‹ De Tripoli à TunisChapitre 4 sur 41 · MENDIANT NEGRE · texte numérisé non relu

MENDIANT NEGRE

graphique entre les premiers et les Européens, ces derniers pullulent ici, comme sur toutes les côtes septentrionales de l'Afrique. Que feraient-ils? De quoi vivraient-ils sur les roches stériles où ils éclosent par milliers .'

A travers le monde bariolé qui remplit Souk-el-Turki, passent des montagnards qui viennent vendre le gibier du Djebel- Ghàrian et courent des brocanteurs qui, un burnous dans une main, une paire de babouches ou un fusil dans l'autre, hurlent comme si on leur avait pris quelque chose... Marchands aux enchères, ceux-ci sautent, en criant, de rue en rue, de boutique en boutique. Et, fidèlement, leur mémoire cueille au passage les offres qu'on leur jette. Le soir venu, ils savent retrouver leur plus fort enchérisseur. Malheur au mauvais plaisant qui refuserait alors de tenir son marché !

Jamais les autorités mahométanes de Tripoli n'ont songé à fulminer le moindre anathème d'expulsion contre les congrégations chrétiennes... Et, note curieuse dans la multitude mécréante, des marianistes mettent parmi le blanc des turbans et des burnous la tache sombre de leurs chapeaux de paille noire et de leurs longues redingotes. Les braves gens ont un établissement ici comme, depuis longtemps déjà, ils en ont un à Sfax, un à Sousse et un à Tunis. Us rendent, dans leurs écoles gratuites, les précieux services, que, chez nous, rendent les frères de la doctrine chrétienne. Ils représentent la France en Tripolitaine ; ils 3' portent un peu de nos idées et de nos mœurs ; ils y sont, dans l'élément européen, nos meilleurs agents de propagande. Moins entreprenants, d'ailleurs, que les missionnaires dont le zèle menace quelquefois de nous créer des difficultés diplomatiques au Japon ou en Chine, ils ne cherchent pas à convertir les indigènes. A quoi leur servirait de le tenter ? Notre religion n'a jamais fait et ne fera jamais un prosélyte sérieux dans le peuple de Mahomet.

— C'est par les femmes, nous disait un prêtre d'Afrique, que, ailleurs, nous arrivons jusqu'aux hommes. Or la femme est invisible, inaccessible chez le musulman. Le levier indispensable de son influence occulte nous fait ici complètement défaut.

Vers l'est de la ville, sous des voûtes qui se coupent en croix, s enfoncenl les souks, — les marchés couverts. Là, dans des niches carrées où règne un beau désordre, s'entassent les habits

plus ou moins brodés, les tapis d'Ouargla ou du Soudan, les verroteries de Venise, les œufs d'autruche, les sparteries à dessins rouges et jaunes. Sous les arcades voisines travaillent des armuriers et des selliers. Dans des échoppes Iiardeuses, des joailliers judaïques pèsent, avec des graines de caroubes, les pierreries et les perles d'Orient qu'ont apportées les caravanes.

On trouve de tout ici. On y trouve jusqu'à des nègres, heureux d'avoir été vendus par leurs rois cannibales à des trafiquants arabes qui les ont amenés. — ■ Un homme ? Trois cents francs. — Une femme? Cent cinquante. — ■ Un négrillon? Soixante el quinze... C'est le prix courant, au comptant et sans escompte.

Ce commerce ne s'affiche cependant plus aussi ouvertement qu'autrefois; le bois (Cébène n'est plus mis en vente dans un bazar public. C'est ordinairement dans quelque jardin de l'oasis voisine que les traitants entreposent leur pacotille ; c'est là qu'on va la chercher.

Les Européens ne peuvent guère se permettre la fantaisie orientale de ces sortes d'emplettes; leurs consuls s'y opposent. Et, le cas échéant, les autorités locales doivent prêter mainforte à ces fonctionnaires de qui, en vertu des capitations, leurs nationaux sont seuls justiciables. Le consulat de France est même regardé comme un lieu d'asile pour les esclaves. Ceux d'entre eux qui viennent y chercher un refuge sont libres, même s'ils appartiennent à des musulmans... 11 est bien rare qu'il ait à user de cette prérogative.

