‹ Debora (volume 3)Chapitre 3 sur 10 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Aia Waîicim.

Ces heureux plébéiens modernes, qui, à Rome, vivent d air, de lumière, d'azurj célèbrent la fête de tous les saints du calendrier, trouvent sept dimanches dans ia semaine, et regardent couler le Tibre

ni>

sons le pont anliqne d'Adrien , appuyés contre Jes piédestaux des anges, poussèrent un cri d'enthousiasme, le 30 septembre 1846, devant une riche calèche qui traversait leniement le fleuve, en balançant, avec de gracieuses ondulations, un visage plus beau que celui des anges du pont d'Adrien. — Oh! la belle chrétienne ! redirent en chœur mélodieux tous ces quiriies de Rome nouvelle, — et ils laissèrent couler le Tibre, pour accompagner de leur admiration la superbe étrangère jusqu'à la citadelle ronde , sépulcre du plus grand des Anton ins.

C'était lady Stumley.

Elle passait sur le pont triomphai au milieu des acclamations populaires, comme Agrippine lorsqu'elle arriva de Brindes , apportant les cendres de Germanicus, mort chez les Parthes. Lady Slumley paraissait fort peu s*émouvoir de Teniliousiasme qui éclatait autour de son char de triomphe; elle admirait seule, pour la première fois, ce magnifique paysage que le voyageur rencontre sur le chemin" du Vatican, et qui annonce si bien les splendides domaines de Bramante, de Michel-Ange et de Raphaël. La jeune femme traversa le Bourg- Neuf; arrivée sur l'esplanade de Saint- Pierre, elle fil arrêter sa voiture devant

Tobélisque, et regarda d'un œil d'inquiélude l'espace immense et désert, lac de' lumière fait par le soleil, 'où l'on n'entend parfois d'autre bruit que le duo italien des deux fontaines qui luttent avec gaîlé contre les joyeux caprices du vent.

Le hallebardler qui jouait le rôle de sentinelle sur le grand escalier du Vatican, en charmant ses ennuis auprès d'une jeune marchande cocomeraro^ prit subitement une pose grave pour laisser passer un auslère san-pietrino , qui descendit l'escalier et marcha lentement vers l'obélisque égyptien, en indiquant du doigt le befTroi de Sainl-Pierre où

sonnait l'heure , comme pour le prendre à témoin de l'exactitude d'un rendez-vous.

Cet lîomme, attaché à la maison de Sant.a-Scala, salua respectueusement lady Stumley, et après avoir échangé quelques paroles avec elle, il reprit le chemin du grand escalier.

La place de Saint-Pierre est si vaste, qu'elle rapetisse et rend presque invisible tout ce qui se passe dans son enceinte. Il y a des atomes et point de corps. L'obélisque même ressemble à un poîot d'admiralion typographique et majuscule. Les deux fontaines qui soid des fleuves verlicaux paraissent des ger-

bes vulgaires. Aussi deux personnes qui se rencontrent, et causent au milieu de cette plac(î, se mêlent et se confondent avec tous les grains de poussière que le vent disperse dans les rayons du soleil. La voiture de lady Stumley monta la pente douce qui mène au parvis de la basilique; la jeune femme descendit, et au moment de soulever la natte énorme qui couvre la porte de Saint-Pierre, elle éprouva un saisissement dont elle ne put se rendre compte ; sa main tremblait comme la petite main de lady Macbeth avant un grand crime : little kand; et pourtant il ne s'agissait que de faire une chose fort simple : entrer dans le

plus beau et le plus saint édifice de l'univers.

Lady Stumley franchit le seuil , et la première dalle de mosaïque qu'elle foula de ses pieds sembla les couvrir de flamme, et les anges du bénitier de marbre parurent s'agiter pour la repousser du lieu saint.

Un san-pietrino faisant les fonctions de sacristain, vieillard à ligure enfantine, se présenta devant lady Stumley, en lui demandant la permission de lui montrer les merveilles de Saint-Pierre et le tombeau souterrain du prince des apôtres. Une pâleur aïïreuse couvrit le visage de la jeune femme, et ce trouble

fut si profond qu'il n'échappa point au sacrislain.

— Madame se trouve mal ? dil-il d'une voix douce.

— Non, non, reprit ladj Slumlej en rappelant son énergie ; c'est cela qui m'a émw

Et elle désignait du doigt le squelette doré de la Morl, qui domine le tombeau d'Urbain lî, dans la nef de gauche, près de la chapelle du cliœur.

Le sacristain sourit et ajouta :

— Madame n'est pas la première qui se soit effrayée de ce vilain squelette. Heureusement, nous avons à montrer des choses plus ainiables; si son altesse

le permet, jç vais la conduire au tombeau de Paul m, derrière le maîtreautel.

— Non, dit lady Stumlej... Conduisez-moi aux archives du Vatican ; on m'a dit de m'adresser ici.

— Son altesse ne veut pas, en passant, baiser le pied de la statué de saint Pierre.

— Je n'ai pas le temps... une autre fois je m'acquiilerai de ce devoir.

— Son altesse veut-elle faire ses dévotions devant la communion de saint Jérôme?... C'est la fèie de ce* grand saint aujourd'hui. ^

— Je veux aller aux archives du Vati-

fil/ — —

can, dit lady Stumley avec un mouvcmenl d'impalicnce.

— C'est que, ajoutale sacristain, nous avons ici, comme pendant de la mosaïque de la Transfiguration, la mosaïque du capo- d'opéra du Dominiquin.

La jeune femme, pour toute réponse, mit une pièce d'or dans la main du sanpietrino, et lui fit signe de marcher.

Le bon vieillard s'inclina et obéit.

On: traversa une longue galerie abscure, on passa devant la sacristie, une porte s'ouvrit, et la lumière du jour éclaira un vaste jardin et la iaçade du séminaire du Vatican.

