‹ De Tripoli à TunisChapitre 3 sur 41 · CHATEAU. FONCTIONNAIRES · texte numérisé non relu

CHATEAU. FONCTIONNAIRES

Neuf heures du malin... La mer brasille. Aucune terre a l'horizon niais, vers le sud, dans l'éblouissement du soleil, flamboient des remparts crénelés qui semblent émerger des Ilots. Sur leur crête s'affleurent des maisons plaies qui, blanches ou badigeonnées de bleu et mouchetées de verl par quelques tr.'illis de fenêtres, se haussent pour regarder le large... Et, vigoureusement, les murailles étincelantes se détachent sur des palmiers dont la bande sombre forme le dernier plan du tableau.

C'est peu. Lue harmonie puissante résulte cependant de la large simplicité des angles et des lignes, de l'éclat profond et radieux des masses dont l'ensemble compose ce paysage moghrabin.

l'as de montagne, pas de colline au delà des dattiers. Derrière la ville, derrière ces arbres, comme derrière une île étroite perdue dans l'Océan, on sent l'immensité vide.

C'est Tarabolos-el-Ghrarb, — Tripoli du couchant, — l'une des principales cités de ce Maghreb qui, d'après les géographes arabes, comprend la Tripolitaine et la Tunisie, Afrikiah ; l'Algérie, Maghreb Aousatli; enfin le Maroc, Maghreb Akssaï.

Nous marchons toujours... Notre navire serpente entre des bouées qui indiquent des passes. La terre se montre ; les détails se dessinent.

Des groupes de petites coupoles se serrent en troupeaux blanchissants. Dans une enceinte carrée s'arrondissent, contigus comme des œufs dans une boite, les douze dômes de la mosquée de Si-Hamouda où, — avec ce qui fut leur famille, — les derniers pachas dorment leur dernier sommeil. Comme des chandeliers géants, des minarets cylindriques se coiffent d'un éteignoir de faïence verte, se ceignent, en bobèche, d'un balcon grossièrement découpé et dardent vers le ciel les cornes du croissant. Des drapeaux palpitent sur les terrasses. Nos trois couleurs flottent sur les murs azurés du consulat de France.

Masse compacte de tourelles mystérieuses, de tours renfrognées, de prisons menaçantes, de minarets pointus, de demeures blanches comme des tombes et à peine percées, çà et là, de quelques lucarnes jalouses, une forteresse s'élève sur les roches marines, en avant des remparts qu'elle domine, rogue et lîère. Sur sa plate-forme bat le pavillon de Stamboul... Là demeure le pacha.

A l'est, — sur le tuf friable d'une sorte de falaise jaunâtre, •creusée, rongée, fouillée par la mer, — s'étend un vaste caravansérail. Autour de ses arcades, à travers un fourmillement gris et fauve de bêtes et de gens, passent de gros points bruns qui sont des dromadaires, courent des choses rouges qui sont des voitures, voltigent, comme des frelons autour d'une ruche, de grands insectes blancs qui sont des cavaliers.

Plus loin, toujours vers l'orient, continue la ligne des palmiers. Lt, aériens, doucement échevelés parles caresses de la brise, ils se dessinent finement sur le fond diamanté du ciel. Entre leur file verte et l'écume des vagues, des marabouts mettent leurs eubes el leurs hémisphères de neige... Puis c'est le tombeau des sultans Karamanli .

Propriété de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem — auquel, eu ioio, l'avait donnée Charles-Quint, — Tripoli tomba, en i55i, ait pouvoir des troupes de Soliman II et, pendant plus d'un siècle et, demi, appartint à la Porte.

En i j 1 4 , Ahmed Karamànli, qu'on y avait envoyé comme gouverneur, pensa qu'il lui serait plus agréable d'y commander pour son propre compte et résolut de l'aire de la T.ripolitaine un Etat indépendant, c'est-à-dire qui ne dépendrait plus... que de lui-même. Comment y arriver.'... C'était bien simple! La vie humaine pèse si peu dans la balance que, d'une main criminelle, tiennent les faiseurs de coup d'Etat !

Il convia ses officiers à des réjouissances attrayantes, là-bas, dans le palais suspect ([iii sourcille sur la plage... Les aimées danseraient !

