‹ Debora (volume 3)Chapitre 10 sur 10 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Talormi savait très bien tout ce qu'un homme peut rencontrer d'énergie chez une femme dans ces moments de résistance désespérée où la sainte pudeur lutte contre la fureur du crime. Talormi n'é-

tait pas un libertin vulgaire; il se serait bien gardé de porter des mains violentes sur lady Slumley, et d'engager avec elle une de ces luttes qui épuisent la victime et le bourreau, et laissent ^ur le satin de la chair des en?preintes de tenailles qui dénoncent le criminel. Taîorrai avait dans sa parole, son regard, son geste, son accent, tout ce qui remplace la force brutale ; tout ce qui dompte, écrase, anéantit une femme sans laisser de traces délatrices pour éclairer la justice d'an tribunal. Ce procédé nouveau, créé par son génie, devait réussir infailliblement.

— Oui, poursuivit-il sur le même ton d'ironie poignante, oui, enfant, tu as cru

me Iromper... me tromper, moi qui connais ta vie, moi qui sais de toi ce que les aulres ignorent ; moi qui puis prendre avec mes mains cet honneur que tu défends, et le faire déchirer par la main du bourreau, et ne pas laisser sur ton corps d'ivoire un seul point que la souillure n'ait pas noirci! Oui, je t'aime, et depuis longtemps; mais je n'aime pas comme les aulres, moi! Je méprise ces voluptés froides, ces bourgeoises intrigues, ces roucoulements stupides qui font la joie des eunuques sans passion. Je suis issu

de ces hommes de fer, qui, une nuit, entrèrent à Rome avec Théodoric, la réveilîèrent en sursaut, toute nue, et la violé-

— TAÏS — reni, au niilieu d'un incendie, sous un

ciel déchire par la foudre cl sur une terre qui tremblait! Oui, pleure! voilà le sourire que j'aime! Pleure! j'ai soif de tes larmes ! Souffre ! j'ai les extases de ta douleur! Aî)horre-moi ! j'aurai la volupté de la haine! je sais que ma parole va hriser ta force, jusqu'à ton dernier soufde; je vois, a la pâleur de Ion visage, que le sang de ton cœur s'arrête comme si tu allais mourir; je sens que le feu de mes lèvres aspire ta vie, et que mes yeux éteigneiit les liens... Tontes les voluptés du ciel sont ici! le ciel n'est plus à Dieu, il est h moi !

La jeune femme subissait en ce mo-

nieiil une influence mystérieuse, qui était comme le souffle de 1 enfer; elle laissait flotter ses deux bras, et abandonnait en arrière sa belle tête, d'où tombaient des gerbes touffues de cheveux, dénoués par le désespoir. Tout à coup, la vie rentra dans ce cœur agonisant; la main criminelle qui louchait la femme la ressuscitait.

Un de ce& cris comme les femmes seules les poussent dans les villes prises d assaut, retentit dans le kiosque et courut se perdre, d'échos en échos, au pied des collines. L'oreille d'un homme attendait cem...

Au moment où le satvre louchait le lin

— r>io —

sacré de la pudeur, le dieu d'Albano intervint, Yirgilio parut, et, étreignantTalormidans ses bras d'acier flexible, il retendit de toute sa Ijngueur sur le marbre du kiosque. Un éclair n'aurait pas eu le temps de s'évanouir, et cela était fait. Le cri de joie de lady Stumley suivit donc immédiatement son cri de désespoir. Le chant de la vie couvrit le glas de la mort. Le pied nu etathlétique de Virgilio s'élargissait sur la poitrine de ïalormi, et, au premier signe, ce pied menaçait de remplacer un poignard; le reptile allait périr de la mort des reptiles. La main de ladj Stumley se leva en signe de clémence et arrêta la mort.

— Tuas un poignard, dit Virgiliod une voix calme à Talormi; désarme-toi, et si milady te pardonne, si Dieu te pardonne, je te pardonne aussi.

Talormi jeta un poignard aux pieds de Virgilio, et dit d'une voix pleine de charme :

— Milady a pris au sérieux une plaisanlerie innocente. Au moment où vous êtes venu, j'allais rassurer milady; je voulais donner une leçon à sa jeune inexpérience et lui monlrer les dangers qu'une femme court en certaines occasions, dans un endroit désert.

— Votre amitié, comte Talormi, me sera toujours suspecte, dit lady Stumley,

se contenant à peine en présence do Virgilio; mais je veux bien croire à sa sincérité, tant que je n'aurai pas satisfait à mon obligation. Un jour, je prendrai ma revanclie... Bientôt peut-être, ajouta-telle d'un air pensif.

