‹ De Tripoli à TunisChapitre 23 sur 41 · VRBAIN. GOLFE DE TUNIS · texte numérisé non relu

VRBAIN. GOLFE DE TUNIS

Près cl 1 1 hangar-terminus qui sert de gare au wagon par lequel nous revenons de Kaïrouan, se mêlent des bicoques <le bois cl des maisonnettes de briques; vacillent des habitations arabes dont les loits servent de promenoir à des chèvres citadines et des constructions récentes, — embryon de ce qui sera un jour une ville européenne; s'élèvent les baraques de La Compagnie transatlantique et une halle de style byzantin.

Au delà, entre des remparts et la mer, une petite place publique sert comme de parvis à une grande porte qui découpe, dans de blanches murailles, le fer à cheval de ses moellons alternativement blancs et noirs. Quand les matériaux ne peuvent le leur donner, les Tunisiens imitent par la peinture ce genre de décoration qu'ils affectionnent. Deux pierres de la même couleur sont habituellement contiguës et font comme une tache en un poinl de l'arceau. Cette erreur es) volontaire. La perfection est un attribut de Dieu; l'homme ne peut y aspirer... Et, dans la crainte puérilement prétentieuse de l'atteindre en leurs œuvres et d'attirer sur elles la jalousie et la colère du ciel, les architectes musulmans y commettent d'ordinaire une faute préméditée.

"ilti DE TRIPOLI A TUNIS.

Des pilotis verts de mousse portent, près de là, des estaeades qui, tant bien cpie mal, plutôt mal que bien, jouent le rôle de quais. Allons au bout de la jetée qui les termine et retournonsnous vers le couchant.

Sur une pente légèrement inclinée. — au milieu de dunes, de lombes et de koubbas, au milieu de villas arabes nichées dans le gris des oliviers et, avec leurs murailles, affectant l'allure de petits châteaux loris, — se disposent en carré des remparts sarrasins. Découpée, sans mâchicoulis ni meurtrières, de créneaux en fer à repasser, leur longue ligne se flanque, comme à Ivaïrouan, de tours et de bastions. .. Le canon ne gronde plus sur ces murailles, depuis le jour où les commotions d'une salve imprudente en tirent tomber une partie.

De petits dûmes el des maisons donl la terrasse dépasse à peine la crête de ces murs, se pressent, parquées comme un troupeau, dans leur enceinte éblouissante. De leur masse compacte s'élèvent et montent dans le ciel bleu des tours rondes que coiffent des cônes tronqués, des panaches de palmes ondoyantes, des minarets cylindriques tout blancs ou faïences de vert.

C'est Sousse, la capitale du Sahel tunisien, le chef-lieu de la province romaine de la Byzacène, C'esl l'ancienne Hadrumète. Celle kasbah qui. au-dessus de ses fenêtres grillagées, déploie ensemble Le pavillon de fiance et celui de Tunis s'élève où se dressait jadis l'acropole phénicienne.

Aucune cité d'Afrique n'a plus que celle-ci un aspect poétiquemenl oriental. C'esl comme la réalisation des rêves dont la naïveté flotte dans l'imagination des peintres indigènes lorsque leur pinceau enfantin représente Stamboul ou la Mecque.

Les paquebots mouillent ici très loin de la terre, comme ils le font devant toutes les villes marines de la Tunisie.

Aucun autre poil sur ces côtes que juin, juillet et août, disait André Doria à Charles-Quint.

(/est toujours vrai, et, trop souvent, les tempêtes rendent la inabordable, trop souvent les bateaux brûlent des escales.

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Tel voyageur, parti de Tunis pour Sousse ou pour Monastir, va parfois faire une excursion forcée à Tripoli ou à Malte et revient bredouille à son point de départ; telles marchandises sont, jusqu'à trois fois, promenées le long de ers rivages sans qu'une accalmie permette de les jeter à leurs destinataires... Le besoin d'un port de mer se l'ail plus vivement sentir à Sousse, à .Monastir, à Sfax et à Gabès que sur les bords parisiens de la Seine.

La rade est aujourd'hui unie comme une glace. Des embarcations glissent, manœuvrées par des rameurs dont un bonnet

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et une chemise forment tout l'accoutrement; le Turco passe monté par des tirailleurs indigènes étrangement parés d'un col de matelot; des chalands et des mahonnes chargent de dattes, de savon et de peaux brutes des navires maltais ou arabes; des barriques vides que des bâtiments ont confiées à la mer et qu'on repêchera à leur arrivée sur le sable flottent à l'aventure; remorqués par des chaloupes, de longs chapelets de tonneaux nagent, pleins de cette huile dont Sousse est comme une source intarissable et qu'on mesure au sas, à Youiba, au m'tal et au caf/i...

Le sas vaut à peu près trois litres, Youiba douze sas, le nital

DE TIUPOI.I A TUNIS.

un ouiba et quatre sas, te caffi de seize à trente-deux ouibas. Quelque amour qu'on ail pour la couleur locale et pour les vieilles coutumes, on ne peut que souhaiter de voir la rigidité de notre système métrique mettre bon ordre à la confusion de toutes ces mesures par trop indépendantes.

Un désordre analogue règne ici dans le compte des années. Notre ère date de Jésus-Christ, l'ère musulmane date de l'hégire, l'ère mosaïque date de la création du monde... Or, ces trois points de départ dans la supputation du temps sont officiellement en usage en Tunisie. L'établissement du protectorat, par exemple, a eu lieu en 1881, en 1298 et en 564 1 !... Il ne manque plus (pie l'ère républicaine.