Et, toujours friands de leurs chorégraphies, — comme un seul Turc, — les Osmanlis répondirent à son invitation...

Des gardes leur tenaient l'étrier, les débarrassaient de leur manteau, les désarmaient obséquieusement, au moment où ils descendaient de cheval, et, un à un, les faisaient entrer. Voûté, bordé de cellules noires, un boyau long et sombre était censé les conduire jusqu'à l'appartement du maître... Il les conduisait à l'autre inonde.

A mesure qu'ils passaient, des sicaires bondissaient hors des antres où ils étaient cachés, les serraient au cou pour étouffer leurs protestations, les égorgeaient en un tour de main et escamotaient leur cadavre.

A l'heure où devait s'ouvrir la réception, les invités arrivèrent si nombreux qu'on ne put les isoler les uns des autres. Ils traversèrent en niasse le corridor sanglant. On leur dit (pie leurs camarades étaient ailleurs... Et les tambours, — les daibou/îas, — ronflèrent.

Les femmes déployaient leurs foulards et leurs grâces... Amenés sans bruit à la porte de la salle, les assassins s'abattirent tout à coup sur les officiers anéantis dans la contemplation d'un spectacle enivrant, — avant-goût des joies que promettaient à leur piété musulmane les houris paradisiaques. Une minute

après, il n'y avait plus que des morts!... Et les aimées dansaient toujours.

Le lendemain, ce fut la Saint-Barthélémy des soldats. La garnison turque s'évanouit comme s'étaient évanouis ses chefs <■(, à l'unanimité des suffrages, Ahmed Karamanli se nomma pacha souverain de la Tripolitaine.

Le peuple épouvanté lui décerna le titre que l'humanité imbécile réserve aux plus sanguinaires de ses destructeurs : il l'appela Ahmed-el-Kebir, — - Ahmed le Grand.

Jusqu'en i83j régna sa dynastie. En ces temps reculérs, la piraterie était l'occupation majeure des Tripolitains, comme des autres Barbaresques. La France venait de punir Alger de ses brigandages maritimes et ses conquêtes s'étendaient dans le nord de l'Afrique. Tous les croyants du Maghreb allaient-ils passer sous son joug?... Et, soi-disant fatigué de l'inconduite navale de ses sujets d'autrefois, le sultan envoya à Tarabolos une escadre qui devait la préserver de l'invasion des infidèles.

Comme Ahmed avait fait à ses officiers, le capitan-pacha fil au dernier Karamanli. Il l'invita, avec ses ministres et sa garde, a une fête que, en son honneur, il donnerait à bord de la frégate amirale... On ne tua personne mais on prit tout ce monde, ainsi que dans une souricière. Et on débarqua un corps d'armée qui était caché dans les flancs des navires, comme les Grecs l'étaient dans ceux du cheval de Troie... Au nom du Divan, Mustaphapacha reprit la Tripolitaine redevenue province ottomane.

Après le tombeau des sultans, des tentes militaires éparpillent leurs cùnes sur un large espace ensoleillé. Puis se développe, nue et sablonneuse, la côte; de la Grande Syrte, — du golfe de la Sidre.

A l'ouest île la ville, sur un rudiment de quai délabré, se dressent les très modestes bâtiments de la Santé, ceux de la Douane et un fort aquatique une, à demi-démantelé, un rempart réunit à la terre ferme. De cette forteresse part, — pour se diriger vers le large, comme une jetée créée par la nature, — un alignement de pierres blanches et rousses, de roches effritées.

b DE TRIPOLI A TUNIS.

■ — C'est recueil des Français, disent Italiens et Turcs, avec une outrecuidance puérile. S'ils ont l'audace de s'approcher... Sur ces cailloux protecteurs, leurs cuirassés briseront leurs éperons !

Vers l'occident s'étend la plage où vécut l'une des trois cités auxquelles l'ail allusion le nom de Tripoli : Sabrata que les Arabes appellent Zouara et que les marins connaissent sous la dénomination italienne de Tripoli Vecchio. Les deux autres étaient Leptis, qui loge encore des Bédouins dans ses ruines et Œa dont la place est occupée par la ville actuelle.