— Madame, dit Talormi, qui s'était relevé et que Virgiiio surveillait, le poignard à la main, moi aussi j'ai pris au sérieux un danger que je n'ai pas couru, quand votre robuste intendant m'a terrassé à rimprovisle. Mon domestique est à la villa; mes amis savent que je suis chez vous, et si ce soir je ne rentrais pas à Rome, on dirait que le comte Talormi, venant réclamer une légitime créance a

Albano, n'y a trouvé que 1 assassinaf.

A mesure qu'il parlait, Taîormi, jugeant de Teffet puissant de cette dernière phrase, s'élevait du ton calme au ton dominateur. Virgilio regardait îady Sluniley, dont le visage avait repris une pâleur mortelle.

— Oui, poursuivit Talormi avec un accent énergique, je ne suis pas assez stupide pour me rendre seul dans ce désert plein de pièges tendus par les panthères aux chasseurs. Mes amis veillent; ils vont arriver ici, s'ils s'inquiètent de mon retard. Madame, demain tout Rome vous connaîtra; tout Rome saura que vous me deviez cinquante mille écus généreuse-

menl prêtes, etqu au jour de 1 échéance, vous m'avez entraîné ici, dans ce kiosque, moi confiant, pour m'y faire assassiner par ce faune baptisé, qui est votre amant î

— Quelle horreur! s'écria lady Sturaley.

Virgilio leva son poignard.

— Tue-moi! tue-moi! lui cria Talormi d'une voix terrible, je t'en défie!... Tiens, voila ma poitrine nue, frappe! frappe le comte Talormi, mais ne menace plus' Pâtre d'Albano, niB menace plus un gentilhomme, parce que si ma voix retentit dans cette solitude, tu seras mis en pièces

etjeté au lac, comme cette branche sèche que je bi'ise sous mes pieds!

— Milady! miJadj! murmura Virgilio d'une voix sourde et tout frémissant sur ses pieds; ordonnez, commandez tout; j'obéis !

— Comte Talormi, dit lady Stumley comme inspirée et paraissant sortir d'une rêverie profonde; ce n'est pas ici, en ce moment, que notre affaire doit s'arranger.

— Et quand, madame?

— Dans trois heures.

— J'attendrai.

— Comte TalorrïH, dans trois heures

— ôîO —

vous vous présenterez cliez le marchand Josué Coslanlini, au Ghèllo.

— Madame, aprts tout ce qui vient de se passer, jeûnai plus aucune considération à garder envers vous; v,ous n'avez plus aucune mansuétude a attendre de moi. Ainsi, dans trois heures, si je ne suis pas satisfait, vous serez demahi couverte d opprohre et^de déshonneur.

— J'accepte, comte Talormi; vous avez encore ma desiioee en vos mains, et je respecte ma signature et mon nom que vous tenez : n'ajoutons plus rien après cela.

— Oui, madame, mais bientôt tout recommencera.

— Nous verrons, dii iati\ Sluniley.

Talormi ne salua point, et sortit du kiosque comme un lion de sa cage. Virgilio le suivit de près, pour obéir à un signe, et la jeune femme, se glissant sous les arbres voisins, courut, avec Tagilité d'une gazelle, vers îavilJa par un chemin détourné.

Talormi ne voulut pas se montrer aux gens delà villa dans l'état de dévastation de toilette où l'avait mis la scène du kiosque ; il appela son domestique de fort loin, remonta a cheval, évita la grande route, et s'arrêta dans une petite maison suburbaine pour y réparer ses désastres, afin de pouvoir traverser Rome et sp ren-

drc au Ghcllo avec celle toilette élégante et fraîche qui ne le (juiîtait jamais.

En rentrant a sa villa, lady Stumle/ écrivit trois lettres, les envoya tout de suite à leur adresse par Virgilio et deux domestiques, et fit atteler en toute bâte son calessino le plus léger.

