UN IMAGINATIF
De son œuvre le chatoiement de pierreries avant tout surprend et charme, dans la grâce à à fois scintillante et voilée de son intense Co- 7 la manière d’une musique : des formes - D'or mais un seul sujet leur préexiste dont elles ne sont que les prétextes, et ce sujet - est la lumière.
« Les réalités du de m'affectaient comme des visions et seulement ainsi : pendant que les - idées folles du pays des songes devenaient non D lement la pâture de mon existence quotidienne, mais positivement cette unique et en- Lière existence elle-même. » Cette phrase redou- - table et étrange que fait dire Edgar Poë à l’amant de Bérénice, © est toute la Méychotoaie de La | Touche.
280 DE WATTEAU A WEHISTLER
Monde riant, monde de floraisons magiques, de rêveries, de splendeurs, — mais aussi monde de mystères tragiques, d'aspects étranges, de tristesses luxueuses et fanées, que celui où s'égare l'imagination de ce peintre, qui n'est semblable à aucun autre aujourd'hui! Si l’emploi fréquent des jaunes et des bleus paon,
l'éclairage des tètes, l'étude des reflets et des.
tons chauds à contre-jour, le goût des élégances déeoratives lé rapprochent d’abord de Chéret et
de Besnard, et un peu aussi de Monticelli, aux.
yeux de qui regarderait superficiellement, combien pourtant l’âme qui rève, sourit ou pleure en ces poèmes colorés est différente! Besnard, magnifiquement sensuel, ne se détourne, en ses tableaux, de l'étude de la chair amoureuse que pour oser des incursions dans le fantastique et presque dans l’occulte, et Chéret ne conçoit qu'une joie un peu crispée, un envol dans le vertige, et Monticelli est tout entier absorbé par le rêve vénitien et tendre d'une vie décorative et cérémonieuse. Mais aucun n’a cette conception à la fois heureuse et mélancolique, cette union de l’intense éclat et de l’intense tristesse
qui communient dans la couleur, ce sentiment de poésie névrosée, alanguie et sursautante, : cette fiévreuse vision du luxe moderne transfi-:
guré par un caprice chaste et bizarre, ce rythme
inquiet et subtil qui groupe ou dénoue les.
formes, ou encore cette fixité spectrale des faces apparues présque résignées, hagardes, dans la
torride clarté sulfureuse qui ronge les contours,
les dore de son feu féerique ou les fige dans
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GASTON LA TOUCHE agi.
l'alcool bleu et or de sa corrosive beauté. Il-y a [à un monde exceptionnel, une porte ouverte sur l'étrange. ; | Cette peinture a une saveur, une odeur, une sonorité : on l'entend, elle sent la forèt shakespearienne, les feuillées d'automne où brülent les lampadaires d'une fête rêvée, elle est bruissante de musique, elle a le goût des fruits, des lèvres, de la chair parfumée, Le frisson des soies, l'amertume délicieuse des larmes bues sur des cils; cette peinture est sensuelle, évoquant le frémissement de l'eau dans les vasques, de la brise sur les épaules nues, sur les jeunes torses des faunesses, elle exhale une musique de soupirs, de chuchotements, de sanglots contenus, de confidences — et pourtant elle reste pure, elle n’est qu'un mirage tournoyant de scintillations, le mirage d’un univers de poésie lyrique, le mirage de la musique de Schumann qu'elle évoque invinciblement. L'artiste Joue avec maitrise de toutes les ressources secrètes de la
couleur; il la montre joyeuse, diaprée, dans son
essence de lumière, sa fraicheur et son exubérance magiques : les jaunes chantent, cuivres d'un orchestre invisible, fanfares clorificatrices, apothéoses de soleils héroïques, richesses as- sourdies des satins et des lainages profonds de l'Orient, reflets délirants des candélabres incendiant des figures au vertige des fêtes, versant sur les eaux, dans le sillage des cygnes, de pres- tigieuses coulures d’or. Mais aussi que l'artiste ‘sait la montrer triste et mystérieuse, la couleur, dans la transparence des bleus et des roses cré-
pusculaires, la tragique profondeur des saphirs presque noirs, la joaillerie des verts et des violets s’évanouissant dans la pâleur de la perle! Des cygnes processionnent aux moires somp- .
