‹ Debora (volume 4)Chapitre 3 sur 9 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Va amiral et deux passagers.

Talormi regarda autour de lui et ne

vit que les colonnes du Bernin; celait

désert comme un péristyle de Palmyre;

il fit alors bonne contenance et prit

un de ces airs candides qui semblent Ht 3

défier tout rapport calomnieux et pro^ mettent une viclorieUâe justification lorsqu'il sera permis de parler.

— Comte Talormi , poursuivit Yan- Ritter, il y a eu deux crimes commis dans les ténèbres, l'un au belvédère di Negro, à Gênes, l'autre à la place Navone ; le même homme les a commis tous les deux, et puisqu'il n*y a pas de justice humaine pour frapper certains coupables, voici une main qui frappera.

Comte Talormi, je n'admets aucune justification; vous comprenez bien qu'à mon âge et avec mon expérience, lorsque je vous dis ceci en face, avec celte crudité, c'est que toutes les preuves me

sont acquises , et qu'il n'y a pas Tombre du doute dans mon esprit. Ainsi^ monsieur, ne niez point, ne discutez point, ne plaidez point ; si vous me refusez satisfaction, je suis tout prêt à vous faire en public l'affront le plus sanglant et le mieux mérité. Ainsi tout est dit, et réglons tout.

— Amiral, dit Talormi d'un ton superbe, vous m'insultez, et c'est moi qui vous demande satisfaction; voilà toute l'afTaire ; je n*ai rien à justifier, rien à discuter, rien à plaider»

— Soit, dit Van-Ritter ; prenez la chose comme vous voudrez, je suis content, pourvu que vous vous battiez avec moi.

Si un indifférent eût été témoin de celle scène, il aurait remarqué l'expression étrange que prirent tout à coup les yeux de Talormi, comme si une pensée soudaine eût éclaté dans cette tête fa talement puissante , où l'enfer semblait avoir déposé les secrets de toutes ses inventions.

—Amiral, dit Talormi d'un ton grave, si vous connaissiez mieux le comte Talormi, vous sauriez qu'il a toujours une arme au service de son honneur. Les Talormi, se sont même fait en ce ^enre quelque remommée. Dieu merci^!...

— Assez de paroles oiseuses, monsieur,

interrompit Van-Rilter, réglons nos condition^.

— Oui, amiral, et voilà précisément le point délicat!... Nous sommes, vous et moi , à Rome, dans une position qui nous impose de certaines réserves et de graves devoirs. Nous ne pouvons pas nous battre élourdîment comme les pre* miers venus. Voici donc ce que je vous propose. Nous choisirons nos quatre témoins dans la haute noblesse romaine et nous irons vider la querelle sur les terres de Naples... .ù»»^» *

— Non, monsieur, interrompit brusquement Yan-Ritter ; je ne veux [point mettre quatre personnes dans la confi-

dence d une affaire d'honneur qui tou* che à de si délicates questions de famille. Au reste, vous n'avez rien à m'imposer, monsieur, et malgré vos prétentions étranges, c'est à moi à tout exiger de vous,.. Nous nous battrons sans témoins... ■!' «^ ^

Talormi fit un mouvement de surprise, avec ce naturel de comédien qui ne l'abaudonnait jamais. D'ailleurs , dans toute cette scène, le diplomate et le prestidigitateur s'éleva par le ton, le geste, le maintien, la fourberie, aux suprêmes régions de son art.

*^— Sans témoins! dit-il. Yoilà ce qu'un Talormi n'acceptera jamais. Les Talormi

^ 50 — sont habitués à sortir d'un champ clos la tète haute, comme ils y sont entrés.

Leurs témoins ordinaires, les Pallavicini, les Monte-Catini, les Pignatelli, les San-Giordano ont toujours rendu bons témoignages de notre loyauté en fait d'armes, et un Talormi ne s'exposera jamais à passer pour un assassin,

La dignité naturelle qui accompagna ces paroles en imposa au brave Van- Ritter.

— Seigneur comte, dit-il, tout peut se concilier. Nous écrirons, vous et moi, nos dernières volontés, en déclarant que nous unissons notre vie par le suicide. Cela nous dispense d'avoir des témoins.

— Vraiment, amiral, dit Talormi en croisant les bras sur sa poitrine , vous n'êtes pas heureux dans le choix de vos expédients de duel secret... Si je succombe moi, à qui ferez-vous croire dans Rome que le comte Talormi , jeune, riche, heureux, s'est tué par dégoût de la vie, dans sa lune de miel avec la belle Clella? On dira qu'un rival infortuné a égorgé traîtreusement le comte Talormi.

Ce soupçon odieux peut même retomber sur vous.

