MÉRY
PAfUS L. DE POTTiili, LlBKAlKE-ÉDirKl'K
lluc Saiijl-Jacques, 38.
CHÂPlThE PREmEfi.
Aoêl.
C'était le jour de Noël; on ouvrait le presepio dans l'église de VAra-Cœli , au Capitule ; on s'agenouillait devant la crèche du sanctissimo Bamhino^ sur le terrain même où s e'Ievait le temple de Jupiter
Capilolin , visité par les antiques triomphateurs.
La foule était immense (levant le palais (les conservateurs, (ievant la statue CO' lossale du Tibre, autour des trophées de Marins et de la statue équestre d'Adrie,n ; le prêtre, debout sur le sommet de l'escalier de VAra-Cœli bénissait le peuple, en élevant le sauciissimo Bambino. Toutes les maisons voisines se décoraient de draperies rouvres ii franges d'or ou d'argent.
ïalonui, à genoux, recevait la bénédiction, et au moment où le chœur chantait hilans vaçiem , infans fulaurans in cœlisy noire célèbre prestidigitateur adres-
sait des remontrances et donnait des instructions à un homme prosterné auprès de lui.
Les voix de la foule, le chant de l'église, le carillon des cloches couvraient cet entretien mystérieux.
— Oui, Barbone, disait Talormi, tu es souvent un imbécile , et on ne doit jamais faire une faute dans ton métier.
— J'essaierai, monseigneur.
— Ainsi, le jour du duel de Van-Rilter et de Paul Gréant, sous Radicofani, tu as commis des fautes énormes... Je t'avais recommandé de faire arrêter les deux adversaires et les deux timoins, et de
m'arréler moi-même , lémoin de Van- RiUer...
— C'est juste, Excellence.
, — MoDsignor Paciûco t'avait donné douze agents de police et des plus forts. Tu as fait arrêter tout le monde, excepté moi.
— Ah ! Excellence ! je n'ai pas osé mettre la main sur le très illustre prince Talormi.
— Il fallait oser, puisque je te l'ayais ordonné! Je sais bien ce que je dis, quand j'intime un ordre...
— Une autre fois j'arrêterai votre Excellence.
— Autre sottise que tu as faite. Bar-
bone ; je t'avais recommandé d'exiger de Van-Ritter et de Paul Gréant leur parole d'honneur qu'ils ne se battraient jamais sur la terre d'Italie...
— Eh bien! Excellence, ils l'ont juré, et c'est pour cela que je leur ai fait rendre leur liberté, selon vos ordres...
— Tu ne veux donc pas me comprendre , Barbone? Je te dis que mes ordres ont été mal exécutés puisqu'ils n'ont donné leur parole que pour les États- Romains.
— Ah! Votre Excellence a raison; j'ai commis une faute.
— Heureusement, j*ai donné de l'ouvrage à Van-Ritter depuis ce jour-lk, et
je l'ai entortillé dans les broussailles de la chancellerie. Si je n'eusse pas ainsi corrigé ta faute, cet endiablé marin allait me tuer Paul Gréant en Toscane ou à Naples, et Paul Gréant m'est nécessaire comme... ami.
— Aussi je veille sur lui, Excellence, comme sur un fils.
— Qui t'a dit de veiller sur lui ?
— Personne, Excellence.
— Écoute, Barbone : ne fais ni plus ni moins que ton devoir; point de zèle et point de négli^j^ence, rien que la chose exacte que je demande.
— Votre Excellence sera satisfaite.
— Tu connais sans doute les murs du jardin du palais Van-Ritler?
— Oui, Excellence.
•— Eh bien ! celte nuit tu feras sentinelle à la tête de quatre hommes choisis, le long de ces murs, et quand tu entendras, ma voix, tu feras monter Ion lieutenant dans le jardin , avec les insignes de la police de nuit; toi, tu te garderas bien de te faire voir... J'ai trois vengeances à exercer cette nuit; un rude travail que je veux, faire en m'amusant.
— Votre Excellence peut compter sur moi.
— Ainsi, c'est entendu, B-irbone; et
— fO -
s'il y a quelqu'un à faire saisir, lu ne le laisseras pas échapper!
— Soyez tranquille, monseigneur ; je retiens même les couleuvres dans mes mains.
— Barbone, tu n'as point de nouvelles à me donner de ton cousin Tomaso ?
— Toujours point de nouvelles, monseigneur ; je le crois mort.
— C'est impossible, Barbone, les gens comme Tomaso ne meurent pas, ils sont assassinés, il faut que tu me découvres son cadavre.
— si les vautours des Apennins ne l'ont pas dévoré.
— Les vautours sont plus délicats dans
leurs festins. Trouve-moi Tomaso niorl ou vif.
— Je chercherai, Excellence.