tueuses des eaux troublées, dominées par la neigeuse beauté des jets d’eau, calices géants aux pistils de lumière, et l’on dirait qu'ils sont la - retombée elle-même de cette eau jaillie, solidifiée en oiseaux diaphanes et glissants qui vont, … ployant leur col adorable comme un bracelet qui se referme, bracelet de nacre où le bec est un fermoir d’or rouge : cependant se brise en frissonnant le miroir limpide qui les reflète, en une tumultueuse agitation de taches vertes, do- … rées, pâles ou roses; et, au. fond de ce rêve. - vivant, se penchent des nudités rieuses ou des femmes parées, nimbées de la gloire d’un beau soir triomphal. La symphonie des blancheurs s’influence du vert feuillage, du contraste vio- … lacé des ombres, de la pourpre des bosquets » brûlés par l’automne, de l'or fluide enfin du ciel, épandu sur toutes choses comme une -immense chevelure embaumée. Dans la liqueur d'or d atmosphères enivrantes se figent les formes qu’elle imprègne. De grands vols de nuées ardentes traversent obliquement un azur torride, incendiant les floraisons et les fontaines. vives. D'autres jets d’eau, soutenus par des « groupes de bronzes verdis et fauves, semblent … .immobiles, opaques, soudain suspendus dans leur ascension, soyeux comme des plumes, consistants comme de la neige, veloutés comme des :" : 10 gerbes de chrysanthèmes énormes. Sous le dôme
GASTON LA TOUCHE 28 des ramures, “dans l'intense reflet d’ Énevante du
feuillage à contre-jour, comme au cœur d’une | Colossale pierrerie, des Naïades aux torses jas-
pés de reflets se dérobent à la poursuite ardente
des Tritons. La forêt s'assoupit au crépuscule, dans la chaleur de l'été; tout semble ivre et
alourdi, tout s’affaisse, exténué, en un brasier rose et rouge, couleur d’anémone, de framboise . et de pourpre. Des cortèges passent, rutilants ou sombres, des hommes casqués soufflant: dans des trompettes, d’autres pliant sous le faix Juxueux de litières surchargées de cristaux, d'étoffes, de vaisselles d’or, de fleurs, de hanaps, de mets et d' armes, cependant que miroite avec
la douceur brillante de la soie la gorge tachée
de rose des blondes demi-nues en leurs trai- ; nantes étoles de satin, cortèges guerriers, luxu-
rieux, violents, qui s ’enfoncent dans l’apaisante
- Obscurité des allées où s’allument déjà les tor- : Des de l’orgie. Cela passe comme un poème . chantant et farouche, une de ces visions téné- . breuses et traversées d’éclairs qu’on trouve dans les premières œuvres de Swinburne.
À ces décors païens et wagnériens, où la couleur radieuse et tragique chantait au plein caprice de sa beauté, succèdent des visions mys- . liques: Des ciels nocturnes s’emplissent de
. formes, anges ou elfes, des étoiles brasillent, livides, se “chéngont en êtres ébauchés, la vo- ‘—lupté des ie frémit aux flancs de créatures . devinées, les aspects de la terre deviennent
vivants et troublants, on pressent des étreintes.….
ous d'une crypte d'église, le chant multico=. lore des verrières bn de soleil, des ogives : roses emplies du vol des papillons de clarté que sont les verts de jade, les bleus turquins, les violets rougeoyants, les ors pales, les vermillons, les jaunes phosphoriques, alléluia de la. couleur en délire sur le prosternement de la foule. Et l’ogive elle aussi à la forme d’un jet d’eau, caseade oblongue, ruisselante de reflets, irréelle et délicieuse. Par contraste, en une autre toile, le poète évoque une mer lunaire, verte et bleuâlre, où vogue un bateau noir, plein de femmes en velours noir dont les coitfes blanches sont les seules notes claires de l’œuvre, sur le fond glauque d’un ciel infiniment doux el l'émotion tendre de cette harmonie en deux tons évoque les lieder de Schumann. Ce sont bien là les couleurs et les aspects du réel tel que le poé- : tisent la nature, la lune et la nuit, mais l'artiste n'a laissé paraître que l'émotion de son âme, sensible comme un violon ou uné voix à ce chant si pur de deux tonalités; une fois de plus, «les + réalités l’ont affecté comme des visions, et seu-. Se lement ainsi ». De tout ce qu'il y avait de ma- Re tériel, d’anecdotique dans le sujet d’une barque » = chargée de Bretonnes revenant du pardon au. clair de lune, il n’a retenu que les harmonies, « el à travers elles l'émotion éternelle transparaît : ainsi Fantin-Latour, de spectacles rèvés, ne retient que la pulpe lumineuse, l'âme — car la . couleur n'est pas un mirage changeant, une | coquelterie passagère des formes, elle ‘est l'ämell 4 R elle-même de l'univers visible.
