‹ Debora (volume 3)Chapitre 2 sur 10 · L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉDITEUJI · texte numérisé non relu

L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉDITEUJI

Itue Siiiul-Jacqucs, 33,

CtlAPITRE PREMIER.

L'0j»tcria .

Les jours de libations et de fête, le peuple de Rome ne s'accommoderait pas des guinguettes de nos barrières et des pitblic'house des faubourgs de Londres : il lui tdiui Vosteria, un local aéré, gracieux

dans son arcbileclurc, et assez semblable aux chaiiiram de l'ïnde. Le peuple de Rome n'a rien perdu de lanlique distinction de SCS goûts; il faut toujours que le Trasleverin se pose poétiquement dans ses beaux paysages, qu'il s'appuie contre une colonne, qu'il fasse la sieste au pied d'une statue, qu'il prenne pour siège quelque noble tronçon de])iëdestal.

En décrivant une osteria^ on donne une idée générale de tous les établissements de ce genre. L'osteria où va se dérouler une scène importante de notre histoire, est située, dans la région irasteveriue, à peu de distance de l'hôpital Saint- Michel el de ] ancien pont SybJicnis. C'est

comme un vaste péristyle, sans temple, avec une toiture élevée, soutenue par des pilastres et des colonnes aux chapiteaux élégants. On voit sur les murs, des peintures, œuvres {^^ratuiles des artistes trasteverins; elics attestent encore que les habitudes n'ont pas change dans ces établissements populaires, depuis Horace qui les a immortalisées par un vers (i). A celte époque, on peignait la fable du Hat de ville et du Rat des champs, rusticus urbaniimmiirem mn^; aujourd'hui, les artistes crayonnent des tarentelles fougueuses, des caricatures de monsujnori^iQ^ ar-

(i) Eistoria quorum in tabernis pingiiur, (Vojage à Brindes).

Icquins lutines par des eoJoinhiues, des dômes de Saint-Pierre enlevés par des papillons. <

Au milieu de l'osteria s'alloni^e une table solide comme une pierre de dolmen, et qui défie la turbulence dominicale des chanteurs, des buveurs et des joueurs, car elle sert à trois fins : les cartes du treseite y roulent au milieu des fhischlni et des mandolines ; on joue, on boit, on chante sur le même théâtre, et il y en a même beaucoup qui font ces trois choses à la fois et sont en haute faveur chez le inailre de l'osteria.

Ce maître est toujours un homme de goùl; il se irarderaii bien d'enfouir son

éfablissement dans une rue étroite et aveugle,- il tient à donner aux habitués, pour perspective, les plus belles lignes de l'horizon roraain. On trouve, entre Sainte-Marie-Majeure et Saint-Jean-de- Latran,une osteria qui embrasse ces deux merveilleuseséglisesetlesregardecomme ses dépendances naturel ies, bâties pour amuser les joueurs de tresetie pendaut qu'ils baltent les cartes ou qu'ils attendent un roi de cœur trop longtemps suspendu.

L'osteria oii nous sommes, placée à l'autre extrémité de la ville, offre à ses habitués un autre genre de distractions : sous sa terrasse coule le Tibre dans

-^ 8 — toute sa rudesse ; elle voit, sur* l'autre rive, le temple de la Fortune-Virile, l'arche noire et béante du cloaque des Tarquins ; la rotonde où les vestales oubliaient le îeu de Tautel pour le feu de l'amour, et la colline des émotions populaires, le mont sacré, l'antique Aventin.

C'est sans doute à cause de ce voisinage que plusieurs personnages, déjà connus de nous, se sont assemblés à .

l'osteria du Tibre. Le maître de cette osteria est violemment soupçonné d'être un carbonaro de la vieille roche ; aussi les yeux de la police sont toujours ouverts *^'ir son enseigne : Vino dolce e ascmtlo.