Une autre place s'étend derrière la porte de Mer et envoie, vers le sud, \\\w rue très vivante, liés bruyante, peuplée de magasins isiaélites qui se parent d'affiches françaises, infestée de buvettes hybrides. Des cafés maures y prêtent l'ombre restreinte de leurs auvents et de leurs petites arcades aux rêveries des indigènes qui, un pied nu dans la main, s'alignent sur leurs bancs extérieurs et mettent une heure à boire une tasse grande comme la moitié d'une coquille d'œuf ; des bouges français y sont tenus par- quelques-uns de ces déclassés qui, de Tanger à Tripoli, font naufrage et faillite sur tous les points îles côtes barbaresques; dans des tavernes italiennes barbouillées de fresques hurlantes et empestéesde fromage, «les Napolitains et des Siciliens braillent a l'unisson des chants hachico-patriotiques.

Dans des fondouks, — enclos de quatre murs en ruine, — s'entassent, pêle-mêle, des ballots éventrés ; des ânes qui, les quatre fers en l'air, se vautrent avec désespoir pour écraser une mouche; des chameaux qui, sous leur housse de sparterie raide comme une chasuble, les regardent avec dédain ; des murailles écroulées; des Arabes juchés sur des bornes ou lassés dans l'ombre des portes...

Fuis h' marché encombre la voie de ses légumes amoncelés en désordre; de ses grappes de raisin poisseuses, suanl le sucre ci dont la monstruosité l'ail croire aux merveilles bibliques de

la Terre promise; de ses pastèques que, avec des dis furieux, avec des gesticulations incohérentes, on met lune après l'autre aux enchères; de ses perdreaux vivants, à cinquante centimes le couple; de ses volailles gloussantes que, attachées par les pattes, on promène en paquets palpitants...

Une religieuse passe, la tête baissée, un bon sourire sur les lèvres... A sa poitrine est attaché un ruban rouge, le ruban de la Légion d'honneur! Chapeau bas! Saluez jusqu'à terre ! C'est la sœur Joséphine... Elle a quatre-vingts ans aujourd'hui ; elle avait trente ans quand elle est venue à Sousse. Et, depuis un demi-siècle, elle instruit, elle soigne, elle console ici tous ceux qui souillent et qui pleurent, Italiens et Français, musulmans et catholiques... Sainte charité chrétienne, seule tu peux soutenir l'abnégation de semblables existences! Morale sublime de l'Evangile, seule tu peux inspirer ces dévouements qu'ignorent le Ivoran et le Talmud '

Vers le nord monte une autre rue qui tourne bientôt a gauche. Elle court alors entre des maisons basses où. — semblables, dans buis costumes éclatants, à des vases de Heurs sur le bord d'un balcon, — de jeunes Juives accoudent leurs bras nus au parapet des terrasses. Elle se glisse sous une longue voûte aux nervures bizarres. Elle s'étrangle enfin, en un corridor long et tortueux qui rampe vers le haut de la ville... Jusqu'à mi-jambe, on s'y enlise dans une poussière torride, dans des détritus qu'a sèches le soleil, qu'a pulvérisés le pied des passants. Produit d'une fermentation écœurante, des émanations fades, indéfinissables, s'élèvent de ce sol embrasé. Effrayés, des rats qui se promenaient ici comme chez eux, grimpent aux murailles, n'y trouvent aucun trou, se rejettent en arrière avec des sauts périlleux de clowns à quatre pattes et s'enfuient, affolés.

Creusé de grandes niches, perce parles poternes qui donnenl accès a ses bastions, le rempart, aveuglant de blancheur et de lumière, borde le côté extérieur de cette rue. Sur l'autre côté s'alignent maintenant des maisons irrégulières, fermées, silencieuses.

Plus haut, des Européens en joie, des Arabes dont le burnous drape une indifférence mal jouée errent au milieu de repaires cosmopolites, peuplés de la plus triste façon... Ces quartiers sont moins sûrs que les rues franchement indigènes, que les ruelles les plus solitaires de Kaïrouan... Marchons vite!

Notre chemin fait un coude et, du nord au sud, il court vers la kasbah. Des soldats du corps d'occupation occupent surtout ces parages où traînent lourdement des relents épais de vermouth et d'absinthe. Sur les comptoirs de zinc carillonnent les verres et les bouteilles; des brasseries baroques se sont établies dans des marabouts abandonnés et, sous leurs voûtes blanches, aux accords faux et pressés de pianos à manivelle, tournoient, avec des cliquetis d'éperons et de fourreaux d'acier, des militaires qui valsent avec des fdles d'auberge.

Des venelles se détachent de celte artère interlope et s'insinuent au cœur de la ville, entre les maisons qu'habitent les naturels.

Là-haut, sur une terrasse, étincellent des bijoux, chatoient des foulards lamés d'or, brillent les sequins d'une coiffure, sourit une ligure enluminée de noir et de rouge. C'est comme une enseigne vivante... Ici l'on danse.

Au fond dune cour que des vignes lambrissent de verdure, s'ouvre, en effet, une longue salle avec des bancs contre les murailles, avec une large table eu guise d'estrade. Des musiciens sont assis parterre, entre de grands chandeliers de fer-blanc et des bougeoirs gigantesques qui s'allument le soir.

Sur la table, les jambes repliées dans leurs mains jointes, les joues et les lèvres peintes comme celles des simulacres d'un musée (irévin, se rangent des femmes, immobiles, plus étincelantes que des divinités hindoues : Ilalima, la douce; Yasmina, la confiante; Aïcha, la vivante; Nedjma, l'étoile; Djemila, la belle; Zina, la jolie.

Joyaux barbares, des boucles d'oreilles démesurées, de larges bracelets à jour, des bagues grossières, des plastrons de sultanis, des colliers d'anneaux découpes à l'emporte-pièce dans des feuilles d'or parent leur épidémie colon''.

