‹ Debora (volume 4)Chapitre 8 sur 9 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

Mil

Le Prisonnier de la mort.

— Vraiment , comte Talormi , vous êtes adorable!... Ob ! voilà bien les

bommes! dès qu'ils savent qu'on les aime, ils font tout ce qu'ils peuvent pour se faire haïr! Eb bien! moi, enfant que

je suis, je sens que je vous aimerai toujours....

— Clelia , vous m'avez volé sur la bouche cette dernière phrase....

— Je vous la restitue, Talormi; ditesla-moi : j'ai besoin de l'entendre.

— Clelia, je vous aimerai toujours.

— Comme sa parole est douce ! Il semble que le cœur a une oreille pour l'écouter.... Voyons, monsieur, que faites-vous là, à genoux comme un pénitent au confessionnal ?

— J'attends mon absolution.

— Confessez -vous avant , et nous verrons ensuite si je vous couvrirai de mon indulgence plénière.... Voilà deux

grands jours passés sans vous voir.

Qu'avez-vous fait pendant ces grands jours ?

— Oh ! Clelia, ce ne sont pas les jours qui vous inquiètent! '

— Fat, est-il fat ce beau seigneur!

Eh bien ! voyons , qu'avez-vous fait aussi pendant ces deux grandes nuits?

Ne mentez pas ! prenez garde ! On vous a vu causer dans les coulisses d'ApoUo avec la prima.... Oh! si j'en étais sûre, j'irais poignarder cette bohémienne dans son auberge de la Torretta , où elle scandalise mon coiffeur qui est parisien! Talormi! Talormi ! ne me donnez pas de ces jalousies, au nom du ciel!

— Mais, ma belle Clelia, mon ange d'amour, mon doux cœur , il n'y a pas un mot de vrai dans tout ceci,

— Mon Dieu, que j'ai besoin de vous croire, Talormi!... En vous voyant entrer tout à l'heure, mon âme s'est fondue en joie, puis je me suis dit : Et s'il sortait.... Oh! cette pensée affreuse m'a donné tous les frissons de la mort !

— Adorée Clelia , vous êtes la reine absolue de ma pensée et de ma vie !

— Est-ce votre bouche qui parle?

— C'est mon cœur, Clelia.

— Voyons, Talormi, où avez-vous pns cendres hier matin ?

— A la Trinité-du-Mont.

— Pourquoi si haut?

— Parce que j'avais un tableau à voir et à acheter chez un peintre français du Monte-Pincio .

— Pourquoi ne vous ai-je pas vu hier, pendant tout ce long mercredi , le plus ennuyeux mercredi de l'année ?

— Parce qu'il faut respecter les ordonnances de l'Eglise, au moins le premier jour de carême, jeûne, maigre et abstinence.

— Tiens! cela ressemble à une raison.... Au fait, moi je n'y avais pas songé du tout.... C'est bien le moins de garder les cendres sur le front toute la journée !

— A mon tour, Clelia, maintenant; et nous verrons si mon interrogatoire vous sera léger.

— Moi, je ne crains rien. Interrogezmoi, Talormi.

— Mes rapports de police affirment que vous étiez en cavalcade à la porte Saint-Sébastien, le Mardi-Gras.

— Ces rapports sont exacts , par hasard.

— Vous étiez avec deux jeunes cavaliers très-élégants.

— C'est encore vrai. Une femme ne peut pas décemment monter à cheval sans une escorte de sigisbés.

— Je serais curieux de savoir le nom des sigisbés de Clelia.

— Le premier est un jeune Français qui compose une messe au café del Greco, en jouant aux dominos. Vous le connaissez.

— El le second?

— Le second est l'ami du premier.

Vous ne le connaissez pas.... Au reste, quand le comte Talormi me fera l'honneur de m'accompa^ner dans mes promenades , je donnerai congé à tous ces petits artistes sans nom.

— Belle Clelia, je suis à vos ordres.

— Ah ! je vous prends au mot , Talormi ! et je vais écrire à mes deux

siglsbés cavalcadours pour leur annoncer que je les destitue.

— Très bien , Clelia I Vous ne paraîtrez plus en public qu'avec moi ; ce sera un coup de mort pour la médisance romaine. La maîtresse de César ne doit pas être soupçonnée.

— César est-il prêt à monter à cheval aujourd'hui ?

— Et tous les jours, belle Clelia.

— Prenez garde , Talormi , vous allez vous faire adorer!

— Vous ne me rendrez que ce que je vous donne.

— Tous les jours, a deux heures, mon ch^r Talormi, vous me rencontrerez de-

\anl la pyramuie de Caïus Sextius, et nous pousserons jusqu'à la tour de Cecilia....

— H paraît, Clelia, que vous affectionnez beaucoup celte promenade ?

— Où voulez-vous donc qu'une femme aille se promener à cheval ? Je n'ai pas de choix à faire.

— Voilà une bonne raison : je m'en cou lente.

— 11 est déjà fort tard ; mon cher Talormi, laissez-moi la liberté de quelques heures, qui seront ennuyeuses , puisque je les passerai loin de vous ; mais nous nous rencontrerons à la porte Saint-Sébastien...