Les eaux de la rade brillent, unies comme une glace. Armées pour la pèche des éponges, des sakolèves grecques y font luire au soleil leurs lianches d'acajou ; des karebs arabes s'y endorment lourdement; des cliêbeques aux trois voiles latines y inclinent leur mât de misaine et, comme les vieilles galères, y élèvent leur poupe; des clairons sonnent derrière les sabords d'une corvette pavoisée de l'étendard écarlate et des fez d'officiers se promènent au revers de ses bastingages.

Autour de nous, pleines de gesticulations et de clameurs, se bousculent des embarcations montées par de grands nègres aux vestes rouges lacées dans b' dos, toutes soutachées d'or...

Un canot nous emporte. Son pavillon traîne dans une mer d'une transparence si limpide qu'on voit, au fond, les coquillages et les crabes se traîner lentement par les algues vertes où le soleil se joue en rellets irisés. Des Arabes nous attendent sur le sable.

Encore quelques coups d'aviron et, — le cœur gonflé de cette joie qu'on éprouve en abordant une terre inconnue, l'esprit éveillé par cette curiosité qui s'allume à l'aspect d'un pays nouveau, les yeux pleins de l'enchantement d'un spectacle sur lequel, enfin, se lève la toile, — nous mettons le pied sur les dalles branlantes du quai tripolitaiu.

Halte-là! On ne débarque pas ainsi!... Le raïs-el-marsa, — le

capitaine de port, — nous barre la route. De jolis employés en redingote noire mais en bonnet garance nous font entrer dans

une maisonnette vide... Et, longtemps, gravement, comme si nous arrivions de la .Mecque sainte, ils tournent, ils retournent. ils étudient, ils flairent notre patente de santé.

— Vraiment .' Ni peste, ni choléra à bord, ni en France.1... Vous venez pourtant de Marseille!... Enfin, passe/!

A côté de \a Santé, s'ouvre, — toute petite et, en partie, grillée, de bois, — la place de la Douane. Au milieu des ballots défaits et des caisses ouvertes qui s'y amoncellent en désordre, s'agitent, à grand tapage, des hammals très foncés. Demi-nus, des boucles d'argent aux oreilles, ils se mettent six pour rouler un baril, douze pour trimbaler une malle supendue à trois barres parallèles... Et ils suent, ils soufflent, ils geignent comme s'ils soulevaient le rocher de Sisyphe. Velus d'un sac percé de trois trous, un pour la tête et un pour chaque bras, d'autres les regardent, prêts à les relayer quand faibliront leurs forces combinées. Un beau Turc en burnous caresse sa longue moustache et, de temps à autre, fait, d'un grand coup de fouet, bondir ces portefaix qu'il traite comme des parias. Sordide et chassieux, un vieux Juif rampe dans la poussière et, tremblotant, y ramasse des éclats de bois et de débris d'emballage. Un élephanliasis ulcéré déforme ses jambes bouffies; ses pieds sont horriblement bossues de bourgeons charnus, sanguinolents el dans lesquels, mince comme un lil mais long comme un câble, se loge, en peloton, un dragonneau, un lilaire de Médine, parasite hideux qu'il n'est pas facile de chasser de sa demeure vivante! 11 faut, lorsqu'il met le nez à la fenêtre, le saisir habilement entre les mors d'une allumette fendue comme une pince et, sans brusquer les choses, patiemment, enrouler chaque jour sur celte bûchette, comme sur une bobine, son corps qui se dévide et qui sort peu à peu. Nous avons vu des marins mettre quatre ou cinq semaines à expulser ainsi un de ces locataires incommodes...