— CeUe nuit, Barbone, j*ai besoin de loi, sois vigilant... Vas te faire bénir au plus liant de l'escalier de VAra-Cœli , pour édiûer Ion prochain, et vas dormir
A^Tvv en attendant la nuit. Tu accompagneras •/tV'"' \ Santa Scala ce soir chez Van-Ritter, et i»r| ':: jpjlà, je te rcverrai pour de nouveaux or-
iY£'\ /*^/dres.
Comme nous l'avons dit, c était le jour de Noël, et la ville avait bien pris la physionomie de cette grande solennité chrétienne. L'artillerie du château Saint- Anire mêlait ses noies graves au joyeux
carillon de toutes les cloches romaines. Les piferarij ces artistes qui descendent de Tityre et de Mœlibéc, enflaient leurs pipeaux rustiques , et les petits enfants entraînaient leurs familles devant les boutiques de confiseurs et de jouets, où étaient suspendues les images de la Befana, cette fée catholique qui descend par la cheminée dans la nuit de Noël, pour récompenser ou punir les enfants, selon leurs bonnes ou mauvaises actions.
C'était aussi le jour oîi les familles se rassemblent; le jour des longs festins et des libations ; le jour du pardon, de l'oubli et des réconciliations éphémères.
Aussi, le palais de Van Ritter a vu pour
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quelques inslanls se dissiper le sombre nuage qui couvrait ses lambris d'or et ses fresques mythologiques; quelques éclairs de sourire y traversent les visages, et sembleraient faire pressentir une prochaine et complète sérénité, s'il pouvait y avoir un oubli et un pardon pour des fautes çans pardon et sans oubli !
La joie officielle des chancelleries a donc jeté une éclaircie passagère sur la place Navone. Le festin de Noël a donné une longueur démesurée à la table de Van-Ritter. Debora, qui ne peut célébrer la Noël, s'est pourtant dévouée à aider Memma dans les dispositions d'une fête à laquelle une Juive ne peut assister.
Les convives sont fort Dombreiiî, et, an dessert, Talormi excite une gaîté à peu près générale en racontant la lé^^ende romaine de la Befmia.
— Quand j'avais le bonheur d'être enfant, disait-il , bonheur qui se prolon^^e souvent jusqu'à la vieillesse chez quelques hommes, je ne manquais pas', le soir de la Noël , de suspendre mes bas au crochet de la cheminée, et le lendemain, à Taube, je me hâtais de venir voir si la Befana y avait déposé des dragées ou des cendres. Il paraît que la Befana était toujours contente de moi, car je ne trouvais jamais que des dragées dans mes bas...
— in —
— Voyez donc, dit le cardinal Santa- Scala en riant,, voyez comme la pelilc Fiorina écouté ce que dit le comte Talormi.
— Oui, ma belle enfant, jioursuivit Talormi en s'adressant à Fiorina , si tu as été bien sage celte année, la Befana descendra par la cheminée et t'apportera des bonbons.
L'enfant se recueillit un instant en elle-même pour faire un rapide examen de conscience , et n'ayant rien à se reprocher, elle regarda Memma en riant et frotta ses petites mains avec joie, comme si elle tenait déjà les dragées de la Befana.
Ce fui l'iuciilent le plus remarquable <le ce festin de Noël. On se leva de table j)Our entrer dans la grande galerie où le café était servi. En passant devant l'antichambre où Jes agents de service se chauffaient par désœuvrement, Talormi fit un signe au valet de chambre de Santa- Scala, et lui remettant un billet cacheté avec une adresse qui trompait tous les yeux , il lui dit :
— Barbone, cours à l'hôtel Frantz, place d'Espagne , et fais remettre ceci à Paul Gréant. Santa-Scala doit se retirer à dix heures. Ainsi, tu n'as pas de temps à perdre.
Ce billet était ainsi conçu : *"
« Une expiation de sept ans 'est suffisanle; et c'est aujourd'hui Noël, le jour du pardon.
» A une heure après minuit, je serai seule.
» 11 y a un mur de jardin à franchir ; il y aura une échelle à la fenêtre qui s'ouvrira pour vous.
> Memma. »
L'écriture était admirablement contrefaite; Memma, elle-même, s'y serait trompée. Au reste», Paul Gréant avait trop decandeur et trop d'amourpour concevoir le moindre soupçon d'un billet pareil, s'il ff eût pas été^ composé avec l'art in-
fernalqiic le faussaire tenait au bout de ses doigts.
Talormi rentra dans la galerie , oii sa courte absence n'avait été remarquée par personne , et entama tout de suite avec Van-Rilter une conversation sérieuse sur la politique autrichienne, prévoyant que le marin chercherait bientôt un prétexte pour se délivrer d'un entretien ennuyeux et compromettant. Aussi accepta-t-il tout de suite la partie de whist que Talormi proposa, entre deux parenthèses, dans sa grave dissertation.
En abordant la table du whist, Talormi escamota les deux jeux de cartes et substitua les siens ; il revenait à son premier
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mélier. L'ambassadeur d'Angleterre fixa l'enjeu à quatre livres la fiche : Talorrai se récria d'abord contre l'énormité de cet enjeu; puis il inclina la tête et accepta.