Un silence de désert régnait dans cet

asile du recueillement et de l'étude. Le soleil semblait se plaire à couvrir d'or le flanc gigantesque de cette montagne sculptée, qui e^t la basilique de Saint- Pierre et la paroisse de l'univers. Tout, aux environs, respirait le calme et la sérénité. Les yeux rencontraient des perspectives charmantes, à travers les pins du Vionte-Mario qui se baignait dans une atmosphère d'azur.

Toujours guidé par le sacristain, lady Slumley entra dans la petite chambre du concierge des archives du Vatican, et demanda d'être introduite. Ce concierge était aussi un vieillard qui donnait l'idée exacte du Juste ou de lÉlu, types

— (îi> —

créés par les Ilvr(3S saints; il avait la conscience non seulement de son bonheur terrestre, mais encore de son bon heur à venir, car il lui était impossible de supposer qu'après sa mort saint Pierre, le concierge du paradis, refuse rait sa porte au concierge de Saint- Pierre. La sérénité d'une aube de printemps rayonnait sur le visage de cet homme si heureux; il accueillit lady Stumley avec une bouté lran(iuille, et sortit pour annoncer sa visite au conservateur des archives du Vatican.

La jeune femme gardait toujours son émotion au milieu de ces murs, où partout se croisaient les clés d'or surmon-

tées de la tiare; à chaque instant elle croyait que le sol allait s'entr'ouvrir pour faire ëcîaler ces flammes qui dévorèrent Coré, Dalhan et Abiroîi; cependant une pensée la soutenait encore dans sa faiblesse ou son effroi ; ce n'était point une curiosité profane qui la faisait pénétrer dans ces, asiles redoutables, elle venait y exercer une fonction sainte, et sans doute agréable à Dieu, qui est le dieu de tout le monde, le dieu de tous les affligés.

Le concierge descendit et fit le signe qui veut dire : « Vous pouvez monter. »

Lady Slumley jeta un rapide coup d'œil dans un petit jardin, plein d'oran-

i^^ers cl de f'azons vierges, el monta aux ^^alcrics supérieures Là, elle trouva deux jeunes prêtres attachés comme professeurs au séminaire, et elle fut reçue avec celte urbanité romaine qui, depuis, le siècle d'Auguste, n'a pas abandonné ce beau pays en passant du Palatin au Vatican. Rome inventa l'urbanité. Urbs est le germe à'urhaniias.

La grande galerie des archives du Vatican rappelle par sa forme une de nos

salles de bibliothèques parisiennes; mais elle a un charme tout particulier, et qu'onchercherait inutilement aux abords de la rue de Richelieu et du palais Mazarin ; ses larges croisées, toujours ou-

verles, laissent voir un passage admlrable et les pius belles et les plus puissantes lignes d'architecture que l'iiomme ait écrites sur la terre pour parler au ciel. Lady Stumley, un peu rassurée par la bienveillance de l'accueil, choisit dans îe clavier de ses lèvres italiennes les notes les plus mélodieuses, et dit : ^

— J*ai l'honneur insigne de rendre une visite aux archives du Vatican, pour y consulter la sainte collection des bulles du ponlife Benoît XIÏ.

— Du pontife Benoît XII ? dit Tun des prêtres en regardant le plafond de la galerie; c'est, si je ne me trompe, de Tannée I53Î.

— Oui, seigneur ahhe, dit la jeune femme en IrcniManl; voire mémoire ne se f rompe pas.

— Benoît XII5 ajouta Je prêtre, a succédé à Jean XXÏI, et son successeur a été Clément VI.

— Ah ! voilà ce que j'ignore, dit lady Slumiey en s'elTorçant de sourire.

— Au reste, madame, ajouta le prêtre, je n'ai aucun mérite à savoir cela; je suis natif de Sienrie, et j'ai passé toutes mes premières années dans la belle cathédrale de cette ville, où, en guise de corniche, on a placé les bustes de tous les papes, depuis saint Pierre jusqu'à Fie II. J'ai appris par cœur la fîlia-

lion pontificale, comme j'ai appris mon caléciiisme.

— Mais, dit lady Stumley, ce n*est rien d'apprendre, il faut ne pas oublier.

7— Je n'ai pas encore eu le temps d'oublier, madame... Veuillez bien vous asseoir un instant, et je vais vous donner cette collection que vous demandez.

— Le jeune homme s'approcha d'une fenêtre pour demander un peu de calme à cette atmosphère lumineuse et tranquille, où se baignaient dans le lointain les clochers du couvent de Saint-Onuphre et de Saint-Pierre-in-Montorio.

Le prêtre remit la collection à lady Sliiiiiley, et se retira bien à l'écart.

La pâleur qui couvrait le céleste visafçe de la jeune femme fil place à une teinte de feu, lorsqu'eu ouvrant le livre au hasard, ses yeux tombèrent sur la bulle Pro JudœiSy h la date du samedi sainti554.

4 Aujourd'hui, disait le iexle papal, » saint samedi , où V Alléluia de Jacob » éclate sous les voûtes de Saint-Jean- » de-Latran ; aujourd'hui où, aux lueurs » nouvelles du lumen Chrisli^ nous prions » à genoux, pour les juifs, devant les » saints autels, quand le diacre chante : » Fleaamus genaa , il nous est revenu à » Tespril ce verset de Tapôlre saint Paul : » Les juifs demeurent ckers à Dieu , à

» cause de leurs pères, car les bienfaits de » Dieu sont sans repentir; et à cause de » toutes ces choses, nous voulons que » les souffrances des juifs soient allé- » gées, dans la ville, et qu'ils soient » traités à l'e'gal de nos autres fils les » plus chers, etc., etc. »

Lady Stumley arracha un ruban vert de son corsage , le plaça dans le livre couime^ un signet, et marchant avec assurance vers le jeune prêtre :

— Seigneur abbé, lui dit-elle, son éminenee le cardinal Santa-Scala attend, sur l'heure même, celte colleclion ; veuillez bien donner des ordres pour la lui faire remettre.