Serré par une foula, — jupe sans plis et pareille au pagne des statues égyptiennes, leur pantalon broche s'arrête aux genoux et laisse à nu leurs jambes cerclées ù la cheville de khrolkhrals d'argent, lourds et massifs comme îles manilles de forçats.

Légèrement étoilée d'hiéroglyphes, leur poitrine brunit dans la large échancrure de leur petit gilet doré. Constellée de piécettes, une chachia à gland d'or coiffe les unes tandis qu'une raie de côté divise en deux masses inégales leur chevelure lustrée, si noire el tranchant si bien avec l'éclal artificiel de leur peau, que, de loin, on croit voir comme de larges trous dans leur crâne.

In mouchoir lame s'enroule en turban sur la tête des autres ou se replie en bandeau sur leur front qu'il cache jusqu'aux yeux. Au-dessus îles sourcils — que réunit en un seul arc une grosse ligne de peinture épaisse. — bleuit enfin Youchema mystique, ce tatouage qui reproduit la croix et dont le sens e1 l'origine se perdent dans la nuit des temps...

Un musicien pose sur ses genoux sa darbouka, — son tambourin d'argile au almle.

ventre rebondi. — et, pour la tendre en

la chauffant, il promène lentement sa main sur la peau qui ferme un seul de ses orifices; un autre souffle sur les cordes de sa cithare la fumée de la cigarette qu'il tient entre le pouce et l'index, le bout embrasé hors des doigts ; une mandoline prélude de son chant grêle, de ses trilles de grillet et bientôt éclate la cacophonie discordante du hautbois, de la guitare, du violon manœuvré comme un violoncelle, de la cornemuse, du petit tambour de. basque au cercle incrusté de nacre et garni de crotales de cuivre.

Pins, d'une voix désespérée, l'un des musiciens entonne une

■lïï 1»E THII'OI.I A TUNIS.

mélopée aigre et traînante el les femmes qui chantent dunez l'accompagnent detremolos à l'unisson, sans parties distinctes. Elles ne connaissent que le ton donné à leur voix par l'âge on par la nature et leurs ensembles l'ont ainsi songer au chœur des théâtres antiques... Ce n'est pas seulement dans les ruines, c'est en tout que nous retrouvons ici les souvenirs du vieux monde.

Et la salle se remplit d'un vacarme de charivari, d'un tintamarre dont peuvent donner une faible idée les concerts nocturnes que les chats exécutent parfois dans les rues désertes.

Une aimée se lève... Chacun a vu, chacun peut encore voir en France, et, avec raison, y trouver grotesques les contorsions invraisemblables el la gymnastique désordonnée qui constituent la danse tunisienne, celle chorégraphie gastrique qu'on a ridiculisée d'un nom si trivial... Et, cependant, elle a encore ici ralliait d'une curiosité étrange. Toute chose doit être vue dans son milieu, tout tableau doit être mis dans son cadre...

Un instant, la danseuse est immobile. Le gland de sa calotte caresse son oreille et sur sa taille mince brille l'or de sa ceinture brodée. Puis, attachées à son pouce et à son index qui se rapprochent, comme si (die voulait pincer îles mouches au vol, sonnent des cymbales minuscules el. peu à peu. elle imprime à son buste un balancement lent el cadence.

I.es cymbales tombent et dans ses mains ondoient des foulards dont elle saisit bientôt le bout avec ses dents, pour les rejeter sur ses épaules. Ses bras s'étendent alors convulsés comme si elle repoussait une attaque ; ses coudes se replient sur ses veux, dans un brusque mouvement effarouché.

Fuis ce sont des bonds rhvlhmiques, des courses à grands pas, des marches heurtées, des claudications, des déhanchements. des sauts IlexiMes. des pirouelles gracieuses... Et ses liras qui

maintenant s'arrondissent font, comme des ailes d'or, voltiger les foulards chatoyants.

Secouée de frissons nerveux, elle s'arrête enfin, les coudes aux lianes, les reins cambrés, les épaules effacées, les lèvres entr'ouvertes, el elle demeure haletante.

Kl. tout à coup, — les pieds rives au sol, le busle si droit que,

sans le laisser tomber, elle peut tenir un alcarazas sur la trie, — elle lève les yeux au eiel et la vraie danse commence... Seul son torse y prend part et il va. il vient, il tourne dans tous les sens; son ventre se creuse, se gonfle, monte, descend comme un ventre en délire; son estomac se contracte, s'arrondit en une boule aussi dure que s'il avait un pavé à digérer; ses flancs se tordent comme si, galvanisés par un poison tétanique ses intestins en révolte se livraient à des spasmes éperdus ; ils palpitent comme s'ils renfermaient des serpents qui se battraient, se pelotonneraient, se dérouleraient pour s'enlacer encore...

La danse est la pantomime du caractère des peuples. Nous verrons les cachuchas et les boléros de Malaga dire, dans toute son ardeur, la vivacité andalouse ; nous verrons les saltarelles de Venise et les tarentelles de Naples refléter, en même temps, la chaleur et la légèreté italiennes ; nous avons vu nous-môme les chicas et les bamboulas d'Amérique exprimer les passions bestiales et les joies puériles des .Nègres; les attitudes hiératiques des bayadères de l'Inde et des ballerines de Java marier les idées religieuses à des idées profanes; la danse de guerre du Canada représenter les mœurs belliqueuses des Peaux-Rouges... Ici c'est comme l'incarnation des basses rêveries dans lesquelles se complaît le sybaritisme musulman, c'est une mimique dont l'inconvenance choqua si bien nos ancêtres eux-mêmes qu'ils donnèrent le nom de « danse moresque » aux ébats < boutés des sorcières, aux sarabandes du sabbat.