— Mais savez-YOïis bien, dit-il, qu'au w'bist à trois, que nous jouons, on peut perdre, à chaque tour, cent soixante livres ?
— Eh î je les ai souvent perdues , dit l'ambassadeur anglais.
— Et en trois parties , quatre cent quatre-vingts livres, dit Talormi.
— Il faudrait pour cela jouer d'un malheur sans exemple , remarqua Van- Ritter,
— C'est que moi, dit Talormi, je suis sensible à la perle comme tous ceux qui jouent rarement ; mais j'ai une bonne qualité, je ne m'obstine pas ; je ne cours jamais après mon argent.
— Ceci est une épigramme a mon adresse, dit Van-Ritter en souriant.
— Eh bien! poursuivit Talormi, je ne songeais pas du tout à l'épigramme. Estce que vous avez l'habitude de courir après votre argent perdu, mon cher amiral ? Parole d'honneur, je ne vous connaissais pas ce défaut.
— Il me semble pourtant , mon cher comte, dit Van-Ritter, que vous connais-
— ^21 — sez les habitudes de ma maison, comme moi-même...
— Ah ! vous me supposez plus instruit que je ne suis, mon cher amiral...
— Il y a trois jours, comte Talormi, dit Van-Rilter avec un sourire triste , vous m'avez servi de comète; j'ai perdu tous mes robs , à votre côté, et, de revanche en revanche, j'ai joué jusqu'au jour.
— Tiens! c'est vrai! dit Talormi d'un ton naïf. Vous avez joué jusqu'au jour... Mais vous vous êtes refait. . .
— *Oui, j'ai même gagné dix livres.
— Quant à moi , dit Talormi , je ne m'entête jamais au jeu... Il est vrai que je joue fort rarement, comme vous voyez...
Je fixe ma perte à une somme , et je ne la dépasse pas.
Van-Ritter, Talormi et Tambassadeur anglais commencèrent leur partie ; les invités entourèrent la table et firent galerie de causeurs, de muets, de conseillers , de comètes , de censeurs, de dormeurs. Talormi , les yeux fix^s sur 1 eventail de ses cartes, avait l'air de concentrer toute son âme sur la victoire du tïick. Les premiers robs furent enlevés par l'ambassadeur d'Angleterre avec une profusion d'atouts et d'honneurs qui tenait du prodige. Talormi murmurait contre une comète, endormie sur son coude, et prétendait que la comète dormanle était
la pire espèce des comètes, comme l'a prouvé M. Méry, dans son poëme du Whist. L'ambassadeur riait à l'anglaise et ne comprenait pas cette superstition franco -italienne. Van-Ritter déplorait l'absence des atouts par des soupirs intelligibles. Les comètes riaient'selon l'usage de ces astres sans pitié.
Fiorina, quand l'heure du coucher fut venue, perça les chevelures des comètes pour souhaiter son good night à Van- Ritter.
— Fiorina, mon ange, lui dit Talormi en l'embrassant , si tu vois la Befana, dis-lui de m'envoyer des atouts.
— Ouî, monsieur le comte, répondi-t
l'enfant en présentant sa joue au prestidigitateur.
Et^déployant ses aiîes dejmousseline, l'ange s'envola et disparut.
La victoire restait fidèle à l'ambassadeur; Talormi et Van-Ritter engageaient des paris avec les comètes et les perdaient avec une rapidité inconcevable.
— C'est bien le short whist, disait Talormi; les Anglais l'ont bien nommé; il n'est pas long; nous jouons à pile ou face, monsieur l'ambassadeur.
— Vraiment, disait l'Anglais, je n'ai jamais joué d'un pareil bonheur.
' — C'est même humiliant pour moi, remarquait Van-Rjttcr.
En attendant, les heures de la nuit s'écoulaient.
Talormi se donnait les airs d'un homme qui a perdu la tête, et, profitant d'une faute évidente que Van-Ritter venait de commettre, il se leva et dit :
— Ma foi ! je perds quatre cents livres, et j'ai de beaucoup dépassé mon contingent de perle. Cela me suffit... Comment diable, amiral, avez-vous pu commettre une distraction pareille I J'attaque en dessous par as et roi de trèfie, et puis je joue petit carreau dans la faiblesse du mort. C'était clair comme le jour! Je n'avais que deux trèfles, et je voulais utiliser mes deux petits atouts sur deux coupes.
Vous prenez à carreau, et au lieu de reveniràmon invite <^i claLire de trèfle, vous me jouez pique! Olii vraiment! je ne sais où vous aviez l'esprit en ce moment-là ! votre faute nous a fait perdre le trick et la partie. Perdre par la fatalité du jeu, ce n'est rien; mais perdre par des fautes, c'est désolant !
Van-Ritter, étourdi de éette apostrophe légitime, s'inclinait en cherchant une introuvable justification.
