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Debora

Les jours de libations et de fête, le peuple de Rome ne s'accommoderait pas des guinguettes de nos barrières et des public-home des faubourgs de Londres : il lui faut Vosteria, un local aéré, gracieux dans son architecture , et assez semblable aux chattiram de Tlnde. Le peuple de Rome n'a rien perdu de l'antique distinction de ses goûts; il faut toujours que le Trastévérin se pose poétiquement dans ses beaux paysages, qu'il s'appuie contre une colonne, qu'il fasse la sieste au pied d'une statue, qu'il prenne pour siège quelque noble tronçon de piédestal.

En décrivant une osteria, on donne une idée générale de tous les établissements de ce genre. L'osteria où va se dérouler une scène importante de notre histoire est située dans la région trastévérine, à peu de distance de l'hôpital Saint-Michel et de l'ancien pont Suplicius. C'est comme un vaste péristyle sans temple, avec une toiture élevée, soutenue par des pilastres et des colonnes aux chapiteaux élégants. On voit sur les murs des peintures, œuvres gratuites des artistes trastévérins ; elles attestent encore que les habitudes n'ont pas changé dans ces établissements

I . L'épWjode quï précède Dehora, a pour titre la Juive au Fatican,

populaires, depuis Horace qui les a immortalisées par un vers *. A cette époque, on peignait la fable du Rat de ville et du Rat des champs^ rusticus urbanum murem mm; aujourd'hui, les artistes crayonnent des tarentelles fougueuses, des caricatures de monsignori, des arlequins lutines par des colombines, des dômes de Saint-Pierre enlevés par des papillons.

Au milieu de Tosteria s'allonge une table solide comme une pierre de dolmen, et qui défie la turbulence dominicale des chanteurs, des buveurs et des joueurs, car elle sert à trois fins : les cartes du tresette y roulent au milieu des fiaschiniei des mandolines; on joue, on boit, on chante sur le même théâtre, et il y en a même beaucoup qui font ces trois choses à la fois et sont en haute faveur chez le maître de Tosleria.

Ce maître est toujours un homme de goût, il se garderait bien d'enfouir son établissement dans une rue étroite et aveugle; il tient à donner aux habitués, pour perspective, les plus belles lignes de l'horizon romain. On trouve entre Sainte-Marie-Majeure et Saint-Jean de Latran une osteria qui embrasse ces deux merveilleuses églises et les regarde comme ses dépendances naturelles, bâties pour amuser les joueurs de tresette pendant qu'ils battent les cartes ou qu'ils attendent un roi de cœur trop longtemps suspendu.

L'osteria où nous sommes, placée à l'autre extrémité de la ville, offre à ses habitués un autre genre de distractions : sous sa terrasse coule le Tibre dans toute sa rudesse; elle voit, sur l'autre rive, le temple de la Fortune- Virile, l'arche noire et béante du cloaque des Tarquins; la rotonde où les vestales oubliaient le feu de l'autel lour le feu de l'amour, et la colline des émotions populaires, le mont sacré, l'antique Aventin.

C'est sans doute à cause de ce voisinage que plusieurs personnages, déjà connus de nous, se sont assemblés à l'osteria du Tibre. Le maître de cette osteria est violemment soupçonné d'être un carbonaro de la vieille roche ;

* Hisloria quorum in tabernis i)ingitur. {Voyage à Srindct.)

aussi les yeux de la police sont toujours ouverts sur son enseigne : Vino dolce è ascïutto.

A chaque instant arrivent de jeunes marchands colporteurs, qui déposent leurs ballots , essuient la sueur de leurs fronts et prennent place à la table, où le giovine leur sert un fiaschino et de la friture hydraulique, pour économiser l'huile, conformément à l'antique proverbe phocéen encore en vogue à Marseille : Fregissen eme d'aiguo.

Quelques colporteurs, plus aisés, entrent à cheval dans l'osteria, et attachent leurs montures aux anneaux de la crèche devant la paille qui remplace le foin. Tout ce mouvement est inusité; on volt qu'une pensée commune appelle tous ces hommes sur un même point, bien qu'ils paraissent étrangers les uns aux autres. Les conversations faites à haute voix roulent sur des choses vulgaires et indifférentes, mais les entretiens à voix basse annoncent des sujets graves et mystérieux.

Giceruacchio domine cette scène, et semble connaître à peu près tous les acteurs. 11 examine tout, écoute tout, dirige tout avec une légèreté charmante, qui n'annonce rien de sérieux au fond de ces mystères. Il chante, rit, conseille les joueurs, pince une corde de mandoline, charboune un profil grotesque sur le mur, cambre sa jambe fine dans un prélude de saltarella, hêle les mariniers qui remontent le Tibre, et entremêle toutes ses évolutions de petits dialogues très-vifs, engagés à l'écart avec chaque colporteur.

— D'où viens-tu, toi?

—De Spolette. J'apporte à l'association le tribut des juifs.

— Bien... Et toi?

— Je viens de Bologne. La dim» se paye avec enthousiasme.

Tant mieux. Et toi, tu arrives des Légations, n'est-ce pas?

— Oui. Tout marche bien dans Israël, pour le grand œuvre.

— Et toi, as-tu vu beaucoup des tiens à la foire de Sinigagliaî

— Les enfants de la veuve ont fait le signe de détresse et regardent TOrient pour voir si la lumière se lève, au berceau d'Adonaï.

— Elle se lèvera... Et toi, poëte, artiste, improvisateur, devin, que viens-tu nous prédire ici ?

— Maître, vois-tu là, vis-à-vis, ces deux grandes choses romaines qui sont nôtres, comme l'eau de ce fleuve jaune 61 le rayon de ce soleil d'or : le temple de Vesta et le mont Aventin? Eh bien ! ce temple et ce mont nous ont conservé une flamme éternelle que rien ne peut éteindre : la flamme de la liberté !

— Très-bien ! poëte; mets la ceinture à tes reins, et, alte cinctus; tiens-toi prêt.

—Ah ! voilà le barbier Garacalla ! crièrent plusieurs voix.

— Par mon patron, Antonin, qui serait un saint si saint Sylvestre ne lui eût pas pris le dernier jour de Tan ! s'écria le barbier à son entrée, j'ai juré de faire mon lundi à Tosteria du Tibre ! Je n'ai pas un coup de rasoir à donner ; toutes mes pratiques sont rasées du dimanche. Qu'on me serve une omelette au jambon et une carafe d'orvieto !

— Tu es un fainéant, toi, dit Ciceruacchio, en donnant un coup sur l'épaule du barbier.

— C'est vrai ! maître ; et je suis enchanté que le roi Janus n'ait pas ordonné à tous les Romains d'avoir deux visages comme lui. Je connais des gens qui se seraient fait raser le premier visage le dimanche, et le second le lundi; ce qui m'aurait cloué dans mon échope aujourd'hui, et m'aurait empêché de vous parier.

— Ah! tu veux me parler ! dit Ciceruacchio en prenant le barbier à l'écart.