— Mon Dieu, monsieur, dit Van- Ritter en frappant la terre du pied, que de temps nous perdons en subtilités oiseuses î

'■ — Comment, interrompit Talormi avpc un air de franchise touchante, comment un homme de haute intelligence et de rare bon sens peut-il traiter de subtilités oiseuses un raisonnement aussi juste! De bonne foi amiral, croyezvous qu'il nous soit possible de nous battre sans témoins?

— Comte Talormi , dit brusquement Tamiral, les témoins sont des confidens ; il y a déjà eu trop de scandales autour du nom d'une femme. Plus de paroles !

silence et action! Me croyez-vous disposé à prendre encore sous le bras deux gentilshommes romains pour leur conter de tristes choses, et les faire sourire

tout bas,'pendanl qu'ils auront l'air de me plaindre tout haut ? La raillerie italienne est impitoyable sur certaines questions ; elle n'a déjà que trop usé de son droit; je ne veux, pas qu'elle en abuse par ma faute... Au reste, l'homme qui ne veut pas se battre trouve toujours de bonnes raisons pour couvrir sa lâcheté.

A ce mot, Talormi fit un mouvement superbe, et prenant un ton sec et contenu ;

— Amiral, {dit-il, brisons là et concluons ; je vais vous faire la concession la plus large. J'accepte de me battre avec un témoin , un seul témoin pour nous

deux, vous pouvez même le prendre dans le rang le plus obscur , puisque vous redoutez les gentilshommes ; vous pouvez même le choisir dans la maison de votre propre famille, ici, au Vatican, ou à la place Navone. Ce sera toujours un témoin accepté par moi. Vous voyez amiral, que je ne suis pas très exigeant. Proposez-moi un domestique, un intendant, un valet de chambre, un homme enfin déjà initié à tous yos secrets de famille, et tous mes scrupules sont levés. Osez dire ensuite , amiral, que je cherche une excuse pour éviter ce duel.

Van-Ritter réfléchit un instant, et répondit :

— 11 y a ici tout près un homme qui vient de donner des preuves de dévoûment à notre famille et k mes amis ; il est attaché au service du cardinal Santa- Scala...

— Mon Dieu ! dit Talormi avec l'abandon le plus gracieux, tout cela m'est indifférent; j'accepte, c'est un témoin; il ne m'en faut pas davantage. Ce sera notre garantie a tous deux.

— Attendez-moi un instant dit Yan- Rilter, je vais chercher ce témoin.

L'amiral sortit de la colonnade, gagna précipitamment l'escalier pontifical et monta chez Santa-Scala, où était le té-

- ir, -

moin que Talormi lui avait fait si adroitement proposer.

— J'ai besoin de votre valet de chambre pour deux jours, avait dit Van-Ritter à son beau-frère Santa-Scala; et Barbone, voyant déjà percer dans ce singulier emprunt un rayon du génie de Talormi, avait pris une allure somnolente, et descendait sur la place de Saint-Pierre en suivant de près l'amiral.

— Voici notre témoin dit Van-Ritter à Talormi.

Talormi regarda Barbone d'un air indifférent, et Barbone regarda Talormi et Van-Ritter d'un air stupide comme un serviteur gui n'ose interroger de hauts

personnages et attend son sort avee anxiété.

Van-Ritler prit Talormi à l'écart et lui dit:

— J'ai fait ce qiie vous avez voulu ; vous ferez maintenant ce que je voudrai. Une rencontre entre nous deux ne doit être qu'un duel à mort.

Talormi inclina la tête en signe d'adhésion.

Barbone paraissait prendre un grand plaisir à chercher Tarc-en-ciel qui se dessinait dans la gerbe de la fontaine voisine, sur la place du Vatican.

— A mon âge et dans ma profession, continua Yan-Ritter, on ne fait pas du

duel une promenade d'ëcolier , extra muros.

— C'est aussi mon opinion , dit Talormi.

— Nous respecterons le territoire romain poursuivit l'amiral; vous voyez que j'entre dans vos vues; et demain, à neuf heures du matin , je vous attends à Civita-Vecchia, à l'auberge de la Grande* Europe. S'il est dans mon destin de succomber dans ce duel, je veux voir la mer une dernière fois avant| de mourir.

— A demain, à Civita-Vecchia. — dit Talormi , en adressant un salut froid à Van-Ritter.

Le marin rendit un salut impercepti-

~ 48 — ble et descendit vers le Bourg-Neuf, toujours escorté de Barbone qui avait retiré de son visage toutes les expressions, excepté l'insouciance et la stupidité.

