‹ De Watteau à WhistlerChapitre 40 sur 42 · ET · texte numérisé non relu

ET

d'envisager l’habit moderne, de son caprice Japonisant, M. Duret donne d’ingénieux et nets

. commentaires, et il faut lui savoir gré des deux pages où il prend enfin, après tant d'opinions

superficielles, le soin de démontrer sans réplique

. que Whistler n’a rien dû à Velasquez, à moins

que ce ne soit devoir à quelqu'un, aimer le gris

. et l'enveloppe à trois siècles de distance et pour d'autres motifs, S'il y a eu coïncidences et

affinités entre le grand Espagnol (celui des

. Meninas d’ailleurs, non celui des Lances\ et

Whistler, c’est aussi peu de l’imitation que dans

la similitude relative de certaines statuettes ou peintures pompéiennes et de certaines lithogra- . phies de Whistler. La personnalité du maître

américain reste éminemment moderne : ses réfé-

rences sont dans le passé, auprès du Tintoret par exemple, et au Japon, mais il est demeuré l'artiste tel qu'il l'a si noblement défini « sans relations avec le moment où il se hasarde, un

monument de solitude qui induit à la tristesse »,

assurément inimitable et pour cause, puisqu 1 s'est äppliqué à effacer toute trace de son travail technique avec une sorte de coquetterie géniale. Là est le mystérieux de Nil et non dans

‘ilparle, j'imagine qu'il en fut pénétré lui-même,

Je ne peux que repenser au mot de Rodin après

œuvres de Whistler : mais c'est bien le cas d

peine si l'on commence à concevoir quelle hau

cachait derrière le persiflage combatif et l’hu

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3928 DE WATTEAU A WHISTLERsa perception intense du vrai. La tristesse dont .

cet homme prodigieusement délicat, frêle, d'une sensibilité féminine, exaspéré par la sottise des snobs, froissé loute sa vie, récompensé tardive: ment et presque aussitôt rejeté dans l'isolement par un deuil irréparable. Son influence énorme, en France d'abord, puis dans le monde, n’a guère été, trop souvent, qu'extérieure : peu d'êtres peuvent se placer dans l’état d’âme d'un pareil homme, atteindre à son culte ardent et tacite de u la beauté de caractère, à sa distinction, à sa qualité de scrupule, à l'originalité de sa vision

la mort de Mallarmé : « Combien de temps … faudra-t-il à la Nature pour refaire un cerveau pareil? » Et on imite assez bien l’apparence des

dire que c'est sa réalité seconde qu'il faudra imiter. Ce rêve à été peu compris encore; c'est à

taine et douloureuse retenue de conscience s

mour plus ingénue que méchante de ce peintr qui avait fini par se faire redouter comme cr tique d'art, et nous a laissé en ce genre de menu chefs-d'œuvre de tact et de vivacité toute fran caise. | è

Mallarmé nous aidera à comprendre et à faire juger la nuance whistlérienne, qui n'est au fond. qu'une tradilion commune à Edgar Poë, à Nerva à Baudelaire : le souci nettement exprimé par Whistler, Poë et Baudelaire, celui de l’efface

qu

ment final des traces du travail de façon à présenter l’œuvre d'art comme une floraison aisée,

sans révéler les misères de l'effort et surtout

sans s’en faire un mérite, ce souci donne la clef de toute la psychologie de ce genre d’esprits, auxquels ont peut joindre celui de Heine. Ce sera l'éternel regret de ceux qui connurent Mallarmé de n'avoir pas recueilli les conversalions de l’homme le plus pleinement admirable de son temps. Savions-nous qu'il fût si près de mourir, hélas, et puis ne fümes-nous pas tous un peu coupables d’incurie, et pleins de l’égoïste désir de « garder cela pour nous », et le la peur enfin d’alourdir en transcrivant? Nul ne fera pour lui le livre de M. Duret sur Whistler, et pourtant, comme l’un éclairerait l’autre! L'identité des caractères favec plus de mansuétude chez le poète) confirmerait celle des œuvres. Chez

tous deux le même amour des éléments de leurs

arts — ivresse et délectation d’un ton, d’un

rythme en soi — chez tous deux cette conception

d'un art ou comme la distinction suprême d'une

gentry intellectuelle, doucement et fièrement

isolée, protestataire tacite contre la démocrati-

sation générale, avec un rien de caprice chimé- | rique et un amour du passé tout en reconnaissant qu'il faut que tout change : et chez tous

deux enfin cette absence d'humanité de premier

abord (plus encore chez Whistler, car Mallarmé

est parfois sensuel et toujours ému, Whistler est

toujours chaste, impassible et lointain), cette

buée de rève entre eux et la vie où l’on vit!

Whistler n'émeut pas par ses représentations de

la figure humaine: voilà ce que j'entends dire et ai lu chez certains. Je demande exception pour les Nocturnes, que je ne peux voir sans.

frissonner, et pourle Portrait de sa mère, quime …

touche autant que les plus touchants intimistes, autant que Chardin, plus que La Tour, autrement que Ricard. Mais il est indéniable que l'esprit de l'esthétique de Poë (Genèse d'un poème) était en Whistler, son héritier intellectuel comme Mallarmé, et probablement le dernier

de cette lignée extraordinaire. Tout l'art de

Whistler s’est reculé d'un pas hors de la vie, la regardant par-dessus l'épaule et se gantant avec quelque dédain avant de se dérober dans l'ombre, comme le portrait de Lady Campbell.

À cause de cela on l’admirera sans avoir l’occasion de l'aimer; il ne se souciait pas d’être aimé sans permission, et ce profond révélateur n'était point confidentiel.

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