— Je viens de chez vous, vous demeurez dans le voisinage; on m'a dit que vous aviez pris le chemin de l'osteria, et je vous ai suivi.

— Qu'as-tu donc à me dire de si pressé?

— Vous ne devinez pas?

— Non, je n'ai pas le temps de deviner.

— Eh bien ! nous triomphons ! nous avons Mastaï pour saint-père 1

— C'est ce que tu viens m'apprendre? dit Ciceruacchio avec un éclat de rire.

-- Sainte Vierge! je n'ai pas cette prétention! Vous n'ignorez rien, vous ! Vous saviez la nomination de Mastaï avant Mastaï lui-même , avant le Saint-Esprit qui Ta inspirée au conclave !

— Eh bien ! alors, que veux-tu?

— Je viens vous faire souvenir de votre promesse,;.

— Que t'ai-je promis ?

— Vous savez bien, ce fameux dimanche où j*ai eu rhonneur de raser votre seigneurie... Eh bien I ce jourlà, vous m'avez promis de me faire entrer au Vatican comme médecin des hallebardiers, si Mastaï était nommé. Mastaï est entré au Vatican, et moi je suis encore dans ma boutique. Ce n'est pas juste.

— Écoute, mon ami, dit Ciceruacchio, je n'ai pas le temps aujourd'hui de perdre du temps... Mais je vais t'adresser à mon second moi-même... Tu vois bien cet homme qui entre avec un manteau si vieux et un air si grave...

— Per ogni santif je le connais ! c'est le Carbonaretto.

— Tout juste ! Va lui parler tout de suite de ma part; dis-lui que je t'envoie, et tu seras content.

Le Carbon aretto n'était pas seul ; il entrait avec Frittata. Ces deux hommes étaient toujours suivis de leurs amis les hercules, tout dévoués à la cause libérale. Le Carbonaretto avait un extérieur grave et sombre; il rappelait le stoïcien antique, couvert de son manteau et attendant sa destinée, heureuse ou fatale, sans montrer un souci sur son front. ■

Frittata, sérieux au fond de lui-même comme Carbonaretto , avait un extérieur charmant et tout rempli de grâce italienne. Il portait avec avantage, comme Ciceruacchio, le brillant costume de minente. Sa gaieté franche, sa physionomie pleine d'expression, son talent de chanteur et de danseur de saltarella le rendaient sympathique aux jeunes femmes et aux jeunes gens. Son nom véritable s'était perdu dans son surnom de Frittata, qui lui avait

été donné à cause de son goût prononcé pour les omelettes au jambon.

La servante de Tosteria, jeune fille alerte et rieuse tenant tête à toutes les demandes, s'écarta un instant de la table où elle venait de déposer une colline de salades romaines, 3t donnant un léger coup d'épaule au coude de Ciceruacchio, elle ouvrit avec intelligence ses grands yeux noirs, fit un signe imperceptible pour tout autre que lui, et reprit son vol, comme l'oiseau, sans avoir rien dit.

C'était une vraie Romaine trastévérine, avec son visage fortement coloré , son air de madone rustique , sa taille souple et solidement assise sur de l'airain en relief. Son costume nmlticolore lui allait à ravir, et sa robe écourtée laissait voir une jambe fine et une cheville imperceptible Sur un pied d'enfant. Son nom participait du bohémien et du romain ; on l'appelait Ruzzarina, et elle ressemblait beaucoup à son nom; car son caractère était moitié trop sauvage, moitié trop civilisé. La médisance, qui s'attache aux princesses comme aux paysannes , affirmait que Ruzzarina avait un jour oublié d'être rebelle à Frittata le Grand. La médisance a cela de bon qu'elle dit vrai quelquefois pour n'être pas d'accord avec la calomnie, sa sœur, laquelle ment toujours.

Ciceruacchio, qui connaissait toute l'intelligence de Ruzzarina, se retourna nonchalamment, et vit dans le lointain des figures suspectes qui observaient, avec des yeux d'espions , les scènes intérieures de l'osteria , et n'osaient trop s'avancer, de peur sans doute de recevoir quelque rude caresse des hercules peu endurants à l'endroit des mouchards de toutes les polices de Rome.

— Tenez, Frittata, dit Ruzzarina en servant une omelette à son ami, voilà votre plat éternel.

Et faisant un pas vers Ciceruacchio, elle ajouta bien haut:

— C'est pourtant moi qui lai ai donné son nom de Frittata, à votre ami !

Et, baissant la voix mystérieusement, elle dit ;

— Les avez-vous vus, ces agentide la police? Us sont-là.

— Et moi je suis ici , dit froidement Ciceruacchio.

Ruzzarina fit une pirouette de première danseuse de saltarella et vola comme un papillon autour de la table, pour veiller au service général, distribuant parfois des coups bien appliqués sur de larges favoris noirs, lorsqu'une plaisanterie trop leste ou une main trop hardie effleurait indiscrètement son oreille ou son bras.

Une pauvre femme tout éplorée entra et demanda Ciceruacchio à la jeune servante, qui lui dit en montrant le Gracque moderne :

— Le voilà; mais ne pleurez pas ainsi; on se trahit en pleurant. Il y a des espions partout.

La malheureuse femme comprit l'avertissement; elle essuya ses larmes et aborda Giceruacchio avec un visage qui n'avait pas besoin de pleurs pour exprimer la désolation.

— Je vous comprends, lui dit Giceruacchio^ un des vôtres a été arrêté par la police ?

— Mon fils Antonio^ répondit la pauvre femme en retenant ses larmes et les mettant dans sa voix.

— Quand a-t-il été arrêté?

— Hier, pour avoir mal parlé de l'ambassadeur d'Autriche, sur la place de Venise.

— C'est bien ! ma bonne mère, dit le tribun populaire; on vous rendra votre fils. J'irai demander sa liberté à Pie IX... Où demeurez-vous?

— Au coin de Borgo-Nuovo , dans la maison de la fontaine.

— Comptez sur moi ; ne craignez rien. Vous verrez votre fils demain... Pas un de mot de plus; retirez-vous, et sortez avec un visage riant. Il le faut.

La pauvre mère contint un cri de joie, et sortit de l'osteria.

Ciceruacchio fit un signe; Frittata quitta son omelette et le Carbonaretto son vin sec pour prendre le mot d'ordre de leur chef.

La police était plus fine que l'osteria. En ellet, rien n'est plus adroit que d'étaler ainsi, dans le lointain, des figures suspectes et des ombres de sbires ; on prend ses précautions contre cet espion ii ige extérieur, et on ne se doute pas que l'intérieur seul est dangereux.

Arrivé à la suite des colporteurs, Tomaso, le galérien délivré sous le nom de Ghiberti, s'était nonchalamment étendu dans un angle obscur de Posteria et ressemblait, comme la statue de Michel-Ange , à une personne qui dort.

Ciceruacchio, qui voyait tout ce qui était visible, ne remarqua pas cet invisible dormeur, et ayant achevé de donner ses ordres, de recevoir les plaintes des affligés, de distribuer les espérances, de vider sa bourse et de dresser son plan de vente, il remonta dans son carrettino, et mit son cheval au galop.