L'auberge de la Grande-Europe domine le port de Civita-Vecchia ; au seuil de sa porte on trouve un escalier tournant qui descend à la marine ; de ses fenêtres on découvre la citadelle, bâtie par Michel- Ange, la jetée rocailleuse qui défend les navires contre la haute mer et un horizon splendide, mais souvent obscurci aujourd'hui par la fumée des paquebots italiens et levantins. •>'

Yan-Ritter avait quitté sa femme sous

- 4*J le piëtextc fort naturel d'aller voir à Civita-Vecchia un navire hollandais ancré dans ce port. L'amiral, arrivé de très t)onne heure, avait ouvert la fenêtre de l'hôtellerie, et contemplait cette mer dont les tempête* sont si douces auprès des orages de la terre ; il suivait , avec des yeux humides , les navires à voiles et à vapeur qui se croisent nuit et jour sur ce grand chemin du monde et il pensait à sa première vie de marin toujours illuminée de soleil et d'étoiles, dans les golfes du Malabar ou du Coromandel.

— Oui, se disait-il à lui-même, j'ai traversé les archipels des Maldives et des Laquedives, les bas-fonds de Cali-

mojava, le détroit de Magellan , tous les archipels sous-marins de l'Océan du sud, et je n'ai rien entendu craquer sous mes pieds. Au premier voyage qu'un marin fait à travers une ville, il se brise contre un écueil ! Et l'on ose parler des dangers de la mer ! Les vrais écueils, les seuls redoutables, sont les écueils vivants, et les villes en sont des archipels infinis.

Eu se parlant ainsi , l'amiral tenait son regard fixé sur un point blanc et toujours écumeux qui se détachait sur le fond azur de la mer, à quelque distance de la citadelle de Michel-Ange ; une lunette d'approche, déroulée sur la

rampe de fer du balcon, montra de près à Van-Rilter un banc de rocher, formant une petite île, à cinq cents pas du rivage. Cette découverte parut lui donner une idée, car il inclina la tête d'un air de satisfaction et se mit à réfléchir comme pour arrêter un plan.

Au coup de neuf heures , une chaise de poste arrivait de Rome et arrêtait ses chevaux, inondés de sueur, devant Tauberge de la Grande- Europe. Talormi parut et fut reçu à la porte par Barbone, qui lui demanda, du ton béat du soldat qui suit une consigne, si son altesse était monseigneur Talormi ?

— C'est moi-même, répondit Talormi

avec un sérieux qui aurait été fort comique pour des gens instruits de la criminelle intimité de ces deux hommes.

— J'ai ordre de conduire son altesse chez sa seigneurie ramiral,ditBarbone.

Et il précéda Talormi, pour le conduire à l'appartement de Van-Ritter.

En montant l'escalier, Talormi etBarbone échangèrent à la hâte des phrases brèves, mais qui avaient une vaste signification pour deux interlocuteurs si habiles.

Le dernier mot de Talormi à Barbone était celui-ci :

— Il faut toujours s'inspirer de la

circonstance, et la bonne inspiration arrive toujours.

— Toujours, dit Barbone comme un écho intelligent.

Et ouvrant la porte de Van-Ritter, il prit un accent d'antichambre, et annonça :

— Monseigneur le comte Talormi.

L'amiral reçut son adversaire avec la

politesse glaciale conforma à l'étiquette du duel.

Talormi ouvrit deux agrafes de sa polonaise à brandebourgs , vrai costume de duelliste italien , et en tira deux lettres, largement cachetées à cire rouge :

— Je laisse ici ces deux lettres, dit il,

l'une est pour la comtesse Talormi, ma mère...

Il s'arrêta un instant, comme suffoqué par un accès de douleur, et poursuivit ensuite :

— L'autre pour mademoiselle Clelia.

En cas de mort, je lui laisse mon palais sur le Tibre, et quarante mille écus en dépôt chez Torlonia... i

— Comme il est diffîcile ou même impossible de cacher des épées, dit Van- Riller, nous nous battrons au pistolet.

-^ Ce n'est pas mon arme, dit Talormi, mais j'accepte la vôtre... Je n'ai rien apporté, j'at compté sur vous, amiral.

— J'ai ici deux armes de choix, et le valet de chambre de Santa-Scala en chargera une... une suffit et elle ne fera pas long feu, je vous le promets!

— Soit dit Talormi... Mais est-ce que nous allons nous battre dans cette chambre?

J'ai déjà choisi le terrain, comte Talormi, et la police ne nous y suivra pas je vous le promets, et nous ne violerons pas les lois du pays , ce qui est très important pour moi.

— Vous auriez pu dire pour nous, remarqua gravement ïalormi.