Sous les regards soupçonneux d'un jeune et riche commerçant sémitique qui, — une blouse blanche flottant sur son large pantalon de calicot, — surveille le moindre de leurs mouvements, le plus insignifiant de leurs gestes, des Arabes venus de très loin,

à travers les déserts immenses, discutent avec les douaniers du pacha. Impassibles comme les soldats de toutes les gabelles, blindés contre les récriminations de leurs victimes, ceux-ci lardent les ballots, bouleversent les caisses, éventrent les paquets d'étoffes. Et la toile, les cotonnades imprimées se déploient et déferlent autour d'eux en flots bleus, rouges et blancs. Des caractères kouffiques sont, en lils d'or, brodés dans la lisière de ces tissus qui arrivent d'Angleterre ou d'Allemagne... La France n'introduit guère annuellement en Tripolitaine que pour deux millions de francs de produits... En maugréant, les chameliers

... .«igi f f g i -

TlllI'OM : Il IKU A M .

replient leurs toiles et, sur leurs bêtes au pas lourd, elles prennent le chemin du Soudan, du Grand-Sud, où elles seront échangées contre on ne sait quelles denrées sauvages mais précieuses sorties du centre de l'Afrique.

Au fond de l'étroite place dont il occupe tout un côté, un petit dock eonlienl une curieuse macédoine d'objets hétéroclites que vendent aux enchères des employés du fisc. Ce sont les dîmes prélevées en nature sur les marchandises pour lesquelles on a refusé de payer en espèces le huit pour cenl de leur valeur, — taux auquel la loi turque a lixé les droits d'entrée, — ou le un pour cenl qu'elle demande comme droits de sortie.

Chacun est libre de satisfaire ainsi aux exigences du Trésor... Il y a quelque temps, un employé de consulat arrive d'Europe

avec trois cents cartes de visite. Il trouve exorbitant et vexatoire

l'impôt dont on vent frapper ces produits d'une civilisation avancée, il refuse de s'y soumettre et, sans rire, un grand chef appelé pour trancher le débat, lui en confisque vingt-quatre, le huit pour cent.

— Gardez-les, lui dit le jeune homme, cela me dispensera, pendant vingt-quatre ans, d'aller vous faire les salamalecs — les salutations — du Beïram.

Après le parvis officiel de la douane, sur le bord de la mer, une phuc bruyante et poudreuse grouille de Turcs, de Nègres et d'Arabes. Quelques maisons de bois y vacillent au soleil. Le rez-de-chaussée de ces baraques abrite des bureaux officiels meublés de divans larges el bas ou des cafés maures qui alignent au dehors leurs bancs écloppés et leurs tables boiteuses. Les fenêtres de leur étage unique s'ouvrent largement aux brises de la mer et laissent entrevoir des sortes de cercles où des officiers et îles Turcs considérables fument en silence de grands narghilés communs, où ils se livrent à de somnolentes parties de dames ou de tarots, où ils sirotent lentement l'opale de leur eau aiguisée de raki... Liqueur essentiellement orientale que ce mastic de Chio, — ce rahi lion, — ■ préparé avec de la résine de lentisque, délices des buveurs levantins!

A côté de ces masures pittoresques, — de ce coin de Syrie qui a dégringolé les Echelles pour tomber sur la côte d'Afrique, — ■ est installe un corps de garde. Armés d'un sabre-baïonnette et d'un chassepot dont la batterie est soigneusement enfermée dans une gaine de cuir, des factionnaires hautains stationnent devant son entrée. Coiffés du tarbouch national, vêtus de toile d'emballage, parés de galons et de chevrons postiches, décorés de grosses aiguillettes de laine jaune, d'autres soldats de Sa Ilautesse s'étendenl nonchalamment sur des nattes d'alfa.

Entre ces cafés et ce poste, s'enfonce Bab-el-Bahar, la vieille porte qui, précédée d'une sorte de corridor montant, passe sous un double rempart et nous conduit dans la ville... Où aller.' Par mi commencer .'

TIUP0I.1. 11

— C'est moi, sidi! nous crie un grand diable dont la figure, ravagée par la petite vérole, grimace un sourire qu'il s'efforce de rendre avenant, un sourire farouche quoiqu'il fasse. C'est moi, Harbib le Tonkinois! Tu peux venir... Je suis Fiançais!

Et comme, à cette déclaration imprévue, nous regardons, étonné, ce singulier compatriote :

— Oui, Français d'Algérie! ajoute-t-il. Ma mère était des Ouled- Naïl mais mon père fut un soldat de France. D'ailleurs, — comme turco, — j'étais a Lang-Son et à Son-Thaï.

— Bab! Et pourquoi n'es-tu [dus militaire?