— C'est ainsi que vous nie donnez mon congé, ma belle Clelia ?

— Soyez raisonnable, Talormi ; j'ai deux lettres a écrire; j'ai ma femme de chambre k gronder; j'ai ma toilette de cheval à faire, il me faut bien deux heures pour tout cela... Allons, point de folie, serrez-moi la main, ouvrez les rideaux de ma fenêtre, et dites à l'antichambre que je suis absente pour tout le monde aujourd'hui...

— Et demain...

— El toujours.

— Excepté ?...

— Pour vous... méchant! Est-il nécessaire d'ajouter cela ?

Après la sortie de Talorrai , Clelia froissa les dentelles de sa garniture de lit, dans un accès de colère mystérieuse, si bien retenue jusqu'à ce moment, et sauta lestement, à pieds nus, sur la peau de tigre de son alcôve. Elle se plaça ensuite derant un miroir incliné pour bien se convaincre que sa beauté n'avait toujours point d'égale parmi les radieuses nudités des musées du Capitole et du Vatican. C'était une justice qu'elle aimait à se rendre chaque matin à la descente du lit; mais ce jour-là elle avait plus que jamais besoin d'avoir foi dans la puissance de ses charmes ; aussi l'examen fut-il plus long et plus mini-

tieux que de coutume. Un sourire , qui ne remonta pas jusqu'aux yeux, contracta son charmant visage, comme une grimace nerveuse, et deux perles de larmes se fondirent sur ses joues, et leur trace humide disparut aussitôt sous un petit nuage de lin brodé. Il ne fallait pas mettre une camériste dans la confidence d'une émotion qui pouvait être interprétée dans tous les sens, excepté dans celui de la vérité.

Clelia reprit donc sa sérénité habituelle lorsqu'elle abandonna sa première toilette k ses femmes de service : aucun nuage ne traversa, du moins à l'oxtéripur^ ce front pur, cet ovale splendide,

qui semblait ne garder , sous sou épiderme d'ivoire, que des pensées riantes, comme les nuances de l'aurore du printemps.

Un peu avant deux heures, elle ouvrit la Bible et en lut ou pour mieux dire relut un chapitre qui était marqué d'un signet rouge; elle était déjà dans son fringant costume d'amazone, et toute prête à monter à cheval.

Après avoir donné quelques ordres insignifiants à ses domestiques, elle fit le mouvement involontaire d'une personne qui s'arme d'une résolution et partit pour le rendez-vous de promenade assigné à Talormi.

Le cavalier attendait sa dame sur ce terrain grisâtre et dévasté qui s'étend devant l'entrée des catacombes de Saint- Sébastien; il imprima les mouvements les plus gracieux à son cheval pour venir saluer de très près Clelia.

— Vous êtes arrivé le premier fort à propos, dit la jeune femme en serrant avec amour la main de Talormi , je suis venue sans groom , et si j'eusse été seule, cet homme de mauvaise mine m'aurait fait peur.

— Quel homme? demanda Talormi en regardant autour de son cheval.

Clelia désigna du bout de sa cravache un homme assez mal vêtu et à barbe

- 2i9 — grise, qui se tenait debout à l'entrée des Catacombes.

Cet homme ût le mouvement d'un cicérone qui croit être appelé, et s'avança d'un air timide , et présentant à Clelia des images grossièrement gravées sur bois.

— C'est ce que vous vendez, mon pauvre homme? lui demanda la jeune femme.

— Oui, altesse, répondit l'inconnu en s'incliriant; c'est le véritable portrait de saint Exupère.

— Tiens! c'est drôle! dit Clelia en riant, voilà un saint dont je n'ai jamais entendu parler.

— roi) -

— Oui, oui , il a raison, dit Talormi ; c'est un saint qui a été découvert l'autre jour dans les Catacombes, et le pape lui a donné le nom de saint Exupère.

— Je suis le gardien et le guide des Catacombes, dit le vendeur de portraits.

Clelia tressaillit comme de joie, et se tournant en riant vers Talormi ; elle lui

dit :

— Croiriez-vous, mon ami, que je ne

connais pas les Catacombes !

— Est-ce possible? Vous, Clelia ! une femme artiste ! et curieuse comme la curiosité.

— Je l'aurais invcntéf, oui]; eli bien!

- itrA c'est toujours l'occasion qui m'a manqué.

— La voila qui so présente, mon ange, ditTalormi.

— si leurs altesses me faisaient la *rràce de m'acheler un portrait de saint Ex-upère? dit le vendeur avec l'accent monotone de l'habitude.

— Garde ton saint, lui dit Clelia. Peuxtu nous montrer les Catacombes ?

— C'est mon métier, altesse, répondit-il avec bonhomie ; mais vous savez que ça coûte un peu plus cher que pour voir les tombeaux des Scipions , parce qu'il faut trois bougies d'une demi-livre par personne, etc.

— C'est bon! interrompit Talormi, qui diable songe à te marchander tes bou-

gies?

— Ah ! c'est que, soit dit sans offenser vos altesses^ il y a souvent des étrangers qui me disent qu'il n'en coûte que deux pauls pour voir les tombeaux des Scipions, et que...