La principale des rues de Sousse part de la />o/ie de Mer et partage la ville en deux moitiés. A demi-européenne dans sa parlie inférieure, coupée de ruelles baptisées par des généraux français, elle traverse les souks cl devient ensuite exclusivement indigène.

Comme presque partout, quatre murailles blanches que. seule, perce une porte constituent les maisons.

— Aouinéî crie, dans leur solitude, un marchand ambulant qui promène sur sa tête des étolfes rayées.

Des coups retentissent. Personne! Des esprits frappeurs han-

--4 DE TKIPOt.I A TUNIS.

tent-ils ces lieux déserts ? Le brocanteur a entendu comme nous. Il s'arrête, il parlemente avec une interlocutrice invisible. La porte qui l'a appelé ainsi s'entr'ouvre avec précautions: il s'y glisse comme un voleur; elle se referme.

Le quart de ces constructions tombe en ruines. Des terrasses se sont effondrées; des figuiers tordent leurs bras noueux, comme pour se dégager de leurs décombres d'où s'élèvent de furieux amas de ronces, d'où jaillit parfois la gerbe d'un palmier.

Dans des boutiques voûtées, plus sombres que des caves, des tisserands — dont les Israélites achètent, à vil prix, les produits qu'ils revendent très cher, — fabriquent ces tissus que Sousse exporte en si grande quantité; des cordonniers y taillent et y cousent, en babouches ou en bottes, le maroquin jaune ou rouge; des brodeurs y chamarrent d'or les toilettes des femmes et les harnachements des chevaux.

Ailleurs, dans une sorte de caverne où tout est blanchi d'une neige légère, un chameau l'ail, au moyen de grossières roues dentées, tourner, dans un réservoir de bois une meule horizontale. Celle-ci est percée d'un trou en entonnoir dans lequel, par un lice qu'elle secoue ingénieusement elle-même, tombe le grain que contient, estampillée de mains rouges, une caisse accrochée à la muraille. C'est un moulin à farine.

Des femmes glissent qui, — drapées dans de grands voiles de crêpe noir rejetés en capuchon sur leur tête et étroitement serrés sur leur visage, — ont l'air de porter leur propre deuil. La face découverte, l'une d'elles hasarde quelques fois sur le seuil de sa demeure ses grands yeux effarés et les gros anneaux d'or de ses oreilles... Elle nous aperçoit et sa porte retombe avec un claquement de colère qui, dans son corridor, résonne et se prolonge un instant comme le grognement d'un boule-dogue.

Derrière l'ombre d'un couloir, dans une cour blanche et inondée de soleil, nous entrevoyons cependant des ménagères qui, pour laver leur linge ou pour faire leur cuisine, se prosternent sur de larges plais de bois. Et, sans embarras, celles-ci se retournent et nous regardent avec un éclat de rire... Elles sont d'Israël.

Nous approchons du liant de la ville. Derrière nous — par de furtives échappées entre des angles de murailles mollement arrondis, apparaissent, étagées, des terrasses sur lesquelles,

BOUSSl : l \ E BOUTIQUE.

emmanchés d'une perche, se dressent, en guise de mains protectrices, de vieux gants roumis bourrés d'étoupe. De petits dômes et' de grands palmiers surgissent de leurs gradins blanchissants, et plus loin bleuit la mer où de petites lames d'argent

miroitent comme des écailles sur le dos d'un boa... Mais atten-

tion ! Un chameau chargé d'outrés huileuses. — des outres faites d'une peau de bœuf, — ■ a failli nous étouffer entre le mur et leur masse fluctuante.

Voici la grande porte de la kasbah. Des pierres alternativement rouges et jaunes, cette fois, en forment l'arc et les montants.

A travers le rempart occidental, passe, peinte comme les autres, la porte de Terre surmontée d'un moueharaby que coiffe un petit dôme où se déploie l'étendard des beys. Des soldats et des Arabes dorment à l'ombre de sa voûte. Vn sarcophage antique y est bâti dans la muraille et porte, sur le flanc, deux sortes de mamelons. — deux bouts de tuyaux. — ■ auxquels les passants collent leurs lèvres. C'est un réservoir. Ceux qui ont soif peuvent s'y abreuver comme le font les matelots qui tettent au charnier des navires, fontaines YYallace de la Tunisie, des plaques de pierres, scellées dans les murs des maisons, ferment des caisses à eau et, munies de becs de biberon, jouent le même rôle dans la ville. A la porte de certaines boutiques charitables se balancent môme une tasse el une outre de cuir ouverte en coulisse, comme une grande bourse... Puisez, buvez, et ne remerciez pas le marchand qui vous désaltère. 11 lui suffit d'espérer que son verre d'eau lui sera rendue au centuple.

Entre les deux entrées de la porte de Terre s'enferme une sorti' de préau où, en foule serrée et mouvante, s'entassent et grouillent des turbans blancs sur des figures noires, des gandouras très larges sur des épaules maigres, des burnous en haillons sur des membres tannés; où crient des paysans à mines de bandits; où grognent et braient des chameaux dont le petit bâl île l>uis s'entr'ouvre comme des élytres pour écarter la charge de leurs côtes haletantes, des ânes ployant sous leurs confies de sparterie que remplissent l'émeraude des piments, l'or des raisins, le corail des tomates.

Dans le brouhaha de celle cohue poudreuse, des papiers à la main, circulent à grand'peine, des Maures fort bien mis. Ils réclament le mahsoulat^ — le droit d'octroi qui représente le quart de la valeur des marchandises introduites el donl ils oui affermé

les revenus. Et ils comptent; ils appellent; ils s'agitent; ils empochent; ils soulèvent des réclamations qui se formulent en cris étourdissants, en protestations frénétiques ; ils arrêtent par leur capuchon qui craque des maraîchers qui discutent avec des clameurs étourdissantes, qui, pour cause ne retrouvent par leur reçu et qui, finalement paient en glapissani de douleur, comme des coqs qu'on plumerait tout vifs.