— Ah, voilà!... Aji ma'ia! — Viens avec moi! — fait-il brusquement, comme pour couper court à des questions par trop indiscrètes.

Quelque vaurien comme il en roule sur toutes ces cotes, ce tirailleur en rupture de ban! N'importe! Suivons-le. Il nous servira toujours de tordjeman, — d'interprète, — et, à la fin de la journée, nous serons à ses yeux le plus généreux des voyageurs si nous lui donnons de quoi acheter une mesure de blé à... sa famille. Ne disons pas à sa femme ; ne prononçons pas ce mol devant lui ! Si dénué de préjugés qu'il puisse être, nous l'indisposerions étrangement contre nous.

Après la porte, commence, bordée d'échoppes en désordre, la rue Erba R'set, la principale de Tripoli.

Quel est cet arc de triomphe dont les vieilles murailles s'élèvent, encore arrogantes, au milieu des boutiques qui les déshonorent ? Quel est ce monument dont la noble silhouette se profile, — muette et sombre comme un fantôme d'autrefois, — sur les minarets verts et sur les maisons blanches.'... Aucune inscription ne répond. La reconnaissance d'un fonctionnaire romain, qui s'enrichit, en occupant en Libye un poste analogue à celui de nos directeurs des douanes, le dédia à Trajan, disent les uns, à Marc-Aurèle et à son collègue .Elius. pensent les autres.

11 n'a déjà plus <|iie la moitié de sa hauteur primitive. Autour de lui,, le temps a exhaussé le sol et, comme un vaisseau qui sombre, il disparait peu à peu dans le néant.

DE TiUl'ul.I A TUNIS.

Quatre piliers disposés en carié, réunis deux à deux par un arc en plein-cintre et supportant la coupole dont les Arabes les ont affublés, telles sont ces ruines, belles encore dans la misère de leur décadence. Aucun cimenl n'en lie les grosses pierres; leur poids seul les unit. .Mutilés par des marteaux vandales, ou, peutêtre, laissés inachevés par les ouvriers de Rome, des bas-reliefs

\ représentent des (leurs el des guirlandes, des trophées et des ligures. Les arcades sont aujourd'hui murées et on a fini par faire de cette orgueilleuse bâtisse un immonde entrepôt de tonneaux et de caisses vides. Vanitas vanitatum...

Quittons Erba R'set et suivons, à gauche, cette rue longue el étroite. Les murailles sans fenêtres en sonl bizarrement peintes

TRIPOLI : L A lie l>l UllOMPHE.

d'un Lieu céleste sur lequel se reposent, avec plaisir, les yeux l'alignés de L'éclat du soleil. Jetés des maisons d'un côté aux maisons d'en l'ace, — comme des arcs-boulants destinés à les empêcher de tomber clans les bras les unes des autres, — de nombreux arceaux aux courbures déliées l'enjambent et la transforment en une sorte de tunnel à claire-voie.

Il v a là quelques constructions à la mode européenne; il v a une auberge maltaise qui. à peu prés habitable, se pare du nom pompeux ùiHôtel transatlantique; il y a enfin, le consulat.

Le consulat c'est le consulat par excellence, le protecteur chevaleresque de tous les chrétiens qui vivent ou qui passent à Tripoli, c'est le consulat de France.

Habillés en zouaves, des cawas — des gardes — s'agitent pour calmer l'impatience des gens qui, avides de nouvelles, se pressent dans sa cour mauresque. Européens et indigènes viennent, en effet, se disputer les journaux et les lettres qu'on y distribue lorsque arrive le paquebot.

Tortues, anguleuses, étranglées, les autres rues s'embrouillent à plaisir et forment un de ces labyrinthes ombreux, chers à tous les peuples de l'Islam africain. Les maisons en ont rarement plus d'un étage. Pauvres en tchafcnisirs, — en moueharabys, — elles sont en revanche, riches en grilles qui; solidement, en ferment les moindres ouvertures. Des colonnes torses s'accolent souvent à leurs angles. Quelques-unes sont à ciel ouvert; d'autres se surmontent d'arches, comme celle du consulat ; d'autres, enfin, sont (•ouvertes «le tentes en loques, de planchers de bois vermoulus, de longues voûtes sombres.