— Il tient à ses tombeaux des Scipions! interrompit Talormi en riant. Voyons mon brave homme , voilà toujours un francescone d'avance; conduis-nous, et après tu seras content.

Le guide prit la pièce d'argent avec l'avidité d'un mendiant affamé , et ses yeux noirs, qui avaient gardé la flamme

(Je la jeunesse , ra} onnèrent sous des touffes de cheveux gris.

— Où pouvons-nous laisser nos chevaux ? demanda Clelia au guide.

— La, dit le guide en montrant des anneaux rivés à l'entrée des Catacom-

bes ; là, où tous les étrangers les laissent. Personne ne passe ici.

Clelia et Talormi étaient descendus de cheval : le guide faisait tous les préparatifs , sans avoir l'air de s'occuper des visiteurs.

— C'est singulier! dit Clelia, j'éprouve un saisissement extraordinaire à l'idée de perdre de vue le ciel , et de pénétrer dans ces horribles ténèbres.

Et elle fixait sur Talormi des regards pleins de langueur et d'amour, et elle serrait le bras de Talormi contre son sein, avec des frisonnements continuels.

— Énfani ! lui dit Talormi , il n'y a pas l'ombre du danger ; c'est une simple promenade aux flambeaux, dans la plus curieuse galerie de Rome. Il y a seize siècles environ tous les chrétien s persécutés par les empereurs se réfugiaient dans les Catacombes , et ils vivaient comme dans une ville souterraine. Et toi, qui es artiste, ma belle Clelia, tu verras avec plaisir cet endroit qui a été le premier conservatoire de musique en Italie ; c'est ici que les mélopées grecques, chantées dans les cérémonies païennes , ont été

appliquées aux prières catholiques, et sont arrivées ainsi jusqu'à nous.

— Tu es charmant de me dire toutes ces jolies choses, mon cher Talormi, dit Clelia d'une voix, de sirène ; maintenant je ne crains plus rien ; entrons au Conservatoire^

Le guide, muni d'un faisceau de bougies, lit si^ne qu'il était prêt , et entra le premier : à longs intervalles, il laissait une lumière sur quelque débris d'autel ou de tombe, et, comme par luxe de précaution, il déroulait un fil conducteur, dont le peloton semblait inépuisable. Prenant ensuite le ton uniformét banal du cicérone démonstrateur,

- 256 -^ il disait, comme pour l'acquit de sa conscience, et sans avoir l'air de prendre en souci l'attention de ses auditeurs.

— Voilà les murs où Pie V a fait enlever les épitaphes des premiers chrétiens , pour les faire incruster dans la grande galerie du Vatican. Voilà la chapelle du saint pontife Lin , successeur de saint Pierre. Voilà le crypte où venait prier le pape Anaclet. Voilà une sainte chapelle où le pape Urbain P' célébrait le saint sacrifice pendant la persécution de rinfâmeHéliogabale...

Les voûtes devenaient de plus en plus sombres et étroites; le labyrinthe compliquait ses méandres à l'infini , croisait

ses carrefours lugubres , déroulait ses corridors inextricables, et au milieu de ces horreurs souterraines rayonnait aux clartés des bougies, le divin visage de Clelia, plus beau que celui de l'archange qui visite les limbes pour consoler les âmes des enfants morts avant le baptême.

Talormi n'écoutait plus le cicérone. H s'enivrait à la contemplation de cette voluptueuse image de la vie dans ce domaine de la mort; il aspirait comme un poison céleste ce souîïîe embaumé qui s'exhalait des lèvres de Clelia, et confondait dans un même accès de passion délirante le souvenir do la jeune fille

exposée nue sur une croix dans la forêt de Viterbe, et celle jeune femme suspendue à son bras et dont les yeux limpides éclataient en caresses langoureuses et brûlaient le sang comme les doux tisons de la volupté.

Le cicérone psalmodiait toujours ses démonstrations et ne tournait pas la tête pour regarder l'homme et la femme qu'il conduisait.

— Talormi, dit Clelia d'une voix timide, il y a d'étranges idées qui ne peuvent traverser que des cerveaux d'artiste. Voyons si nous serons du même avis...

Je voudrais avoir ici, dans cet épouvantable souterrain, une table dressée; m'y

asseoira côté de loi, aux clartés de vingt bougies jaunes, comme celle du Vendredi-Saint, et célébrer le fameux repcts libre des premiers marljrâ, avec des vins exquis inconnus aux anciens festins des Catacombes. Que dis-tu de cette folie, mon Talormi adoré ?

— C'est la folie des sages , ma belle Clelia.

— Une folie impossible! dit Clelia en roulant son bras autour du col de Talormi,

— Heureusement elle est impossible, et j'aurai le pouvoir de la réaliser tout

de suite.

— Serait-il vrai ? dit la jeune femme avec une joie enfantine.

— Tu vas voir.

EtTalormi tira de sa poche une bourse pleine de pièces'^d'or, et ajouta :

— Voilà ce qui change les souterrains en palais lumineux, et l'enfer en paradis.