L'un après l'autre, les paysans entrent en ville, niais ils défendent leurs karroubes avec une telle opiniâtreté que, pour un qui obtient la permission de passer outre, quatre arrivent du dehors avec leurs bétes de somme. Et, de minute en minute, la multitude se l'ait plus bruyante, plus étouffante, plus compacte. On se faufile péniblement à travers ce Ilot hurlant d'où s'élève une violente odeur de fauves ; on est brutalement repousse contre le mur par le panier d'un mulet qu'on bouscule; on -m saute au cri déchirant d'un chameau couché et dont on a la tête à la hauteur de l'oreille; on glisse sur des grappes perdues; on est piétiné par les sabots d'un âne ou par les sandales d'un Bédouin et on atteint enfin la porte extérieure.

Un chemin longe le revers des remparts. Au pied de ces murailles blanchissent, comme l'écume au pied d'une falaise, des gens des tribus venus on ne sait d'où ni pourquoi, des bergers qui mettent en vente de petits tas de laine, des marchands de citrouilles ou de melons d'eau qui, pour se soustraire au susdit mahsoulat, s'arrêtent aux barrières. Vue nouvelle mer de burnous roule par ici et s'augmente sans cesse; du nord et du sud, arrivent les habitants des jardins, — de la campagne restreinte qui entoure les villes tunisiennes.

Bordée d'aloès, de cactus dont on pêche les fruits avec une couronne de fer emmanchée d'un roseau, la route court d'abord en plaine, vers le midi. Puis, coupée par une pente brusque, elle semble s'arrêter au bord d'un vide d'où surgissent des chameaux étonnés1. Et leur silhouette apocalyptique se découpe sur les collines de M'saken qui poudroient au loin dans une brume de feu... D'autres troupes arrivent du nord : dromadaires pareils.

avec leur charge, à des meules de paille qui se mettraient en locomotion sur des pattes difformes et boueuses; ânes pelés; paysans aux chapeaux en parasol; hommesen blanc et femmes en noir. Et comme des oiseaux de nuit prêts à prendre leur vol, celles-ci écartent, de temps à autre, et referment aussitôt un voile qui laisse entrevoir des vestes rouges et des foulards dont la bordure de sequins s'applique sur leur front en diadème d'or. Chefs en costume des grands jours, des cavaliers passent avec cette coiffure originale qui, — sans bords et coin crie de petites plumes d'autruches, — leur donne l'aspect de hussards extraordinaires.

-oisse : LA M si; mi.

avec leur selle et leurs vêtements chamarrés, avec leur cartouchière de métal repoussé el leur djebirah pailletée d'argent.

Des Juives se promènent d'un pas de tortues fatiguées; des Femmes arabes s'en vont, traînant la jambe; la veste blanche parée de galons postiches, la chemise et la figure défaites, le large pantalon de coutil leur tombant sur les talons, le front ruisselanl sous le casque rejeté en arrière, des officiers français tiennent, d'une, main découragée, leur cravate el leur col donl ils n'ont pu supporter la gône tandis que, de l'autre, mollement, sans conviction, ils sïvenieni avec un petit pavillon de palmes; des maquignons braillards courent et vendent pour vingt-cinq lianes un cheval vole dans quelque douar de la plaine ou, pour dix francs, une mule récalcitrante qu'ils remorquent à grands cris...

Une musique guerrière mêle les accents moqueurs de ses polkas et de ses quadrilles à la voix âpre des Arabes, aux lamentations îles chameaux. C'est la fanfare des zouaves qui, avec des spahis et tics tirailleurs, habitent le camp établi sur le plateau qui couronne la ville.

Les tentes ont déjà ici fait place à d'élégantes baraques; aux baraques succéderont des maisons; comme à l'époque romaine, ce castrum deviendra une ville... Et, après des siècles, cette ville sera à son tour un amas de ruines que fouillera la curiosité des archéologues de l'avenir.

Plus loin, des buvettes où chante une ribeaudaille en pantalons bleus ou garances assemblent au milieu des oliviers leurs planches mal jointes ; de petits Robinsons vacillants se juchent dans la verdure des caroubiers ; un humble cube de maçonnerie blanchit comme une

tombe et rappelle le nom des postes tunisiens où la maladie a décimé nos bataillons.

Au nord-est de Sousse, s'étend le tapis d'un rivage dont le sable blanc est si fin qu'il s'écoule entre les doigts comme une eau qui ne mouillerait pas. Des insectes inanimés lui t'ont une longue bordure rouge... Ce sont de ces sauterelles dévastatrices qui exercent leurs ravages dans les champs. Un vent bienfaisant les a portées à la mer et, grande justicière de leurs méfaits faméliques, la mer a jeté leurs cadavres à la terre vengée... De grosses barques maltaises, à la ceinture bariolée, au grand nez aplati comme l'étrave des gondoles vénitiennes, gisent par là, au milieu des agaves. Et, près d'elles, de beaux enfants aux mollets bronzes dorment sur des filets qui sentent la marine.

Ce rivage est l'un des points les plus gracieux des côtes africaines. Des cabines y tournent le dos au soleil couchant et, à leur ombre, à la fraîcheur salée de la mer, se réunit le dessus du panier — le gratin — de la société européenne de Sousse. Là s'échangent les petites nouvelles de ce petit monde; là se chuchotent les questions curieuses que soulève l'apparition d'un nouveau venu. Spécimen levantin. Sousse est une ville arabe dont la moitié de la population est formée de Juifs, de Maltais, de mercanti chrétiens sans nationalité distincte et «pie le négoce y a, depuis fort longtemps, attirés.