Que ferait un noir de l'émancipation ainsi conquise ? Qui le reconduirait dans son pays accessible seulement aux longues files de chameaux? N'y retrouverait-il pas, d'ailleurs, ce sacrifice au diable, cette mort à laquelle le condamnaient les coutumes des guerres sauvages, à laquelle l'avait arraché une vente après tout bienfaisante ?...

Les esclaves ne sont pas malheureux chez les musulmans. On les a vus souvent, pour être gaules encore, pleurer et supplier des maîtres qui les voulaient affranchir comme on a même vu, jadis, des captifs chrétiens rachetés par la Merci revenir en Afrique et. volontairement, y reprendre leur servage... Ils tra-

vaillent à peu près quand et comme ils veulent; ils font partie de la famille à laquelle ils appartiennent ; bien traités, parfois aimés de leurs propriétaires, ils ont toujours, au moins, le toit et le couvert et, pour des êtres d'une race inférieure, cette douce servitude vaut mieux qu'une liberté précaire... Ce n'est pas tout. Les Arabes font oublier aux Nègres la grossièreté de leur fétichisme ; ils les convertissent à l'Islam en faisant miroiter à leurs yeux l'espérance d'une vie future dont les délices sensuelles séduisent leur esprit inculte mieux que les joies mystiques de notre paradis; ils les élèvent presque jusqu'à eux; ils se les assimilent, enfin, et ils les rapprochent de la civilisation... Si paradoxale que cette assertion puisse paraître, l'esclavage en Afrique perfectionne et moralise des infortunés qui, sans lui, grouilleraient toujours dans une barbarie ténébreuse.

Si leur intelligence paresseuse pouvait les comprendre, les Nègres seraient peut-être les premiers adversaires des nobles utopies que caresse le cardinal de Tunis. La lutte prématurée entreprise par ce prélat trop généreux contre cet esclavage — que, d'ailleurs, admet l'Evangile — n'est-elle pas, de plus, la lutte contre l'islamisme lui-même qui autorise la vente et l'achat des idolâtres ? Vouloir abolir la traite au Soudan n'est-ce pas, pour une idée juste et féconde en théorie, fausse et inutile en réalité, chercher une vaine querelle à ces mahométans dont, puissance africaine, la France a tout intérêt à ménager les susceptibilités? Envoyer au delà du Sahara ces moines guerriers qu'on rassemble en Algérie ne serait-ce pas faire croire aux Arabes que nous voulons, à main armée, leur imposer notre foi ou, au moins, l'imposer aux peuplades qu'ils convertissent eux-mêmes? Ne serait-ce pas, enfin, pour un résultat douteux, nous préparer bien des embarras, bien des mécomptes?... Interrogeons tous ceux qui ont vécu eu Afrique ou en Amérique, tous ceux qui, voyageurs ou marins, planteurs ou militaires, ont VU les nègres de près et ont pu les apprécier à leur juste valeur. fous nous diront (pie les temps ne sonl pas encore venus. Laissons, en attendant, Turcs e1 Arabes traiter comme bon leur

semble, leurs serviteurs à la chevelure crépue... Victimes du vice, de la misère, de l'ignorance, nous avons chez nous assez d'esclaves à affranchir, avant de nous occuper de ceux qui sortent du continent noir !

Dans la pénombre des souks se serre, en un perpétuel remous, un troupeau humain sur lequel, caractéristique,. flotte l'odeur musquée de l'Arabe.

Voilà des enfants du désert, armés jusqu'aux dents, respirant toute la fierté d'une grande race libre. Voici des citadins plus humbles et pauvrement vêtus... Ne vous y trompez pas.

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Sous les apparences d'un dénûment calculé, ils dissimulent souvent une fortune que, — comme les Juifs, comme les Tunisiens de naguère, — ils doivent celer aux regards avides de leurs gouvernants.

Ces hommes chaussés d'escarpins et couverts de deux burnous de fine laine, — un capuchon levé, l'autre rabattu, — viennent de Ghradamès... Musulmans intraitables, ils passent lentement, le dos légèrement arrondi ; ils égrènent un chapelet sans fin et, avec componction, ils baissent leur ligure d'ascète. Et, sournois, ils coulent vers nous de longs regards qui semblent chargés de haine, des regards très sombres dans lesquels couve comme le feu d'un ardent fanatisme... Moins terribles qu'ils n'en ont l'air, ce ne sont guère, pourtant, que des marchands pacifiques. Leur ville a disent-ils. été fondée par des israélites, au temps lointain des