A chaqua instant, arrivent de jeunes marchands colporteurs, qui déposent leurs ballots, essuient la sueur de leurs fronts et prennent place à la table, oii le giovine leur sert un fiaschino et de la friture hydraulique, pour économiser l'huile conformément à l'antique proverbe phocéen, encore en vogue à Marseille; Fregissen eme d'aigiio. Quelques colporteurs, plus aisés, entrent à cheval dans l'osteria, et attachent leurs montures aux anneaux de la crèche devant la paille qui remplace le foin. Tout ce mouvement est inusité; on voit qu'une pensée commune appelle tous ces hommes sur un môme point, bien qu'ils paraissent étran *

gers les uns aux autres. Les couversalions faites à haute voix roulent sur des choses vulgaires et indifférentes, mais les entreliens h voix basse annoncent des sujets graves et mystérieux.

Ciceruacchio domine cette scène, et semble connaîtVe à peu près tous les acteurs. Il examine tout, écoute tout, dirige tout avec une légèreté charmante, qui n'annonce rien de sérieux au fond de ces mystères. Il chante, rit, conseille les joueurs, pince une corde de mandoline," charbonne un profil grotesque sur le mur, cambre sa jambe fine dans un prélude de salUireUa^ bêle les mariniers

^ il

qui remonient le Tibre, et enlremélo toutes ses évolutions de pelSls dialogue^i très vifs, engagés à l'écart avec chacrje colporteur.

— D'où viens-lu, toi?

— De Spoîelte. J'apporte à rassocialion le tribut des juifs.

— Bien... Et toi ?

— Je viens de Bologne. La dune se paie avec enthousiasme.

— Tant mieux. Et toi, tu arrives des Légations, n'est-ce pas?

— Oui. Tout marche bien dans Israël,

pour le grand œuvre.

— Et toi, as-tu vu beaucoup des tiens à la foire de Sinigaglia ?

— Los enfanls de la veuve ont fait le signe (le détresse et regardent l'Orient pour voir si la lumière se lève, au berceau d'Adonaï.

— Elle se lèvera... Et toi, poète, artiste, improvisateur, devin, que viens-tu nous prédire ici?

— Maître, vois-tu là, \ is-a-vis, ces deux grandes choses romaines, qui sont nôtres, comme l'eau de ce fleuve jaune et le TQjon de ce soleil d'or : le temple de Vesta et le mont Aveutin? Eh bien! ce temple et ce mont nous ont conservé une flamme éternelle que rien ne peut éteindre : la flamme de la liberté!

— Très bien! poète; mets la ceinture à tes reins, et, alte cinclus^ tiens-toi prêt.

— Ah ! voilà le barbier Caracalla ! crièrent plusieurs voix.

— Par mon patron, Antonin, qui serait un saint si saint Sylvestre ne lui eût pas pris le dernier jour de l'an ! s'écria le barbier à son entrée, j'ai juré dé faire mon lundi à l'osteria du Tibre ! Je n'ai pas un coup de rasoir à donner; toutes mes pratiques sont rasées du dimanche.

Qu'on me serve une omelette au jambon et une carafe d orvieto!

— Tu es un fainéant, toi, ditCiceruacchio,en donnant un coup sur l'épaule du barbier.

— C'est vrai! maîiro! ol je suis onclianié que le roi Janus n'ait pas ordonné à tous les Romains d'avoir deux visages comme lui. Je connais des gens qui se seraient fait raser le premier visage le dimanche, et le second le lundi; ce qui m'aurait cloué dans mon échope aujourd'hui, et m aurait empêché de vous parler.

— Ah ! tu veux me parler ! dit Ciceruacchio en prenant le barbier à l'écart.

— Je viens de chez vous; vous demeurez dans le voisinage; on m'a dit que vous aviez pris le chemin de l'osteria, et je vous ai suivi.

— Qu'as-lu donc à me dire de si pressé?

— Vous ne devinez pas ?

— Non, je n'ai pas le temps de devi-ner.

— Eh bien! nous triomphons! nous avons Mastaï pour Saint-Père !

— C est ce que tu viens m'apprendre ? dit Ciceruacchio avec un éclat de rire.

— Sainte Vierge! je n'ai pas celte prétention! Vous n'ignorez rien, vous! Vous saviez la nomination de Mastaï avant Mastaï lui-même, avant le Saint-Esprit qui l'a inspirée au conclave !

— Eh bien! alors, que veux-lu?

— Je viens vous faire souvenir de votre promesse...

