CHAPITRE DIXIÈME
Le torrent de TATerne,
Les soins de Debora et de Ruzzarina, deux anges dévoués, l'air des montagnes , les parfums et le soleil des premiers beaux jours, donnèrent k Virgilio une prompte convalescence, et quoique
bien faible encore, il ne put résister au désir fort naturel de sortir de son étroite maison de bois et de feuillages, construite par les défricheurs, pour aller jouir d'une radieuse matinée de printemps, sur les hauteurs qui dominent le site sauvage et le cratère éteint dont nous avons déjà parlé.
Virgilio, appuyé sur le bras de la belle juive, monta, par une pente douce, sur le point le plus culminant du paysage, et s'assit, à l'ombre d'un de ces pins sublimes que la nature élève , en Italie , comme des dômes pour abriter le voyageur, l'artiste, le paire et le pèlerin.
C'était un de ces jours où le ciel sem-
ble donner une fête à la terre; l'exquise suavité des heures matinales remplissait l'atmosphère, et entrait comme un baume dans le cœur; Tazur du firmament se voilait d'une légère teinte d'or, tissue par les rayons du soleil d'avril ; les harmonies du printemps chantaient un hymne amoureux , au fond des vallées avec la voix des eaux vives, au sommet des collines avec le bruissement des jeunes feuilles, aux cimes des arbres avec le concert des oiseaux. Toutes les plantes agrestes que la nature sème sur les montagnes, comme l'odalisque verse l'encens sur les cassolettes de l'émir, remplissaient l'air de parfums, et les ge-
nets , entrouvrant leurs boutons à la pointe de leurs aiguilles vertes, n'attendaient qu'un plus chaud rayon de soleil pour faire éclater des gerbes d'or sur les flancs arides des rocs. C'était le retour de l'éternel hjménée du printemps et de la campagne. L'amour respirait partout, avec ses mélodies , ses extases , ses caresses, ses enchantements. La vie venait de briser le sépulcre de l'hiver, et semblait réjouir même le ciel , comme à la première aurore de la création.
Debora était assise aux pieds de Virgilio , et ces deux figures complétaient ce magnifique paysage , en donnant une âme au tableau.
~ N'est-ce pas, Virgilio, disait Debora, que ce beau jour de printemps achève votre guérison? Ne vous semble-t-ii pas que le ciel lui-même prend piti(>de vos souffrances , et vous envoie la santé , avec le parfum de ces fleurs et les rayons de ce soleil?
— Debora, dit Virgilio avec tristesse, j'accepte tout ce qui me vient du ciel, même la santé.
— Vous êtes toujours bien sombre, Virgilio, et j'attends dans u» de vos sourires , comme j'attendais le premier rayon de l'aube sur la croix de Viterbe. Ne prendrez-vous pas un peu de cette joie qui est partout ? Quand toute cette
création morte rit devaiit nous, la tristesse de la créature est une insulte à Dieu.
— Debora, la création la plus sereine a toujours son côté sombre; Dieu l'a voulu ainsi pour nous révéler le plus ténébreux de tous les mystères de la vie terrestre. Regardez là-haut, il y a un nuage sur nos têtes ; regardez là-bas, il y a le torrent de l'Averne. Tristesse au dessus de nos fronts, tristesse au dessous de nos pieds.
Debora plongea ses regards dans le fond du cratère, et tressaillit en voyant rouler sous une verdure sombre les eaux ténébreuses de ce torrent qu'une
légende païenne fait sortir des gouffres de l'enfer et de l'urne de la naïade du Plilégéton.
— Virgilio, dit Debora de sa voix la plus mélodieuse, vous cherchez toujours dans la vie le coin sombre. Quoi ! vous avez devant vous un horizon immense, une campagne qui s'élargit comme pour faire une place à Rome , votre mère, et vos yeux ne quittent pas ce gouffre et ce torrent, qui sont des atomes imperceptibles au milieu de la création lumineuse qui nous environne ! Regardez-donc la vie, elle est partout , et remerciez Dieu qui dépense aujourd'hui tant de richesses pour nous voiler la mort.
— Debora, Debora, dit Yirgilio en retenant des larmes, il n'y a pas de remède pour une tristesse incurable ! La lîlessure de mon corps est bien guérie, mais...
— Votre âme est blessée aussi ? interrompit vivement Debora, en effleurant de ses doigts le manteau de Virgilio.
Le jeune homme appuya sa tête sur ses mains, et ne répondit pas.