Ce quartier nauséabond, — à l'ouest, prés de Bab-el-Djedid, — c est le Imiti, le ghetto tripolitain. Des ruisseaux de vase corrompue y circulent dans des ruelles qui, pour la plupart, se terminent en impasses, en culs-de-sac ressemblant à des corridors de maisons malpropres, a des cours familières... Et on en ressort bien vite, comme si, involontairement mais indiscrètement, on s'était fourvoyé dans des demeures privées.

Des gamins débraillés se roulaient par là comme chez eux ; vautrées à plal ventre ou largement assises sur les dalles, des

Juives en pantalon blanc y caquetaient avec entrain et, sur des fourneaux d'alchimistes, y faisaient mijoter des choses puantes et indéfinissables.

A chaque pas, s'offrent de petits tableaux, charmants de couleur locale mais devant lesquels il ne faut pas bayer trop longtemps : boutiques sourdes où des marabouts sommeillent dans l'ombre; intérieurs furtivement aperçus; coins que rafraîchit un bassin, — un impluvium, — dans le goût pompéien, et que transforment en salons de petites tables basses et îles coussins de soie épars sous les galeries ; mosquées hermétiques ; masures qu'flarbib nous montre d'un coup d'œil et en doublant le pas .

Les yeux lixes sous les pendeloques de nacre de leur calotte étoilée de sequins, le Iront largement pailleté d'or et les joues carminées, des femmes trônent là dedans, immobiles comme des idoles, et leur menton bleui de tatouages s'appuie sur leurs mains aux ongles rouges. Des colliers de piécettes, de coquillages, de corail, île grains aromatiques s'étagenl sur leur chemisette en tulle illusion. Drapées dans une sorte de large manteau rose, lamé d'or et frangé d'argent, d'autres se promènent dans la rue que brûle le soleil. Sur leurs bras nus, sur leurs chevilles brunes, sur leurs épaules basanées et sur leurs larges hanches sonne le cliquetis métallique îles anneaux, des amulettes, des boites à parfums...

De distance en dislance, s'ouvrent des antres enfumés d'où, manœuvres par îles nègres plus noirs que nature, sortent de longs manches de pelles qui nous barrent le chemin. Des fours publics y clignotent dans les ténèbres. A deux pas de l'entrée dont il est séparé par un fossé où se tiennent des chauffeurs diaboliques, s'élève, dans ces taudis, un petit monument qui rappelle les fourneaux à boulets rouées de nos anciennes batteries et que coiffe une cheminée en hotte renversée : c'est le four lui-même. Et, de sa gueule embrasée, sortent les pains lavés à l'eau de safran, les graines torréfiées, les gâteaux baroques que, obstruant la rue de leur masse difforme, attendent des négresses affaissées sur le pavé enfariné ou, comme des cariatides de basalte, appuyées aux montants de la porte.

Reposons-nous un instant dans cette maison hospitalière, l'une des plus belles de Tripoli. Hantée par des djenoim, — des génies malfaisants, — les mahométans qui n'avaient plus le courage d'y loger leurs pénates l'ont louée à des Européens sans préjugés. Bâtie sur le plan à peu près commun à toutes les maisons barbaresques, elle ressemble aux plus typiques d'Alger ou de Constantine.

Abandonnés pour quelques mois, des nids d'hirondelles s'accrochent à ses arcades... Elles venaient du centre de l'Afrique quand, remontant vers le nord, elles sont arrivées ici, en février, les grandes voyageuses. C'était la première étape de leur migration annuelle et, longtemps, elles s'y sont reposées. Puis, lorsque avril a reverdi nus plaines, lorsque les giroflées ont redoré nos vieilles murailles, lorsque le soleil de la Tripolitaine les a importunées de ses rayons déjà trop chauds, elles ont rapporté à notre ciel la joie ailée de leur poésie printanière.