— Que t ai-je promis ?

— Vous savez l)icn, ce fameux dimanche où j'ai eu l'honneur de raser votre seigneurie... Eh bien! ce jour-là, vous m'avez promis de me faire entrer au Vatican, comme médecin des hallebardiers, si Mastaï^ était nommé. Mastaï est entré au Vatican, et moi je suis encore dans ma boutique. Ce n'est pas juste.

— Écoute, mon ami, dit Ciceruacchio, je n'ai pas le temps aujourd'hui de perdre du temps... Mais je vais t'adresser à mon second moi-même... Tu vois bience^t homme qui entre avec un manteau si vieux et un air si grave...

— Per ocjni santUie le connais! c'est le Carbonaretto.

— Tout' juste! Va lui parîer tout de suite de ma part, dis-lui que je t'envoie et tu seras content.

Le Carbonaretto n'était pas seul; il entrait avec Frittata. Ces deux hommes étaient toujours suivis de leurs amis les hercules, tous dévoués à la cause libérale. Le Carbonaretto avait un extérieur grave et sombre ; il rappelait le stoïcien antique, couvert de son manteau et attendant sa destinée, heureuse ou fatale, sans montrer un souci sur son front.

Frittata, sérieux au fond de lui-même comme Carbonarelio^ avait un CTdérieur charmant et tout rempli de grâce ita-lienné. ïi portait avec avantage conîme

Ciceruacchio, le brillant costume de mincnte. Sa gaîté franche, sa physionomie pleine d'expression, son talent de chanteur et de danseur de saltarella le rendaient sympathique aux jeunes femmes et aux jeunes gens. Son nom véritable s'étai l perdu dans son surnom de Frittata, qui lui avait été donné à cause de son goût prononcé pour les omelettes au jambon.

La servante de Tosteria, jeune fille alerte et rieuse, tenant tête à toutes les demandes, s'écarta un instant de la table où elle venait de déposer une colline de salades romaines, et donnant un léger coup d'épaule au coude de Ciceruacchio, elle ouvrit avec intelligence ses

— id —

grands yeux noirs, fitun -signe imperceplible pour tout autre que lui et reprit son vol, comme l'oiseau, sans avoir rien dit. C^était une vraie Romaine trastevefine, avec son visage fortement coloré, son air de madone rustique, sa taille souple et solidement assise sur de Tairain en relief. Son costume multicolore lui allait à ravir, et sa robe écourtée laissait voir une jambe fine et une cheville imperceptible sur un pied d'enfant. Son nom participait du bohémien et du romain; on l'appelait Ruzzarina, et elle ressemblait beaucoup a son nom; car son caractère était moitié trop sauvage, moitié trop civilisé. La médisance, qui

^ S>0 s'attache aux princesses comme aux paysannes, affirmait que Ruzzarina avait un jour oublié d'être rebelle à Frittata le Grand. La médisance a cela de bon qu'elle dit vrai quelquefois pour n'être pas d accord avec la calomnie, sa sœur, laquelle ment toujours.

Ciceruacchio , qui connaissait toute l'intelligence de Ruzzarina, se retourna nonchalamment ef vit, dans le lointain, des figures suspectes qui observaient, avec des yeux d'espions, les scènes intérieures de Tosteria, et n'osaient trop s'avancer, de peur sans doute de recevoir quelque rude caresse des hercules peu endurants à l'endroit des mou-

--.Richards de toutes les polices de Rome.

— Tenez, Friltata, dit Ruzzarina en servant une omelette à son ami, voilà votre plat éternel.

Et faisant un pas vers Ciceruacchio, elle ajouta bien haut :

— C'est pourtant moi qui lui ai donné son nom de Frittata, à votre ami !

Et, baissant la voix mystérieusement, elle dit:

— Les avez-vous vus, ces agenti de la police? Ils sont là. *

— Et moi je suis ici, dit froidement Ciceruacchio.

Ruzzarina, fit une pirouette de première danseuse de saîtarelîa et vola

comme un papillon autour de la table, pour veiller au service général, distribuant parfois des coups bien appliqués sur de larges favoris noirs, lorsqu'une plaisanterie trop leste ou une main trop hardie eftleurait indiscrètement son oreille ou son bras.