Barbone fut appe'é, il chargea une seule arme, avec l'impussibililé d'un au-

tomate, et sortit pour attendre de nouveaux ordres.

Van-Ritter mit les deux pistolets sur une table, les couvrit d'un tapis épais, et les ayant fait rouler longtemps entre ses plis, il dit à Talormi :

— Choisissez le vôtre, monsieur, vous êtes chez moi.

Talormi étendit sa main gauche sous le tapis, et ayant fait de sa main droite un signe de croix, il en retira une arme. Van-Ritter prit l'autre, et les deux combattants cachèrent l'arme choisie dans l'endroit le plus secret de leurs vêtements. ,,,j,j^,

— Vous voAcz, amiral, dit Talormi,

que je me soumets docilement à toutes vos volontés.

— Monsieur, dit Van-Ritler, vous n'aviez pas d'autre conduite à tenir pour défendre le peu d'honneur qui vous reste. Si par lâcheté vous vous étiez dérobé sous moi, j'en jure ma foi d'amiral celte main rude vous aurait souffleté sur les deux joues en plein Corso, un dimanclie, k midi.

— Amiral, dit Talormi avec une dignité magnifique, entre hommes de cœur on ne s'insulte jamais sous les armes.

— Partons, dit Van-Ritter.

Il i?onna et Barbonc parut.

— Tout est prêt, n'est-ce pas? demanda-t-il.

— Oui excellence, répondit Barbone.

Les deux adversaires et leur faux témoin sortirent de l'auberge, descendirent l'escalier tournant et prirent le chemin du port. Là, un canot loué par Barbone attendait avec ses quatre rames flottantes et sa voile latine, à demi déployée. On s'embarqua ; l'amiral et Barbone ramèrent jusqu'à la sortie du port, puis on mit à la voile et on gagna la haute mer.

Le vent soufflait de terre avec violence , mais sans soulever de fortes vagues ; la mer était pourtant affreuse et,

~ 51) — sous un ciel sombre, elle ressemblait à une immense rivière qui charrie des glaçons. Rien de triste et de désolé comme la côte basse qui se déroule après Civila-Vecchia ; c'est une longue frange de bruyères et de tamaris, toujours agités par les tempêtes et couverts par 1 ecumedes vagues. On ne reconnaîtrait pas l'Italie sur ces parages; c'est la copie des terres mornes et des solitudes du Van- Diemen.

Aucun vaisseau ne se montrait aux horizons ; quelques barques de pécheurs. eirra3éies par les convulsions d'une mer écumeuse et sans vagues , se réfugiaient dans le porl, au milieu d'un vol de (*-

mides j5^oëlands, oiseaux qui avertissent les mariniers.

L'amiral Van-Ritter, calme comme sur son banc de quart , dans une bataille, tenait le bois du gouvernail, et regardait amoureusement la mer , cette orageuse amante qui ne l'avait jamais trompé. Les trois passagers gardaient un silence profond, car les plus hardis n'osent parler et écoutent lorsque la tempê'e parle aux abîmes cette langue de désolation qui, après la* mort du dernier homme, sera la dernière langue de l'univers.

Barbone tira de sa poche un rosaire, baisa la croix avec une grande ferveur» et l 'égrena de pater en ave , en agitant

— Gi —

SCS lèvres, comme s'il eût prié mcnlalcmeiiL Talormi avait adopté le maintien stoïque de l'honirae qui s'attend à tout et d'avance a tout accepté.

De temps en temps, Barbone interrompait sa fausse oraison mentale, pour dire : Checallivo tempo î et il redoublait de ferveur, en serrant les grains de son chapelet.

Un froid vif et pénétrant tombait d'une atmosphère brumeuse; le milieu du jour ressemblait au crépuscule des soirs d'été ; des bruits sourds montaient de la mer, comme des éruptions de cratères invisibles; toutes les tristos choses de la nature se réunissaient pour l'bniîî-

1er le courage des plus forts... Van-Rltler étendit la main en faisant un signe delà tète, et Talornii suivit de Tooil cette indication.

CUAVITHE TBOISIÈME.

L'écnell.

Comme tous les hommes d'un caractère noble et loyal , Van-Ritter , quoique acharné dans sa vengeance si légitime , ne pouvait s'empêcher de rendre hommage, au fond du cœur, à la conduite

d'un adversaire qui venait ainsi donner une réparation, en acceptant tout ce qu'on lui proposait. Deux combattants , animés l'un contre l'autre des plus justes griefs, s'accordent souvent une mutuelle estime en arrivant sur le terrain , et sentent diminuer leur irritation. Le courage a des privilèges contre la haine, parce que le courage est une vertu qui semble exclure les vices les plus odieux. En voyant Talormi si brave et si calme au milieu d'un si grand péril, Van-Ritter n'oublia rien , car il ne pouvait rien oublier, mais il crut au moins devoir adoucir l'amertume du langage qu'il tenait depuis la veille devant lui; on en

jugera par la forme.de celte demande :

— Comte Talormi, lui dit-il en lui montrant du doigt un point noir couvert d'écume, comment trouvez-vous ce terrain que j'ai choisi pour notre rencontre ? Est-il de votre goût , ce pré à fleur d'eau ?