Talormi essuyait avec son mouchoir une sueur absente de son front, et en appelait à la galerie, qui, par son silence expressif et poli, condamnait le maître de la maison.
— Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, mon cher amiral, poursuivit Talormi, ne jouez plus, et renvoyez votre revanche à demain. Vous n'êtes pas au jeu, vous faites des fautes de novice ; vous perdriez cette nuit un vaisseau à trois ponts.
Talormi savait que Van-Ritter ne quittait jamais la partie dîins la perte, comme presque tous les joueurs.
Le comte Fiîangieri s'offrit pour remplacer Talormi, ce qui causa un vif plaisir à Van-llitter.
— Heureusement, dit tout bas une comète a son voisin, les chambres de lit de ces dam'es sont éloignées de cette ta-
ble de jeu ; toules ces discussions les réveilleraient en sursaut, à chaque instant.
Le voisin approuva cette réflexion si juste.
Talormi prit deux comètes par le collet, pour leur explique^ dans l'embrasure d'une croisée, d'autres fautes graves que Van-Ritter avait commises. Le comte Filangieri frappa deux légers coups sur la table de jeu, et se retournant vers Talormi :
— Mon cher comte, lui dit-il de ce ton aigre-doux de l'homme qui vient de perdre le trick, nous vous écoutons, et nous
faisons des fautes. On pourrait causer plus loin.
Talormi fit un geste d'impatience, et se promena en ayant Tair de méditer. sur les fautes de Van-Ritter.
Il ne se promena pas longtemps :
l'heure attendue sonnait à l'église Saint- Augustin.
Le jeu absorbait les joueurs et l'épaisse galerie. Talormi s'escamota lui-même et disparut.
Il connaissait le terrain sur lequel il marchait dans les ténèbres favorables.
Tout avait été prévu, et chaque obstacle vaincu pour un crime infernalemenl préparé depuis longtemps, qui de-
valt perdre à la fois Gréant, Memma et Debora.
Cet air charmant, ce visage serein, cette grâce ex^julse, ce dandysme superbe, tonte cette auréole mondaine enfin, qui luisait sur l'exlérieur de Taîormi dans un salon, s'évanouit subitement, et les yeux qui venaient de le voir à la table du jeu, ne l'auraient pas reconnu s'ils l'eussent rencontré lorsqu'il marchait a son crime. Les trésors de colère, de vengeance, d'amour, de luxure, qui bouillonnaient au fond du caractère de cet homme, et que^son énergie savait si bien contenir, jaillirent sur son visage comme une éruption de, lave ardente.
Son teint prit des nuances inconnues ; ses yeux dardaient des étincelles; ses lèvres, brûlées par un souffle de feu, semblaient déchirer de caresses une proie absente, et ses mains, tendues dans Tair vide, se crispaient convulsivement comme dans une lutte de haine ou d'amour.
11 traversa le corridor qui liait la façade de la place à la façade du jardin ; il ouvrit une petite porte conjugale, dont les gonds obéissaient mollement à l'huile, et pénétra comme un vampire dans la chambre où Memma dormait.
Le vautour ne tombe pas plus pro:np-
teraent sur la colombe. La bouche de Memma fut étouffée sous une pression irrésistible ; l'évanouissement de Teffroi remplaça le sommeil sur la couche profanée. Le crime triompha.
Talormi ouvrit la fenêtre, déroula une échelle souple et l'accrocha au balcon ; puis il sortit, traversa sans le savoir la petite chambre de réserve où Fiorina passait sa nuit de Noël, et rentra dans le salon du jeu, où il engagea tout de suite une discussion avec Van-Rilter sur un impasse qui lui aurait donné le trick, s'il eut été tenté'.
Ensuite Talormi s'éclipsa de nouveau, et courut avec la légèreté d'un ^jlphe,
vers une fenêtre qui s'ouvrait sur la façade du jardin. Une heure sonnait.
Paul Gréant franchit le vieux mur du jardin, ce qui lui rappela le jardin de Gênes^ et son cœur éclata de joie en voyant l'échelle où son pied se posa tout de suite, comme sur l'échelle du paradis.
Talormi donna le signal et rentra se mêler parmi les spectateurs du jeu.
Des cris d'alerte retentirent du côté ^u jardin, et suspendirent les mains qui tenaient les cartes sur le tapis vert. Toutes les têtes devinrent immobiles, tous les yeux regardaient le plafond.
Ce n'est rien, dit Talormi ; ce sont 11. 3
~ 54 ^ les libations de la fête de Noël qui se disputent avec une patrouille... Amiral, vous venez encore de faire une faute considérable, vous avez attaqué par la dame avec le roi en mains ; c'est induire votre partner en erreur.
Les domestiques firent irruption dans le salon du jeu, et annoncèrent par leur effroi quelque chose de terrible et d'inconnu.