Pendant que Carbonaretto examinait une à une toutes les figures de Tosteria comme pour s'assurer qu'il n'y avait point de Judas parmi tout le monde, son ami Frittata montrait une insouciance superbe; il décrochait la mandoline du mur, fredonnait la cantilène de Naples, étudiait l'adagio d'une saltarella pour la prochaine fête populaire de Testaccio, et assaisonnait tous ses mouvements de ce sel d'esprit que l'Attique avait légué à Rome dans de longs échanges de commerce intellectuel entre les ports du Pirée et d'Anxur.

Le barbier s'approcha du Carbonaretto d'un air mystérieux et lui dit :

— Le seigneur Ciceruacchid me recommande à vous... pour ce que vous savez.

Le Carbonaretto jeta un regard autour de lui, et dit à voix basse :

— Vous viendrez demain, après minuit, derrière les ruines du temple de la Concorde.

Le barbier ouvrit des yeux démesurés, et sa bouche, toujours prête à parler, ne trouva rien à dire. Cet étonnement était d'ailleurs fort naturel. Notre ambitieux Caracalla qui, avant la décision du conclave, s'était ménagé des intelligences dans les daux camps, absolutiste et libéral, qui s'était recommandé â Pacifico et à <;iiceruacchio , prêt à promener un rasoir, sans conviction, sur les augustes visages du Vatican, ne co;nprenait pas trop .|uel chemin on lui faisait prendre dans les ruines du temple de la Concorde, après mmuit, loi-squ'il demandait une place de barbier pontifical ou de médecin des hallebardiers.

DEROBA. 9

— Ah! dit-il en répondant au hasard... Dans les ruines du temple de la Concorde... je ne connais pas bien ce quartier.

— Au Gampo-Yaccino, reprit le Carbonaretto> à droite de Tare de Septime-Sévère... Des colonnes de granit grisâtre... Y êtes-vous?

— Je le demanderai au premier passant...:

— Gardez-vous en bien!

Le barbier recula d'effroi.

— Alors^ je ne demanderai rien, dit-il.

— Rien du tout. Ayez le pas lent et la bouche close. Malheur à vous si vous parlez ! Vous perdez tout si vous dites le lieu du rendez-vous !

— Il parait, seigneur Carbonaretto, que je rencontrerai des ennemis sur mon chemin?

— En doutez-vous?

— Je le crois : il y a tant de jaloux dans notre L^étier, tant d'hommes qui n'ont pas mes états de service , qui n'ont jamais tenu une tête de monsignor sous leur main et qui voudraient monter l'escalier du Vatican, fiers comme des hallebardiers du saint-père.

— Vous connaissez le cœur humain. Au jour de la victoire, il n'y a que les fainéants qui veulent l'exploiter : ils se font actifs ce jour-là !

— Je ne suis pas de ces gens, moi , croyez-le bien, seigneur Carbonaretto. Votre ami Giceruacchio m'a vu l'acier à la main, et, il pourra vous le dire, je vous expédie vingt têtes en un clin d'œil.

— Modérez-vous, mon ami, noms voulons être humains, et vous allez trop loin.

-— Ah ! c'est qu'avec moi, seigneur Carbonaretto, tout le Vatican serait rasé avant neuf heures du matin.

— Ne vous échauffez pas ainsi, et surtout point de sang...

— Oh! jamais de sangl Demandez à votre ami Giceruacchio.

— Ainsi donc, à demain, après minuit.

— C'est convenu, seigneur Carbonaretto.

— Vous savez quel doit être votre costume?

(0 LA JUIVE AU VATiCAIf.

— Ah ! je dois avoir un costume ?

— C'est l'essentiel : costume de pénitent gris,

— Tiens! c'est drôle...

— En avez-vous un?

— Eh! je suis précisément de la confraternité délia Buona-Morte, tunique et capuchon gris.

— Très-bien! vous les mettrez.

— Seigneur Carbonaretto, excusez-moi^ je vous avouerai que je ne comprends pas bien....

— Ne cherchez pas à comprendre. Soumettez-vous.

~ Vous n'avez point d'autre recommandation à me faire, seigneur Carbonaretto ?

Encore une... j'allais oublier... Ne manquez pas de porter sur vous votre arme habituelle.

— Ah ! cela est clair, un bon...

— Un bon poignard !

Pour le coup, le barbier exhala un petit cri intérieur qui n'arriva pas jusqu'aux lèvres. Le Carbonaretto brisa l'entretien et se dirigea vers la table, à l'invitation de Frittata.

Le barbier tomba dans les réflexions les plus profondes, et tout en marchant, tête basse, vers un coin désert de la salle, il heurta violemment les pieds de Tomaso, qui dormait faussement, étendu sur une couche de paille, et la tête appuyée sur un ballot de colporteur.

Le coup avait été rude, et le dormeur ne bougea pas, ce qui parut étrange au barbier.

— En voilà un, dit-il, qui a le sommeil dur! Sans le vouloir, j'ai failli lui casser les deux jambes, et il n'a pas remué! Serait-il mort?

Cette supposition alarmante parut tout de suite fort raisonnable.

Le barbier crut devoir charitablement s'assurer si c'était un dormeur ou un cadavre; d'ailleurs il avait fait quelques études en chirurgie, et si la chaleur du jour et la fatigue du colporteur étaient cause d'un accident apoplectique dans l'osteria, notre barbier tenait toujours en réserve, pour ces sortes de cas, une lancette à côté du rasoir.

DEBOHA. 41

Il se pencha sur l'hoinme immobile, l'examina d'abord avec attention, et lui agitant fortement le bras :

— Mon ami, lui dit-il, voyons, expliquez-vous? dormez-vous ou êtes-vous mort ?

Ce dormeur ou ce semblant de dormeur souloapéni- Dlement sa tête, qui paraissait engourdie par un sommeil trop long, regarda le barbier avec des yeux stupides.

— Eh bien! vous me faites plaisir, ajouta le barbier ^ j'aime encore mieux vous voir vivant... Voyons, tàtezvous... êtes-vous bien sûr de vivre?

L'homme bâilla d'une façon toute naturelle, frotta ses yeux avec ces deux index allongés, et dit d'une voix encore assoupie...

— Merci, merci, vous avez bien fait de me réveiller ainsi; car j'ai encore une bonne course à faire avant le coucher du soleil.

— Je suis bien aise que cela vous arrange, lui dit le barbier; c'est un service que je vous ai rendu par hasard... mais vous pouvez tous flatter de bien dormir. On dit qu'il y avait là, autrefois, au pied du Gianicolo, le temple d'un certain Morphée, qui donnait des sommeils de vingt-quatre heures; le temple n'existe plus aujourd'hui, mais, d'après ce que je vois, il paraît que le dieu est resté.