— Mais je ne vois que la mer, dit Talormi après avoir longtemps regardé, et je ne devine pas encore vos intentions. 11 me semble que nous nous écartons de la terre et que nous faisons voile vers la Sardaigne.... Au reste, tout m'est indifférent; j'ai des aïeux orientaux, et je suis fataliste. S'il est dans ma destinée de succomber dans ce duel, il m'importe

peu de savoir si j'aurai pour dernier linceul la terre ou la mer.

Talormi avait dans son organe une mélodie naturelle qui était toujours une séduction pour son auditeur; cette fois, en parlant ainsi, les notes de sa voix empruntèrent à la situation une mélancolie touchante , et Van-Ritter se sentit profondément ému et fut sur le point de lui serrer la main. Il fallait bien qu'elle fût grande la fascination exercée par la grâce et l'esprit de Talormi , pour la voir presque triompher en pareil moment.

— Comte Talormi, dit-il, nous n'irons pas en Sardaigne, je vous le promets;

— conçus nous battrons sur une terre qui n'appartient à personne et qui n'est pas bien loin de nous.

Talormi croisa les bras, inclina la tête , et se montra comme absorbé par les graves pensées de la mort et de l'immortalité de rame. Barbone tourmentait toujours les dixaines de coronay aux grains d'argent.

Un coup de vent, que Van-Ritter recueillit dans la voile par un habile mouvement de gouvernail, fît glisser le canot comme sur une pente glacée , et les trois hommes se trouvèrent bientôt à quelques brasses d'une roche assez large, dont la surface, presque unie par-

tout, se hérissait de deux pointes rongées au sommet par l'éternel laminoir des vagues, si une autre espèce de vent eût soufflé, il eût été impossible d'aborder sur cette petite île , que la mer aurait entièrement couverte. L'amiral prit la chaîne d'amarre, descendit le premier, et fixa le canot a l'une des deux pointes du rocher.

— Vraiment, dit Talormi avec insouciance, on dirait que ce roc a été bâti , là, tout exprès pour nous.

— C'est une découverte que j'ai faite ce matin, dit Van-Rilter.

— C'est votre métier de découvrir des îles, dit Talormi.

~ 71 — i: — Ma foi, reprit l'amiral, j'en ai vu deux dans l'océan du Sud , qui ont été découvertes par le capitaine Marchand et le vaisseau le Solide, qui ne sont pas plus grandes que celles-là; on leur a pourtant donné le nom de l'armateur et du lieutenant : l'île Baux et l'île Masse.

'.En disant cela, Van-Ritter s'occupait toujours à couronner la pointe du roc de trois rangs de chaînons d'amarre, précaution fort nécessaire, car, disait-il, si la mer emportait le canot , nous serions obligés de gagner la côte à la nage , et le temps n'était guère bon pour ce bain de mer.

Talormi saisit au vol cette réflexion^ et dit :

■— Pour d'excellents oageurs comme nous, nous brasserions cette distance en cinq minutes.

— Je vous le donnerais bien en dix y comte Talormi.

— Soit, amiral. Aussi je ne crains pas que la mer emporte le canot , puisqu'il ne faut que dix minutes pour atteindre la terre.... Mais, pardon , amiral, est-ce que nous sommes venus ici pour causer géographie et natation ?

• — Je ne crois pas, comte Talormi; mais puisque nous sommes dans la minute oii l'un de nous va mourir, je crois

que nous devons vivre en bonne inlelli-. gence pour si peu de temps. On doit tant se pardonner au moment de la mort, car on a soi même besoin de pardon devant Dieu !

— Amiral, dit Talormi, il est plus difficile de mourir que vous ne pensez , quoi qu'en dise Manfred de Byron. Vous avez préparé deux armes ; l'un de nous deux a dans la poche de son habit la mort de l'autre ; mais un coup de pistolet ne tue pas toujours ; les balles sont capricieuses; j'ai dîné avec des militaires qui avaient eu , dans une bataille , la poitrine percée de part en part. Vous voyez donc, amiral, que l'un de nous

deux a des chances de vivre, même après avoir reçu un coup mortel.

