MERY
PARIS L. DE POTTER, UBRA!HE-ÉI)1TEIJI\
Kuc Saiul'Jaoques, 3S.
in 2010 with funding from
Univers ity of Ottawa
http://www.archive.org/details/deboramr03mr
CHAPlï RE PREMIER,
iiu
Le dou de la Jnlv
Dans la vie , le coup de la fatalité qui renverse se combine heureusement quelquefois avec le souffle de la Providence qui relève. Debora, encore appuyée sur le balcon du kiosque , et pensant au
législateur des Hébreux , tourna la tête en entendant un bruit de pas, et vit dans l'allée son jardinier et un jeune domestique, qu'elle reconnut tout de suite : c'était un envoyé du cardinal Sanla-Scala, et il remit à Debora le billet suivant :
« Le cardinal Santa^cala a l'honneur et l'extrême satisfaction d'annoncer à lady Stumley que Sa Sainteté recevra le Moïse de notre grand sculpteur, qui a voulu donner un frère au Moïse di San Pictro in Vincoli.
» Le cardinal Santa-Scala serait bien aise de rencontrer lady Stumley au Vatican, dans la petite galerie dite de la
Transfiguration, demain malin, à neuf heures. La statue sera attendue par les san-pieirini , à midi, devant le grand escalier, où le gonfanon pontifical sera arboré comme dans les plus grands jours de fête.
» Que Dieu veille sur lady Stumley '.
') Avec le sceau de nos armes. »
Cette subite fièvre d'activité qui s'empare de nous dans les occasions solennelles de la vie, secourut Debora au moment où toute espèce de secours semblait impossible. La lettre d'un cardinal! un pape daignant recevoir le don d'une juive ! l'étendard pontifical arboré sur une corniche du Vatican! Il ne fallait
rien moins que le concours de tant de choses émouvantes pour distraire Debora des terribles préoccupations de ce jour. Emportée par ces pensées nouvelles , la jeune femme courut à la villa, ordonna les derniers préparatifs, et écrivit de» lettres à tous ses amis, en leur donnant rendez-vous pour le lendemain sur la place de Saint-Pierre , à V Angélus de midi.
Debora trouva encore des distractions favorables dans les difficultés qui se présentèrent pour mettre la statue en bonne et sûre voie de transport. Une partie de la nuit fut emploj^ée à ce travail. Debora dormit (|uel(iu; s heures
dans l'atelier comme un général sur le champ de bataille, et à l'aube elle fut debout au milieu des serviteurs pour faire achever l'œuvre de la veille. La statue, toute voilée par les fleurs des • jardins d'Albano et placée sur un chariot des Marais-Pontins , prit la route de Rome; et Debora s'étant habillée avec une simplicité que lady Stumley n'avait jamais eue dans ses toilettes, suivit le mène chemin.
A neuf heures Debora entrait dans la petite galerie du Vatican , garnie d'un très-petit nombre de chefs-d'œuvre sur un seul côté de mur. Là rayonnent le flambeau qui éclaire la Communionr de
iaint Jérôme, du Dominiquin'et, l'aufOre divine du Thabor, de Raphaël. Le cardinal Santa-Scala ne se fit point attendre; il salua la jeune femme avec une bienveillance très-affectueuse et lui dit:
— J'ai voulu donner beaucoup d'éclat à cette solennité , ma chère enfant , ma chère lady Stumley, et jespère que vous approuverez ce que j'ai réglé à l'occasion de votre belle statue de Moïse. D'abord , voici) à coup sûr, la chose qui vous sera le plus agréable, et qui donnera surtout à votre don un but sérieux. Sa Sainteté a prorais de recevoir aujourd'hui une députation des juifs du Ghetto;
cette députation a été choisie par mes soins ; elle est toute composée d'hommes que j'estime; il nV manque que votre frère Gédéon Costantini ; on l'a cherché inutilement ; mais nous avons encore le temps de l'avertir, si vous pouvez m'indiquer sa demeure hors du Ghetto.
Deborâ poussa un soupir et secoua mélancoliquement la tête , puis elle répondit :
— Mon frère Gédéon a toujours eu une existence mystérieuse , ignorée même de sa sœur.