Et appelant le guide, l'or à la main, il lui donna des instructions détaillées dont le résultat ne pouvait être qu'infaillible.

Le guide, qui fparaissait absorbé par la vue de taut d'or, ne répondait que par des signes aCQrmatifs à tous les ordres de Talormi. Tout avant été rég lé

minutieusement, il recommanda de ne pas quitter le carrefour où ils étaient arrivés, alluma partout des bou.«^ies, et sortit en promettant de faire bonne diligence, grâce au cheval dont il pouvait disposer.!

— Mon beauTalormi, dit Clelia, jusqu'à présent tout t'a distingué à mes yeux des autres hommes : tu as la grâce qui charme, l'esprit qui amuse, la générosité qui éblouit, le regard qui domine, mais ce que tu viens de comprendre si vite l'élève encore au-dessus de toi-même. Toi seul, tu pouvais être ton Yainqueur. Tu as compris 'l'idée folle d'une femme ennuyée, d'une femme qui vou-

— 2G2 — dralt dévorer un siècle dans un instant, et ne trouve rien digne de ses désirs, pas même une dernière illusion... C'est ainsi qu'on épuise tout, à force d'abuser du bonheur... les réalités m'échappent, je veux embrasser des fantômes. Plainsmoi, Talormi; je suis folle... Que tu es beau, quand tu me regardes ainsi !... Où donc as-tu appris à regarder lés femmes? Dis, mon ange, comme il est doux d'aimer sous ces lambris ténébreux, oii tant de sang et de larmes coulèrent ! Et moi, pauvre indigente, je n'ai que ma vie à le donner pour ton amour!... Ma tête se perd ; n'écoute pas mes paroles, n'écoute que ma pensée; celle-là dit loul , et dit

bien. Ma bouche est un son, mon cœur est «ne voix.

Talormi subissait à la fois les assauts com])inés des démons de la flatterie, de l'amour, de la tendresse , de la volupté; sa tête brûlait de délire et ses lèvres desséchées par la flamme de l'extase ne murmuraient que ces réponses vagues qui sont Téloquence suprême de la passion...

L'entretien fut suspendu par le retour très prompt du guide. Les ordres donnés avaient été exécutés avec une intelligence étonnante ; mais Talormi était dans un de ces moments où l'esprit troublé ne s'étonne de rien. Les apprêts

du biclinum furent faits par le guide, et rien ne manquait à l'ordonnance, pas même les coussins de soie et le tapis de Sidon. Talormi dit au guide :

— Maintenant, laisse-nous, et va nous attendre dans la chapelle d'Anaclet. Dépose là ton peloton, et nous irons te retrouver.

Le guide s'inclina et disparut bientôt sous les voûtes basses et ténébreuses.

Les ombres saintes qui , depuis seize siècles, errent dans ces vénérables Catacombes, se voilèrent sans doute le visage avec leurs linceuls funèbres , pour ne pas voir le festin de Talormi et de Clelia , et les secrets de cette orgie fu-

nèbre resteronl^élernellemenl ensevelis dans les entra il les de la terre. La dernière parole de la jeune femme à son amant fut celle-ci :

— Vide encore cette coupe, à nos amours, mon beau Talorrai, puis tu dormiras, et je garderai ton sommeil.

Talormi, épuisé par tous les délires, se souleva péniblement sur son coussin, prit la coupe en cristal de Bohème, déjà vingt fois vidées, la laissa échapper de ses lèvres, et tomba, comme si sa tête eût été entraînée par un bloc de plomb.

Clelia se leva, et poussant un éclat de rire fou, elle dit :

— Le voilà tombé le géant, et sa tête est sous le talon d'une femme!

Ensuite elle prononça un nom , et le guide reparut. Il y avait une transformation dans ce personnage ; c'était un superbe jeune homme , aux cheveux noirs et bouclés. 11 i*egarda Talormi , et dit à Clelia :

— Bien ! bien ! tout a réussi ; vous

pouvez me laisser seul, maintenant

Ce qui reste à faire, je le ferai.

Clelia serra la main du jeune homme, regarda une dernière fois Talormi endormi lourdement et dit :

— C'était juste ! ô mon Dieu !

Et, suivant le fil conducteur dont le

jeune homme tenait l'autre extrémité , elle sortit d'un pas résolu qui annonçait que l'horrible scène avait été préparée depuis longtemps.

Le jeune homme éteignit toutes les bougies et n'en laissa brûler qu'une à côté de Talormi ; puis il se blottit tout près et dans une profonde crevasse (|ui permettait de tout voir.

Le sommeil de Talormi aurait été fort long sans doute; mais le jeune homme ût tomber une pierre sur sa poitrine, et le dormeur se réveilla en sursaut, en jetant autour de lui des regards stupéfaits.

Les fumées de tous les vins se dissi-

pèrent avec une promptitude merveilleuse dans le cerveau de Talormi ; il se leva et appela trois fois Clelia d'une voix tonnante. Une série d'échos lamentables et perpétués à l'infini répéta sur tous les tons et à toutes les distances le nom de Clelia; on aurait cru que les innombrables morts de cette vaste nécropolis appelaient Clelia du fond de leur tombe.