A quelques mètres du rivage, se perchent, sur des pilotis, des cabanes «le bain réservées aux filles de Sion... Voyez-les venir! A petits pas, le ventre en avant, la tète conique sous le voile qui les enveloppe, elles arrivent, comme des œufs d'autruche qui marcheraient sur leur pointe. Une planche réunit leurs baraques a la plage e1 elles y posenl en hésitant un pied jaune ou rouge, — le petit pied, à demi-chaussé, sur lequel, en équilibre instable, doit se soutenir la niasse pesante de leur rotondité... Non, celle-ci n'aura jamais la hardiesse de passer ! Elle tente dix fois l'aventure cl. découragée enfin, elle recule, s'affaisse dans le sable, s'y ci l'use un large trou et, roulée dans sa soie et dans sa mousseline, elle attend, résignée, le retour de ses compagnes plus audacieuses.

Quelques-uns de ces établissements sont précèdes d'une plateforme dont une tente pavoisée protège les tables contre les derniers rayons du soleil... Et rien ne peut dire le charme de l'heure que, dans l'air pur et vivifiant du large, le front fouetté par la brise (pie parfument les arômes de l'algue, on passe sur ce balcon marin, après les brûlantes journées de l'été.

Dans l'écume frémissante se roulenl de petits Arabes noirs qui, sur leur crâne luisant, secouent la mèche de Mahomet; des Italiennes crient et tournent en rond; des Juives empêtrées dans des costumes ridicules sortent des flots, monstrueuses sirènes, et leur regard étonné demande ce qui fait rire.

Sous nos pieds se poursuivent et brisent les vagues qui, dans celte langue pareille en tous pays, — celle langue si

chère à ceux dont elle a caressé l'oreille au temps de leur enfance, -- chantent leur chant monotone, leur mélodie berceuse.

Une vieille batterie et le maraboul de Sidi-bou-Djaffeur s'élèvent, là-bas, sur la gauche ; à droite, très loin, Monastir dont le cap se fond dans la lumière semble (lotler, bleuâtre comme ces banquises qui flottent aux parages de Terre-Neuve; en face, vers l'ouest, la transparence de la grande mer passe insensiblement des clartés tlu rivage au bleu foncé du large. In paquebot part pour la France... Pour la France? Et ces mots qui respirent une mélancolie si profonde quand on les prononce à l'extrême Orient ou à l'Occident extrême n'éveillent ici que des idées souriantes. Marseille est si près!... Et on laisse sa pensée s'embarquer sur des navires imaginaires et s'en aller plus loin encore, vers l'inconnu, vers le pays où le soleil se lève.... L'imagination n'est jamais satisfaite ; la soif de connaître est insatiable. On contemplait la mer des bords de la Provence et on se disait avec envie : « Là-bas, c'est la Tunisie, l'Afrique ensoleillée ! » On est en Tunisie et on regarde l'horizon en songeant : « Là-bas. c'est la Syrie, c'est la magie de l'Orient... »

Le soleil décline. Un calme délicieux se répand sur la nature recueillie. Diaphane, transparente, la blancheur des maisons se dissout dans la blancheur du ciel et bientôt, dans la poésie grandiose des décors africains, le couchant déploie ses féeries chaque jour plus nouvelles... Très bleu au zénith, le firmament s'embrase à l'horizon de larges clartés d'or rouge et, sur son fond éclatant comme sur le fond doré d'une vieille peinture, se détachent, avec une netteté vigoureuse, la silhouette assombrie d'une porte de remparts sous laquelle une lanterne s'allume comme une lampe dans un sanctuaire, d'un marabout encore rose, d'une colline déjà noire que festonnent des maisons et des palmes.

Aux premières heures de la nuit c'est au sud-est de la ville (pion se rassemble, au bord de la mer, sur la route de Monastir. De grands fanaux brûlent çà et là; des hommes se promènent en burnous; des officiers indigènes errent en se tenant par

la main. De grosses Juives se pressent en troupeaux et, dans L'ombre, éclatent les couleurs de leurs draperies, l'argent de leurs foulards, l'or de leurs coiffures pareilles aux hennins d'autrefois ; des Françaises passent, dégagées et sémillantes, dont le costume fait plaisir à voir dans ce monde de carnaval.

Cinq heures du matin. Les quatre chevaux de la carrossa, - — du vieux landau cpie nous avons frété, — piaffent de front, comme ceux d'un quadrige. La branche de basilic à la chachia, un cocher déluré tient les rênes.

— Ouacli igoulo lekP Comment t'appelles-tu?

— R'Iiali-ben-R'hali.

— Eh bien, R'hali, haïja nemchou! En route!

Le cimetière, les remparts que caresse le soleil levant, des bois d'oliviers... et Sousse disparait. A l'ouest les deux Kala s'étagent en amphithéâtre; à l'est étincelle le golfe. Près de nous, un minaret — d'une si éclatante blancheur que ni neige ni albâtre ne peuvent lui être compares — surgit d'une agglomération confuse de tombeaux et de masures qui se blottissent dans un bois de palmiers.

— Ali !

— Commandi. signor !

— -/sut hinVnk el moudha elli . . .

— Questa piccola cittàP Hammam-Soussa.

Inutile de s'évertuer à parler l'arabe sur les côtes septentrionales de la Tunisie ! La moitié des indigènes s'y expriment en un italien d'une pureté florentine...

La route monte. Les oliviers finissent : l'aridité règne en maîtresse dans les champs moissonnés; la chaleur se réveille et Tofla, — petite fille, — la chienne d'Ali, que nous avons adoptée comme compagne de voyage, laisse déjà pendre sa langue rouge et sèche... Fi ouost ec si/'! Nous sommes an cœur de L'été.