— Enfin, dit Santa-Scala en souriant, la députation israélite sera conduite par la statue de Moïse auprès du Saint-Père ;
vous seule et moi nous regretterons votre frère Gédéon (1).
Debora remercia vivement le cardinal de sa bonne inspiration , et se réjouit à ridée que cette démarche provoquée par lui aurait un excellent résultat pour la cause des malheureux du Ghetto.
— Ensuite, continua le cardinal, j'ai donné des ordres pour que la statue
(1) Le Journal des Débats du 24 août 1846, eu énutnéranl les avantages que ravëaemeDt de Pie IX. promettait de donner aux juifs de Rome, a rapporté le fait suivant :
« Pie IX accueillit avec bienveillance la députation » des Israélites chargée de le féliciter à l'occasion de
> de cet avènement Le souverain pontife ordonna que
> dorénavant, les juifs participeraient aux aumônes » qu'il ferait distribuer. »
- Il ^
de Moïse soil exposée, en arrivant, au milieu de la galerie de Pie VI, et c'est là que le Saint-Père viendra la voir. Mon beau-frère l'amiral Van-Ritter, et M. Gréant que j'ai vus ce matin , m'ont demandé une autorisation spéciale pour assister à cette cérémonie , et je la leur
, , V ^ ai donnée. Cependant, à ce que j'ai cru deviner, ils tiennent beaucoup plus à
^ 1 ^^ l^.l vous voir, vous, milady, que votre statue ;
^^^: f f ils veulent vous parler de choses fort importantes, disent-ils, et, pour tout concilier , je leur ai recommandé de se trouver dans cette galerie à dix heures du matin. Le majordome ne laissera entrer personne ici , d'après mes ordres.
Vous pourrez parler sans témoins. Pcrmeltez-moi de vous quitter, milady, je vais m'occuper de vos affaires , qui sont aussi un peu les miennes. Vous avez une heureuse mémoire milady , et vous devez encore vous rappeler ce marin, ce capitaine Sanla-Scala, qui venait protéger les juifs à Tunis.
— Certes, dit Debora vivement, ce serait me faire injure que de croire à l'infidélité de mes souvenirs d'enfant, pour ce qui concerne les généreux services rendus à ma famille par le capitaine Santa-Scala. J'étais bien jeune , il est vrai, quand vous veniez visiter ma famille ; mais vos traits sont restés gra-
vés dans, ma mémoire comme sur un relief de bronze. Je ne pense jamais à mes années de Tunis et de Gènes sans penser à vous, et ma reconnaissance est inaltérablement liée à tous les souvenirs qui me viennent du capitaine ou du cardinal Santa-Scala.
Le cardinal remercia d'un geste trèsalTectueux, et , saluant Debora , il sortit en lui disant :
— A bientôt, à midi.
Debora venait d'entrer dans un monde nouveau, et elle ne demandait pas mieux que d'être emportée ainsi par un tourbillon irrésistible vers un horizon inconnu , sans avoir le temps de regarder
en arrière. La porte qui s'ouvrit devant Paul Gréant et l'amiral Van-Ritter ramena notre héroïne au triste sentiment de la réalité; ces deux hommes appartenaient à son histoire, et elle n'aurait plus voulu vivre qu'au milieu d'êtres inconnus , qui ne lui eussent rien rappelé d'un passé trop récent.
Van-Ritter embrassa Debora avec la tendresse d'un père , et désignant du doigt Paul Gréant :
— Je viens , dit-il , avec cet excellent jeune homme, notre ami, pour invoquer votre témoignage sur une affaire des plus graves. M. Gréant m'a raconté quelque chose de si incroyable , que j'ai
douté, sans pourtant suspecter sa bonne foi; je me suis dit ceci : M. Gréant a une imagination de feu et une tête ardente, et le délire d'un rêve ou d'une vision peut lui avoir fait croire, le lendemain, à la vérité d'un événement qui était un mensonge la veille. Mais comme deux personnes ne peuvent être dupes de la même illusion dans une affaire de cette nature, je viens à vous, Debora, avec une intention de prudence qui ne doit nullement blesser le caractère de M. Paul Gréant, notre ami. Un excès de bon sens me fait peut-être commettre une faute contre les convenances ; mais toutes ces fines délicatesses du savoir-
vivre sont inconnues à un vieux marin ; et d'aiJ leurs, il s'agit, comme je vous l'ai dit, d'une choses si grave et dont les conséquences seront probablement si terribles, qu'il me faut deux témoignages pour mettre ma conscience en repos.