Une pauvre femme tout éplorée entra et demanda Ciceruaccbio à la jeune servante qui lui dit en montrant le Gracque moderne.

— Le voilà; mais ne pleurez pas ainsi j on se trahit en pleurant. Il y a des espions partout.

La malheureuse femme comprit Taveriissement^ elle essuya ses larmes etabor-

da eiceruacchio avec un visage qui n'avait pas besoin de pleurs pour exprimer la désolation.

— Je vous comprends, lui dit Ciceruacchio, un des vôtres a été arrêté par la police.

— Mon fils Antonio, répondit la pauvre femme en retenant ses larmes et les mettant dans sa voix.

— Quand a-t-il été arrêté ?

— Hier, pour avoir mal parlé de Tambassadeur d'Aulriche sur la place de Venise.

— C'est bien ! ma bonne mère , dit le tribun populaire ; on vous rendra votre fils. J'irai demander sa

liberté h Pie IX... Où demeurez-vous?

— Au coin de Borgo-Nuovo, dans la maison de la fontaine.

— Comptez sur moi; m craignez rien.

Vous verrez votre fils demain... Pas un mot de plus; retirez-vous, et sortez avec un visage riant. Il le faut.

La pauvre mère contint un cri de joie, et sortit de l'osteria.

Clceruacchio fit un signe ; Frittata quitta son omelette, et le Carbonaretto son vin sec pour prendre le mot d'ordre de leur clief.

La police était plus fine que l'osteria. En effet, rien n'est plus adroit que d'étaler ainsi, dans le lointain, des figures

suspectes et des ombres de sbires; on prend ses précautions contre cet espionnage extérieur, et on ne se doute pas que l'intérieur seul est dangereux.

Arrivé à la suite des colporteurs, Tomaso, le galérien délivré sous le nom de Ghiberti, s'était nonchalamment étendu dans un angle obscur de losteria et ressemblait, comme la statue de Michel- Ange, à une personne qui dort.

Ciceruacchio, qui voyait tout ce qui était visible, ne remarqua pas cet invisible dormeur, et ayant achevé de donner ses ordres, de recevoir les plaintes des affligés, de distribuer les espérances, de vider sa bourse et de dresser son plan

de vente, il remonta dans son carreliino^ et mit son cheval au galop.

Pendant que Carbonaretto examinait une à une toutes les figures de losleria comme pour s'assurer qu'il n'y avait point de Judas parmi tout ce monde, son ami Frilta ta montrait une insouciance superbe ; il décrochait la mandoline du mur, fredonnait la cantilène de Naples, étudiait Fadagio d une sallarella pour la prochaine fête populaire de Teslaccio, et assaisonnait tous ses mouvements de ce sel d'esprit que i'Attique avait légué à Rome dans de longs échanges de commerce intellectuel entre les ports du Piréeetd'Anxur.

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Le barbier s'approcha du Carbonaretlo d'un air mystérieux et lui dit :

— Le seigneur Ciceruacchio me recommande à vous... pour ce que vous savez.

Le Carbonaretlo jeta un regard autour de lui, et dit à voix basse :

— ^ Vous viendrez demain après minuit derrière les ruines du temple de la Concorde.

Le barbier ouvrit des yeux démesurés, et sa bouche toujours prête à parler ne trouva rien à dire. Cet étonnement était d ailleurs fort naturel. Notre ambitieux Caracalla qui, avant la décision du conclave, s'était ménagé des intelligences

dans les deux camps, absolutiste et libéral, qui s'était rpcomm/indé à Pacifico et à Ciceruaccliio, prêt à promener un rasoir, sans conviction, sur les augustes visages du Vatican, ne comprenait pas trop quel chemin on lui faisait prendre dans les ruines du temple de la Concorde, après minuit, lorsqu'il demandait une place de barbier pontiCcal ou de médecin des hallebardiers.

— Ah! dit-il en répondant auhasard...

Dans les ruines du temple de la Concorde... je ne connais pas bien ce quartier.