— Ce sera fait, madame, dit le prêtre eo sinclinani.

Aux mêmes heures et dans le même édifice, qui est une ville immense, une autre scène se passait avec des personnages bien plus grands.

Entrons dans cette salle auguste, que les peintres de Jules II et de Léon X ont décorée pour les souverains pontifes.

Pie IK y est assis sur un fauteuil de forme très vulgaire, et rend une note à son majordome, en présence du cardinal Santa-Scala.

— Avant de nous occuper des choses grandes, dit le Saint-Père en souriant, il faut nous occuper des petites, qui ont

leur valeur aussi... Mon fils, Santa-Scala, vous êtes partisan des réformes, vous ?

— Des réformes justes et salutaires ; oui, Saint-Père.

— Mais, je ne parle que de ces réformes, mon très cher fils... Ainsi, on s*obstine à me servir sept plats a ma table; Sept plais! Quand j'étais cardinal, je me contentais de trois ; et, comme mon appétit n'a pas augmenté, je veux ne pas augmenter ma dépense. Les plats d'amour-propre iront aux pauvres.-

Le majordome s'inclina profondément.

— Saint-Père, dit Santa-Scala, voilà une noble réforme.'

— Combien y a-l-il de chevaux dans les écuries du Vatican ? demanda le pape au majordome.

— Sainl-Père, il y en a soixante.

— Soixante chevaux ! quel Euxeî Jésus- Christ en avait tout cela de moins, quand il est entré à Jérusalem le dimanche des Rameaux ! 11 y a beaucoi p de réformes à faire dans la vieille étiquette du Saint-Siège. Nous devons avoir

aujourd hui le lu\e de la simplicité

Soixante chevaux! Mais je veux revenir aux mœurs et habitudes de mon saint aïeul Ganganelli^ qui marchait à pied, comme un Trasteverin dans la ville.

Vous l'avez vu le 2 juillet dernier, je

me suis rendu à pied, comme Ganganelli, pour célébrer la fête de la Visitation, à l'église des religieuses salésiennes... Soixante chevaux! 11 faut en vendre au moins la moitié tout de suite; après nous verrons; le bien ne s'opère pas en un jour... Voyons, dites-moi ce que coûte la culture de mes fleurs?

— Quatre mille écus, Saint-Père, répondit le majordome en tremblant.

— Certes, j'aime beaucoup les fleurs; saint Philippe de Neri les aimait beaucoup aussi ; mais lorsque tant de pauvres gens manquent de pain, il est peu convenable de donner quatre mille écus à des fleurs. Saint Philippe de Neri lui-

môme sérail scandalisé de celte prodigalité païenne, qui nous |vienl des jardins de Salluste. Nous supprimons les

fleurs; les plus belles de toutes naissent sur nos collines, et elles ne coûtent rien; je me contenterai de celles-là, puisque Dieu s'en contente à sa fêle du mois de juin.

— Le plus humble des serviteurs de Sa Sainteté, dit le majordome, a reçu aujourd'hui, 50 septembre, le troisième quartier du traitement

— Encore une réforme ! interrompit le pape ; en conscience, je ne puis recevoir mon ancien traitement d'évêque :

j'en fais don a la ville d'Imola.

— Quarante mille écus, dit le majordome, en appuyant sur chaque syllabe.

— Oui, oui, je connais la somme, et je la donne parce qu elle est grande.

Imola en a besoin Cela me rappelle

un petit délail A combien se monte

la dépense des glaces et des sorbets que je ne prends pas ?

— A huit écus par jour, Saint-Père.

— Vous donnerez ces huit écus atix pauvres du Bourg-Neuf.

Quand le majordome fut sorti, San la- Scala prit la parole ; et, après avoir loué avec enthousiasme toutes ces réformes d'intérieur, il se préparait à aborder un sujet plus élevé lorsque la porte s'ouvrit,

et les conseillers de Sa Sainlelé enlrèrent dans l'ordre suivant :

Les cardinaux Spinola, Allieri, Palrizi, Castracane.

Monseigneur Marini , gouverneur de Rome.

Monseigneur Antonelli, trésorier; tous deux réservés , m petto , pour le cardinalat.

La première question posée en conseil était relative à l'amnistie générale.

Santa-Scala plaida la cause du malheur et de l'exil avec une éloquence que le succès couronna. Il fut décidé que tous les exilés rentreraient au sein de leurs familles. Après le cardinal Patrizi fit un

rapport sur les chemins de fer, et soumit au conseil les plans et les éludes faits, dans l'intérêt de ces grands travaux, par le comte Pancianietle prince Torlonia.

En ce moment , le secrétaire du conseil vint remettre au cardinal Santa- Scala un vénérable in - quarto , recouvert d'un velours séculaire, et défendu contre les ravages des bibliothèques par quatre angles de cuivre occidé.

Le cardinal eut un mouvement de satisfaction; il ouvrit le livre à la lisière du signet, et le déposa sur la table du

conseil. Puis, ayant obtenu le droit de parler :

— Voici j dit-il, une relique précieuse échappée par miracle à l'incendie sacrilège de 1S27; voici la collection des bulles du saint pontife Benoît XII. Cinq siècles se sont écoulés depuis, et le cri de pitié recueilli dans ces vénérables pages n'est pas encore exaucé.