— Yirgilio , poursuivit Debora, vous m'avez avertie d'un danger qui me menaçait à Rome ; vous avez ensuite hasardé courageusement votre vie pour sauver la mienne ; vous avez versé tout votre sang pour moi... Eh bien! sans
— 5lo — vous rappeler ici les beaux jours d'Albano, et en ne me souvenant que de vos dernières actions, excusez mon orgueil, j'ai cru... être aimée de vous.
— Et vous avez eu raison de le croire, Debora, dit Virgilio sans changer de position.
— Vous me dites cela sur le ton amer du reproche...
— Non, Debora.
— virgilio, dites-moi que vous souffrez encore de votre blessure ; dites-moi que la faiblesse de votre corps ôte la vigueur à votre esprit, et qu'il vous est impossible de vous rendre compte à
vous-même de vos sentiments véritables.
r — Pourquoi vous tromper, Debora?...
Je suis souffrant, je suis faible, ma tête est encore pleine d'idées confuses ; mais je sens que je serai toujours pour vous ce que je suis aujourd'hui... Mes sentiments ne varieront jamais.
— Alors, dit timidement Debora, il m'est permis d'espérer une vie nouvelle, car ce que je souffre est intolérable; j'en suis réduite à regretter l'héroïque secours que vous m'avez donné dans la forêt de Viterbe. Il y a, depuis quelque temps, deux hommes en vous, Virgilio ; l'un froid, mystérieux, sombre, réservé,
qyand aucun péril ne me menace, quand le calme est autour de moi ; l'autre, sublime dedévoûmentet d'amour, lorsque le malheur est sur ma tête. Voilà ce qui confond mon intelligence, Virgilio; voilà surtout ce qui me fait désirer de nouveaux malheurs, car vous m'apparaîtrez encore alors avec cette auréole céleste, qui ne rayonne plus sur la terre depuis que les anges ne descendent plus sous les tentes du désert. Oui , j'implorerai l'infortune, j'appellerai le danger, j'irai au devant des pièges de mes ennemis, pour retrouver Virgilio tel que je le rêve aujourd'hui, tel que je l'ai vu autrefois. Je ne connais pas les secrets de la tombe ;
mais si l'a ne Hotte quelque temps encore autour de sa dépouille mortelle, je voudrais être couchée sur l'herbe se reine que la vie ne m'a jamais donnée; car j'en suis bien sûre , Virgillo, vous viendriez pleurer sur Debora perdue , et vos larmes, vos douleurs, votre désespoir me parleraient enfin de votre amour sur mon tombeau , et me réjouiraient de ma mort.'
— Debora, gardons vous et moi ce que nous avons dans nos âmes , et ne courons au devant d'aucune révélation.
Le silence fait vivre, la parole tue.
— Vous me parlez toujours une langue d'oracle que je ne comprends pas,
— 5H) — Virgillo.... Votre parole élail plus inlcllij^ible, et pourtant elle me donnait la vie, sous nos pins de ma villa d'Albanol Vous avez donc oublié ce paradis de voire amour? Vous ne vous rappelez doue pjus ces belles aurores du ciel romain ; ce soleil du mont Soracte qui vous retrouvait toujours debout , au Djilieu de mes jardins de fleurs ; et vos extases, votre ivresse, vos ravissements, lorsque mon premier regard tombait sur vous avec la fleur qui avait embaumé mon sommeil ? Toutes ces choses n'ont pas vieilli; elles sont notre histoire d'hier; seulement je suis devenue plus con- Oante, moi, plus expansive; Debora ne
montre i>lus la Oerlé de ladv Stiimlev ; elle ne laisse plus deviner sa pensée à Virgilio ; elle lui livre tous les secrets de son âme; et voilà ma récompense aujourd'hui ! Silence, réserve, mystère de votre côté, Virgilio; et du mien, tout s'élance vers vous. Je ressemble à celte terre féconde que nous foulons ; elle a fermé en elle tous ses trésors pendant l'hiver, comme une femme discrète, et aujourd'hui elle ne garde rien sous son écorce ; elle envoie tout au soleil , ses fleurs, ses parfums , ses sourires , son amour.
— Non , depuis que la femme donne les mélodies de sa voix à l'oreille in-
iiratede l'homme, jamais l'air n'avait recueilli de plus émouvantes paroles. Viriiilio leva la tête, et pour la première fois de ce jour, il regarda la jeune femme, suppliante à ses pieds. Sans doute, il était sublime le spectacle de cette nature qu'entourait le cercle immense d'uB^ iiorizon de lumière, d'azur , d'arbres et de Heurs; mais la beauté d'une jeune femme assise au milieu de cette création muette, éclipse même le soleil de midi : tout s'efface devant elle, ou pour mieux dire le plus splendide horizon n'est ({uele cadre, ciselé par la main de Dieu, l'étincelante bordure du portrait vivant de l'amour et de la beauté.
lU. 2!