— Au Campo-Vaccino, reprit le Carbonarelto, à droite de l'arc de Septime-Sé-

vère...'Des colonnes de granit grisâtre... Y êtes-vous?

— Je îe demanderai au premier passant...

— Gardez-vous en bien !

Le barbier recula d'effroi :

— Alors, je nedemanderai rien, dit il.

— Rien du touf. Ayez le pas lent et la bouche close. Malheur à vous si vous parlez! Vous perdez tout si vous dites le lieu du rendez-vous î

— Il paraît, seigneur Carbonaretto, que je rencontrerai des ennemis sur mon chemin ?

— En doutez-vous ? V

— Je le crois : il y a tant de jaloux

dans noire nuHior, tant d'hommes qui n'ont pas mes étals de service, qui n'ont jamais Jenu une lelede monsignorcsous leur main et qui voudraient monter l'escalier du Vatican, fiers comme des hallebardiers du Saint-Père.

— Vous connaissez le cœur humain.

Au jour de la victoire, il n'y a que les fainéants qui veulent l'exploiter: ils se font actifs ce jour-là î

— Je ne suis pas de ces gens, moi, croyez-le bien, seigneur Carbonarclto.

Votre ami Cicexuacchio m'a vu l'acier à la main et, il pourra vous le dire, je vous expédie vingl têtes en un clin d'œil.

— Modérez- vous, mon ami, nous vou-

Ions être humains, et vous allez trop loin.

— Ah! c'est qu'avec moi, seigneur Carbonarelto, tout le Vatican serait rasé avant neuf heures du matin.

— Ne vous échauffez pas ainsi, et surtout point de sang...

— Oh! jamais de sang! Demandez a voire ami Ciceruacchio.

— Ainsi donc, à demain, après minuit.

— C'est convenu, seigneur Carbonaretto.

— Vous savez quel doit être votre costume?

— Ah! je dois avoir un costume?

— C'est resscnliol : costume Je p(^nilenl gris.

— Tiens! c'est drôlo...

— En ayez-vous un?

— Eh ! je suis précisément de la confraternita délia Buona-Morte^ tunique et capuchon gris.

— Très bien ! vous îes mettrez.

— Seigneur Carhonaretio, excusez-moi je vous avouerai que je ne comprends pasÊien...

— Ne cherchez pas a comprendre. Soume liez-vous.

'— Vous n'avez point d'autre recomma.»tdation a me faire, seigneur Carbonaretlo?

— - Encore une... j'allais oublier.. « ne manquez pas de porter sur vous votre arme habituelle.

— Ah! cela est clair, un bon...

— Un bon poignard.

Pour le coup, le barbier exhala un petit cri intérieur qui n'arriva pa^ jusqu'aux lèvres. Le Carbonaretto brisa Tentretien et se dirigea vers la table, à Tinvilation deFrittata.

Le barbier tomba dans les réflexions les plus profondes, et tout en marchant, tète basse, vers un coin désert de la salle, il heurta violemment les pieds de Tomaso qui dormait faussement, étendu sur

une couche de paille, el la tête appuyée sur un ballo! <ie colporteur.

Le coup avait été fort rude, et le dormeur ne bougea pas, ce qui parutêtrange au barbier,

— En voila un, dit-il, qui a le sommeil dur! sans le vouloir, j'ai failli lui casser les deux jambes, et il n'a pas remué! Serait-il mort?

Cette supposition alarmante parut tout de suite fort raisonnable. Le barbier crut devoir cbaritabiemenl s'assurer si c'était un dormeur ou un cadavre; d ailleurs il avait fait quelques études en chirui^gie, et si la chaleur du jour et la fatigue du colporteur étaient cause d'un accident

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apoplecliquedanslosleria, notre barbier levait toujours en réserve^ pources sortes <le cas, une iaocelte à côté do rasoir.

Il se pencha sur riiomme immobile, l'examina d'abord avec attention, et lui agitant fortement le bras :

— Mon ami, lui dit-il, voyons, expliquez-vous ? dormez-vous ou êtes-vous mort ?

Ce dormeur ou ce semblant de dormeur ^ouleva péniblement sa tête, qui paraissait engourdie par un sommeil trop long, et regarda le barbier avec des yeux stupides.