— C'est une trahison infâme! s'écria Talormi en déchirant ses cheveux.

Les échos répétèrent en chœur ce dernier mot, qui semblait sortir de l'enfer par mille cratères.

11 s'éloigna de quelques pas de la table d'orgie, et au même instant le faux

— -2Gt) — guide sorlit de sa crevasse et éleignil la dernière bougie. On entendit un blasphème contre Dieu , le rugissement du tigre tombe dans le piège du chasseur.

- - Ma fortune ! mon palais ! toutes mes richesses! criait Talormi, je les donne a qui me délivre !... Ouvrez-moi la porte de cet enfer! rendez-moi le jour'... On a fait cela pour un peu d'or... je donne tout un bien!... C'est la vengeance d'une femme exécrable! d'un démon habillé

en ange!... Non, 'non! c'est un jeu

Clelia, Clelia!... tu es ici, pardonne... Ces ténèbres m'ôtcnt la raison, je t'accuse! je suis fou '...Tu sais si je l'aim

lu ne retrouveras plus mon amour*

Rien ' . . rien !.. Il y a donc des échos ici ?

— Il y a un homme, dit le faux guide, et si tu viens à lui, conduit par sa voix, cet homme te tue à coups de poignards, infâme assassin de Van-Ritter !

— Qui es-tu ! cria Talormi d'une voix agonisante.

— Je suis celui qui te disait à Gênes : Cette nuit se retrouvera ! Je suis Gédéon Costantini ! Je suis le frère de Debora la juive!... C'est te dire que tu dois mourir ici, étouffé, sans secours.

— Pitié! pitié pour moi! s'écria Talormi d'une voix suppliante.

Mais Gédéon se glissa, comme l'éclair

le long des parois, à l'aide de son fil conducteur , et il entendit longtemps encore se répéter dans les profondeurs des voûtes souterraines , les cris de désespoir et les blasphèmes du prisonnier de la mort.

A l'entrée des Catacombes, Gédéon s'élança sur le cheval, et gagnant au galop la rive solitaire du Tibre, au delà des greniers de ToUius, il tua le cheval d'un coup de pistolet et jeta Je cadavre dans le fleuve. Aux angles de la selle étaient gravés le chiffre et les armes de Talormi. En retrouvant le cheval, on pouvait établir une conjecture certaine, mais fausse sur le sort du cavalier.

CH APURE ISEVMÈME.

le doigt de Dieu.

L'affreux tableau était toujours le même dans la Forêt de Viterbe : trois hommes et le fidèle Mitry étendus sur des mares de sang; Debora en croix, étroitement liée, et ne pouvant secourir

~ '276 ni Virgilio , ni le chien , deux nobles amis tombés pour elle!

Lorsque la nuit eut couvert de ses horreurs celte forêt , même ténébreuse le jour, Debora se trouva en proie à des émotions et à des angoisses nouvelles, qui semblent devoir épuiser les plus

forts courages. Des bruits tristes sortaient de tous les carrefours, des cris lugubres du creux des yeuses ; les herbes et les racines desséchées griinçaient sous des ondulations de corps invisibles ; aux rameaux supérieurs des arbres se heurtaient avec fracas les ailes des oiseaux de nuit, et par intervalles , la jeune femme croyait sentir se glisser sur sa

chair les écailles froides des reptiles. Ce fut une agonie continuelle qui amenait et éloignait la mort h chaque instant, en la montrant avec toutes ses terreurs. La vie quelquefois était suspendue dans le cœur de Dehora , et le dernier sommeil semblait avoir fermé ses paupières, après un accès dépouvante intolérable; puis le sang généreux et l'énergie de la jeunesse provoquaient un réveil qui paraissait une résurrection , et la vie rendue attendait une nouvelle mort. Enfin, une brumeuse éclaircie d'opale traversa les voûtes des arbres en annonçant que l'aurore remplaçait l'aube sur les hauteurs de la forêt. Ce rayon triste, tombé

du ciel , ressemblait à la consolation d'un ami.

Une plainte d'agonie se fit entendre au même instant à quelques pas de la jeune femme, comme si quelque blessé du combat de la veille avait attendu l'aube pour mourir. Debora prêta l'oreille avec attention ; mais elle n'entendit plus rien. C'était probablement le dernier des murmures lugubres de la

nuit.

Par degrés insensibles , une lueur sombre s'élendit sous les branches et éclaira le tableau de la veille. Un léger mouvement de tête , le seul que sa position lui permît, remit sous les yeux de

Debora trois corps étendus sur les herbes sanglantes, et le fidèle Mitry, aussi digne d'intérêtqu'une créature humaine.

La même plainte s'étant renouvelée, Debora crut apercevoir des mouvements convulsifs sur la tête du chien. Elle l'appela par son nom, et cette fois Mitry répondit avec un murmure dolent, et fil un mouvement très sensible pour regarder du côté de Debora ; cette voix si chère semblait, à chaque appel, lui rendre la vie et la force; il se souleva au milieu des herbes, retomba de faiblesse, rouvrit les yeux , se souleva encore , comme galvanisé par la voix de sa maîtresse, et se traîna, en rampant, jusqu'à

la croix. Les paroles caressantes et le souffle brûlant de la jeune femme attirèrent Mltr} jusqu'aux nœuds de chanvre qui retenaient la main droite de la victime...