Si l'artiste, récemment, s’est plu à étudier directement 1é monde moderne, à peindre des scènes en dehors de la féerie et du lyrisme, sa
- vision ne s’en est point ternie. Il nous a montré
comment un poèle peut observer, noter des
gestes vrais, ironiser, concevoir l'intimité du home moderne, relever des traits contempo-
rains, faire preuve d'humour, passer des atours de légende à l’habit noir et à la robe de bal, sans rien perdre de son charme, de sa puissance
transfiguratrice, retenant le vrai caractère sous
les aspects décoratifs. Gaston La Touche s’est
épris des intérieurs du xvim* siècle, rénovés
- aujourd’hui par une fantaisie quiles relie à nos
goûts par quelques détails contemporains. Il
aime les hautes boiseries laquées, les cadres
d’or léger, les frises aux tons de pastel, les
glaces ornementales où sourit à soi-même la
vision confrontée du salon clair, les lustres aux pendeloques diaphanes où s'arrête un fugitif arc-en-ciel, les meubles blancs et dorés, les con-. $oles et les cristaux, les parquets ouvragés et
brillants que la lamière effleure, les bustes de marbre, les lampes sveltes ouvrant d'énormes
calices de soie et de feu. Dans ce décor féminin et pur se joue son élégante rêverie, en une symphonie de clartés assourdies prolongeant. leurs échos de nuances. Un seul éclair de soleil
oblique miroite dans l'atmosphère rose et grise :
- une baie aux vitres losangées, parée de tulles
fleuris, s’éclaire au fond d’un salon, par delà les
plans successifs des portes, des boiseries, des tentures dont l’artificielle floraison se dissout
dans la pénombre. Là vivent des êtres modernes, | rehaussés de la féerique idéalisation de la lu-
mière. Une femme rêve, un livre aux doigts,
parmi des bouquets imitant sa chair; deshommes en habit, avec des faces expressives, nerveuses,
contraintes au sourire ou figées dans la correc- | tion qui déguise l'âme, s'inclinent vers une dame auréolée des reflets nacarats de la haute lampe
éclatante que double un miroir posé, et avec … laquelle luttent des amoncellements de roses, | en une agonie délicieuse. Au vert pourtour d’une serre en rotonde, treillagée, bruissante de palmes, dans les verdures qu’exaspère la lumière électrique, un cercle d'hommes et de femmes … avive, de ses réparties simultanées, la causerie cérémonieuse, et rien n’est plus sûr que la psy-. chologie des têtes chauves aux lèvres minces et » nues entre les favoris, des têtes brunes d’amants, : penchées vers les femmes souples, pâles ou roses. en leurs armures de faille, posées comme de … - grands oiseaux ou laissant voleter les éventails. 4 Dans une bergère, étendue, vague de crêpe des Chine, dérivée en la rêverie de la fin du jour, ” aussi moelleuse en sa pensée, qu'en la façon 2. dont elle est peinte, une femme regarde décroîlre … l’or verdissant du soir au flanc hura d'une con- … sole de laque ouvragée de marqueteries orien- … tales, gemmée de ses poignées ciselées où per- n. siste . scintillement. Des hortensias ou des aza= lées, auprès, sont charmants en silence. Encore, ÿ en une haule salle, les petites tables d'un souper luxueux s 'alignent, éloilées de bougies, d’abat-jour roses, de verreries d'argent et de”