On se précipita vers le corps de logis du jardin. Van-Rilter entra dans la chambre de Memma, et trouva sa femme bâillonnée et presque morte. Debora, réveillée en sursaut, était courageusement descendue au jardin oii Paul Gréant se
débattait avec une meute de police. Le chef des sbires criait :
— Nous avons arrêté ce jeune homme au moment où il descendait par cette échelle de ce balcon.
— Vous en ayez menti! criait Paul Gréant.
Debora faisait des efforts inouïs pour délivrer le prisonnier et mettre fm à cette scène de scandale.
Tel était le tableau qui épouvanta Van-Ritter, et consterna ses lidèles amis.
— Voilà une audace infernale! disait Talormi en joignant ses mains par dessus son front.
La police entra au palais pour cons-
laterlecrimedans tous ses détails. Gréant, dont on avait lié les mains, fut confronté avec Memma qui reprenait ses esprits, et ouvrait des yeux effrajanis de folie. Le désordre qui régnait dans l'alcôve était trop accusateur. On verbalisa brièvement, et on emporta Gréant demi-mort dans les prisons du château Saint- Ange. Talormi resta seul auprès de Van- Ritter pour lui prodiguer les plus affectueuses consolations, et ne se relira qu'à l'aube. Ce fut à l'aube aussi que la petite Fiorina sortit de la cheminée où elle s'était blottie courageusement pour voir descendre la Befana. Hélas ! elle avait inutilement attendu !
Toutefois la jeune fille, en furetant partout pour y trouver des traces de unes dragées, vit luire au pied du lit de Memma une belle médaille, semblable à ces prix qu'on donne aux écoliers studieux.
Ce bijou, qui fut précieusement serré par Fiorina, montrait d'un côté ces deux mots : Fratres vigilate, et de l'autre un coq essorant et un soleil horizontét comme on dit en style de blason.
CHAPIIBE DEUXIÈME,
Le Tribunal délia Comnrca.
Daii8 cette ville de Rome, où les sages, les penseurs, les poètes, les historiens, plagiaires sublimes des écrivains futurs, ont tout dit, tout épuisé, tout connu, un philosophe a prévu notre Talormi et ceux qui lui ressemblent, en écrivant ceci : -—
Voulez-vous ..savoir jusqu'à quel degré peuvent s'élever la haine, l'amour, la luxure, la vengeance ? Mettez ces passions dans l'âme d'un homme puissant.
Da posse quantum volunt. Talormi n'a pas voulu donner un démenti à Sénèque, dans la ville où ces paroles ont été écrites. Il avait reçu de la nature l'énergique santé de ses passions et gardait secrètement en lui ce luxe de dévorants appétits qui mettent l'homme au-dessus de la bête fauve, parce que le lion et le tigre ne connaissent pas l'hypocrisie et se montrent tels qu'ils sont au premier aspects. Les muftles n'ont point de masques; les visages humains ont seuls le
privilège d'en avoir. ïalormi faisait le mal, d'abord pour le plaisir de le faire; mais il ne se contentait pas de ce simple bénéfice, il voulait encore associer ce mal à SCS ténébreuses voluptés. Par tempéramment, il détestait tout, même les femmes qu'il aimait, et sa joie était complète lorsqu'il pouvait greffer ses plaisirs dans les douleurs -des autres.
Trop ambitieux pour se restreindre dans le petit cercle bourgeois d'une intrigue isolée, il aurait créé, comme Satan, un monde pour lui afin d'avoir autant de victimes que d'esclaves, et de s'épanouir dans sa volupté orgueilleuse, au milieu d'un rovaume de désolation.
« Cette espèce d'hommes n'est pas aussi exceptionnelle qu'on le pense. Aux époques de dissolution sociale, ils apparais ' sent comme des météores, et lèguent leurs noms aux siècles, comme des épouvantails. » Depuis Pétrone, ce moraliste immoral, qui flétrissait les Talormi de son temps, et, les vouant à la sévérité des lois, s'écriait avec tristesse : flélas ! que font les lois dans un pays où Vargent seul règne! (1) jusqu'aux orgies gomorrhéennes de notre Directoire, on pourrait faire une galerie d'hommes puissants qui montrerait l'humanité sous un
(i) Quid faciunt leges uU sola pecunia régnât !
(PÉTROMi).
— 4;> — jour bien sombre. Mais en temps normal, lorsque la loi règne à légal de l'argent, ces hommes ont l'air de ne pas exister, comme si la nature pouvait avoir des intermittences dans ses créations :
ils restent dans l'ombre; ils se diminuent : ils se rappetissent ; et comme ils ne peuvent plus atteler des femmes nues au char d'Héliogabale, ou épouser Sporus en public sur un quadrige de triomphe, ils prennent le sang et le cœur d'une famille, et, en broyant tout cela dans leurs griffes, ils s'en composent l'exécrable aliment de leur volupté.
Auprès de ces hommes, le Tartufodes
comédies n'est qu'un enfant habillé de noir.