Alors Santa-Scala baisa respectueusement le livre, lut le passage relatif aux juifs du Gheito romain , et poursuivit ainsi :

— Les enfants de Rome étaient en exil sur les terres étrangères; la voix de la clémence vient de retentir sur le mont

Vatican, et tous les proscrits rentreront dans la ville, comme les brebis dispersées par l'orage se réunissent àja voix du pasteur quand le soleil a reparu. Il y a d'autres proscrits, d'autres exilés, d'autres enfants, nés sous le ciel romain, abreuvés aux sources des sept collines, nourris du froment de nos campagnes, et qui réclament aussi, pour leurs ténèbres, un rayon de celte liberté tardive qui vient de luire sur la coupole du Vatican. Il y a cinq siècles aujourd'hui, cet auguste livre en est témoin, un glorieux pontife, Eenoîl Xiî, étendit sa droite clémence sur le purgatoire du Ghetto romain ; l'Espérance, fiJle aînée

de Dieu, rayonnait au\ regards des descendants des captifs de TEuphrate, captifs du Tibre; les mères juives osèrent alors promettre à leurs tilles des jours meilleurs et des hyménées sereins; Benjamin et Juda respirèrent un instant, comme à l'approche du nouveau Machabée libérateur; puis Touragan des schismes obscurcit l'azur de Rome; le rayon s'éteignit, et cinq fois le siècle expiré promit en vain au siècle suivant la réhabilitation annoncée à notre Jérusalem ! Le temps est enfin venu, les sept ans et les septante semaines sont finis. Le grand pontife Pie IX veut recueillir Théritage de clémence a lui légué par

Benoît XIÏ. Les pleurs seront taris, les fers seront brisés^ les grilles tomberont, etj pour obéir au Psalmiste, nous donnerons la lumière à ceux qui sont assi% dans les ténèbres et à l'ombre de la mort (1).

Pie IX fit un geste paternel d'approbation 5 et parut visiblement ému des paroles de San ta-Sca la.

Le cardinal-trésorier prit la parole ensuite, et répondit par 1 éloquence des chiffres a 1 éloquence du cœur. La première a toujours raison autour d'une table de ministres. Les finances, disait

(1) Jlluminare hisquiin tenebris et in umbrd mor-

lis sedent, (Psaume du Benedictus),

le trésorier, sont dans un état peu satisfaisant ; il est impossible de supprimer d'un trait de plume les impôts séculaires perçus au Ghetto. L'arriéré même est très considérable, et s'élève à la somme de cinquante mille écus.

— On les paiera, dit vivement Sanla- Scala.

— Qui les paiera? demanda froidement le ministre des finances.

— Qu'iiïiporle le payeur, reprit Santa-Scala, pourvu que le déficit soit comblé !

— C'est juste, dit le trésorier; mais

il y a urgence.

— Ce sera payé avant trois jours, af~

firnis le cardinal protecteur des juifs.

Et, saluant profondément le pontife, il sortit de ta salle du conseil.

Lady Stumley, en attendant Thcure convenue, avait parcouru toutes les galeries du Vatican; elle avait vu le musée recueilli qu'illuminent la Transfiguration du Tbabor et le cierge de saint Jérôme; la chapelle où les morts ressuscitent k la voix de Michel-Ange; la haute salle où Laocoon souffre entre ses deux enfants; le Belvéderoù Smynthëe Apollon s'épanouit dans sa victoire; elle venait de vivre, en deux heures, d'un siècle d'enthousiasme, au milieu de ce peuple de marbre que le-} papes ont ex-

Inimé dos palais dos Anloniris; cl revenue de ce voyage accompli dans un seul édifice, elle altoiidait Sanla-Scala enlrc Jcs deux murailles infinies, couvertes des épit:i|>lics des premiers chrétiens (i).

L'enlreviie fut courte et brûlanlr.

Sanla-Scala, dont la fortune s'était épuisée dans des i^rodigalités de bienfaisance, lie pouvait avosr recours qu*à lady Stuniley pour tenir la j^romesse solennelle et imprudente, faite au cardinaltrésorier. La jeune femme, plus riche en apparence qu'en réalité, chose assez

(1) Ta ga'i'rle aile Monumcita ceUnuti Chrislianorum.

commune, iiil d'abord effrayée de celte révélation inattendue; puis, réllécliissant quelques minutes, elle dit avec des intonations saccadées et fébriles :

— C'est une somme énorme qu'il nous faut, mais Dieu nous aidera. Les circonstances ne sont pas bonnes pour contracter un emprunt... 11 y a trop de révolutions dans l'air... Je vendrai ma villa, s'il le faut... Il est vrai que personne ne me l'achèterait en ce moment... ou à vil prix... Et puis nous serions encore bien loin de notre compte, cinquante mille écus ! Ah ! mon Dieu !... ils ne sont pas dans Rome !... Enfin... il faudra bien les trouver... Je verrai mon

— 8C inleiidaiil... Si M. le comie Talormi n'avait pas fait perdre à madame Van-Ritïer la confiance de son mari, elle aurait pu venir a mon aide... C'est une porte

fermée n'y pensons pas. Cardinal

Santa-Scala, vous avez toujours bien fait de promettre; cela me donnera du courage et des idées... Il ne s'agit que de gagner du temps... Il me semble que je rembourserai un million, si on m'accorde un mois... Ma lete brûle... J'ai besoin de calme... Dieu nous aidera- Maintenant, le Vatican m'est connu; j'en ferai mes galeries, et nous nous y verrons tous les jours, s'il le faut. Je suis acclimatée dans cette ville de marbre^

et mon pied est^affermi sur son pavé.

Adieu, cardinal Santa-Scala, je vais remuer tout Rome pour notre emprunt.

Lady Stumley, pleine de confiance dans l'impossible, descendit, d un pas léger, l'escalier du Vatican, remonta en calèche et courut, au galop de Tattelage, à la recherclie de rinconnu.

CUAPniŒ THOIfilîiME.

L'IassproTisatear cViLibauo.