Debora écoula ce préambule un peu long, mais indispensable, avec une attention inquiète. Paul Gréant, comme s'il eût été indifférent à cette scène, s'amusait à faire tourner Içs tableaux sur leurs pivots pour les voir sous leur meilleur jour.
— Recueillez bien vos souvenirs, poursuivit Van-Ritter, et redevenez en-
fant et rentrez à Gènes. Vous rappelezvous naturellement , et sans effort , Taventure nocturne et affreuse du pont de la Villetta et du belvédère ?
Debora regarda Paul Gréant qui s'était tourné vers elle, comme pour l'engager à répondre ; mais Debora ne comprenant pas bien l'intention du jeune homme, balbutiait et ne répondait point.
— Vous pouvez parler avec franchise, dit Gréant à Debora; il n'y a plus de secrets entre nous tous. Nos bouches ont été longtemps fermées; elles peuvent s'ouvrir aujourd'hui et tout dire.
— Eh bien! amiral, dit Debora, Iq
pont du belvédère est encore pour moi
comme un souvenir d'hier. Une pareille .scène ne s'efface jamais de la mémoire.
El Debora raconta dans tous ses détails l'horrible nuit du mariage de Van- Ritter, et les angoisses subies au pont de la Villetta di Negro.
Van-Ritter laissa tomber ses bras de toute leur longueur, et inclina sa tête comme si elle eût été trop faible pour soutenir un pareil coup.
Après un moment de silence, l'amiral dft :
— C'est bien, maintenant.... J'avais besoin de deux témoignages pour croire une si incroyable horreur.... JEt vous, Paul Gréant , vous n'avez pas reconnu ,
dites-vous, le jeune complice de Talormi ?
— Je n'ai reconnu que Talormi, répondit Paul, et c'est suffisant, il me semble.
— Non, ce n'est pas suffisant, murmura Van-Ritter d'une voix sourde, il y aura toujours un criminel qui ne sera pas connu.
— Ceci est l'affaire de Dieu , remarqua Paul ; un criminel est toujours puni, et quand l'aveugle justice des hommes le laisse échapper, il est égorgé au fond d'un bois par son propre complice. Le crime punit le crime. Voyez comme la Providence conduit bien les choses 1
J'avais le secret du crime de Talormi , mais Talormi avait mon secret. Nous étions tous deux condamnés à un silence éternel. Tout-à-coup survient notre entrevue du bagne de Termini. Vous devenez , vous , amiral , le confident involontaire et secret de toute notre histoire. Votre cœur généreux oublie et pardonne.
Eh bien! alors, j'ai pu parler, car je n'avais plus aucune raison de cacher le crime de Talormi , le crime de cet homme que vous avez si longtemps honoré de votre confiance et de votre amitié.
Cet entretien se prolongea jusqu'à VAngehis de midi, et le majordome vint
annoncer à Debora que la statue de Moïse.'poriée par vingt san-pietrini^ habitués à ces sortes d'inaugurations ar^tistiques, était déjà posée sur son piédestal, dans la galerie de Pie VI.
Debora prit le bras de Van-Ritter, et faisant un signe à Paul, elle suivit le majordome dans ce merveilleux labyrinthe de marbre , de jaspe , de porphyre, qu'on appelle le Vatican.
La députation Israélite que Santa- Scala venait d'introduire , attendait le Saint-Père, autour de la statue du législateur des Hébreux; Moïse protégeait les enfants du Ghetto , non loin du tombeau de saint Pierre, et les vieux enfants
de Jacob osaient enfin lever la tète en face de leur glorieux patron du Sinaï.
Tous les artistes de Rome , le grand sculpteur en tête , s'étaient mêlés parmi les israélites , et la sainteté du lieu put seule contenir un cri d'enthousiasme lorsque Debora la juive parut. La tolérance romaine, qui place les trois Grâces, décentes et nues, dans la sacristie de Sienne, a mêlé dans la galerie de Pie VI les images des dieux , des saints , des héros et des grands hommes. La statue de Moïse rayonnait, avec toute la pureté de son marbre virginal , au milieu des visages de l'Olympe et du Ciel , et Démosthènos, sur son piédestal, semblait
préparer une harangue digne de la fêle, et que lui seul pouvait prononcer dans la langue d'Homère et de Périclès.