En dressant à Paul Gréant un piège abominable, et si habilement combiné, Talormi avait satisfait toutes ses passions; mais il n'était pas homme à s'arrêter en si beau chemin : l'œuvre ténébreuse continuai!
La police de monsignor Pacifico avait instruit l'affaire de Paul Gréant. Le tribunal de première instance, nommé tribimale crimmale délia Comarca , s'était assemblé pour juger le prétendu criminel du palais de Van-Ritter. Ce tribunal siège au paîazzo Madama^ sur ia place de ce ]iom : il est composé de monseigneur
gouverneur, président; de deux assesseurs prélats et de quelques substituts.
Ces hommes, habitués à rendre la justice, ont, comme d'usage, un profond ennui à l'endroit de leur profession ; ils ont des poses somnolentes, des visages tristes, des allures distraites, des soucis clandestins. Le procureur fiscal, procuratore fiscale, soutient l'accusation. Ce magistrat est l'ennemi naturel de tout accusé; tous ses discours commencent invariablement ainsi : — « Très nobles messeigneurs, s'il est un crime évident, clair, palpable, incontestable, c'est celui que » Et ensuite, arrivé a la péroraison, après un déluge d'rpithètes, il de-
mande la tête de l'accusé. Si l'accusé est pauvre, il est défendu d'office par l'avocat des pauvres, avocato di poveri ; il a le droit de choisir un défenseur s'il peut le payer.
Les preuves contre Paul Gréant furent accablantes. D'abord le procès- verbal dressé par la police, dans la chambre de Memma, fit une sensation profonde. Les visites domiciliaires, opérées au domicile de Gréant et de Debora, avaient mis entre les mains des juges les lettres de Memma écrites à Gênes ; la lettre de Gréant qui <îon tenait une vague menace et que nous transcrivons encore une fois, bien qu'on
l'ai lue au commencement de celle histoire :
« Ma chère Debora (sans date ni indication de ville), » Vous pouvez me rendre un service auprès de celle que vous avez le bonheur de voir à votre gré. Je lui écris ; je la supplie de me recevoir une dernière fois... Je vous implore pour m'aider à pénétrer dans le palais. Voire douce parole, votre angélique influence plaideront pour moi... Je suis désespéré... Si j'éprouve un refus, que Dieu me garde ma raison !
» Paul G »
Debora se trouvait ainsi compromise il ' 4
sur cette lettre; elle était aux yeux des juges la complice évidente du crime de Gréant. Bien plus, dans les recherches faites, au Ghetto, on avait trouvé de riches parures, des étoffes précieuses, des bijoux de femme et les correspondances secrètes des' juifs des Légations avecDebora. Un mandat d'arrêt avait donc élc lancé contre la fille de Costantini ; mais elle n'était plus dans sa maison. Fuite accusatrice qui mit en verve l'éloquence du procureur fiscal et compléta les charges de l'accusation. Paul Gréant, par une délicatesse d'honneur fort naturelle, ne montra point aux juges la fausse leltre de Talormi, car, toute fausse qu'elle
était, elle aurait compromis Memma; ne pouvant donc employer pour sa défense la seule pièce justificative à sa disposition, le malheureux jeune homme se borna simplement à protester de son innocence avec une énergie fière et ne se défendit pas.
Pendant que le procès s'instruisait, Memma, par une de ces résolutions honorables que les femmes comprendront, fit ,'des efforts inouïs pour sauver Paul Gréant ; un seul moment oublieuse de son devoir, elle avait mis en pratique cette tolérante maxime promulguée à Rome : // est humain do pécher, il est dia-
~ §2 bolique dû persévérer (i). Memma, retirée dans son asile domestique, n'y avait rien oublié de ses jeunes amours; elle y avait tout enseveli. Le seul souvenir d'une faute servait à la garantir contre une seconde ; elle se rendait à elle-même son estime, eu se sentant assez forte pour persister dans une héroïque résolution, déjà vieille de sept années, et elle pouvait regarder son mari sans rougir, puisque la victoire acquise dans un si long combat garantissait tout un avenir d'immuable fidélité.
Memma croyait avec tout le monde au crime de Paul Gréant, et pourtant — ô
(1) Humauum estpeccare, di'aboUcum perseveraTe.,
mystère du cœur des femmes ! — la viclime ne se sentait aucune irritation contre l'auteur présumé de l'attentat, et si elle ne pardonnait point, du moins elle excusait. La hardiesse furieuse du crime annonçait une de ces passions inexorables qui donnent de l'intérêt au criminel; un pareil amour n'est pas commun. Sept ans de réserve justifiaient presque l'explosion, si Gréanl eût oublié Memma, comme aurait fait un amant vulgaire, il n'eût pas commis un crime, si longtemps contenu. Telle était la situation d'esprit de madame Van-Ritter lorsqu'elle apprit le terrible procès du tribunal délia Corn arca. Le cardinal Sanla-Scala, instruit
de tout par une lettre confidentielle de sa sœur, usa de son puissant crédit pour faire assoupir cette afTaire et ne négligea rien pour seconder les intentions de Memma; il rendit des visites aux juges, au président, au procureur fiscal; il entoura le tribunal du prestige de son influence ; mais tout fut inutile : on répondit perfidement que le moment était mal choisi pour donner au peuple un exemple de fausse justice ; que le crime avait fait à Rome tant de bruit, qu'il était impossible de 1 etouffersans répandre, dans le public, de légitimes motifs de murmures et d'irritation contre le pontife nouvellement élu. En cette occasion, le pouvoir obscu-
rantiste se servit des raisonnements alors en vogue dans le parti libéral, pour combattre l'influence de Santa-Scala.