Aujourd'hui, 4 octobre 1846, le peuple sort de Rome et prend la route du mont Aventin; mais, à lairde fête et de gaîté qui règne sur tous les visages, on voit qu'aucun projet de sédition n'attire

les quirites vers la colline sainte; tout Rome se rend à la fête de Teslaccio, comme au mois de septembre tout Paris se rend à la fête des Loges, dans la foret de Saint-Germain. Ceux qui ont vu ces deux spectacles peuvent se faire une idée exacte de la différence qui existe entre le caractère des deux peuples, entre la joie folle du Midi et la gaîté taciturne du Nord,

Les guinguelles de Teslaccio n avaient jamais vu autant de libations populaires, même aux antiques fêtes de Baccuus;on lisait partout, en caractères de craie ou de charbon, selon la couleur de la muraille : Vuio dolcc e asùiiUo ; les repas li-

bres allongeaienl; leurs tables, comme sous les empereurs de la persécution, et le vieux lo Baahc! était remplacé par la mélopée des cantiîènes modernes du dieu chrétien de la vendange; les familles sobres, ou ermemies des guinguettes, s'asseyaient, en plein air, sur les genoux poudreux de Cjbèle, et buvaient Teau savoureuse du cocomero, délices des enfants. De partout arrivaient les carrelielle pojiolmw en grand appareil de fête; on y voyait des groupes de femmes jojeuses qui, cejour-ià, s'accordent le privilège de porter dc^s chapeaux d'hommes tout enriibauîu's; leurs alfclages se hérissaient de rameaux de pins et de panaches de

Iroënes, de niyrlhes, d'âches, de lierres, de ^irasols. Partout les jeux forains se mêlaient aux jeux des villes : les jeunes femmes se balançaient, avec des cris délirants, sur le coussin de la canofîena; les hommes se disputaient les baïoques aux chances de la hazzicQ^ et ceux qui voulaient économiser les cartes ou les tarots s'escrimaient au jeu tapageur de XiXmorra^ en criant les nombres formés par leurs doigis; les joueurs de I)alion, vêtus à la légère, bondissaient sur les planches in- . clinées de leur tremidin; les joueurs de ruzzïcca^ fiers 'de leur origine, prenaient les poses superbes de leurs aïeux, les discoboles du Champ-de-Mars; les joueurs

de chalumeau chantaient la gloire des

vainqueurs en soufflant dans leurs tuyaux

rustiques, comme des Til} res haptisés : il y avait dans l'air et la lumière, sur la rive gauche du Tibre et sur le sommet des collines, une j îe immense que Rome n'avait jamais connue depuis le siècle d'Auguste; et dans le voisinage de Testaccio le soleil semblait réveiller en les dorant les ruines du temple de la Liberté, endormies sur le mont Palatin. A la foule du peuple était venue se mêler la foule des patriciens; et de même qu'autrefois la litière du sénateur côtoyait le chariot des Volsques, aujourd'hui les carrettelle du peuple traversaient la ligne des équi-

pages soraplueux, car la même pensée, la même allégresse, la même espérance était dans tous les cœurs ^pusll lis cummajoiibiis, comme dit le poète David. Pourquoi les révolutions ne gardent-elles pas éternellement leur aurore? Pourquoi se hâtent-elles d'arriver à leur couchant?

De brillantes cavalcades, composées de jeunes gens et de jeunes femmes de tous les pays, arrivaient de la ville, et réglaient leur pas ou leur galop selon les facilités de l'espace ou les obstacles de la foule. Parmi les fringantes amazones, reconnues anglaises à l'opulence de leurs boucles flottantes, blondes ou brunes, et à la fine encolure de leurs chevaux, on

distrnguaitune jeune femme d*une beauté merveilleuse, dont le nom courait de bouche en boucbe, à mesure qu'elle traversait la file des calèches et le flot des piétons. C'était lady Stumley. Sa robe de cheval, couleur bleu tendre, rendait pleine justice à la finesse de sa taille, à Télégance de ses épaules, à l'exquise ciselure de ses bras. Le corsage, ouvert par devaut, laissait courir de petites franges de dentelles sur deux ràn^s de boutons d'or, et son col de batisle, mutinement rabattu sur une mince cravafe de soie orange, complétait une toilette digne de Vénus équestre, comme disaient le? jeunes clas

siques romains.

Un doniesliquc, a cocarde noire, à livrée sévère, suivait lady Slumley.

On disait dans la foule : « C'est lady Stumley, une jeune veuve anglaise; elle a vingt-quatre ans, une fortune immense et une fille unique, belle comme le jour ou comme sa mère, »

Et la flamme de tous les regards, l'aspiration de tous les cœurs suivaient la belle amazone comme un cortège invisible; et le sourire qui répondait au peuple était doux comme le rayon du matin sur la cime des pins de Tibur.

Entre le Tibre et Testaccio, les calèches, les chevaux, les carretteUe, les piétons formaient un grand cercle, sur une

pelouse de bal, où la saltarella nationale s'agitait avec une immodération qu'excusait l'ivresse de ce beau jour. Bezzi, Gëdéon, Jubelin, Ciceruacchio et les hercules, assis sous une tonnelle, buvaient ce vin d'or qui naît sur les coteaux de Bolscna, et qui ressemble à des rayons du soleil en fusion. Frittata, chargé seul de la partie chorégraphique dans cette fête, dansait la saltarella la plus immodérée avec la belle et vive Ruzzarina , aux grands yeux noirs; quand le danseur côtoyait la tonnelle où buvaient Bezzi et ses amis, il prenait au vol le verre d; s libations patriotiques, le vidait d'un trait, et bondissant comme un bélier sur ses jarrets ner-

veux el souples, il replaçait le verre sur la table, el retombait à côté de sa danseuse, en décrivant un demi-cercle dans l*air, au milieu des bravos et des applaudissements.