Le colporteur accueillit ces paroles du barbier Caracalla par un rire franc et naturel, et dit :

— Croyez bien que je l'ai gagné mon sommeil : j'ai fait cinquante milles en vingt heures à pied. Hier matin j'étais à Viterbe. J'ai mis cinq heures pour arriver à Ronciglione ; trois pour Baccano, trois pour la Storta, et je veux arriver à Tivoli ce soir.

— Diable ! vous ne prenez guère le chemin de Tivoli.

— Je le sais; mais j'avais un cousin à voir dans le Trastévère, et voilà pourquoi vous me trouvez ici.

— Et ce cousin n'avait pas à vous donner chez lui un lit meilleur que celui de cette osteria ?

— Mon cousin s'est marié, il y a quinze jours, et il est très-jaloux.

— Bien ! il commence de bonne heure.

— Les Trastévérins sont tous comme cela , et un coup de stylet est bien vite reçu.

— Entre cousins ?

— Les jaloux n'ont pas de cousins.

^- C'est vrai 1

— Et maintenant^ dit le colporteur, puis(5ue vous avez eu tantôt la bonté de me réveiller, vous devriez bien encore m'indiquer le chemin le plus court pour aller à Tivoli.

— C'est deux fois mon devoir... Il paraît que vous n'êtes pas Romain ?

— Non, je suis de Ponte-Centino.

— Alors, vous ne connaissez pas ce pays... C'est singulier ! plus je vous regarde, et plus il me semble que je vous ai déjà vu...

— A Home? interrompit vivement le colporteur, c'est impossible !

— Moi, je ne suis jamais sorti de Rome.

— Alors, vous ne m'avez jamais vu.

— Attendez... pardon... vous avez quelque ressemblance avec un homme qui... Oh ! non 1 non I faites comme si je n'avais rien dit.

— Vous ne voulez donc pas me dire à qui je ressemble? interrompit le colporteur.

— Au reste, c'est un honnête homme, puisqu'on l'a libéré.... mais avant, il avait le malheur d'être galérien... Monsignor Pacifico me l'a donné à raser le jour de sa délivrance... Ceci n'a rien d'offensant, puisqu'il y a dans cet hôpital, là, derrière l'osteria, une fresque où on voit un diable qui ressemble à saint Michel. Le peintre disait qu'ils avaient été cousins avant la révolte de Satan ; après, l'ange était resté blond; mais le diable était devenu brun, parce que vous savez qu'aux enfers il ne peut y avoir de blonds. ♦

— Eq causant ainsi, dit le colporteur avec un sourire naïf, nous laissons faire au soleil son chemin, et je ne fais pas le mien.

11 se leva, et enchevêtrant le haut de ses bras dans les lisières de son ballot, il ajouta :

— Vous avez eu la bonté de me promettre de nie montrer le chemin le plus court; si cela ne vous dérange pas...

— Au contraire, cela m'arrange. On ne trouve maintenant dans cette osteria personne avec qui on puisse causer, et j'aime à parler, moi; c'est d'ailleurs mon métier. Je vais vous faire compagnie quelques instants.

Le colporteur et le barbier sortirent de Tosteria, et longèrent la rive pour gagner le pont Sixte. Chemin faisant, le colporteur dépensa beaucoup d'adresses en demandes et en réflexions, espérant que le barbier, ivre d'un excès de paroles, terminerait l'entretien par une confidence ou une indiscrétion.

— Gomment ! dit le barbier, vous passez ainsi sans vous arrêter un seul jour à Rome !

— Eh! que ferais-je à Rome? répondit le colporteur; je ne vends rien dans les villes et j'y mange mon argent. Mes rubans, mes dentelles, mes fichus sont enlevés par les jeunes filles, dans les villages, où je les vends au prix de fabrique, parce que je n'ai pas de loyer de boutique à payer.

Le barbier fut frappé de cette raison.

— C'est juste ! dit-il; c'est comme si j'allais, moi, colporter mon rasoir de barbe en barbe, j'épargnerais mon loyer, qui est fort cher et qui me ruine.

— Oh ! si vous vouliez faire ce commerce, je vous donnerais de bons conseils. Avez-vous fait quelques pratiques à l'osteria ?

— Pas une. Je n'y ai rien gagné, au contraire.

— Vous avez perdu au tresette, à la bazzica ?

— Non, je ne joue jamais.

— Alors, je ne vous comprends pas.

— Eh bien ! je crois qu'à l'osteria j'ai perdu ma finesse. On s'y est moqué de moi, et je ne l'ai compris qu'un quart d'heure après.

— Voyons, contez-moi cela, dit le colporteur d'un air de bonhomie.

— C'est, continua le barbier, que je sollicite un emploi au Vatican... et ils viennent de me dire, là-bas, que, pour

14 LA JUrVE AU VATICAN.

avoir cet emploi de barbier sanrpietrino, je suis obligé de me réunir à eux, après minuit, avec mon costume de pénitent et un bon poignard.

A ces paroles de Caracalla, le colporteur éclata d'un ri^e immodéré, plein de naturel, qui fut partagé tout de suite à l'unisson par le barbier, comme dans un duo bouffe de Rossini. •

Sur les notes expirantes de cette folle gaieté, le colporteur s'arrêta et dit :

— Barbier, mon ami, je ne veux pas abuser de vos moments; indiquez-moi d'ici mon chemin, et que le bon Dieu vous conserve !

— Vous ne pouvez pas vous tromper, dit le barbier en désignant de la main un petit sentier derrière le temple de la Fortune- Virile, vous allez passer devant trois vieux arcs. Au dernier, vous prendrez à gauche, et vous verrez un monument rond et énorme qu'on appelle le Colysée. De l'autre côté, près de l'église Sainte-Françoise, vous verrez un grand chemin avec de la poussière blanche, vous le suivrez jusqu'à Sainte-Marie-Majeure, et là vous prendrez des informations au premier moine que vous rencontrerez.

— Merci, mon brave homme, dit le colporteur en serrant la main du barbier. Je saurai bien marcher tout seul, maintenant; j'espère que vous n'irez pas à votre rendezvous d'après minuit...

— Oh ! n'ayez pas peur !

— Eh bien! si vous voulez, j'irai à votre place. Ditesmoi le lieu du rendez-vous?

— Oh! pour ça, c'est autre chose! On m'a menacé de m'ôter la place que je n'ai pas encore si je parle trop. Nous avons assez causé, je ne parle plus, et, à minuit, je serai dans mon lit avec un costume de pénitent blanc.

11 • se séparèrent dans un nouveau duo de gaieté. Le barbier reprit le chemin de la rive gauche du Tibre ; le colporteur feignit de suivre le chemin indiqué vers l'arc des Orfèvres, le Quadrifrons, et l'arc de Constantin; mais quand il se fut mis à l'abri de tout regard, il s'enfonça dans des massifs de ruines béantes ; et, caché dans

les hauies herbes^, les figuiers sauvages, les câpriers en fleurs, il suivit mystérieusement le barbier de loin, descendit sur le Forum, derrière lui, monta Pescalier du Capitole sans le perdre de vue, et il ne cessa son espionnage qu'en le voyant entrer dans une boutique bien connue. près le théâtre de Marcellus.