L'arrêt inévitable fut donc prononcé, et tout le monde le trouva juste. Paul Gréant se vit condamné aux galères perpétuelles : on enferma le malheureux jeune homme dans les prisons dites Carceri nuove, où il devait attendre sa destination de chantier. Le cardinal Santa- Scala vint lui-même annoncer l'horrible nouvelle à sa sœur, qui trouva dans son âme virile assez de force pour contenir le cri vulgaire du désespoir, et ne pas permettre à son cœur de cesser de battre et de vivre. Elle se borna donc à dire au car-
•• 56 dinal : — Mon frère, ne prolongez pas davantage votre visite que mon mari voit avec peine. Ce n'est plus moi que vous devez voir, c'est Van-Ritter; vous seul vous pouvez alléger le poids de ses douleurs, et me peindre a ses yeux bien moins coupable que je ne suis. Cela, d'ailleurs, servira mes projets. Il est inutile de vous dire que toute relation est rompue entre lui et moi. Il y a deux maisons dans ce palais. Oui, j'ai un projet que jeveuxfaire réussir par vous ; mais avant, cber frère, je veux voir une dernière fois Paul, le voir à rinsu de tout le monde et dans sa prison. Je compte sur vous pour me faire ouvrir la porte de son cachot. En sortant de
ce cachot, je sais ce qu'il me reste à accomplir, et je l'accomplirai.
Le cardinal promit de seconder Memma dans ce dessein, mais sans trop d'espoir de réussir.
Un nouveau personnage avait paru sur la scène, dans l'intervalle écoulé entre la seconde et la troisième partie de cette histoire, lacune importante que nous comblons avec ce rapide récit. Le père de Paul Gréant était arrivé à Rome. Son ûls, en lui apprenant ses malheurs, n'entrait dans aucun dictait; il promettait de tout lui dire dans une confidence de prison. En attendant, il lui envoyait une lettre d'in'roduciio;) pour îady Sturaley à Al-
bano. Le malheureux père traversa Rome sans la regarder : celte merveilleuse ville n'était pour lui que la continuation delà route déserte des Appennins. Il se rendit tout de suite à Albano, où ladj Stumley l'accueillit comme un ami bien cher, et lui présenta Fiorina. Le vieillard, en embrassant celte petite fille, éprouva un saisissement dont il ne put se rendre compte, et qui fît couler les larmes de lady Stumley. Fiorina elle-même parut émue de cette scène, ei assise sur les genoux du père de Gréant, elle ne donna aucun signe d'impalience enfantine. Une fut question, dans cette entrevue d'Albano, ni du crime ni du procès. Le père croyait son
fils coupable; îady Slumley partageait la même opinion. Un silence triste et des soupirs significatifs tinrent presque toujours lieu d'entretien. On ne parla que pour combiner un moyen de réussite qui ouvrirait à un père la porte de la prison de son enfant : lamentable faveur qu'aucune tyrannie ne peut refuser.
Elle fut en effet accordée ; cette porte s'ouvrit. Le père, en revoyant son fils, versa toutes les larmes de sa vie, toutes les larmes qu'il avait tenues en réserve pendant quarante années de bonheur domestique. Il faut toujours en ce monde dépenser notre contingent de pleurs ; on paie l'arriéré toujours : les étés secs font
les pluvieux automnes. Le vieillard ne reconnut son fils qu'à la voix; Paul était méconnaissable, même aux yeux d'un père; la double fièvre de l'âme et du corps avait creusé son visage, éteint la flamme de son regard, changé la nuance de ses cheveux : sa jeunesse, dévastée par le malheur, avait même perdu son dernier rayon sous le costume de prisonnier. En présence de son père, Paul crut ne devoir garder aucun secret; il lui raconta toute l'histoire de son amour, déchira le voile qui couvrait la naissance de Fiorina, et finit par prendre Dieu à témoin du serment qu'il faisait aux genoux d'un vieillard et d'un père, dans cet instant scleïi-
nel;il jura donc, à ses dernières paroles, qu'il était innocent du crime pour lequel on Tavait condamné. Le vieillard poussa un cri de joie, car il ne douta pas un moment, et il aurait condamné tous les tribunaux du monde avant de condamner la parole de son fils. L'espoir versa un premier rayon dans le cœur de ce malheureux père.