Au Ghetto, où Talormi devait bientôt se rendre, Gédéon, obligé de remplacer son père, dont l'absence celle fois était plus longue que de coutume, dévorait ses ennuis et ne songeait qu'à de nouveaux moyens de séduire lady Stumley. Oui, se disait-il en regardant le domaine de son père, qui était aussi le sien, jusqu'à présent je ne me suis monîré à cette femme

si opulente que sous les apparences les plus modestes; je voulais réussir par la sim, licite. Quelle erreur de philosophe! Les femmes n'aiment que 1 éclat, le prestige, l'éblouissement, tout ce qui fait bruit autour d'un jeune homme. Eh bien! je veux effacer le luxe du premier gentilhomme romain; j'aurai des chevaux et des domestiques anglais, une calèche d'émail, un tilbury fringanl, un chieii impossible, un chasseur colossal, un cuisinier de Paris, des habits sans reproche, un stick de Verdier, du lin^e de Lami- Housset, des gants Boivin, des épingles de pierreries, des chapeaux Gibus, une montre exacte comme le soleil, des dia-

luaiils à tous \c> doigts! Les Ibinmcs, les Anglaises suilout, se laissent prendre à toutes les vertus extérieures qu'on achète au bijoutier, au tailleur, au maquignon; alors on est gentîetnan, c'est a dire le jeune homme parfait. La vertu modeste n est jamais (/c/a/é?man; le vice doré l'est toujours. Soyons gentleman.

En voyant rentrer à la boutique sa sœur Debora, qui venait, disait-elle, de rendre une visite à de pauvres familles juives, Gédéon ouvrait la bouche pour prononcer un nom adoré, qui était toujours entre ses deux lèvres; mais Debora l'arrêta court a la première syllabe, et lui dit :

— Laissez-moi seule, mon frère, et ne

paraissez ici que lorsque je vous appellerai.

Gédéon regarda sa sœur avec des yeux qui effrayèrent Debora.

— Mon Dieu ! mou Dieu ! dit-il en s*éloignanl ; je vois partout le visage de lady Slumleyj mes yeux l'apportent partout.

— Frère, dit Debora, j'entends mon chien Mitry qui se plaint; ouvrez la porte à Milry.

Le chien délivré 'entra dans la boutique, et se posa debout, en arliculant des syllabes harmonieuses, pour embrasser Debora, qui lui dit:

— Mitry, j'ai besoin de toi ici; tu vas

revoir après sept ans un grand monsieur 1 âi

que lu n'aimes pas, le comte Taîormi. Je sais qu'il doil nous rendre une visite. Ainsi, ne va pas jouer avec les enfants dans le Ghelto, ni prendre un bain au Tibre. Reste avec maîlresse, et sois sérieux.

Mitry écoula sa maîtresse avec une attention soutenue, fermant et rouvrant les veux, comme un auditeur qui se recueille et ne veut pas perdre un mot de ce qu'on lui dit. Ensuite il monta sur un comptoir de bois de noyer, s'y posa comme un sphynx sur son piédestal, et ne s'endormit que d'unœiL

Gédéon, poursuivi par son idée de luxe, et ne connaissant que la moitié du secret de son père, voulut enfin s'éclairer et se

fixer sur la véritable valeur de celte fortune mystérieuse, sauvée des Jjarbares de TuBÎs et des civilisés de Rome; ce trésor submergé dans une barque, ce coffre flottant, traîné à îa remorque de Tunis à Gênes, et pouvant à bon droit porter le nom -4e Moïse^ nom qui signifie sauvé des eaux. ]\5oïse avait bien inspiré Josué Costantini, le thésauriseur aquatique; la fortune du juif était arrivée à bon port.

Ceux qui ont vu la girandola du château Saint-z4nge dans les caves des rues qui avoisinent ce pont, se feront une idée exacte du caveau secret oii pénétra Gédéon, en s'éclairant d'une lampe et d une idée. Josué Costantini avait admirable^

mont choisi sa maison du Ghcllo. Le Tibre coulait devant sa cave, et l'envahissait même quelquefois complètement, selon les progrès de la crue des eaux. Celte cave était de belle et bonne construction antique, et la solidité de ses voûtes rappelait l'architecture des cloaques de Tarquin. Rome souterraine est remplie de ces débris inconnus, qui, de voûtes en voûtes, aboutissent à la grande arche de Tarquin, entre le Temple de la Fortune virile et la Rotonde de Vesta.

Gédéon, suivi d'Argus, le chien du trésor, comme Mitry était le chien de la boutique, déposa sa lampe sur un terrain sec, et prenant à deux mains une chaîne de

ferquiretenaitun objet invisible, il fit reparaître à la surface et remit sur la pierre nue la petite barque de Tunis.

Gédéon connaissait la barque; Josué seul connaissait tout ce qu'elle renfermait.

Argus suivait d'un œil attentif cette mystérieuse opération, et montrait par son altitude qu'il était fier de la confiance que lui accordait Gédéon.

La barque ayant été ouverte avec effraction, Gédéon fut ébloui comme si le soleil se levait tout à coup dans les ténèbres de cet humide souterrain.