• — Cela, est incontestable , monsieur, dit Van-Ritter; mais lorsqu'on est bien décidé , comme moi , à maintenir une provocation dans toute sa rigueur, on trouve toujours des expédients.

— Eh bien ! amiral , trouvez-en un seul d'expédient, je vous en défie.

— On recharge les armes.

— J étais sûr que vous alliez dire cela, amiral; eh bien! ce n'est pas un expédient pour maintenir une provocation dans toute sa rigueur. L'un de nous deux tombe frappé ; mais il est reconnu que la blessure n'est pas mortelle, et on

recharge les armes pour recommencer le combat entre un adversaire debout el un adversaire tombé ! Allons donc, amiral, vous ne ferez jamais cela, ni moi non plus.

C'est ainsi que, par une perfidie merveilleuse , Talormi obtenait toujours ce qu'il voulait) en ayant l'air de subir la loi d'autrui. Pour arriver ainsi à ses fins, il avait à sa disposition toutes les susceptibilités delà langue, une incroyable présence d'esprit, la physionomie et Fart du comédien consommé , et une gamme toujours naturelle dans le timbre de la voix, à tel point qu'à force d'entrer dans l'esprit d'un rôle de fourberie,

il se serait trompé lui-même, si un entretien de ce genre se prolongeait trop longtemps et faisait oublier le point de départ.

Van-Ritler regardait la mer qui , k chaque instant , gagnait du terrain sur l'îlot , car le vent tournait insensiblement au nord, ou, pour mieux dire, deux vents étaient en lutte, et les vagues commençaient à dessiner de larges plis de saphir sous des franges d'écume folle.

Une brume triste couvrait l'horizon.

L'air était plein de bruits sinistres qui ressemblaient à des voix.

Barbone cherchait, avec une curiosité enfantine, les petits coquillages qui se

cachent, comme des incrustations d'argent, dans les fentes des rochers.

Talormi jugea le moment favorable pour porter un coup décisif en prononçant un nom qui devait réveiller toutes les haines que la solennité de l'heure et du lieu semblait avoir assoupies dans le généreux cœur de Van-Ritter.

— Quoi qu'il arrive, continua Talormi sur un ton légèrement railleur, j'étais bien aise d'éclairer un amiral sur les résultats équivoques d'une provocation rigoureuse et d'un duel à mort. Maintenant il me reste une dernière chose à ajouter à ce dernier entretien déjà trop long. Au moment qui peut être celui de

mon agonie, je crois devoir vous apprendre que le comte Talormi avait demandé en mariage, à Gènes, mademoiselle Memma Santa-Scala bien avant l'arrivée du capitaine Van Ritter.

Deux éclairs jaillirent des yeux de l'amiral et ses mains se fermèrent en frissonnant.

Dans les duels sérieux , il semble que la Providence a toujours soin d'envoyer sur le lieu de la rencontre des passants d'occasion qui suspendent les apprêts mortels et souvent interviennent pour opérer une tardive réconciliation. Cette fois , l'amiral et ïalormi croyaient n'avoir pas à redouter cette bienveillante

attenlion de la Providence, et pourtant elle vint se manifester, selon son usage aûn d'arrêter dans ses veines le sanggénéreux ou criminel qui devait couler, ce sang qui n'appartient qu'à Dieu.

Des plis du rideau de brume tendu sur la mer sortit un nuage de fumée, et l'écho de la mer apporta au rocher du duel le bruit cadencé des deux roues d'un paquebot à vapeur. C'était la Maria- Antonieita qui arrivait de Naples, et volait sur la mer comme un saurien des premiers âges du monde ; en quelques coups d'ailes, le paquebot se trouva dans les eaux de la petite île, et le capitaine Damazega, qui a toujours l'œil à sa proue,

Voyant trois hommes et Une barque échouée sur un écueil , au milieu d'une mer affreuse , fit arrêter la machine , et leur envoya un canot de sauvetage.

Deux cents passagers couvraient le pont de la Maria-Àntonietta pour voir les naufragés de l'îlot , et tous remerciaient la Providence qui faisait ainsi passer un navire si à propos pour secourir trois infortunés. Ces passagers avaient raison sous l'apparence du tort.

Talormi, debout sur une pointe du rocher, reçut les matelots envoyés par le capitaine Damazega , et les remercia le plus gracieusement du monde en ajoutant qu'il était venu là avec un officier

— 8î — de marine pour dresser le plan d'un phare à feux mobiles qu'on se proposait d'élever sur cet écueil.

Les matelots reprirent feurs rames et regagnèrent le paquebot, qui déploya de nouveau ses ailes et s'éloigna comme l'oiseau.