patriarches, et on serait lento de croire à cette origine biblique. Comme les Juifs ils ont la bosse du négoce. Nul ne sait, mieux qu'eux, organiser des caravanes qui. autrefois rivales de celles de Tripoli, vont porter au Soudan les produits de l'Europe; nul ne sait vivre en de meilleurs termes avec les bandits du désert; nul n'a, avec une diplomatie plus heureuse, installé et maintenu des comptoirs au centre de l'Afrique ; nul n'a su, plus habilement, conserver une indépendance relative et, — moyennant un simple tribut payé au pacha de Tripoli, — constituer une sorte de république religieuse et commerçante.

Ces guerriers dont, à demi, un voile noir cache le noir visage et que, avec un vague sentiment de crainte, on regarde comme des énigmes vivantes, ce sont des Touareg, de mystérieux Imohags... Us portent un pantalon et une blouse d'étoffe bleue et blanche ; un flot s'ébouriffe sur leur haute cliachia écarlate. A leur flanc est suspendue une large épée à deux tranchants et dont la garde a la forme d'une croix; un anneau de cuir attache un poignard sur leur bras gauche. En guerre, un petit bouclier blanc, taillé dans une peau d'antilope les protège contre les balles; sur leurs épaules sont alors jetés en faisceaux de longs javelots au fer barbelé ; leur avantd>ras est cerclé d'un lourd bracelet de pierre sur lequel sont gravés un nom de femme et une devise d'amour, bijou meurtrier dont la pression brise les côtes et luxe les vertèbres des ennemis qu'ils serrent dans leurs bras secs et nerveux... Écoutez-les. lis parlent le tamaoq, ce dialecte barbare qui n'a rien de commun avec la langue arabe et dont l'origine se perd dans la nuit des âges... Tout en eux est singulier. Voyez-les écrire. L'un d'eux pose la pointe de son roseau au milieu de la feuille étalée sur la paume de sa main gauche et, partant de là, il trace, sur son papier qu'il fait tourner à mesure, une longue ligne qui s'enroule sur elle-même comme les spirales d'un colimaçon. L'autre commence comme nous mais, arrivé au bout de sa ligne, il retourne sa page, la tète en bas, et, sans interrompre la série de ses lettres, il fait sa seconde ligne parallèlement à la première, mais renversée; il retourne encore une fois sa feuille, passe à la troisième ligne comme il

a passé à la seconde et ainsi de suite. Son écrit n'est pas en hélice, comme celui de son camarade; il est en zigzag, comme le ruban d'étain du carreau étincelant d'une machine électrique. Les caractères dont ils se sont servis sont aussi curieux que la manière dont ils les ont juxtaposés. Mélange de points, de traits verticaux, de croix, de triangles, de ronds, de signes pareils à des lettres grecques, ils proviennent, dit-on, de l'alphabet phénicien etils rappellent l'écriture idéologique du Céleste-Empire. Bien des fois la France a tenté de s'attacher les tribus vagabondes de ces Sahariens indomptables. Le maréchal Pélissier l'a essayé en i8j6; il a, en i863, conclu avec eux un traité demeuré lettre morte; le général Chanzy leur a fait des avances en 1876; on leur a montré nos expositions et le luxe de notre capitale ; on a voulu les prendre tantôt par la persuasion, tantôt par les menaces... Efforts stériles! Ils ne veulent pas de nous dans leurs déserts bien- aimes; ils n'y veulent de personne, pas même des Osmanlis dont, il y a quelques années, ils ont égorgé à Rhat la garnison entière!...

Mais nous ne sommes que des intrus dans ces souks! Chacun nous dédaigne; sourdement, chacun nous est hostile. Trompés par leur costume, par leur physionomie européenne, ne cherchons même pas un regard sympathique chez les officiers turcs!... La religion creuse, entre tous ces hommes et nous, un abîme qu'il sera bien difficile de combler.