An Tatlean

Ces heureux plébéiens modernes qui, à Rome, vivent d'air, de lumière, d'azur, célèbrent la fête de tous les saints du calendrier, trouvent sept dimanches dans la semaine, et regardent couler le Tibre sous le pont antique d'Adrien, appuyés contre les piédestaux des anges, poussèrent un cri d'enthousiasme, le 30 septembre 1846, devant une riche calèche qui traversait lentement le fleuve, en balançaut, avec de gracieuses ondulations, un visage plus beau que celui des anges du pont d'Adrien. Oh I la belle chrétienne ! redirent en chœur mélodieux tous ces quirites de Rome nouvelle, et ils laissèrent couler le Tibre pour accompagner de leur admiration la superbe étrangère jusqu'à la citadelle ronde , sépulcre du plus grand des Antonins.

C'était lady Stumley.

Exle passait sur le pont triomphal au milieu des acxîlamations populaires, comme Agrippine lorsqu'elle arriva de Brindes, apportant les cendres de Germanicus, mort chez les Parthes. Lady Stumley paraissait fort peu s'émouvoir de l'enthousiasme qui éclatait autour de son char de triomphe; elle admirait seule, pour la première fois, ce magnifique paysage que le voyageur rencontre sur le chemin du Vatican, et qui annonce si bien les splendides domaines de Bramante, de Michel-Ange et de Raphaël. La jeune femme traversa le Bourg-Neuf; arrivée

sur Tesplanade de Saint-Pierre, elle fit arrêter sa voiture devant l'obélisque, et regarda d'un œil d'inquiétude l'espace immense et désert, lac de lumière fait par le soleil, où Pon n'entend parfois d'autre bruit que le duo italien des deux fonlaines qui luttent avec gaieté contre les joyeux caprices du vent.

Le hallebardier qui jouait le rôle de sentinelle sur le grand escalier du Vatican, en charmant ses ennuis auprès d'une jeune marchande cocomerara, prit subitement une pose grave pour laisser passer un austère san-pietrinoy qui descendit l'escalier et marcha lentement vers l'obélisque égyptien, en indiquant du doigt le beffroi de Saint- Pierre où sonnait l'heure, comme pour le prendre à témoin de l'exactitude d'un rendez-vous.

Cet homme, attaché à la maison de Santa-Scala, salua respectueusement lady Stumley, et après avoir échangé quelques paroles avec elle, il reprit le chemin du grand escalier.

La place de Saint-Pierre est si vaste, qu'elle rapetisse et rend presque invisible tout ce qui se passe dans son enceinte. Il y a des atomes et point de corps. L'obélisque ressemble à unpoint d'admiration typographique et même majuscule. Les deux fontaines qui sont des fleuves verticaux paraissent des gerbes vulgaires. Aussi deux personnes qui se rencontrent et causent au milieu de cette place, se mêlent et se confondent avec tous les grains de poussière que le vent disperse dans les rayons du

soleil.

La voiture de lady Stumley monta .a pente douce qui mène au parvis de la basilique; la jeune femme descendit, et au moment de soulever la natte énorme qui couvre la porte de Saint-Pierre, elle éprouva un saisissement dont elle ne put se rendre compte; sa main tremblait comme la petite main de lady Macbeth avant un grand crime, little hand ; et pourtant il ne s'agissait que de faire une chose fort simple : entrer dans le plus beau et le plus saint édifice de l'univers.

Lady Stumley franchit le seuil, et la première dalle de mosaïque qu'elle foula de ses pieds sembla les couvrir de

flamme, et les anges du bénitier de marbre parurent s'agiter pour la repousser du lieu saint.

Un san-pietrino faisant les fonctions de sacristain, vieillard à figure enfantine, se présenta devant lady Stumley, en lui demandant la permission de lui montrer les merveilles de Saint-Pierre et le tombeau souterrain du prince des apôtres.

Une pâleur affreuse couvrit le visage de la jeune femme, et ce trouble fut si profond qu'il n'échappa point au sacristain.

— Madame se trouve mal? dit-il d'une voix douce.

— Non, non, reprit lady Stumley en rappelant son énergie; c'est cela qui m'a ému.

Et elle désignait du doigt le squelette doré de la Mort, qui domine le tombeau d'Urbain II, dans la nef de gaucbe, près de la chapelle du chœur.

Le sacristain sourit et ajouta :

— Madame n'est pas la première qui se soit effrayée de ce vilain squelette. Heureusement nous avons à montrer des choses plus aimables; si son altesse le permet, je vais la conduire au tombeau de Paul III, derrière le maitre-autel.

— Non, dit lady Stumley... Conduisez-moi aux archives du Vatican ; on m'a dit de m'adresser ici.

— Son altesse ne veut pas, en passant, baiser le pied de la statue de saint Pierre?

— Je n'ai pas le temps... une autre fois je m'acquitterai de ce devoir.

— Son altesse veut-elle faire ses dévotions devant la communion de saint Jérôme?... C'est la fête de ce grand saint aujourd'hui.

— Je veux aller aux archives du Vatican, dit lady Stumley avec un mouvement d'impatience.

— C'est que, ajouta le sacristain, nous avons ici, comme pendant de la mosaïque de la Transfiguration, la mosaïque du capo-d' opéra du Dominiquin.

La jeune femme, pour toute réponse, mit une pièce d'oi dans la main du san-pietrino, et lui fit signe de marcher. Le bon vieillard s'inclina et obéit.

iS LA JUIVE AU VATICAN.

On traversa une longue galerie obscure, on passa devant la sacristie , une porte s'ouvrit, et la lumière du jour éclaira un vaste jardin et la façade du séminaire du Vatican.

Un silence de désert régnait dans cet asile du recueillement et de rétude. Le soleil semblait se plaire à couvrir d'or le flanc gigantesque de cette montagne sculptée, qui est la basilique de Saint-Pierre et la paroisse de l'univers. Tout, aux environs, respirait le calme et la sérénité. Les yeux rencontraient des perspectives charmantes, à travers les pins du Monte- Mario, qui se baignait dans une atmosphère d'azur.

Toujours guidé par le sacristain , lady Stumley entra dans la petite chambre du concierge des archives du Vatican, et demanda d'être introduite. Ce concierge était aussi un vieillard qui donnait l'idée exacte du Juste ou de l'Ëlu, types créés par les livres saints; il avait la conscience non-seulement de son bonheur terrestre, mais encore de son bonheur à venir, car il lui était impossible de supposer qu'après sa mort saint Pierre, le concierge du paradis, refuserait sa porte au concierge de Saint- Pierre. La sérénité d'une aube de printemps rayonnait sur le visage de cet homme si heureux; il accueillit lady Stumley avec une bonté tranquille, et sortit pour annoncer sa visite auconservateur des archives duVatican.