— Eh bien ! vou§ me faites plaisir, ajouta le barbier; j'aime encore mieux

-VO- YOUS voir vivant... Voyons, lâlez-vous..êles-vous bien sûr de vivre ?

L'Iiomme bâilla d'une façon toute naturelle, frotta ses yeux avec ses deux index allongés, et dit, d'une voix encore assoupie...

— Merci, merci, vous avez bien fait de me réveiller ainsi 5 car j'ai encore une bonne course à faire avant le coucher du soleil.

— Je suis bien aise que cela vous arrange, lui dit le barbier; c'est un service que je vous ai rendu par hasard... mais vous pouvez vous flatter de bien dormir. On dit qu'il y avait ià, autrefois, au pied du GiaoicolOj le temple d'un certain Mor-

phée, qui donnait des sommeils de vingtquatre heures; le temple n'existe plus aujourd'hui 5 mais, d'après ce que je vois, il paraît que le dieu est resté.

Le colporteur accueillit ces paroles du barbier Caracalla par un rire franc et naturel, et dit :

— Croyez bien que je l'ai gagné mon sommeil. J'ai fait cinquante milles en vingt heures à pied. Hier matin j'étais à Viterbe. J'ai mis cinq heures pour arriver à Ronciglione; trois pour Baccano, trois pour la Storta, et je veux arriver à Tivoli ce soir.

— Diable! vous ne prenez guère le chemin de Tivoli.

— Je le sais; mais j'avais un cousin a voir dans le Trastevere, et voilà pourquoi vous me trouvez ici.

• — Et ce cousin n'avait pas a vous donner chez lui un lit meilleur que celui de cette osteria?

— Mon cousin s'est marié, ily a quinze jours, et il est très jaloux.

— Bien ! il commence de bonne heure.

— Les Trasteverins sont tous comme cela, et un coup de stylet est bien vite reçu.

— Entre cousins?

— Les jaloux n'ont pas de cousins^

— C'est vrai !

— Et maintenant, dit le colporteur,.

puisque vous avez eu tantôt la bonté de ïne réveiller, vous devriez bien encore m'indiquer le chemin îe plus court pour aller k Tivoli.

— C'est deux fois mon devoir... Il paraît que vous n'êtes pas Romain?

— Non, je suis de Ponte-Centino.

— Alors, vous ne connaissez pas ce pays... C'est singulier! plus je vous regarde, et plus il me semble que je vous ai déjà vu...

— A Rome? inierrompit vivement le colporteur, c'est impossible !

— Moi, je ne suis jamais sorti de Rome.

— Alors, vous ne m'avez jamais vu.

T- Attendez.., pandon... vous avez

quelque ressemblance avec un homme qui... Oh! non! non! faites comme si je n'avais rien dit.

— Vous ne voulez donc pas me dire àqui je ressemble? interrompit le colporteur.

— Au reste, c'est un honnêie homme, puisqu'on l'a libéré..., mais avanl,^ il avait le malheur d'être galérien... Monsignor Paciûco me l'a donné à raser le jour de sa délivrance... Ceci n*a rien d'offensant, puisqu'il y a dans cet hôpital, là, derrière Fosteria, une fresque oii on voit un diable qui ressemble à saint Michel. Le peintre disait qu'ils avaient été cousins avant la révolte de Satan ; après, l'ange était resté blond, mais le diable

était devenu brun, parce que vouî) savez qu'aux enfers il ne peut y avoir de blonds. ,

— En causant ainsi, dit le colporteur, avec un sourire naïf, nous laissons faire au soleil son chemin, et je ne fais pas le mien.

Il se leva, et enchevêtrant le haut de ses bras dans les lisières de son ballot, il ajouta :

— - Vous avez eu la bonté de me promettre de me montrer le chemin le plus court, si cela ne vous dérange pas.

— Au contraire, cela m'arrange. On ne trouve maintenant dans cette osteria personne avec qui on puisse causer, et

j'aime à parler, moi ; c'est d'ailleurs mon mélier. Je vais vous faire compagnie quelques iiislants.