Toutes les monnaies du monde étaient Ciilassées pcle-mèle dans cet ccriu im-

mense; les seules monnaies d'argent avaienlélé exclues comme indignes d*^associerleur pâleur vulgaire à l'irradiation éblouissante de l'or.

— Je suis riche! s'écria Gédéon dans un accès de délire; riche comme une mine! riche comme on ne Test pas' Être riche, c'est être Dieu! Être riche, c'est avoir le monde; c'est commander le bonheur ; c'est conquérir la joie, les plaisirs, les femmes! Être riche, pour moi, c'est revivre, c'est tuer ma morH

Et ses deux mains convuisives se plongeaient dans le coffre, et secouaient par gerbes les sequins, les ducats, les disques d'or du Piémont, les onces espagnoles,

toutes les fantaisies monétaires de l'univers.

Un léger bruit se fit entendre; deux mains robustes tombèrent sur les mains de Gédéon, et une voix de démon cria :

— Part à deux!

C était Tomaso.

Tomaso soupçonnait la maison de Josué de renfermer deux choses, de l'or chrétien et un conspirateur juif. Le terrible espion, familier avec les antiques égouts de Rome souterraine, venait, de temps en temps, prêter l'oreille au bruit ou au silence de la maison de Gédéon, et cette fois il avait réussi au-delà de son es-

poir; il prenait Gé(l(5on en flagrant délit de Crésus conspirateur.

Argus poussa un de ces rugissements qu'il avait appris en Afrique, et se précipita sur Tomaso...

Son frère Mitry bondit sur le comptoir de la boutique, et les poils et les oreilles hérissés, il annonça d'une voix lugubre à sa maîtresse qu'un grand péril était dans la maison, et qu'il fallait voler au secours , de Gédéon et d'Argus.

Une lutte formidable s'engagea entre Gédéon, Argus et Tomaso. Le chien préposé au trésor et qui, dans sa jeunesse, avait connûtes forbans d'Afrique, reconnut un voleur d'Europe; il s'était rué sur

lui avec une fureur léonine, et ses larg^esj dénis s'incruslaient sur les bras du ravisseur, landji que Gédéon, honteux de se servir d'un chien eri combattant un homme, faisait de généreux efforts pour délivrer Tomaso des étreintes d'Argus. Tout à coup Mitry tombe dans le caveau, et voyant son jeune maître engagé avec un inconnu, il se jette dans la mêlée, mord et déchire les chairs que lui laissaient les dents d'Argus, et les deux combattants quadrupèdes, emportés par leur élan, tombent avec Tomaso dans le Tibre etdisparaissentavec lui, pour reparaître bientôt à la surface, mais sans y ramener leur ennemi.

Ce fut alors que Debora, qui n etailpas femme à mépriser un avertissement de Mitry, parut dans le caveau el trouva son frère dans une agitation étrange qui, tout do suite, lui parut justifiée par le trésor mystérieux étalé devant lui. Aussi le cri d'étonnementque poussa la jeune femme nés adressait qu'à cette immense quanti té de pièces d'or et ne provoquait aucune explication sur les événements antérieurs.

— Mon frère! mon frère î toute cette richesse est à nous' tout cet or nous ap a partient !

— Oui, ma sœur, dit Gédéon en étendant ses mains sur le trésor; je suis riche, et avec cet or je réussirai...

— ^ ù<Jl —

— Arrêtez, Gédéon, n'achevez pas; je sais ce que vous allez dire. Voire passion pour Iddy Sturaley ne gagnerait rien à la dépense de tout cet or. Croyez-en une sœur qui vous aime... Mais donnez-moi une bien faible part de celte richesse, et je vous jure de vous rendre le calme, la vie et le bonheur, au nom de lady Stumley. Gédéon regarda sa sœur avec des yeux qui inventaient une expression que le ciel n'avait pas encore apprise à la terre.

— Oui, mon frère, ajouta la jeune femme en serrant la main de Gédéon, oui, moi seule, je puis vous rendre heureux, et vous le serez par moi.

— Ma sœur, ma bonne sœur ! tout ce-

la fapparlientî sY'cria Gédéon, ravi au troisième ciel.

— Dieu a donc exaucé la prièie de Virgilio ! dilDebora dans l'exaltation de

son enthousiasme Je remonte, sans

perdre une minute de plus. Toi, Mitrj, suis-moi; ^Gédéon, restez ici avec Argus.

Et elle sortit du caveau, toute fiévreuse , d'impatience.