— Ici, Mitrj,.. là, Milry, disait Debora en désignant des jeux'Ia corde.

Et le chien, se dressant avec un effort suprême sur le point désigné, broyait avec ses dents le lien, et chaque parole de Debora était une excitation qui infusait un reste de force dans le corps de Mitry. Il restait bien peu de chose à faire pour opérer la délivrance d'une main captive; mais la vigueur artificielle manqua tout à coup au chien pour

— 2SI accomplir son œuvre ; il tomba lourdemenl, proféra une dernière plainte, comme un adieu, et ne se releva plus. Del)ora eut la douleur de voir mourir deux fois , son intrépide défenseur et son meilleur ami.

Cependant, cet exemple de courage donné par Mitry ne fut pas perdu. Debora ranima sa faiblesse, et secoua énergiquement sa main droite, pour rompre les derniers fils que les dents de Mitry n'avaient pu briser; après bien des efforts, la main droite parvint à jouer dans le chanvre ramolli par l'humidité de la i;uil et à demi-rongé par le chien, et le bras nu tout entier se dégagea et put

fonctionnerpourdégagerl'autre. Les deux raains libres délièrent ensuite facilement les pieds. Debora se revêtit a la bâte des premiers lambeaux de ses vêtements, accrocbés aux broussailles , et courut k Yirgilio, en passant sur les cadavres des deux bandits.

Elle s'assit sur les herbes , souleva le torse de Virgilio , le plaça sur ses genoux, et le regarda fixement avec des yeux secs qui n'avaient plus de larmes h donner après tout une nuit de larmes. La rosée du matin mouillait la chevelure et le visage de Virgilio. On aurait dit qu'une main secourable avait passé par là et jeté l'eau de la source sur le front

de l'agonisant pour le rappeler à la vie avec celle hienfaisanle fraîcheur. Le corps de Virgilio n'avail pas la raideur du cadavre, el la place du cœur paraissait encore tiède à la main de Debora, qui cherchait l'étincelle de la vie , pour la ranimer avec des caresses de feu. La blessure, examinée attentivement, était peu profonde; la balle semblait avoir dévié sur le côté droit, sans intéresser le poumon. Il y avait eu beaucoup de sangrépandu, et par conséquent l'abattement devait être extrême ; mais tout annonçait que l'àme résistait encore dans ce corp^ de fer. Les ardentes effluves magnétiques qui jaillissaient des lèvres de Debora ra-

menaient des teintes douces sur la pâleur cadavéreuse du jeune homme, et inoculaient la vie dans un corps attendu par le tombeau. Ce galvanisme de l'amour est plus puissant que celui de Volta. Les morts frissonnent de volupiéy quand tu passes sur V herbe des sépulcres, disait Ugo Foscolo à sa belle Ionienne. Les femmes portent le feu de la vie en elles; c'est le feu inextinguible de la maternité.

Debora tressaillit d'une joie que jamais on n'a ressenti, en surprenant les premières pulsations du cœur de Virgilio : son âme, suspendue aux lèvres du jeune homme, rappelait une autre âme

dans ce corps éteint, et aspirait Ie"souflîo qui allait sortir de cette poitrine sanglante. Le jour arrivait et la clialeur douce du soleil , pénétrant à travers les arbres, servait d'auxiliaire à l'œuvre de Debora. Virgilio ouvrit les yeuxlenlement, et crut voir un ange, car ses mains se joignirent et une prière mentale agita ses lèvres. Puis, en reconnaissant Debora, il cessa de prier, et des larmes mouillèrent ses paupières.

— C'est vous! c'est vous î... dit-il d'une voix faible.

Debora, toujours penchée sur lui, fit un signe de tête avec un sourire divin.

— Dieu est donc venu à mon secours !

ajouta le jeune homme.

— Virgilio, dit Debora d'une voix étouffée par toutes les émotions, vous avez besoin d'un autre secours , maintenant; il n'y a pas un instant à perdre. Où sont vos amis? Où dois-je vous conduire? Ordonnez, j'obéis.

— Chère Debora, dit Virgilio en étendant la main et en la retirant tout de suite, oui, oui, vous mériteriez d'être un ange...

— Parlons de vous, mon Yirgilio, interrompit la jeune femme.

— Eh bien! Debora, écoutez... Mon Dieu! que je suis faible!...

— Parlez bas, très bas, Viriiilio ; mon cœur et mon oreille écoutent.

— Debora, suivez l'allée de sapins jusqu'au carrefour; vous verrez à votre gauche un terrain jaunâtre, très ombragé. Vous marcherez jusqu'au dernier arbre; de là vous découvrirez , du haut d'une montagne à pic, le lac de Vico, et vous crierez : A moi les frères ! jusqu'à ce que mes compagnons vous entendent.