Un cavalier superbe, vêtu avec une raredistinction, paraissait prendre un vif plaisir à cette joie patriotique, à cette fête populaire, à ces danses nationales, à ces publiques libations; sa main, finement gantée, faisait tournoyer une cravacbe d'ébène, et sa voix forte déchaînait d'énergiques bravos sur les danseurs et les buveurs. C'était Talormi, ce ne pouvait être que lui.

Van-Rilter, qui n'avait pas voulu man-

quer Toccasion de descendre le Tibre dans une barque pour se rendre aussi à Testaccio, reconnut Talormi, et prit brusquement son cheval à Taborda^çe, en disant:

— Vous ne vous attendiez pas à me trouver ici, comte Talormi, et surtout sans ma femme?

— Ah! c'est vous, amiral! dit le diplomate ; que diable venez-vous faire dans celte poussière sans eau?

— Je suis obligé de me montrer partout comme ambassadeur. Je représente la Hollande à Testaccio.

— Et madame Van-Ritter n a pas voulu vous accompagner sans doute?

— Ma feaime se prépare pour le bal de lady Slumley. Les femmes n'ont pas assez ^d,e , tout un jour pour se préparer à un soir. Vous verra-t-on à la villa d'AIhano ?

— Mais je le pense... Voilà lady Stumlej ; je \ais lui présenter mes adorations en passant. A ce soir, amiral.

Tout à coup, un murmure mélodieux d'admiration italienne éclata dans la foule; Bezzi et Gédéon se levèrent; la saltarella fut interrompue; Frittala s'arrêta, suspendu sur un pied, comme le Mercure de Jean de Bologne; Talorini tourna lentement sa tête diplomatique, et reconnut ladvStumlev.

Heureusement pour lui, tous les regards étaient fixés sur la jeune femme, et personne ne remarqua le saisissement que l'apparition delà belle amazone donnait à ce froid diplomate, brûlé du feu de toutes les passions. Un immense orgueil s'empara de lui et ajouta un aliment à la flamme de volupté inexorable tombée du ciel italien: il lui sembla merveilleux de conquérir cette superbe amazone, qui laissait en passant le tison du désir sur les lèvres de tout un peuple, et de l'enlever comme une proie d'amour à tout ce monde en délire, à ce cortège frénétique d'adorateurs.

Grâces aux licences que donnait à tous,

pelils el grands, celle fêle populaire de la LîberliJ, les palrloles romains offrirent à ladj Stumley la coupe des libations nationales; Ciceruacchio la préseula fièrement, et lui dit:

r: il

— Madame, tous devez aimer la libejrté, puisque tous êtes née dans un pays iLbre: faites-nous donc Thonneur de boire avec nous à ia liberté de l'Italie !

La jeune femogif se prêta de la meilc leure grâce du monde à lous les toasts proposés, et elle ne s/arracha que difficilem^nji^à cette foule enthousiaste qui l'applaudissait comme l'amazone Camille du premier poète romain. .

— Messieurs, avait-eîle dit en prenant

congé de Ciceruacchio et de ses amis, ma présence est nécessaire à ma villa d'Albano; je donne une fête ce soir, et ceiix de vous qui me feront Thonncur d'y venir seront les bien reçus.

Elle fit prendre à son cheval un pas de promenade, et se dirigea vers la rive gauche du Tibre pour donner un peudefraîqt^ÇjVr à son visage et k soa front embrasés par le double feu du triomphe et des libatipos. '

Un cavalier la suivait.

— Pardon, milady, dit-il sur le ton du plus profond respect, j'ai déjà eu l'honneur de vous saluer; mais vos regards se devaient au peuple, ils ont dédaigné le

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passant; j'avais pourtant quelque chose de fort grave à communiquer à milady.

— A moi, monsieur le comte? — répondit la jeune femme de cet air décidé que donnent quatre toasts de vin de Bolsena, imprudemment acceptés parpatriotisme.

— A vous-même, milady, reprit Talormi avec un sourire charmant et une grâce exquise. Mon intendant s'est rencontré hier avec le vôtre chez un de nos plus riches banquiers, et par un hasard qu'aucune indiscrétion n'a provoqué, j'ai été forcé d'apprendre que vous étiez à la poursuite d'un emprunt tout à fait royaï.

Le cheval de lady Stumley fit mine de

se cabrer, et trahit ainsi une contraction violente dans la main de la belle écuyère.

— Comte Talormi, dit la jeune femme que ce noiivel incident bouleversait tout à fait, vous êtes bien instruit, et je n'éprouve aucune répugnance à cacher un emprunt de cinquante mille écus romains.

— Comment donc, milady ! mais un pareil emprunt honore une vie. En ce moment, il n'y a que Pie IX et lady Stumley qui puissent emprunter cinquante mille écus. Cependant, le banquier est

encore plus difficile à trouver que l'em-

prunteur.

— Ah ! vous savez encore ceJa, comte

Talormi! — dit lady Slumley avec un rire sérieux.

— Le hasard n'en fait pas d'autres, milady : c'est encore lui qui m'a appris l'absence des banquiers.

— Eh bien, comte Talormi, c'est encore très vrai; seulement, les banquiers ne sont pas absents.

— Milady, lorsque les banquiers ne prêtent pas, ils sont absents.

— C'est juste, comte Talormi, dit la jeune femme, sans trop songer à ce qu'elle disait, et en pensant uniquement a la promesse imprudente faite au cardinal Santa-Scala, qui le malin même avait re-

nouvelé sa demande par une lettre des plus pressantes.

Après une courte interruption, pendant laquelle on n'entendait que le pas des deux chevaux marchant en ligne parallèle, Talormi reprit ainsi :

— Milady, je vous soupçonne de tramer quelque bonne action de cinquante mille écus romains, et cela m'a donné l'idée de me faire banquier pour vingt-quatre heures. ^

Lady Slumley s'agita brusquement, comme si son cheval eût fait un faux pas.

— Pardon, comte Talormi, dit-elle avec un embarras visible, je ne vous ai

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pas bien compris, ou je ne vous ai pas bien entendu.