Au milieu de la cour s'élève un grand vieil arbre dont le feuillage abrite, par milliers, des oiseaux si remuants qu'il semble vivre et s'agiter lui-même, si babillards qu'à peine peut-on s'entendre parler dans l'étourdissement de leur ramage. Ceux-là sonl des philosophes, de bons petits moineaux sédentaires qui prennent le temps comme il est, les saisons comme elles viennent. Et, bravement, toujours insouciants et joyeux, ils supportent ici les fureurs de la canicule comme, sans penser à nous quitter, leurs frères du Nord endurent les rigueurs de nos hivers dans les allées neigeuses des Tuileries et du Luxembourg.

Juifs et .Maures, une centaine d'hommes sont assis à l'ombre de eel arbre. Ils trient des plumes d'autruche entassées autour d'eux, ils les battent avec îles palmes pour en secouer la poudre du désert, ils les classent en petits paquets, selon leur couleur et leur taille. Les plus grandes iront empanacher des chapeaux d'Anglaises ou de Parisiennes; les plus petites feront des bordures à leurs vêtements de décembre ou des boas flexibles dans lesquels s'emmitoufleront leur cou et leur menton frileux. D'au- Ires les fixent dans les bassins qui clapotent sous les arcades.

Inutile de dire que l'eau employée ici provient d'une citerne.

TIUPOI

la

G'esl île Veau mauresque, comme, entre autres souvenirs de leur passage, les Sarrasins ont laissé à la Provence L'habitude d'appeler l'eau de pluie, recueillie sur les toitures.

A la hauteur du premier étage, règne, comme autour de cour, une galerie agrémentée de suspensions qui y mettent leur fraîcheur et leur verdure. On est allé, avec leur racine, arracher des capillaires aux puits de l'oasis; on les a al tachées aux lianes d'alearazas toujours suintants d'une humidité qui entretient leur vie et on les a ainsi suspendues aux arcades.

Sur cette galerie donnent les chambres, longues pièces étroites qui ne prennent cl n jour que par la porte el que plafonnent des poutrelles peintes.

Plus haut, s'étendent les terrasses où les indigènes montent pour la prière du soir... tf.ipoli : i m: ru.

Blancs, serrés, mamelonnés de coupoles, hérissés de minarets et de mâts de pavillons les toits plats de la ville rayonnent autour de nous. Sans volets, des trous carrés percent irrégulièrement les murailles, en guise de fenêtres ; découpés dans des plaques de tôle, des bras surmontent'toutes les cheminées et lèvent vers le ciel des mains aux doigts étendus. Au nord, le regard se perd dans l'horizon ma-

rin; au sud, il s'égare dans la muraille verte et mouvante des palmes.

Des Arabes font sécher ici les plumes qu'il ne restera plus qu'à friser en Europe.

Nous sommes chez des Anglais, chez de jeunes fils de cette Albion cosmopolite si essentiellement colonisatrice et commerçante... Ils ont maison à Tripoli et à Benghazi, — les deux ports principaux du Bournou, du Soudan, du continent mystérieux. Dans quelques années, ils rentreront at home, après fortune faite. Ils achètent les peaux de chèvres, les peaux de bœufs de Fillali déjà teintes en rouge, la gomme, le séné, la cire, l'ivoire que des chameaux leur apportent d'Ouins, après un voyage de trois mois, la poudre d'or qui leur vient du Fezzan, enfin et surtout les plumes dont, plusieurs fois par an, ils expédient jusqu'à quatre ou cinq tonneaux,— quatre ou cinq mille kilos, — à la fois.

Le commerce qu'ils font ainsi avec les caravanes est un commerce d'échanges, un trafic qui leur procure un double bénéfice. Ils achètent, par exemple, une grande plume blanche pour cinq francs, prix maximum des plumes les plus rares et les plus belles. Mais ce n'est pas en espèces qu'ils paient les caravaniers; ils leur donnent un objet de quincaillerie qui est censé valoir celte somme et qui, en réalité, ne leur coûte que trois francs. Ils revendront neuf francs la plume ainsi acquise... et, au total, ils auront gagné le deux cents pour cent.

Non loin de celte demeure si habilement négociante, passe Souk-el-Turki, la rue la plus vivante, la plus gaie de Tarabolos. Insoucieux de leurs affaires, des marchands s'accroupissent dans les boutiques exhaussées qui la bordent de leurs alcôves continues et causent de l'une à l'autre. Sur les larges auvents de planches crevassées qui protègent contre le soleil leurs épices, leurs fruits et leur mercerie originale sont posées des traverses qui Vont d'un côté de la rue à l'autre. Et des vignes qui s'accrochent a ris barres font sur notre tête un riant plafond de verdure dans lequel, tranquillement, les araignées tendent leurs embûches aux moucherons.