Le colporteur et !e barbier sortirent de Tosteria, et longèrent la rive pour gagner le pont Sixte. Chemin faisant, le colporteur dépensa beaucoup d'adresse en demandes et en réflexions, espérant que le barbier, ivre d'un excès de paroles, ternjinerait l'entretien par une confidence ou une indiscrétion,

— Comment! dit le barbier, vous passez ainsi sans vous arrêter un seul jour à Rome!

— Eh! que ferais-je à Rome? répondit le colporteur; je ne vends rien dans les

villes et j y mange mon argent. Mes rubans, mes dentelles, mes ficlms soûl enlevés par les jeunes filles, dans les villages, où je les vends au prix de fabrique, parce que je n'ai pas de loyer de boutique à payer.

Le barbier fat frappé de cette raison.

— C'est juste! dit-il; c'est comme si j'allais, moi, colporte mon rasoir de barbe en barbe, j'épargnerais mon loyer, qui est fort cher et qui me ruine.

— Oh ! si vous vouliez faire ce commerce, je vous donnerais de bons con-^ seils. Avez-vous fïul quelques pratiques à l'osleria ?

— Pas une. Je n'y ai rien gagné, au contraire.

— Vous avez perdu au trefette^ à la bazzica ?

— Non, je ne joue jamais.

— Alors, je ne vous comprends pas.

— Eh bien! je crois qu'à l'osleria j'ai perdu ma finesse. On s'y est moqué de moi, et je ne l'ai compris qu'un quarts d'heure après.

— Voyons, contez-moi cela, dit le colpolteur d'un air de bonhomie.

— C'est, continua le barbier, que je sollicite un jemplôi au Vatican... et ils viennent de me dire, là-bas, que, pour avoir cet emploi'de barbier s%n-pielrino^

je suis obligé de me réunir à eux, après minuit, avec mon costume de pénitent et un bon poignard.

A ces paroles de Caracalla, le colporteur éclata d'un rire immodéré, plein de naturel, qui fut partagé tout de suite à Tunisson par le barbier, comme dans un duo bouffe de Rossini.

Sur les notes expirantes de cette folle gdîté, le colporteur s'arrêta et dit:

— Barbier, mon ami, je ne veux pas^ abuser de vos moments; indiquez-moi d ici mon chemin, et que le bon Dieu vous conserve ! '

— Vous ne pouvez pas vous tromper, dit le barbier en désignant de la main

un petit senller derrière le temple de la Fortune-Virile, vods allez passer devant trois vieux arc;.. Au dernier, vous prendre;? à gauche, et vous verrez un monument rond et énorme qu'on appelle le Colysée. De l'autre côté, près de l'église Sainte-Françoise, vous verrez un grand chemin avec de la poussière blanche, vous le suivrez jusqu'à Sainte-Marie-Majeure, et la vous prendrez des informalions au premier moine que vous rencontrerez.

— Merci, mon brave homme, dit le colporteur en serrant la main du barbier. Je saurai bien marclier tout seul, mainlenanl; j'espère que vous n'irez pas

à voire rendez-vous d'après minuit

— Oh ! n'ayez pas peur ! ,

— Eiî bien, si vous vouiez, j'irai à votre place. Dites-moi ie lieu du rendezvous?

-— Oh! pour ça, c'est autre chose! On m'a menacé de m oter la place que je n'ai pas encore si je parle trop. Nous avons assez causé, je ne parle plus, et, à minuit, je serai dans mon lit avec un costume de pénitent blanc.

Ils se séparèrent dans un nouveau duo de gaîté. Le barbier reprit le chemin de la rive gauche du Tibre; le colporteur feignit de suivre le chemin indiqué vers l'arc des Orfèvres, le Quadrifréns^ et l'arc

de ConSlanlin; mais quand il se fut mis à l'abri de tout regard, il s'enfonça dans des massifs de ruines béantes; et, caché dans les hautes herbes, les figuiers sauvages, les câpriers en fleurs, il suivit mystérieusement le barbier de loin, descendit sur le Forum derrière lui, monta l'escalier du Capitole sans le perdre de vue, et il ne cessa son espionnage qu'en le voyant entrer dans une boutique bien connue, près le théâtre de Marcellus. ^

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