— Je vais être plus clair et parler plus haut, milady... J'ai chez moi, en bons billets, cinquante mille écus dont je puis me passer pendant un mois, et je vous les apporterai ce soir à votre fête d'Albano.

Lady Stumley regarda fixement Talormi, qui s'était composé un visage plein de bonhomie et de candeur.

— Comte Talormijdil-eîlejje suis sûre de regretter demain ce que jejais aujourd'hui; mais la circonstance est, en ce moment, plus impérieuse que ma volonté... j'accepte.

lii —

— Eh bien ! milady, je vais me mettre en devoir de tenir ma promesse

Vous acceptez, milady, l'échéance d'un mois?

— C'est justement cette courte échéance, comte Talormi, qui me fait accepter votre proposition.

-— Milady, ajouta Talormi en prenant congé de ladj Stumley, soyez sûre que vous ne regretterez rien demain.

H donna un léger coup d'éperon à son cheval, et s'éloigna en déployant toute sa grâce équestre. Lady Stumley le suivit longtemps des yeux, et elle eut même un instant l'idée de s'élancer à sa poursuite, et de le rappeler pour briser ce con-

Irai verbal; mais deux molifs la rclinrenl : l'inexorable uécessilé de cet emprunt, et le scandale public d'une course à travers cliamps à la poursuite du plus beau et du plus charmant des chevaliers romains de 1846.

— A Villa Fiorina, dit-elle à son domestique.

Et elle sortit de Rome, avec la flamme au front, la fièvre au coour et le délire dans TesprlL

Talormi reparut à la fêle et entendit retentir à son côté un éclat de rire de marin; c'était Van-Rilter, qui ayant été le discret témoin de la cavalcade mystérieuse du diplomate ci de lady Stumley,

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préludait par celle gailé binvanle à une brusque iiidiscrélîon.

— Très bien! très bien! dit-il dans la boule qui suivait louragan du rire; les amours vont YÎle k cheval; vous menez le sentiment au galop. Très bien!

— Ah ! c'est ainsi que vous représentez la Hollande, dilTalormi; ah! vous espionnez vos amis!

— Parbleu! dit Yan-Rilter, vous faites Famour en plein air! Il n'y a que les aveugles qui ne vous ont pas vu.

— Que voulez-vous faire, k mon âge et dans mon désœuvrement, cher amiral? Cette femme est charmante et ne

sera pas toujours amazone. Antiope a i 8

cédé à Thésée. Je continuerai la mythologie à Rome. Mais ne me trahissez p?.s.

Quel jour bien choisi pour une fêle !

Heureusement Virgilio veillait, avec tout le feu de son zèle, sur les préparatifs de la villa. Les invités pouvaient venir à l'heure dite, tout était prêt pour les re-. cevoir.

L'automne romain continuait l'été sous un autre nom; la terrasse, voilée par des étoffes de Perse, devait servir de salle de bal; les galeries resplendissaient de lumières; les plafonds, éclairés à <)iorno. laissaient voir les blondes déesses de l'Olympe dans leur nudité superbe ; ' les vases de fleurs croisaient les parfums

de toutes les Flores ardentes; les fenêtres ouvertes sur les jardins, les bois et le lac aspiraient la fraîcheur du dehors, et la dislrihuaient par les galeries, les escaliers, les vestibules aux trente salles de la villa.

Tout le monde romain avait rebondi de Teslaccio au bal de lady Stumley. Calèches et cavaliers couraient sur la route d'Albano, oii les voix d'un orchestre furieux exécutaient une invitation à la danse, qui ébranlait la racine des peupliers et des pins.

Virgiiio était partout.

Son costume de minenie campagnard avait une originalité que les plus habiles

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confectionneurs de Paris ne donnèrent jamais à leurs modes anglaises : une ceinture bleue a franges d'or serrait sa taille souple, et s'harmonisait très bien avec sa veste de satin blanc, sa fuie culotte de velours et ses bas à larges coins.

Lady Stumlej , dans une toilette fort simple, où les pierreries brillaient par leur absence, faisait les honneurs de sa maison avec une aisance qui annonçait une grande dame du West-Endy une habituée des salons de la haute vie anglaise et du royal palais de Buckingham. Les femmes lui pardonnaient sa beauté, à cause de sa grâce; les hommes lui pardonnaient sa rigueur à cause de sa beau-

té; ils se regardaient tous indignes de mériter un sourire de cette bouche, qui sen;iblait n'avoir effleuré dans des songes que des lèvres de chérubins.

Parmi les personnes de distinction arrivées à ce bal et choisies dans la liste des invités de la place Navone, les plus intéressantes pour nous sont Van-Ritter et sa femme. Le premier ne produisit aucune sensation, malgré son titre d'amiral ; mais sa femme, qui avait le titre brillant de la beauté, donna tout de suite à lady Stumley une rivale d'admiration.

Paul Gréant, malgré toutes ses démarches, n'avait pas reçu d'invitation; mais il s'était invite lui-même; il avait suivi,

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à cheval, la calèche de Mcmma, et fran* chissant les murs de la villa, il assistait de loin, comme un faune exilé dans les bois, à celte fête où il pouvait eiicore distinguer, par intervalles, la robe blanche qu'une] femme seule pouvait porter dans le tourbillon du bal.

Le tourbillon du bal et le fracas de l'orchestre firent bientôt une diversion favorable pour lady Stumley ; elle trouva l'occasion de se dérober aux regards pour prêter l'oreille, du côté de la route, au bruit du galop attendu, car Talormi n'avait point encore paru à la villa, et ce retard devenait, à chaque minute, plus inquiétant: Santa-Scala altendail!

Une ombre se glissa sous l'arbre où s'appuyait lady Stumley, qui tressaillit et reconnut Gédëon Costmtini.