Cependant les vagues devenaient plus fortes, et leur écume couvrait toute la surface de l'îlot, ne laissant en relief que les deux pointes situées à cinq pas l'une de l'autre, et dominant une mer profonde. 11 ne fallait plus perdre un moment, car la tempête devenait si violente qu'elle menaçait de submerger le terrain choisi

pour ce terrible duel.

III fi

Van-Ritter sortit brusquement de ses réflexions, comnie un homme qui vient de trouver une idée, et regardant Talormi d'un air sombre.

— Monsieur, lui dit-il, vous m'avez rendu, avec une seule parole, les vrais septiments que je dois avoir pour vous, et vous serez satisfait...

— Tant mieux! interrompit Talormi ; et moi aussi je reprends toute ma haine, et j'en suis ravi; car rien n'est intolérable comme cette urbanité fausse dont s'accablent deux hommes qui vont s'égorger.

Oui, nous devons nous haïr, et nous jeter notre haine au front, dans ce moment qui est le moment suprême de l'un de

nous. Oui, je veiiv votre mort, amiral Van-Ritter, parce que vous m'avez arrar chëpar la ruseuue femme qui devait être la mienne, et je serais encore excusable, si pour ressaisir mon bien perdu, j'avais commis ce qu'on appelle un crime dans le jargon des accusateurs publics!

— Misérable! s'écria Van-Ritter, tu avoues donc le crime! Mon Dieu! mou Dieu! je vous rends grâces! je craignais encore de frapper un innocent

— Oui! répondit Talormi d'une voix stridente qui dominait le fracas de la tempête, — oui, je t'ai déshonoré, j'ai flétri (a couche nuptiale, je me suis vengé de (on mariage qui fut un vol. Crime pour

crime! J'ai savouré toutes les voluptés du mien, et si j'échappe à ce duel, si je laisse ici ton cadavre, je saurai bien retrouver mes extases de la nuit de Noël et donner la joie à ta femme en lui annonçant ta mort.

Un rugissement éclata dans la poitrine de Van-Ritter.

— Voyons! s'écria-t-il, que le sort décide! Ta vie ou la mienne sont déjà trop longues d'une minute!

Il tira un francescone de sa bourse, le fit tournoyer dans ses mains, et le déposant au fond de son chapeau, il dit k Talormi: • ,; ,^ ,

— Devine si tu peux.

Talormi devina, et devait tirer le premier.

La rage bouillonnait dan^ la tête de Tamirai; mais Talormi n'avait que l'apparence de l'exaspération ; il était au fond calme comme toujours.

— Maintenant, dit Van-Ritter, ainsi que je vous lai annoncé, vous serez satisfait dans vos scrupules. Nous allons nous placer, a la distance de cinq pas, vous sur cette pointe de l'îlot, moi sur l'autre. Il y a vingt brasses d'eau derrière ces deux positions ; il y a donc deux morts inévitables pour celui des deux qui sera frappé : le feu et l'eau.

— Je connais ce duel, dit Talormi ; vous

ne l'avez pas inventé; mais un fort nageur comme vous peut encore se tirer d'affaire, en tombant. J'accepte la première partie de votre condition, mais vous accepterez la seconde...

* — J'accepte tout!... interrompit l'amiral , écumant de rage et d'impatience.

— Votre domestique , votre fidèle valet de chambre de Santa-Scala, dit Talormi, cet idiot que vous avez amené va nous lier étroitement les pieds à la cheville, et quand l'un de nous tombera dans cette mer furieuse, avec une balle à la poitrine ou au front , il oubliera son métier de nageur, n'est-ce pas ?

— Très-bien ! dit l'amiral en applaudissant des mains.

Et il appela Barbone, qui s'occupait toujours de sa pèche aux coquillages , et qui ouvrit de grands yeux hébétés en entendant l'ordre de Van-Ritter.

L'îlot n'était plus habitable; les vagues arrivaient de l'horizon avec des ondulations énormes, et, se brisant coutre le rocher, elles s'élevaient par-dessus la tète des deux ennemis. Talormi monta le premier sur son espèce de piédestal , et Barbone, avec les formes du plus profond respect, et se résignant à ses fonctions, comme par obéissance aveugle.

lui lia les deux pieds avec un trousseau de cordes trouvées dans le canot.

— A moi I dit Van-Ritter , debout à cinq pas de distance, sur l'autre pointe, toute couverte de l'écume glissante de la mer.

Barbone eut encore l'air de s'excuser de son action et lia beaucoup plus étroitement les pieds de l'amiral.

Au même instant , le jeune et vigoureux bandit se releva avec nonchalance et précipita l'amiral dans la mer.