Debora courut exécuter l'ordre de^jVirgilio, et son appel, quoique jeté au vallon d'une voix faible, retentit dans le silence de la solitude et fut entendu par le camp nomade des défricheurs. Les

plus agiles escaladèrent le pic et arrivèrent bientôt sur le terrain sanglant où les conduisit Debora. Virgilio fut emporte sur les bras de ses frères; Debora fit rendre les honneurs de la sépulture au fidèle Mitry; on abandonna les cadavres, de Tomaso et de Barbone aux oiseaux de proie, et le cortège descendit par des pentes douces sur les rives du lac de vice.

Pendant que les soins les plus empressés étaient prodigués à Virgilio, on vint annoncer à Debora qu'une femme, qui se disait sa meilleure amie, arrivait de Rome et demandait à lui parler. C'était Clelia, accompagnée de Gédéon.

Sans songer à réparer le désordre de sa loilette, Debora courut à l'endroit où l'alteddait Clelia , et dans sa joie elle embrassa même son i'rère.

— Mon ange, dit Clelia, j'ai reçu votre lettre de Viterbe, et votre frère Gédéon , qui devine tout, a deviné que vous n'étiez pas à Viterbe, mais au lac de Vico avec les défricheurs. Votre Gédéon est sorcier, et si ce n'était pas votre frère , je le croirais amoureux de vous. Alors, voici ce que nous avons résolu. Nous vous prenons au passage, et nous vous enlevons à ces bohémiens.

Notre chaise de poste est à Rouciglione ; vous allez venir avec jïous eu Toscane.

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Nous sommes riches comme le Pérou et nous vivrons à Florence comme des personnaj^es du Décaméron. Eh bien! cela vous convient-il ?

— Clelia, dit Debora, et vous, mon frère, vous ni- savez donc pas quelle horrible histoire j'ai à vous conter!

Gédéon ouvrit des yeux étincelants, et Clelia examinant Debora, lui dit :

— Vous avez été enlevée par des brigands! on vous aura prise pour une Anglaise! Les brigands enlèvent toutes les Anglaises; c'est leur passion. Mon Dieu! comme vous êtes faite! qui donc vous a ravagé votre toilette avec ce

gout-là?

Debora montra h Clelia un pelif ter- Ire, ombra<j:é de pins, comme on désigne un lauteiill dans un salon, et la pria de s'asseoir, en lui exprimant par des g^estes que le récit serait long et affreux.

Alors, la victime de Talormi raconta dans tous ses détails les terribles scènes de la forêt de Viterbe, et à chaque instant elle s'étonnait du silence morne que i^ardait Clelia en regardant Gédéon.

— Debora , dit Clelia d'un ton grave, à notre tour maintenant... Savez vous pourquoi nous avons quitté Rome , votre frère et moi ?

Non, Clelia,

— Farce que riousi vous avons vengée... Talonni esl mort.

— Assassiné? demanda Deboia.

— Non ; étouffé par une mort qui n'a pas eu de roraplices. . Ecoutez, Debora, et vovez si le châtiment a été bien inspiré , et s'il a suivi promptement le crime.

El Clelia , a son tour, raconta à Debora les scènes des Catacombes, et termina ainsi :

— Gédéon est rentré ce matin à l'aube dans les Catacombes ; il a rencontré, à des profondeurs infinies-, le cadavre de Talormi. Le misérable, sans doute après avoir souffert toutes les tortures du dé-

^ii",

sespoir, s'est tracassé le crâne contre une • arête de rocher. Pas une "outle d'eau bénite ne tombera sur son cadavre, qui ne sera jamais enseveli. Debora, celte mort est juste; mais l'air de Rome m'étoulTe après une pareille vengeance consommée. Je sens que la vie de personne ne nous appartient , même celle de notre assassin , et j'ai besoin d'une vie nouvelle , d'un ciel nouveau , d'un horizon pur de sang. Venez avec nous, Debora, venez à Florence. Il faut nous étourdir, il faut voyager, il faut changer d'air.

— Impossible! impossible! dit Debora d'un ton lenf, mais résolu.

— Et pourquoi? deuiaiidii fièrcuieut Gédéon.

— ParcequeiDavie n'est qu'ici, Gédéon; parce que ma mort est partout ailleurs.

T-Y pensez-vous sérieusement, Debora, insista Gédéon ; une vie d'aventuriers, de proscrits, de bohémiens, de bandits !

— Oui, Gédéon, c'est la vie que je veux ; la vie au soleil et aux étoiles ; la vie qui n'a pas de lendemain, et qui recommence a toutes les aurores ; la vie du lac, du torrent, de la l'orèt, avec une pensée éternelle au cœur!

— Pauvre Debora! dit Gédéon. Et croyez-vous qu'on vous laissera paisiblemenl vivre de cette vie de marau-

(leurs révollcs? Vous aurez des lulles saiiirlantes à soutenir, des combats à livrer, des...

— Je sais cela , interrompit vivement Dehora. Eh bien! je me suis aguerrie tout enfant contre cette vie. Vous le savez bien, Gédéon ; j'ai appris, à côté de ma pauvre mère, comment sifflent les balles, comment arrive la mort, dans un éclair d'arme à feu ! Notre pauvre mère, Gédéon, a été tuée comme un soldat; j'ai toujours devant mes yeux son sang comme un nuage écarlate, et cette image alîreuse empoisonnerait mon bonheur, si la terre avait un bonheur pour moi. La fille est réservée peut-être a périr

comme la mère; eh bien la fille accepte iivcc joie son destin.