Debora trouva dans la boutique trois visiteurs attendus : Santa-Scala, Bezzi et * Paul Gréant.

— Mille grâces, messieurs, leur ditelle, mille grâces que je vous rends au nom de lady Slumley. Vous avez eu la

bonté (Fobéir à ses invilalions avec une ponctualité dont elle vous sera reconnaissante. Je vous prie maintenant de vouloir bien entrer dans la salle voisine, d'écouter ce qui va se dire ici, etde ne point vous montrer, quoiqu'il arrive.

Ce qui fut exécuté avec cette grâce empressée qui ne pouvait faire défaut à ua appel de lady Stumley.

Et Debora, pleine de conûance, le vi^ sage illuminé du bonheur imprévu, attendit l'homme qui devait arriver.

Lorsque Talormi parut, son obligation à la main j la jeune femme prit une attitude grave cl lui dit :

— iUonsieur, vous allez être satisfait de loules les aiaiiiùres.

— C'est tout ce que deinande, dit Talormi avec un sourire ; il est si aisé de trouver cinquanle liiilie écus dans ce Pérou du Gliello,

— Il serait plus diiTicile, monsieur, dit Debora, de trouver une étincelle d'honneur dans votre àmc. Réglons tous nos comptes.., '

— Oui, réglons nos comptes, dit Talormi d'un ton léger ; j'aime mieux cela.

— Lady Slumley, dit Debora, lorsqu'il s'agit de faire une bonne action est prête à se résigner à tout, même à emprunter (le l'argent offert par un Talor-

mi. Elle vous a remis cette obiigalion à son dernier bal, et vous vous êtes vanlo d avoir reçu d'elle, ce jour-là, un billet d'amour, quand ce n'était qu'un billet d'argent. Vous avez menti... — Ne m'interrompez pas, monsieur. — Ce prétendu billet d'amour est là dans vos mains, et vous venez en réclamer le paiement à son échéance... Comte Talormi, aujourd'hui vous avez traité lady Stumley de faussaire et lady Stumley ne vous a rien répondu, parce qu'une justification honore toujours le calomniateur, et qu'elle n'a pas voulu vous honorer; mais moi, je vous réponds pour elle en ce moment, non par des calomnies, mais par de fou-

(îroyanlcs vérités. Comlc Talormi, vous êtes un sbire Aulrichien, voilà votre profession d'aujourd'hui ; comte Talormi, vous êtes un saltimbanque forain; voilà votre profession d'autrefois; comte Talormi, vous êtes un roturier sans famille, voilà votre noblesse de tous les temps.

— Madame, dit Talormi en atTectant de mépriser les insultes d'une femme, est-ce ainsi que vous payez les lettres de change ? Je n'accepte pas cette monnaie; elle n'a point cours chez moi.

— Non, monsieur, je les paie, avec de Tor, les dettes de ladj Stumley.

Aussitôt elle écrivit quelques chiffres

sur une feuille de papier, et appelant Mitrv :

— Porte cela tout de suite k Gédéon, lui dit-elle.

— J'attends For, dit Talormi avec un dandysme superbe ; et toutes les injures d une femme disparaîtront ensuite quand mon valet de chambre brossera mon habit

— L'or va venir, monsieur; et comme il serait trop lourd pour la faiblesse de votre bras, voilà sur ma porte un facchino qui portera cette somme à votre palais.

-—Ah ! très bien ! milady..i mademoiselle, veux-je dire, excusez-moi... très

bien ! je vous sais gré de celle allenlion ; vous avez même prévu le porteur, vous avez tout prévu... il n'y a peut-être que Tor qui sera oublié.

— Le voilà, monsieur, dit Debora en montrant la porle du fond qui s'ouvrait.

Gédéon entra et déposa sur le comptoir une sacoche de cuir*

— Vous pouvez compter, monsieur, dit Debora; ce sera bientôt fait : la somme est en onces, en ducats et en pièces duPiémont.

Talormi ouvrit avec négligence la sacoche, et conlint avec peine un mouvement de stupéfaction ; puis il dit : *

— Mademoiselle, je ne compte pas.

— N'oubliez pas, monsieur, dit Dcbora, en voyant Talorml faire un signe au facchino, n'oubliez pas de me rendre Tobligation de lady Stumiey. *•

— Ah! c'est fort juste, dit Talormi en riant. La voici ; je ne vous cache pas que je m'en dessaisis avec peine, mais j'ai d'auires échéances à faire valoir contre

lady Stu^mley. '

— Elle les attend, ditDebora d'un ton résolu.

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