On entendit sous les vagues un cri terrible, et Barbone tirant un long poignard, resta quelque temps au bord de rîlul, tout prêt à commettre un nouveau

crime , si , par miracle impossible , la victime de cet abominable guet-à-pens venait se cramponner aux aspérités du roc.

La précaution était inutile; mais elle annonçait chez Barbone une grande expérience dans les choses du crime.

Talormi s'était dégagé facilement de ses liens, et, se plaçant à côté de Barbone, il regarda d'un air sombre le gouffre où l'amiral venait d'être englouti .

Les deux assassins gardaient un silence morne, et leurs yeux cherchaient autour d'eux sur la mer , pour voir si quelque témoin à vapeur ou à voile ne passait

point en ce moment. Partout les vagues, partout l'écume ! Pas un regard d'homme, pas un rayon de soleil. Dieu seul avait vu le forfait : on pouvait donc être tranquille.

Ils restèrent une heure en sentinelle au bord de l'îlot, toujours regardant, toujours (^coûtant ; rien ne reparut à la surface , aucun bruit ne se fit entendre , excepté le fracas du vent et de la mer.

— C'est fait, dit froidement Talormi.

Et il fit un signe a Barbone, qui défit

l'amarre du canot, et il s'y plaça tout de suite après son maître.

— Là, dit Talormi en désignant la côte voisine.

Barbone prit deux rames, commença la manœuvre ; mais la violence du courant était si forte que Talormi fut obligé de ramer lui-même, et il fallut bien des efforts pour faire échouer le canot sur un banc de sable, ou on l'abandonna, comme pièce de conviction pouvant servir a prouver le suicide de Van-Ritter, si son cadavre était jeté sur celte côte par la mer.

^- Je suis content de loi, dit Talormi h Barbone ; tu es un serviteur rare ; tu n'as pas besoin de la parole pour comj)rendre; tu comprends un si^me, un geste , un regard ; tu comprends même le silence du maître qui ne peut te

~ 0-2 parler. Barboae, tu as mérité une fortune, et tu l'auras. Une bonne part t'est réservée dans les richesses de Josué Coslantini. Voilà maintenant le nouveau but de notre adresse et de nos efforts communs. Il faut nous séparer ici. Moi, je vais seul à Civita-Vecchia. Tu vas prendre le chemin de Rome, mais par la campagne et en évitant les sentiers battus. Le cardinal Santa-Scala te demandera indubitablement des nouvelles de son beau-frère Van-Ritter. Il faut être prêt a répondre.... Voyons, que répondrastu?

— Une chose naturelle et simple , dit Barbone. Jetais dans la chambre du

cardinal lorsque Yan-Ritler est venu me demander comme un domestique d'emprunt pour raccompagner à Civita-Vecchia ; il n'a pas été question du duel entre l'amiral et Santa-Scala. Ainsi, je suis à mon aise. Je répondrai ceci : Eminence, l'amiral Van-Ritter m'a renvoyé a Rome en me disant : « Je n'ai plus besoin de toi; » et je suis rentré à Rome,, sans rien savoir de plus.

— Oui , tu peux répondre cela, dit Talormi ; je n'ai pas besoin de te recommander de prendre dans ta réponse un ton bien naturel et de mettre sur ta figure une expression naïve."

— Soyez tranquille, monseigneur; je

suis votre élève en ce genre , et chaque jour encore, vous me donnez des leçons dont je profite bien.

— Pars, mon petit Barbone, ne t'arrête point en route; tu viendras me voir à Rome demain. C'est maintenant que j'ai plus besoin de toi que jamais... Il y a une belle veuve au palais de la place Navone , et ce n'est pas pour les beaux yeux de M. Paul Gréant que nous avons débarrassé cette femme de son mari.

— Heureusement, dit Barbone d'un air béat , il n'y a pas eu de sang versé dans cette affaire !

— Tais-toi! hypocrite, dit Talormi; pars. Je ne te donne que huit heures

pour arriver à la porte San-Pancrazio.

Barbon e salua Talormi respectueusement et allongea le pas, dans cette immense et inculte campagne qui s'étend de Rome à Civita-Vecchia.

Talormi , resté seul sur le rivage , regarda quelque temps la mer, comme s'il eût craint encore d'en voir sortir un spectre couvert d'un linceul d'algues.

La mer gardait toujours le crime et ne rendait rien.

La côte était aussi déserte dans toute son étendue; aucune forme humaine ne se levait au milieu des massifs de pourpiers de mer et de tamaris échevelés.

Talormi s'applaudit au fond de son

~ i)C — cœur , et se mit en route , le long du rivage, en se dirigeant sur la haute tour de Michel-Ange , qui se montrait comme un point noir sur l'horizon du nord.

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