La jeune femme gardait toujours son émotion au milieu de ces murs, où partout se croisaient les clefs d'or surmontées de la tiare; à chaque instant elle croyait que le sol allait s'entr'ouvrir pour faire éclater ces flammes qui dévorèrent Coré, Dathan et Abiron ; cependant une pensée la soutenait encore dans sa faiblesse ou son eff'roi; ce n'était point une curiosité profane qui la faisait pénétrer dans ces asiles redoutables, elle venait y exercer une fonction sainte, et sans doute agréable à Dieu , qui est le dieu de tout le monde, le dieu de tous les affligés.

Le concierge descendit et fit le signe qui veut dire :

— Vous pouvez monter.

Lady Stumlsy jeta un rapide coup d'oeil dans un petii jardin, plein d'orangers et de gazons vierges, et monta

DEBORA. i9

aux galeries supérieures. Là, elle trouva deux jeunes prêtres attachés comme professeurs au séminaire, et elle fut reçue avec cette urbanité romaine qui, depuis le siècle d'Auguste, n'a pas abandonné ce beau pays en passant du Palatin au Vatican. Rome inventa l'urbanité. ÎJrhs est le getme d'urbanitas.

La grande galerie des archives du Vatican rappelle par sa forme une de nos salles de bibliothèques parisiennes ; mais elle a un charme tout particulier, et qu'on chercherait inutilement aux abords de la rue de Richelieu et du palais Mazarin; ses larges croisées, toujours ouvertes, laissent voir un paysage admirable et les plus belles et les puissantes lignes d'architecture que l'homme ait écrites sur la terre pour parler au ciel. Lad y Stumley, un peu rassurée par la bienveillance de l'accueil, choisit dans le clavier de ses lèvres italiennes les notes les plus mélodieuses, et dit :

— J'ai l'honneur insigne de rendre une visite aux archives du Vatican, pour y consulter la sainte collection des bulles du pontife Benoît XIL

— Du pontife Benoît XII ? dit l'un des prêtres en regardant le plafond de la galerie; c'est, si je ne me trompe, de l'année 4334.

— Oui, seigneur abbé, dit la jeune femme en tremblant; votre mémoire ne se trompe pas.

— Benoît XII, ajouta le prêtre, a succédé à Jean XXII, et son successeur a été Clément VI.

— Ah ! voilà ce que j'ignore, dit lady Stumley en s'efforçant de sourire.

— Au reste. Madame, ajouta le prêtre, je n'ai aucun mérite à savoir cela; je suis natif de Sienne, et j'ai passé toutes mes premières années dans la belle cathédrale de cette ville, où, en guise de corniche, on a placé les bustes de tous les papes, depuis saint Pierre jusqu'à Pie II. J'ai appris par cœur la filiation pontificale, comme j'ai appris mon catéchisme.

— Mais, dit lady Stumley, ce n'est rien d'apprendre, il ne faut pas oublier.

— Je n'ai pas encore eu le temps d'oublier, xMadame...

Veuillez bien vous asseoir un instant , et je vais vous donner cette collection que vous demandez.

— Le jeune homme s'approcha d'une fenêtre pour demander un peu de calme à cette atmosphère lumineuse et tranquille, où se baignaient dans le lointain les clochers du couvent de Saint-Onuphre et de Saint-Pierrô-in- Montorio.

Le prêtre remit la collection à lady Stumley, et se retira bien à l'écart.

La pâleur qui couvrait le céleste visage de la jeune femme fit place à une teinte de feu, lorsqu'en ouvrant le livre au hasard, ses yeux tombèrent sur la bulle Pro Judœis, à la date du samedi saint 1334.

a Aujourd'hui, disait le texte papal, saint samedi, où « V Alléluia de Jacob éclate sous les voûtes de Saint-Jean « de Latran; aujourd'hui où, aux lueurs nouvelles du « lumen Christi, nous prions à genoux, pour les juifs, a devant les saints autels, quand le diacre chante : Flec- « tamus genua , il nous est revenu à l'esprit ce verset de « l'apôtre saint Paul : Les juifs demeurent chers à Dieu, à « cause de leurs pères, car les bienfaits de Dieu sont sav « repentir; et à cause de toutes ces choses , nous voulons « que les souffrances des juifs soient allégées dans la « VILLE , et qu'ils soient traités à l'égal de nos autres fils a les plus chers, etc., etc. »

Lady Stumley arracha un ruban vert de son corsage, le plaça dans le livre comme un signet, et marchant avec assurance vers le jeune prêtre :

— Seigneur abbé, lui dit-elle, son éminence le cardinal Santa-Scala attend, sur l'heure même, cette collection; veuillez bien donner des ordres pour la lui faire remettre.

— Ce sera fait. Madame, dit le prêtre en s'inclinant. Aux mêmes heures et dans le même édifice, qui est une

ville immense, une autre scène se passait avec des personnages bien plus grands.

Entrons dans cette salle auguste, que les peintres de Jules II et de Lécn X ont décorée pour les souverains pontifes. Pie IX y est assis sur un fauteuil de forme très-vul-

gaire, et rend une note à son majordome, en présence da cardinal Santa-Scala.

— Avant de nous occuper des choses grandes , dit le saint-père en souriant, il faut nous occuper des petites, qui ont leur valeur aussi... Mon fils Santa-Scala, vous êtes partisan des réformes, vous ?

— Des réformes justes et salutaires ; oui, saint-père.

— Mais, je ne parle que de ces réformes, mon trèscher fils... Ainsi, on s'obstine à me servir sept plats à ma table; sept plats ! Quand j'étais cardinal, je me contentais de trois; et comme mon appétit n'a pas augmenté, je veux ne pas augmenter ma dépense. Les plats d'amour-propre iront aux pauvres.

Le majordome s'inclina profondément.

— Saint-père, dit Santa-Scala, voilà une noble réforme.

— Combien y a-t-il de chevaux dans les écuries du Vatican? demanda le pape au majordome.

— Saint-père, il y en a soixante.

— Soixante chevaux ! quel luxe ! Jésus-Christ en avait tout cela de moins , quand il est entré à Jérusalem le dimanche des Rameaux ! Il y a beaucoup de réformes à faire dans la vieille étiquette du saint-siége. Nous devons avoir aujourd'hui le luxe de la simplicité... Soixante chevaux! Mais je veux revenir aux mœurs et habitudes de mon saint aïeul Ganganelli, qui marchait à pied comme un Trastévérin dans la ville. Vous l'avez vu le 2 juillet dernier, je me suis rendu à pied, comme Ganganelli, pour célébrer la fête de la Visitation à l'église des religieuses salésiennes... Soixante chevaux! Il faut en vendre au moins la moitié tout de suite; après, nous verrons; le bien ne s'opère pas en un jour... Voyons, dites-moi ce que coûte la culture de mes fleurs ?

— Quatre mille écus, saint-père, répondit le majordome en tremblant.

^ — Certes, j'aime beaucoup les fleurs ; saint Philippe de Néri les aimait beaucoup aussi; mais lorsque tant de pauvres gens manquent de pain, il est peu convenable de donner quatre mille écus à des fleurs. Saint Philippe de Néri lui-même serait scandalisé de cette prodigalité

païenne, qui nous vient des jardins de Salluste. Nous supprimons les fleurs; les plus belles de toutes naissent snr nos collines, et elles ne coûtent rien: je me contenterai de celles-là, puisque Dieu s'en contente à sa fête du mois de juin.