— Au nom du ciel, madame, — dit le jeune homme avec cet accent de folie qui se fait excuser, — au nom du ciel, écoutez-moi, et ne me repoussez qu'après m'avoir entendu, ou je meurs à vos pieds.

— îl m'est impossible de vous écouter, — dit la jeune femme, au comble de l'effroi et d'une voix altérée par une émotion extraordinaire, — retirez-vous, je ne puis vous entendre... Pas un mot de plus !

— Madame, dit Gédéon, je me tue à vos pieds... accordez-moi un moment, un

seul... Qui êlos-vous? d'où venez-vous?

quel est voire nom verilable? Vous n'êtes pas lady Stumlcy ; voys êtes un céleste fantôme, descendu du ciel pour troubler mes jours, pour dévaster mes esprits, pour m'enlever ma raison! Je vous aimais avant de vous connaître, avant de vous voir ; mon âme me semble liée à votre corps par une chaîne mystérieuse; je fais partie de vous-même, et je sens que mon épiderme se déchire lorsque vous vous séparez de moi. Oh! c'est bien plus que de l'amour ce que je sens pour vous! c'est un sentiment qui attend vîti nom et que mon cœur a créé ; c'est une vie nouvelle que voîre premier regard me d nna.

et qui ne pourra jamais s'éteindre, même après ma mort, parce qu'il me semble que je dois revivre en vous.

— Gédéon, dit lady Stumley avec douceur, je vous ai écouté avec patience, parce que je vous estime, et que j'aime votre noble caractère; mais éloignezvous; on peutvous voir. Rentrez au bal... voici le comte Talormi.

— Le comte Talormi ! interrompit Gédéon avec un frémissement de lèvres, — oh! il me doit quelque chose, celui-là î

il a une nuit a me rendre depuis

Gênes !

— Taisez-vous, monsieur, — dit la jeune femme effrayée, - si vous avez

(luelque affection pour moi, vous allez me le prouver.

— Ordonnez, madame,

— Vous traiterez le comte Talormi comme un inconnu et comme un homme qui ne vous doit rien, ni de Gênes ni d'ailleurs... — Et, au nom de Dieu, rappelez-vous ceci : il ne vous est pas permis de parler d'amour à lady Stumley !...

Gédéon resta comme foudroyé par cette parole, et, sur le geste impérieux de lady Stumley, il s'éloigna, Tàme brisée, et se perdit dans les arbres voisins.

Talormi descendit de cheval dans l'allée,.attendit un instant son domestique, un peu en retard, et, comme il mettait

le pied sur le seuil de la maison, du côté désert, il trouva lady Stumley seule et dans lombre.

— Je h'ose me flatter que vous m'attendiez ici, miladj, lui dit-il, mais je suis charmé de vous y trouver sans lémoins; le hasard me sert toujours bien. Voici, dans ce petit portefeuille, ce que vous attendez du comte Talormi, votre banquier. Permettez-moi d'aller danser à votre bal.

Et Talormi, ayant fait un salut respectueux, courut se mêler à la foule dans la villa.

— Voilà un acte accompli avec une délicatesse exquise, pensa lady Stumley.

Ensuite, elle moula aux appartements, vériOa la somme, trouva juste ce qu'elle attendait, l'expédia immédiatement au cardinal Santa-Scala, et ayant écrit son obligation à Téchéance convenue, elle descendit au bal.

En ce moment un domestique, qui offrait des sorbets sur un plateau, sappro- . cha de lady Stumley, et lui dit :

— Milady, les chœurs de Vaîle sont arrivés, et le seigneur Virgilio les a reçus dans le jardin, où ils attendent vos ordres.

— A la fin de ce quadrille, dit lady Stumley, ils entreront, et Virgilio découvrira la statue. Allez.

Le quadrille terminé, tous les invités entrèrent dans la grande galerie, où la tenture du lond promettait une surprise à la curiosité trop longtemps suspendue. Le voile tomba eniin, pt la statue de Moïse, chef-d'œuvre de Bezzi, éclairée de mille feux, apparut dans sa majestueuse beauté.

Aussitôt une voix de basse entonna le Ccltste ma7i plaçai a , du M osé de Rossini, et les chœurs prolongèrent à Tinfini cette mélodie mei Tcilleuse, exprimant si bien le ravissement des infortunés qui revoient la lumière du jour après les ténèbres de la mort.

Les applaudissements éciaièrent, elle

musicien Jubclin présenta Bezzi , le sculpteur, et Gédéon, le modèle/ à la foule des invités.

Tout à coup on entendit un violent prélude de piano'; c'était encore Jubelin qui s'annonçait ainsi lui-même et demandait la parole. Commandant le silence, il dit d'une voix grave et solennelle, qui fitouMier la frivolité du jeune artiste p^irisien :

— Quoi ! nous sommes en Italie, nous sommes à Rome, dans le pays des improvisateurs, et personne ici ne se lève pour saluer le chef-d'œuvre de Bezzi par un chant d'admiration! Oîi est la poésie?

— La voila qui passe! dit lady Stumley en désignant Virgilio.

Jubelin prit Virgiiio par le bras, et, le conduisant au piano :

— Chantez, poète, lui dit-il; la musique accompagnera la poésie ; ces deux ^œurs marchent toujours ensemble.'

— Si miiadj l'ordonne, répondit Virgilio.

— Au nom de voire aïeul ! dit la jeune femme.

En même temps ladj Slumley dénoua son écharpe d'azur pour en décorer Virgilio, et Memma, ôtant sa couronne de verveine, la posa sur le front du poète au milieu des applaudissements.

Le piano, sous les doigts de Jubclin , exécuta un nouveau prélude plein d'éclat, et l'improvisateur d'Albano, debout à côté de la statue de Moïse, prononça d'une voix mâle et sôKore des stances dont nous donnons ici la traduction :

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