Près des marchés se tord, ensoleillée et poudreuse, une rue dont chaque boutique est un atelier de bijouterie grossière; c'est la rue des Juifs... Au milieu de ces magasins bas et sombres, quatre planches forment, — pleines de charbon et de cendres, — une sorte de caisse sans fond; c'est la forge. Une outre couchée sur le sol s'ouvre à la manière d'un porte-monnaie; un homme écarte les lèvres de bois de sa large fente et les soulève, l'outre se gonfle; il les referme et les refoule vers le sol, l'outre se vide et par un bec de fer, clic active le feu qui pétille entre les pierres; c'est le soufflet... Accroupis autour de ce foyer primitif, le menton sur les genoux, les argentiers d'Israël chauffent, découpent,

repoussent les métaux fallacieux tlonl ils font les larges boucles d'oreilles, les plaques de colliers, les bracelets pesants, les gros

rlUPOLI : I. \ GIIAN DE MOSQl ÉE.

ai ix de jambe, plats comme des coulants de serviettes... Et,

pour en parer les femmes des tribus, des Arabes mettenl clans leur capuchon ces joyaux informes, encore poudreux de la résine odorante <lrs soudures.

TKUMlLl.

Dos monnaies de tout pays sortent alors de leur escarcelle brodée, des sequins de Turquie, des bou-kouffa de Tunis, des douros d'Espagne, des écus de France, de vieux petits sultanis

minces comme du papier et tranchants comme des couteaux, enfin et surtout des tJialers à l'effigie de Marie Thérèse. Curiosités numismatiques, ceux-ci ont envahi le nord-est de l'Afrique en 17495 époque où des traités de commerce furent conclus entre l'Autriche et la Régence de Tripoli. Ils sont, depuis lors,

■iO DE TRIPOLI A TUNIS.

demeurés les espèces les plus estimées des indigènes et, à leur usage, Vienne en frappe encore, de nos jours, au môme coin et au même millésime.

Entre de hautes murailles austères, un jardin, que dessèchent la poussière et le soleil, enferme, près d'ici, ses cactus, ses palmiers et ses nicotianes jaunes, tristes arbustes des ruines. Sculptées en turbans ou en feuilles de lataniers peintes de rouge ou de vert, des stèles funéraires y languissent sur des tombes émaillées... Les turbans marquent la place où dort un homme; les feuilles indiquent celle où git une femme, une épouse de pacha. Sous une tonnelle treillagée, des soldats gardent la porte de cet enclos funèbre... C'est que, au milieu de ses sépulcres, s'élèvent — minarets et hautes murailles sans fenêtres, — les bâtiments enchevêtrés d'une sorte de bastille blanche. 11 y a là des mosquées, de petites casernes, des logements inquiétants comme des in-pace, des cachots où, entre autres prévenus, on serre les parents des criminels et des débiteurs en fuite. Et les malheureux y demeurent jusqu'à ce qu'ils aient révélé la retraite des uns ou payé pour les autres... C'est le château que nous avons vu du large.

Là-haut, derrière les ouvertures grillées qui ajourent sans ordre le front d'une grande bâtisse plate, meurent d'ennui les hanoums et les lellas, — colis vivants apportés, un jour, de Constantinople, avec des armes, des eunuques noirs et des bagages. C'est 1«' harem du pacha... Et, au-dessus de cette prison, 1rs pigeons qui passent au ciel semblent voler plus vite et, sur la blancheur des murailles courent leurs ombres fugitives et bleuâtres.

Là réside le mouckir, le vali, le gouverneur qui, envoyé par le padischah, le représente dans le pachalick de la Tripolitaine.

A trois queues, ce haut dignitaire est secondé dans l'exercice de ses fonctions par vmfarik et par un liva qui commandent les troupes, par un capitan qui est à la tête de la marine, par un defterdav qui administre les finances, par un mollah qui préside les grands tribunaux, par un mouavin qui s'occupe des affaires étrangères, par un nazi) qui centralise le service des contributions, enfin par une nuée d'effendis.

TRIPOLI. 3i

Nayés, kazas et villes, les divisions administratives du pays sont, placées sous l'autorité des mutasserif's, des caïmacans et de moudirs qui correspondent à nos préfets, à nos sous-préfet et à nos maires.

Aux pieds du château passe une muraille crénelée... Au delà, glapissent, aigres, discordants comme le bruit confus d'une ménagerie immense, les plaintes de plusieurs centaines de chameaux qui grognent tous ensemble.

Ouverte aujourd'hui mais fermée le vendredi, à l'heure des prières, — de peur que, pour envahir la ville, les chrétiens ne sortent tout à coup de terre et ne profitent de l'absence des soldats qui sont alors à la mosquée, — une porte, — Bab-el- Khrandaq, — ■ traverse ce rempart.

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