— Debora! Debora ! dit Gédéon avec des larmes, je t'arracherai à ce destin, moi, parce que je suis ton fière ; lu viendras à Florence avec nous, et tu y trouveras ce bonheur que tu nies. L'immense fortune de noire père est à nous ; Je trésor de famille est parti avec Argus ei une escorte sûre. La richesse, et quelle richesse ! nous attend dans le plus beau pays de l'Italie. Viens,' Debora, viens ! tu verras combien je serai respectueux auprès de toi ; ta verras de quel amour fraternel j'entourerai ta vie, de quelle protection je couvrirai ton palais !

— Mais, Dcbora! s'écria Clolia allondrie aux. larmes, comment pouvez- vous ainsi résister aux. prières de ce noble Gédéon ? Voila, je crois, la première fois de ina vie que je pleure, et c'esî pour vous! Jugez si vous avez tort!

— Non, Clelia, crovrz-le bion, répondit Debora, je n'ai pas tort. Si vous saviez tout, vous seriez la première à me défendre au lieu de m'accusci".

— Ah! je ne sais pas tout? dit Clelia d'un air étonné.

— Non, rej)rit Gédéon d'urio voix sombre.

Et le jeune homme arracha une tiiie

;ie ' saxifrage, la déchira et en jcla les (iél)ris au lac.

— Ecoutez, Clelia, je puis vous dire cela, à vous, parce que vous êtes une amie dévouée ; je puis le dire à Gf'dcon, parce que c'est mon frère : il } a ici un homme qui m'aime et qui mériterait l'amour d'une reine : un homme qui a la fierté d'un prince et voudrait me servir en esclave; un homme qui a toutes les vertus austères des anciens jours, et qui vient encore de verser tout son sang pour me sauver. J'aime cet homme et je serai ce qu'il sera , je vivrai comme il vivra; son âme est la mienne, et mes pieds ne peuvent mai'cher que dans la

- -29i) — trace iies siens. Si le hasard des ^^uerres

civiles en fait un héros, je prendrai un rayon de son auréole; si la charrue le

retient au sillon, j(î labourerai à côté de lui ; s'il emporte au fond des déserts une existence proscrite, je suivrai sur le sable les vestiges de ses sueurs; s'il relève l'étendard de Gasperonne dans les gor- •i;es de l'Etrurie ou les Marais-Pontins, je me glorifierai encore d'être la femme du bandit. Debora est à jamais enchaînée à Virgilio.

— Ainsi, ma pauvre sœur, s'écria Gédéon en fondant en larmes, tu souffriras 1 exil... •

— Oui.

— jOO —

— La misère?

— Oui, Gédéoii.

— Le déshonneur.' ,:

— Tout!» je souffrirai tout, mon frère, et c'est dans la soulfrance seule que je trouverai désonuais u)a joie. Je pressens déjà toutes les voluptés des douleurs qu'un noble amour nous donne. Rien ne peut ébranler ma résolution , et ce sou file qui traverse le lac et a^ite ces fleurs sauvag3S déracinera ce bloc de granit des entrailles de la montagne, avant qu'un pouvoir humain arrache ma pensée de mon front. Debora est à jamais liée à Vigilio.

— C'est fini ! dit Cielia en essuvant ses

larmes; elle parle comme une femme résolue ; il u\ a rien à obtenir d'elle î j^iiiGédéon, vous et moi, nous n'existons pas poui- Debora; l'amour est ainsi fajl chez les femmes. Cela me rappelle mon premier amour.... J'aurais aussi donnc'^ 'ma vie pour un homme... Je ne l'ai pas donnée... et j'ai bien fait... Il m'a trahi avec une Espagnole... Ma bonne Debora!

tu seras trahie aussi par ton Virgilio... Ils trahissent tous!

— Lui, Clelia! lui, me trahir! s'écria Debora au comble de l'exaltation , vous ne connaissez pas cet homme' Pourquoi sonriez-vous ainsi?... Je vous dis que vous ne le connaissez pas. C'est...

— C'est un hommcj dit Clelia d'un ton léger.

— Oui , Clelia , mais ce n'est pas un^J^ homme de ce siècle, ce n'est pas un homme de vos villes, de vos sociétés, de votre monde. Il ne s'est pas corrompu à l'air empoisonné de vos fêles ; il a gardé

sa foi première, sa pensée chaste, sa rêverie solitaire. H n'y a que ceux qui trahissent Dieu qui trahissent la femme.

Le germe de ce crime n'est pas dans le cœur de Virgilio.

Gédéon et Clelia firent un dernier et violent effort pour arracher la jeune femme au camp des défricheurs : mais tout fut inutile. Une scène décliirante

termina celle rencontre, el Gedéow désespéré, s'arrachant au baiser d'adieu de sa

ur, prit la fuite comme un criminel, et entraîna Clelia en s'écriant :

Je n'ai plus de sœur!

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