L'araignée est partout, ici. comme chez elle; elle est sacrée

pour le musulman; ses travaux sont inviolables... Lors de son hégire, Mahomet se cacha, un jour, dans une grotte. Sans doute envoyée de Dieu, une araignée vint, de ses fils de soie, fermer cette retraite.

— Il ne peut être ici, se dirent les ennemis qui poursuivaient l'époux de Khadidja. Personne n'est, depuis bien longtemps, entré dans cette caverne... Voyez cette toile. Et ils passèrent. Le prophète était sauvé!

De fréquents arrosages rafraîchissent le sol de terre de Soukcl-Turki. Dans son ombre verte s'ouvrent des calés décores de tableaux en clinquant, meublés de fourneaux et de bancs couverts de nattes, éclairés par le soleil qui leur arrive d'une cour postérieure et qui y allume de pittoresques effets de lumière, de bizarres éclairages à la Rembrandt. Vêtus à l'européenne mais coiffés à la turque, des officiers à la moustache tombante y sont assis, le chapelet aux doigts, le sabre à fourreau d'acier entre les jambes. Ils boivent, goutte à goutte, le café parfumé de girofle, de cannelle et de muscade; ils contemplent, méditatifs, les gens et les bêtes qui passent.

Ce sont des chiens sauvages et des gazelles civilisées; de gros employés sanglés dans leur redingote sans revers; des bourricots minables; des Maures en larges gandouras rayées de bleu; d'autres qui laissent leur chemise flotter sur le pantalon, ce qui, ici, est une manière très commune et très reçue de porter ce vêtement intime. Ce sont des Négresses dont les oreilles s'allongent sous le poids d'une demi-douzaine d'anneaux alourdis de corail; des Nègres négligemment couverts d'une longue blouse qui, fendue comme une chasuble, laisse voir tout le profil de leur corps barbouillé de suie, ce qui ne les empêche pas de se mouvoir avec l'aisance insouciante d'hommes vêtus comme l'exigent les lois de la plus scrupuleuse décence.

Le tambour sur le ventre, des sacs de cuir leur battant les cotes, quelques mendiants éthiopiens, que les zaptics — les agents de police — regardent de travers, promènent dans la foule le masque de coquillages et île peau brute dont les poils leur l'ont comme un hideux faux visage de guerriers japonais.

Des chameaux arrivent d'une allure fatiguée. Sur la selle circulaire qui, en couronne, ceint leur bosse pelée, se juchent, très haut, des Arabes plus fiers dans leurs haillons que des rajahs de l'Inde sous le baldaquin de leur éléphant de parade.

Ces hommes, repoussants d'ophtalmies dont, effrontément, ils accusent le sable et la lumière1, ce sont des Juifs, les plus malpropres des indigènes barbaresques.

Et, toujours, presque totale, cette absence de femmes qui donne leur cachet particulier aux villes musulmanes. A peine,

MINARETS ET T E n n A f

de loin en loin, en apparaît-il une, roulée, comme quelques hommes du pays, dans le barracan noir et brun, — dans une couverture à carreaux, — qu'elle jette sur sa tète et que, sévèrement, elle serre sur son visage... Une bourgeoise de Tripoli qui s'oublierait jusqu'à montrer un œil serait déshonorée pour le reste de ses jours.

La population du vilayet de Tripolitaine compte environ un million d'habitants. Ceux qui, placés sous l'autorité du raïs-elbaladia, — du capitaine du pays, — vivent dans la capitale, sont au nombre de vingt-cinq mille, de cinquante mille, de cent mille, peut-être. Le recensement, la statistique, l'état civil et autres préoccupations tracassières de nos gouvernements méthodiques ont toujours été les moindres soucis des adminis-

hâtions musulmanes. Cette population se compose d'Arabes, de Turcs, de Juifs, de Nègres et de Maltais. Trait d'union ethno-

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