Au sonunei de la pente (pie nous avons gravie s'entrecoupent des chemins (pie murent, inabordables, des remparts de cactus et, autour d'un marabout, se pressent une su île de caravansérail et des baraques de planches. C'est Sidi-bou- Ali... Devant nous s'étend

23i DE TRIPOLI A TUMS.

une vaste plaine verdàtre. Plus loin. Hergla rayonne clans une mer de lumière. Plus loin encore, fin de l'Atlas et roi d'un peuple <le collines, le pic de Zaghouan, — l'ancien Baal-Jovis, — lève sa tiare argentée que ceignent des nuages de gaze.

Marchons. A l'ouest, derrière des plaines jaunes, dort, profond de deux ou trois mètres, le lacKelbia. Mulets, anguilles et barbeaux l'ourmillenl dans ses eaux douces et, au coucher du soleil, les oiseaux viennent s'y abreuver par myriades, mais pas un arbre sur ses bords !... Ce n'est pas dans les grands chtout du sud, comme le voulait le commandant Roudaire, c'est ici, affirme le docteur lionne, qu'il faut placer le lac Triton.

Plus loin miroitent des flaques de sel : la Sebkhra Djiribah commence. Nous allons la côtoyer pendant de longues heures.

Encore un marabout, encore des lombes, simples amas de pierres brutes, celle l'ois... (l'est Sidi-Soïa. Des Nègres et des Arabes trottent avec des chevaux qu'ils tiennent par la bride et, a la rage de la canicule, ils foulent sur des aires values le blé qui esl encore la principale richesse cl n pays. Le temps n'es! plus, cependant, où le gouverneur de la Byzacène envoyait à Auguste quatre cents épis issus d'un grain unique. A-t-il jamais existé '.' Ces bons vieux écrivains de Rome on! été si souvent des (lascons prématurés ou de naïfs couleurs de légendes '.

En route, toujours ! A gauche, jusqu'à l'horizon, brûlent des espaces rouges que remplit le soleil ; à droite, flambe, comme illimitée, la nappe de sel de la sebkhra. Kl le mirage y l'ail flotter des navires à voile cpii sont des marabouts déformés par la réfraction, «les barques qui sont des buissons desséchés, des îles, — de vraies Iles. — don! rien n'explique l'apparilion étonnante, des caps qui semblent planer sur une eau dont les séparent les vibrations éclatantes d'une bande de ciel.

La mer se rapproche. Par bouffées, ses fraîches et odorantes effluves nous arrivent comme des caresses amies. A droite, au delà des ébl nu i sse m en i s de la sebkhra, apparail b' bordj Baba- Selloum; a gauche, sur un mamelon fauve lâche de vert, au delà de ees tentes brunes que les khrammès onl barricadées de brous-

SOUSSE. 23b

sailles, noircissent les maisons berbères et la tour deTakrouna; en face enfin, — vers le nord. — se détachent sur un rideau de verdure deux énormes constructions dont les toits rouges semblent avoir été empruntés à quelque dock maritime. C'est Dar-el-bey, le centre de l'Enfida.

dette célèbre propriété, l'une des plus vastes du inonde occupe cent vingt mille hectares et est, en grande partie, louée par méditas, — par lots, — à des Arabes qui y vivent au nombre de quinze mille et qui l'exploitent à leur guise... Obscurs comme des cryptes, ses cliaix où le froid nous saisit ainsi que dans les profondeurs humides d'une cave souterraine peuvent, dans leurs foudres et leurs citernes, loger jusqu'à vingt mille hectolitres, — deux millions de litres, — de vin.

Autour d'un large terrain vague où errent des chameaux, où chevauchent, en casque et en hottes, les gentlemen-farmers, intendants de l'exploitation, où une vieille fontaine pleure sous de jeunes eucalyptus, se dispersent des cabanes couvertes de planches ou de chaume, des masures de terre blanchie, des échoppes arabes. C'est Enfidaville!... Là vivent, employés par la Compagnie, vingt Français et trois cents Siciliens qui font de ce coin de terre l'un des repaires les inoins rassurants de la Tunisie.

La chaleur est atroce. La sieste est impossible dans l'étuve qu'un aubergiste nous a donnée pour cabine; les chevaux ont eu deux heures de repos... Repartons!

Le pays ondule; le blé et les vignes l'ont place aux jujubiers... El plus de route !... Une piste sans bordure, sinueuse, sablonneuse, tantôt large comme la place Vendôme, tantôt étroite comme un sentier et, — a travers les plantes sauvages, à travers les lauriersroses, on s'en va, tout droit devant soi.

Çà et là verdit un jardin isolé où s'élèvent un henchir aux petites maisons grises, une koubba, des pans de mur dorés par le temps. — ruines d'un Aphrodisium, d'un Suffetula quelconque... A gauche, très loin, le Djebel-Zriba étage trois ou quatre plans

236 DE TKIPOLl A TUNIS.

de croupes gracieusement arrondies ; à droite, très loin aussi. le golfe d'Hamamet barre le pays de sa ligne d'azur.

Courbés sur leur bête, deux cavaliers nous dépassent à franc ctrier et leurs burnous volent au vent... Ce sont les coureurs de la poste. Ils ont pris à Dar-el-bey, les lettres venues de Sousse et ils les portent à Hamamet d'où elles partiront immédiatement pour Tunis... Elles franchiront ainsi en quelques heures le trajet que nous mettons trois jours à parcourir.

Oued-Bagrà, Oued-Serraoud, Oued-baba-Alimed, de larges torrents desséchés coupent notre roule.