— Le plus humble des serviteurs de Sa Sainteté, dit le majordome, a reçu aujourd'hui, 30 septembre, le troisième quartier du traitement...

— Encore une réforme ! interrompit le pape ; en conscience, je ne puis recevoir mon ancien traitement d'évêque : j'en fais don à la ville d'Imola.

— Quarante mille écus, dit le majordome, en appuyant sur chaque syllabe.

— Oui, oui, je connais la somme, et je la donne parce qu'elle est grande. Imola en a besoin... Cela me rappelle un petit détail... A combien se monte la dépense des glaces et des sorbets que je ne prends pas ?

— A huit écus par jour, saint-père.

— Vous donnerez ces huit écus aux pauvres du Bourg- Neuf.

Quand le majordome fut sorti, Santa^Scala prit la parole; et, après avoir loué avec enthousiasme toutes ces réformes d'intérieur, il se préparait à aborder un sujet plus élevé lorsque la porte s'ouvrit, et les conseillers de Sa Sainteté entrèrent dans l'ordre suivant ;

Les cardinaux Spinola, Allieri, Patrizi, Gastracane.

Monseigneur Marini, gouverneur de Home.

Monseigneur Antonelli, trésorier; tous deux réservés, m petto ^ pour le cardinalat.

La première question posée en conseil était relative à l'amnistie générale. Santa-Scala plaida la cause du malheur et de l'exil avec une éloquence que le succès couronna n fut décidé que tous les exilés rentreraient au sein de leurs familles. Après, le cardinal Patrizi fit un rapport sur les chemins de fer, et soumit au conseil les plans et les études faits, dans l'intérêt de ces grand^i travaux, par le comtt* Fanciani et le prince Torlonia-

En ce moment, le secrétaire du conseil vint remettre au cardinal Santa-Sc.ila un vénérable in-quarto, recou-

vert d'un velours sécul\ire, et défendu contre les ravages des bibliothèques par quatre angles de cuivre occidé

Le cardinal eut un mouvement de satisfaction ; il ouvrit le livre à la lisière du signet, et le déposa sur la table du conseil. Puis, ayant obtenu le droit de parier :

— Voici, dit-il, une relique précieuse échappée par miracle à l'incendie sacrilège de 4527; voici la collection des bulles du saint pontife Benoît XII. Cinq siècles se sont écoulés depuis, et le cri de pitié recueilli dans ses vénérables pages n'est pas encore exaucé.

Alors Santa-Scala baisa respectueusement le livre, lut le passage relatif aux juifs du Ghetto romain, et poursuivit ainsi :

— Les entants de Rome étaient en exil sur les terres étrangères; la voix de la clémence vient de retentir sur le mont Vatican, et tous les proscrits rentreront daas la ville, comme les brebis dispersées par l'orage se réunissent à la voix du pasteur quand ie soleit a reparu. Il y a d'autres proscrits, d'autres exilés, d'autres enfants, nés sous le ciel romain, abreuvés aux sources des sept collines, nourris du froment de nos campagnes, et qui réclament aussi, pour leurs ténèbres, un rayon de cette liberté tardive qui vient de luire sur la coupole du Vatican. 11 y a cinq siècles aujourd'hui, cet auguste livre en est témoin, un glorieux pontife, Benoît XII, étendit sa droite clémence sur le purgatoire du Ghetto romain; l'Espérance, fille aînée de Dieu, rayonnait aux regards des descendants des captifs de l'Euphrate, captifs du Tibre ; les mères juives osèrent alors promettre à leurs filles des jours meilleurs et des hyméuées sereins ; Benjamin et Juda respirèrent un instant, comme à l'app coche du nouveau Macchabée libérateur ; puis l'ouragan des schismes obscurcit l'azur de Rome; le rayon s'éteignit, et cinq fois le siècle expiré promit en vain au siècle suivant la réhabilitation annoncée à notre Jérusalem ! Le temps est enfin venu, les sept ans et les septante semaines sont finis. Le grand pontife Pie IX veut recueillir l'héritage de clémence à lui légué par Benoît XII. Les pleurs seront taris, les

fers seront brisés, les grilles tomberont, et, pour obéir au Psalmiste, nous donnerons la lumière à ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort *.

Pie IX fit un geste paternel d'approbation, et parut visiblement ému des paroles de Santa-Scala.

Le cardinal trésorier prit la parole ensuite, et répondit par réloquence des chiffres à Téloquence du cœur. La première à toujours raison autour d'une table de ministres. Les finances, disait le trésorier, sont dans un état peu satisfaisant ; il est impossible de supprimer d'un trait de plume les impôts séculaires perçus au Ghetto. L'arriéré même est très-considérable, et s'élève à la somme de cinquante mille écus.

— On les payera, dit vivement Santa-Scala.

— Qui les payera? demanda froidement le ministre des finances.

— Qu'importe le payeur, reprit Santa-Scala, pourvu que le déficit soit comblé !

— C'est juste , dit le trésorier ; mais il y a urgence.

— Ce sera payé avant trois jours, affirma le cardinal protecteur des juifs.

— Et, saluant profondément le pontife, il sortit de la salle du conseil.

Lady Stumley, en attendant l'heure convenue, avait parcouru toutes les galeries du Vatican ; elle avait vu le musée recueilli qu'illuminent la Transfiguration du Thabor et le cierge de saint Jérôme ; la chapelle où les morts ressuscitent à la voix de Michel-Ange; la haute salle où Laocoon souffre entre ses deux enfants; le Belvéder où SmyniLée Apollon s'épanouit dans sa victoire; elle venait de vivre, en deux heures, d'un siècle d'enthousiasme, au milieu de ce peuple de marbre que les papes ont exhumé des palais des Antonins; et revenue de ce voyage accompli dans un seul édifice, elle attendait Santa- Scala entre les deux murailles infinies, couvertes des épitaphes des premiers chrétiens **.

* IllumiDarebis qui in Unehris elin umbii moitissedent. (i?en. 12). **La galerie dite Monumenta leterum Christianorum.