— 32-2 - En ce moment solennel , Debora rayonnait de toute sa grâce suprême. Ses cheveux'd ebène ruisselaient à flots sur l'ivoire de son sein nu ; ses beaux bras, arrondis comme deuv anses d'albâtre, frémissaient dans les plis du manteau deVirgilio; sa robe n'était plus même un voile pour le jeune homme , depuis que le supplice de la croix de Viterbe lui avait tout révélé. Il saisit une main de Debora, et toutes les extases des jours d'Albano éclatèrent dans ses yeux et son cœur.
Debora poussa un cri de joie , en voyant renaître Virgilio.
Au même instant, trois coups de clo-
che, lents et distincts, partis de l'éfrlise de Roncii^lioiie, retentirent à travers les vallons, sur le lac, dans le cratère et au flanc des collines. C'était VAngelus de midi, et l'écho religieux semblait le porter aux chrétiens des campagnes comme une invitatian à prier descendue des cieux. Virgilio retira promptement sa main, comme si elle eût f touché une couleuvre, fit le signe de la croix et récita Y Ave en fermant les yeux.
Debora respecta ce moment de prière et attendit.
Quand Virgilio rouvrit les yeux, sa figure gardait encore l'expression du recueillement pieux, il semblait écouter
uoe voix intérieure, prodigue de sévères conseils.
La jeune femme n'osa interrompre cette rêverie que par des monosyllabes inquiets et toujours suivis d'un silence glacial. Enfin, une fièvre d'impatience embrasa le front de Debora, et plongeant ses mains dans sa chevelure en désordre, et se déchirant le sein avec ses ongles de nacre, elle s'écria :
— Virgilio, tu as ma vie en ton pouvoir, parce que ton àme est la mienne, parce que ton âme c'est mon amour.
Parle, Virgilio, parle sans réserve ; dismoi tout, je suis prête à tout entendre ; j'aime mienx la parole qui tue que le
sileucc qui torture ! Dis-moi ce mystère tjui a épuisé ton cœur ; dis-moi ce que pense ton âme. Ecrase-moi sous ton pied et je vivrai !
— Debora! dit Virgiiio d'une voix déchirante, j'atteste ce ciei romain , cette terre bénie, cette création de Dieu, j'aurais donné ma vie pour être à toi, mais je ne puis pas donner mon âme. Pars, oublie-moi, abandonne-moi ; tu ne peux vivre ici, laisse-moi seul.
— Virgilio ! s'écria la jeune femme tout inondée de larmes, c'est le dernier délire de la fièvre qui te fait parler, qui te fait mentir, lu continues quelque horrible songe ! Regarde , regarde au-
-^ 526 — tour de loi ! Le soleil luit; ce n'est pas l'heure des visions. Tes yeux sont ouverts...
— Oui, ils sont ouverts , Debora , et soit béniej'heure où ils étaient fermés ! 0 douce villa d'Albano ! lac charmant ! fraîches fontaines ! beaux arbres ! jardins de fleurs! Tout est perdu i II } a un crêpe de deuil partout !
— Tout est encore à nous, Virgilio !
Partout notre amour retrouvera le paradis d'Albano ! C'est notre amour qui donnait à ma villa tout ce que tu regrettes ! Suis-moi, je te rendrai tout.
— Non, Debora.
— Cette réponse est glacée comme la
lauic d'un poiiinard , Virgilio ! Ta n'as donc point de pitié.
— Non, Debora.
— Tu me frappes deux fois au cœur î s'écria la jeune femme d'une voix désolée ; et pourquoi ne m'as-tu pas laissée mourir sur la croix de Viterbe ? pourquoi m'as-tu secourue ? je mourais si Iieureuse, je t'avais vu tomber à côté de moi, et nos âmes s'envolaient ensemble vers le ciel ! Qiïoi ! toute ma vie d'amour est perdue ! tout ce que nous avons prodigué de tendresse, a été une dépense folle \ tout ce que nous avons rêvé s'évanouit! C'est pour tout jeter dans les abîmes du néant que doux cœurs d'élite se
soDt rencontrés un jour et se sont prorais un avenir d'extase! Joie, ivresse, bonheur, délices, amour, tout ce qu'on emprunte au ciel pour le lui rendre, tout cela est brisé, perdu, souillé, anéanti à jamais. Ohl impossible! impossible ! Virgilio, rappelle-toi ce que tu écrivais un jour.- Etre seul^ tcsl (a mort; être deux, c'est la vie! Tu ce resteras pas seul nous serons deux, nous vivrons !