— ) <i, r'jtil ! Allez, les hommes! crie à ses chevaux Ali pour qui les bêtes ne sont que des humains punis par Allah, la, r'jall

Et, avec d'effrayantes embardées, notre équipage descend, comme une avalanche, dans le lit sablonneux des rivières, soulève des nuages de poussière tousse et, de l'élan, remonte sur l'autre rive...

Toujours des ruines ! l'n pont dont les arches se sont effondrées mais qui élève encore 1res haut ses piles sur lesquelles passèrent les cohortes romaines; un autre qui, pavé de dalles glissantes. remonte au temps des Aghabites; des voûtes à Heur de terre, percées de soupiraux d'où sortent des figuiers; des marches de pierre où nos roues bondissent ; des traces de rues bordées de pans de murs; une tour en grand appareil, — le mausolée circulaire de Ksai-Menai a. — qui, haute de dix mètres sur un diamètre de quatorze, rappelle le tombeau de Cecilia Metella, sur la voie Appienne.

Le jour baisse; une lumière adoucie baigne la nature qui s'endort... Le long lùsil rayant leur burnous, deux voyageurs nous escortent avec une obstination qui sérail inquiétante si nous n'étions en Tunisie, si nous ne savions que leur moukala est, pour eux, un accessoire indispensable :

- El f ares bla selah kif et' l'ir bla jenah. Le cavalier sans arme est comme l'oiseau sans ailes.

Au nord, blafarde dans la nuit qui tombe, blanchit enfin une longue muraille.

mm

ï.iH DE TRIPOLI A TUNIS.

— Fdok! dit gaiement Ali qui nous la montre du fouet. C'est, en effet, le fondouk de Bir-Loubit, le terme de notre

longue ('-tape.

Comme les caravansérails d'Algérie, ce fondouk est, — loin de tout centre, isolé dans le désert comme une île, — un grand bâtiment carré dont les murs uniformes n'ouvrent aucune fenêtre au dehors, dans lequel, ainsi que dans une forteresse, on ne pénètre que par une seule porte. Des troupeaux qui s'en sont rapprochés pour la nuit errent dans la lande sombre.

— Ya rjal! Zil Zi ! crie Ali triomphant.

Les chevaux donnent un dernier coup de collier, sortent du sable, mordent de leurs seize fers la pierre qui étincelle, escaladent l'émmenee qui porte le fondouk, se cabrent devant les bancs où sommeillent des Arabes, s'ébrouent devant la vieille porte et s'engouffrent sous sa voûte.

— Ihla ou sahla! Sois le bienvenu ! dit le maître de céans en se portant la main au front...

Les quatre corps «le bâtisse sans étage qui forment [e fondouk, se rangent en carré autour d'une vaste cour qu'une construction transversale divise en deux compartiments inégaux. Sous la voûte et dans le vestibule a ciel ouvert qui traversent le bâtiment antérieur s'ouvrent des trous noirs, des réduits étroits. Dans un magasin à auvent, grand comme une armoire et éclairé de lanternes fumeuses, trône un marchand d'épiceries ; dans les grandes niches d'une sorte d'étable, un cafetier a installé ses nattes et son fourneau. Un escalier conduit enfin aux deux ou trois chambres que, pour les passagers de distinction, on a édifiées sur une terrasse.

Autour du pavé irrégulier de la première cour où, les jambes repliées, des ( liameaux dorment déjà en masses informes, de petites cellules toujours ouvertes abritent les autres bêles et les hôtes de peu d i mp< > ri a mit . Sous les arcades massives de la seconde sont des greniers, des écuries, des remises.

Les <|eux cavaliers qui nous escortaient arrivent après nous ; ce sont deux honnêtes marchands. Ils redoutaient la solitude des

SOUSSE. i:SfJ

steppes et, tacitement, ils s'étaient mis sous notre protection. On peut à peu près se loger ici, mais mangearia niacach, dit le fondoukdji. Et nous réalisons à peine, chez l'épicier de la porte, une melokcïii. — une salade, — abominable: fïral, t'matich ou' felfel, — oignon, tomate et concombre.

— Allah iquenneh! Bon appétit ! nous dit avec un sourire légèrement ironique l'Arabe qui, [tour compléter noire couvert, nous apporte une gargoulette et une chandelle fichée dans une bouteille.

— Allah iquenna ko u m ! Dieu vous rassasie! nous dit aussi le plus âgé de nos camarades de route.

Ceux-ci ont pris place près de nous, sur le massif de maçonnerie dont la natte sert, en même temps, de table et de siège, el tandis que le plus jeune lient de la main gauche une bougie jaunâtre qui pleure sur ses doigts, ils plongent la spatule dans le couscous dont la masse fume devant eux.

— Amdoullah! Dieu vous bénisse!

Les écuelles sont vides...

Nous avons la plus belle chambre de la maison : des murs soigneusement blanchis; une voûte dont les nervures se festonnent des dentelures capricieuses que forment, en se croisant, les briques des arêtes; une lourde petite porte fermée par i\\\ gros verrou de bois qui joue verticalement et que maintient en place un déclic automatique ; une fenêtre solidement grillée ; pour mobilier, enfin, une chaise et un étroit lit de camp sur lequel sont jetés trois ou quatre tapis...

Et les aboiements des chiens, les coassements, — extraordinaires en ces lieux, — de grenouilles innombrables, les hurlements des chacals, les holements des chouettes bercent notre sommeil interrompu, d'heure en heure, par l'arrivée bruyante d'une bande d'Arabes, par les rêves de Tofla dépaysée, par rentrée d'une voiture qui vient de Tunis, par le départ d'une petite; caravane, par les protestations des dromadaires qui trouvent qu'on s'en va trop tôt.

Voici enfin le jour, frais, joyeux, limpide comme le sourire

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