Escorté de ses cardinaux intimes , Pie IX entra dans la galerie fondée en faveur des arts par son auguste prédécesseur , et Santa-Scala , s'inclinant devant lui , le conduisit devant la statue de Moïse. Pie IX, artiste comme tous les grands papes , donna des éloges à l'œuvre de Bezzi et dit :
— Le Moïse de Buonarotti , qui garde le tombeau de Jules II , est assis et au repos, comme l'ouvrier de Dieu qui a terminé son travail. Ce Moïse est debout, comme le laboureur levé à l'aurore ,
parce qu'il a son œuvre à faire. Et nous aussi , nous sommes tous debout comme lui, parce que notre labeur est grand.
Et la main qui bénit la ville et le monde se tendit vers tous les assistants prosternés.
Pie IX donna des paroles de consolation et d'espoir aux israélites , et ses dernières paroles furent un rem^rcîmenl à lady Sturaley que lui présentait Santa- Scala.
I.a foule inondait l'immense galerie voisine , nommée Monumenta vetenim christianonim , et Van-Ritter , qui ramenait Debora , ne perçait qu'avec peine les raiigs compactes des hommes et des
femmes qui voulaient voir la jeune et belle juive , dont le plaidoyer en sacra consulta était l'entretien de la ville. Tout à coup Van-Ritter fit un mouvement brusque, et se tournant vers Paul Gréant, il lui dit :
— Voici une occasion que je ne veux pas laisser échapper. Donnez le bras à lady Stumley jusqu'à sa voiture, et allez m'attendre place Navone ; je vous rejoindrai dans quelques instants.
La foule , qui s'obstinait à faire une espèce d'ovation à Debora, ne permit ni à Paul , ni à la jeune femme d'adresser la moindre observation à Van-Ritter , et à la faveur du tumulte, l'amiral, dont
— 2G — l'œil perçant ne s'était pas trompé, marcha vers un homme qui feignait de lire avec attention l'épitaphe d'un tombeau veteris christiani , et le touchant au bras, il lui dit :
— Comte Talormi , avez-vous un instant à me donner ?
— Ah! c'est vous, amiral? dit Talormi avec une surprise bien jouée ; je suis prêt à vous donner tout le jour si \i0us me le demandez.
— Un instant suffit, comte Talormi.
— Avez-vous vu la cérémonie? demanda Talormi, en prenant familièrement le bras de Van-Ritter.
— Oui, comte.
— Eh bien ! voilà Pie IX qui se fait juif! Que dites- vous de cela, mon cher amiral ?
— Je ne dis rien.
— Au fait, vous avez raison, amiral ; les diplomates comme nous doivent tou jours se taire ; le silence ne compromet jamais. Vous paraissez un peu soucieux, Van-Ritter ?
— Oui , comte Talormi , et vous en saurez la raison quand nous nous serons délivrés de cette foule.... Gagnons vite le grand escalier.
— Nous serons a notre aise sur la place de Saiul-Pierre pour causer.... Est
.— i^8 — ce quelque chose de secret que vous avez à me dire, mon cher amiral?
■ — Oui, très-secret.
— Je comprends ; il s'agit du jugement de la sacra consulta. Vous voulez épuiser toutes les juridictions. Nous nous élèverons, je le vois, jusqu'au tribunal délia segnatura.
— Plus haut que cela , comte Talormi , dit Van-Rilter avec un regard sinistre.
Ils étaient arrivés sur la place du Vatican.
Van-Hitter entraîna Talormi sous la colonnade circulaire, ^et ses yeux prirent la teinte de la mer orageuse, et sa main
droite serra le bras du diplomate comme dans un étau de fer.
— Comte Talormi! dit-il d'une voix qui sifflait en passant à travers des lèvres serrées par la rage , vous allez m'écouter sans répondre un seul mot , sans faire un seul geste, ou je vous brise sur mon genou, comme sur un cabestan!...