— Jamais, jamais je ne serai à toi, dilViro^ilio?^.ins regarder la jeune femme.
— Jamais, s'écria Debora en se levant comme la P} thonisse sur le sommet de l'abîme qui lui servait de trépied, jamais
et pourquoi? réponds.
— Parce que...
Vir^ilio fit un effort suprême après ce mot ; râmê de Debora était suspendue aux lèvres du jeune homme.
Vir^nlio acheva d'un ton lugubre :
— Parce que tu es juive...
Debora reçut ce coup de luudre sans tressaillir, comme une statue de pierre taillée dans le roc.
Un long silence s'établit. Virgilio gardait l'attitude d'un homme qui n'a plus rien a dire.
— Parce que je suis juive! répéta longtemps après la jeune femme en appuyant lentement sur chaque syllabe ; et voilà donc ce qui a tué votre amour!
— Voilà, dit Virgilio, ce qui me sépare de vous éternellement.
— Eternellement! murmura la jeune femme.
— Oui, Debora, dans cette vie et dans l'autre.
— Yirgilio, l'amour n'est-il pas une religion commune? Ne sommes-nous pas , vous et moi , deux, créatures de Dieu 2
— Debora, le démon est dans tous les corps que le baptême n'a pas purifiés.... Voulez-vous savoir si je vous aime, Debora? Eh bien! suivez-moi jusqu'à ce village dont vous venez d'entendre la cloche ; présentez-vous , avec moi , aux
fonts baptismaux, soyez chrtHienne ce soir, et vous serez ma femme demain.
— C'est à mon tour de répondre jamais. Jamais! dit Debora d'une voix sombre. Ah ! vous osez imposer une condition à votre amour! Moi, je renierais la sainte en antique religion de mes aïeux, la religion dans laquelle ma pauvre mère est morte! la religion qui est celle de mes frères martyrs et qui a été la pensée de ma vie! Et quelle opinion auriez-vous de moi, Virgilio? De quel mépris regarderiez-vous l'apostasie de de votre femme? Si je quittais aujourraa religion pour la ^ôlre,je serais de celles qui abandonnent aussi un amour
~ 532 pour un autre amour, un mari pour un amant. Je suis née juive, et je mourrai avec ma foi ! je ne veux pas contrister ma mère dans le ciel.
Virgilio fondait en larmes, et repoussait Ja main de Debora.
— Ainsi, reprit-eîle froidement, vous n'ajoutez plus rien, Virgilio? rien?...
vous avez tout dit?...
— Debora, mon âme se brise, répondit Virgilio, le visage sur ses mains; (juc voulez-vous que j'ajoute après ce que je vous ai dit? L'enfer nous sépare; le baptême était un pont de salut jeté entre nous deux; vous ne voulez pas le franchir.
— Et si je vous disais, moi, Virgilio, d'embrasser ma religion , que répoudriez-vous ?
— Horreur ! horreur ! s'écria Vir^âlio en faisant un signe de croix. Démon tentateur, retire-toi! l'enfer est ici! Mon Dieu! mou Dieu! venez au secours de mon âme !
— Virgilio! dit la jeune femme au comble du désespoir, vous tuez une pauvre fille qui vous aime !... Non, Virgilio... vous m'aimez toujours... la juive sera l'esclave du chrétien... Est-ce que ce n'est pas le sort de toutes mes sœurs du Ghetto?... Je vous servirai comme une esclave, comme Agar servait Abraham...
Il y a de saintes juives au ciel... Virgilio, ma tête brûle et ne commande plus ma raison... 11 me semble que je suis au bord d'une montagne à pic... Mais, oui, ce n'est pas une illusion... j'ai les pieds sur un abîme... le vertige court dans les racines de mes cheveux!... Virgilio, donnez-moi votre main, j'en ai besoin pour me soutenir... Virgilio.
— Tentation de l'enfer, que me veuxtu? s'écria Tirgilio en repoussant la main de Debora.
Et son visage prit une expression d'horreur qui fit reculer la jeune femme.
— Tout est fini! Adieu! s'écria-t-elle
d'une voix déchirante. Je garderai ma reliirion et mon amour!...
Elle se précipita dans le gouffre profond et ténébreux ouvert sous ses pieds comme un soupirail de l'enfer...
Le soleil était toujours splendide au firmament, et du fond des vallées montaient la voi\ et le chœur des défricheurs qui entonnaient l'air des Masnadieri :
Nous verrons resplendir là-haut , plus joyeuse et plus belle , l'étoile de notre
amour l
Lassù risplendere PJù iieta e Lella Vedreui la siel a Del noslro anior !