— Oui, dit-il à Paul, lues innocent, et malgré toutes les preuves, je n'ai jamais osé douter de ton innocence. Il y aura une justice pour toi et pour moi.
Le geôlier des Carceri niiove^ fidèle à sa
consigne de l'heure, vint couper l'entretien sur ces derniers mots, et le père de
Gréant commença les plus actives démarches pour arriver aux personnages les plus influents de l'autorité romaine, et même au Saint-Siége, afin de plaider en dernier ressort, avec l'éloquence d'un vieillard, la cause d'un fils injustement condamné. D'Albano, où il s'était établi pour voir Fiorina, il venait à Rome tous les jours et accablait de ses visites, souvent importunes, la chancellerie française, au palais Colona : découragé chaque soir par ces deux mots accablants, éternel refrain de prétoire, chose jugée y il revenait à la charge le lendemain avec cette ardeur nouvelle que tous les pères tiennent dans leurs âmes, lors-
qu'il s'agit de sauver leurs enfants.
Le père de Gréant avait trouvé à Albano un homme qui le soutenait dans ce bon espoir, et qui, lui aussi, croyait avoir d'excellentes et secrètes raisons pour défendre l'innocence du jeune condamné délia Commarca. Cet homme était Virgilio. Trop bon chrétien pour hasarder hautement un jugement téméraire, Virgilio ne nommait point Talormi, qu'il croyait le véritable criminel de cette affaire ténébreuse ; mais, tout en s'exprimant sur un ton vague, il laissait penser au père de Gréant qu'il avait de légitimes soupçons sur un personnage, très porté par sa nature à ce genre de
crime faussement imputé au jeune Français. Le vieillard recherchait avidement les entretiens de Virgilio, d'abord, parce qu'il trouvait en lui un consolateur, ensuite parce qu'il espérait toujours que le nom du personnaj^^e soupçonné arriverait enfin dans une expansion plus vive au bout d'une confidence. Malheureusement, ces entretiens devenaient chaque jour plus rares, à cause des cruels embarras au se trouvait tout à coup Virgilio. Les obscurantistes, un moment retirés à l'écart et feignant de se résigner a l'impuissance, après l'installation de Pie IX, reprenaient graduellement leurs anciennes positions et leur
première influence. On no les voyait point encore agir ostensiblement; mais on sentait partout leur main. Virgilio était devenu suspect à cause de ses défrichements. Le travail paraissait une chose séditieuse aux hommes de paresse éternelle ; on inquiétait chaque jour, par des vexations arbitraires, les défricheurs des Marais-Pontins, et comme ceux-ci, confiants dans la justice de leur cause, prononcèrent enfin quelques paroles peu mesurées, on envoya contre eux une escouade de soldats pour dissiper l'émeute du travail obstiné.
Les défricheurs, obligés de fuir et d'ail 5
bandonner leur chantier, prirent une résolution extrême : Virgilio les rassembla et leur dit :
— Mes frères, on vous ôte à la fois les deux choses qui font vivre l'âme et le corps : le pain et la liberté ; nous irons les retrouver ailleurs. Il y a, tout près de Rome, des asiles inabordables où nous ne craindrons rien, ni des carabiniers de Rome, ni des sbires de l'Autriche, Nous irons vivre dans la forêt de Viterbe, qui couvre des montagnes et des précipices, ou sur les rives du lac de Vico, ou dans les gorges étrusques, vis-à-vis Ponte-Gentino, de l'autre côté de la Paglia , ou dansj^les
vallées profondes des Riccorsi, ou sur les pics escarpés de Bolsena et de San- Lorenzb. Nous aurons la chasse et la pêche, comme les tribus errantes des premiers jours ; nous aurons le large toît des chênes des Apennins pour tente de repos ; il n'y a plus de justice à attendre, mais nous avons toujours une patrie, qui est notre mère, et qui peut nourrir ses enfants et leur donner la liberté de la raonlagne, qu'on leur ravit dans la cité.
Les défricheurs répondirent par des acclamations enthousiastes, et Virgilio, étendant sa main droite vers eux, sembla leur dire : « Attendez, et je serai
votre chef quand le moment sera venu. • Cette détermination de Virgilio était un acte de désespoir, une sorte de suicide. Pour s'élever à la hauteur de lady Stumley, l'agriculteur d'Albano avait conçu un plan merveilleux qui devait lui donner cette gloire et celte noblesse promises aux grands desseins accomplis.
Tout à coup ce rêve de généreuse ambition s'évanouissait; des mains impies brisaient le soc de sa charrue: le Triptolème des Marais-Ponlins redevenait un paysan vulgaire, tout au plus digne des amours d'une fille de Subiaco ou d'Aricia. Un abîme s'ouvrait entre lady Stufiilev et Viriiilio. ■