achemine en grande pompe vers celle du futur époux.
Une- escorte du même genre accompagnera demain la fiancée elle-même, soutenue, comme si elle défaillait, par deux amies qui, tout le long du chemin, prétendront l'encourager de leurs
joujous aigus... Pauvre enfant! Elle aura bien le droit, sinon de s'évanouir, au inoins d'être perplexe. Comment la trouvera son mari? 11 ne sait d'elle que son regard et que ses mains.
C'est, en effet, presque sans avoir vu sa fiancée qu'un homme se marie ici. Son père arrange la chose; sa mère ou ses sœurs lui l'ont de celle qu'on lui destine un portrait aussi ressemblant
que possible et, sur la toi de leurs descriptions, il l'épouse, les veux fermés.
I>es chants criards remplissent une maison dont, gardée par une négresse hargneuse el par un chien furieux, la petite porte est cependant ouverte. C'est un cale à danses et à musique,
Un couloir délabré, un escalier périlleux el, là-haut, entre de grands parapets bleus, une terrasse pareille à une masure dont un ouragan aurait emporté le toit... Quelques labiés, des Arabes et. au fond, sur une banquette, une jeune femme el une vieille flanquées de musiciens. La jeune fixe un instant sur nous ses grands yeux stupéfaits, puis, tout à coup, — dans le froufrou de ses larges pantalons de soie, — ■ elle s'enfuit, elle va se blottir dans un cabinet voisin.
KAIROIA.N. 213
Les instrumentistes nous regardent, se consultent et, — • avec un bruyant accompagnement de darboukas^ avec des variations et des ritournelles indigènes, — • ils jouenl la Marseillaise! Gela vaut quelques remerciements, n'est-ce pas?
Ne leur parle pas, nous dit le Tunisien qui nous escorte. C'est leur métier.
Comme en Chine, comme dans l'ancienne Rome, — s'ils font de leurs talents une profession lucrative, — - les danseurs, les conteurs, les chanteurs, les musiciens forment chez les musulmans une caste méprisée.
L'orchestre change d'air. Un vieillard, dont la barbe de huit jours met une sorte de moisissure sur le parchemin raccorni de son menton et de ses joues, grimace comme si <>n arrachait sa dernière molaire. Et. du trou noir de sa bouche édentée, sort nous ne savons quel macabre refrain d'amour:
— Oualla, oualla Zehra; oualla khroumrij a zi/ia!...
Et, en un tutti glapissant, les autres reprennent en chœur...
— Khradoudja!... gronde la vieille restée sur son banc.
Et, comme une souris dans son trou, la fugitive se renfonce dans la cachette blanche d'où elle nous regardait curieuse. Même aimée, une fdle de Kairouan ne doit pas montrer son visage à un infidèle. La liberté d'un voyage en plate-forme pouvait seule excuser une pareille dérogation aux règles les plus élémentaires des convenances musulmanes.
PLACE DE LA MARINE. VUE DE SOl'SSE. RUES. ALMEES.