DEBuRA. 25

L'entrevue fut courte et brûlante. Santa-Scala, dont la fortune s'était épuisée dans des prodigalités de bienfaisance, ne pouvait avoir recours qu'à lady Stumley pour tenir la promesse solennelle et imprudente faite au cardinal trésorier. La jeune femme^, plus riche en apparence qu'en réalité, c4iose assez commune, fut d'abord effrayée de cette révélation inattendue; puis, réfléchissant quelques minutes, ellf* dit avec des intonations saccadées et fébriles :

— C'est une somme énorme qu'il nous faut, mais Dieu nous aidera. Les circonstances ne sont pas bonnes pour contracter un emprunt... Il y a trop de révolutions dans l'air... Je vendrai ma villa s'il le faut... Il est vrai que personne ne me l'achèterait en ce moment... ou à vil prix... Et puis nous serions encore bien loin de notre compte. Cinquante mille écus? Ah! mon Dieu!... ils ne sont pas dans Rome!... Enfin... il faudra bien les trouver... Je verrai mon intendant... Si M. le comte Talormi n'avait pas fait perdre à madame Van-Ritter la confiance de son mari, elle aurait pu venir à mon aide... C'est une porte fermée... n'y pensons pas. Cardinal Santa-Scala, vous avez toujours bien fait de promettre; cela me donnera du courage et des idées... Il ne s'agit que de gagner du temps... Il me semble que je rembourserai un million, si on m'accorde un mois... Ma tête brûle... J'ai besoin de calme... Dieu nous aidera. Maintenant, le Vatican m'est connu; j'en ferai mes galeries, et nous nous y verrons tous les jours, s'il le faut. Je suis acclimatée dans cette ville de marbre, et mon pied est affermi sur son pavé. Adieu, cardinal Santa-Scala, je vais remuer tout Rome pour notre emprunt.

Lady Stumley, pleine de confiance dans l'impossible, descendit d'un pas léger l'escalier du Vatican, remonta en calèche et courut, au galop de l'attelage, à la recherche de l'inconnu.

26 l.V JUIVE AI' VATICAN.

ii^lmproTlsatcur d'itibano.

Aujourd'hui, 4 octobre 1846, le peuple sort de Rome et prend la route du mont Aventin; mais, à l'air de fête et de gaieté qui règne sur tous les \'isages, on voit qu'aucun projet de sédition n'attire les quirites vers la colline sainte; tout Rome se rend à la fête de Testaccio, comme au mois de septembre tout Paris se rend à la fête des Loges, dans la forêt de Saint-Germain. Ceux qui ont vu ces deux spectacles peuvent se faire une idée exacte de la différence qui existe entre le caractère des deux peuples, entre la joie folle du Midi et la gaieté taciturne du Nord.

Les guinguettes de Testaccio n'avaient jamais vu autant de libations populaires, même aux antiques fêtes de Bacchus; on lisait partout en caractères de craie ou de charbon, selon la couleur de la muraille: Vino dolce è asciutto; les repas libres allongeaient leurs tables, comme sous les empereurs de la persécution, et le vieux lo Bacchef était remplacé par la mélopée des cantilènes modernes du dieu chrétien de la vendange; les familles sobres, ou ennemies des guinguettes, s'asseyaient en plein air sur les genoux poudreux de Gybèle, et buvaient l'eau savoureuse du cocomero, délices des enfants. De partout arrivaient les carrettelle popolane en grand appareil de fête; on y voyait des groujies ie femmes joyeuses qui, ce jour-là, s'accordent le privilège de porter des chapeaux d'hommes tout enrubannés; leurs attelages se héri^^saient de rameaux de pins et de panaches de troënes, de myrtes, d'àches, de lierres, de girasols. Partout les jeux forains se mêlaient aux jeux des villes : les jeunes femmes se balançaient, avec des cris délirants, sur le coussin de la canofiena; les hommes se disputaient les baïoques aux chances de la bazzica, et ceux

qui voulaient économiser les cartes ou les iarots s'escrimaient au jeu tapageur de la morra, en criant les nombres formés par leurs doigts ; les joueurs de ballon, vêtus à la légère, bondissaient sur les planches inclinées de leur tremplin; les joueurs de ruzzicca, fiers de leur origine, prenaient les [loses superbes de leurs aïeux, les discoboles du Champ de Mars; les joueurs de chalumeau chantaient la gloire des vainqueurs en soufflant dans leurs tuyaux rustiques, comme des Tityres baptisés : il y avait dans Tair et la lumière, sur la rive gauche du Tibre et sur le sommet des collines, une joie immense que Rome n'avait jamais connue depuis le siècle d'Auguste; et dans le voisinage de Testaccio le soleil semblait réveiller en les dorant les ruines du temple de la Liberté, endormies sur le mont Palatin. A la foule du peuple était venue se mêler la foule des patriciens; et de même qu'autrefois la litière du sénateur côtoyait le chariot des Volsques, aujourd'hui les carrettelle du peuple traversaient la ligne des équipages somptueux, car la même pensée, la même allégresse, la même espérance était dans tous les cœurs, pusillis cum major ibus, comme dit le poëte David. Pourquoi les révolutions ne gardent-elles pas éternellement leur aurore? Pourquoi se hâtent-elle d'arriver à leur couchant? De brillantes cavalcades, composées de jeunes gens et de jeunes femmes de tous les pays, arrivaient de la ville, et réglaient leur pas ou leur galop selon les facilités de l'espace ou les obstacles de la foule. Parmi les fringantes amazones, reconnues anglaises à l'opulence de leurs boucles flottantes, blondes ou brunes, et à la fine encolure de leurs chevaux, on distinguait une jeune femme d'une beauté merveilleuse, dont le nom courait de bouche en bouche, à mesure qu'elle traversait la file des calèches et le flot des piétons. C'était lady Stumley. Sa robe de cheval, couleur bleu tendre, rendait pleine justice à la finesse de sa taille, à l'élégance de ses épaules, à l'exquise ciselure de ses bras. Le corsage, ouvert par devant, laissait courir te petites franges de dentelles sur deux rangs de boutons d'or, et son col de batiste, mutinement rabattu sur une mince cravate de soie orange, complétait une toi-

lette digne de Vénuj; équestre, comme disaient les jeunes classiques romains.

Un domestique à cocarde noire, à livrée sévère, suivait lady Stumley.

On disait dans la foule : a C'est lady Stumley, une jeune veuve anglaise ; elle a vingt-quatre ans, une fortune immense et une fille unique, belle comme le jour ou comme sa mère. »

Et la flamme de tous les regards, l'aspiration de tous les cœurs suivaient la belle amazone comme un cortège invisible ; et le sourire qui répondait au peuple était doux comme le rayon du matin sur la cime des pins de Tibur.

Entre le Tibre et Testaccio, les calèches, les chevaux, les carr et telle, les piétons formaient un grand cercle, sur une pelouse de bal, où la saltarella nationale s'agitait avec une immodération qu'excusait l'ivresse de ce beau jour. Bezzi, Gédéon, Jubelin, Ciceruacchio et les hercules, assis sous une tonnelle, buvaient ce vin d'or qui naît sur les coteaux de Bolsena, et qui ressemble à des rayons du soleil en fusion. Frittata, chargé seul de la partie chorégraphique dans cette fête, dansait la saltarella la plus immodérée avec la belle et vive Ruzzarina, aux grands yeux noirs; quand le danseur côtoyait la tonnelle où buvaient Bezzi et ses amis, il prenait au vol le verre des libations patriotiques, le vidait d'un trait; et bondissant comme un bélier sur ses jarrets nerveux et souples , il replaçait le verre sur la table, et retombait à côté de sa danseuse en décrivant un demi-cercle dans l'air, au milieu des bravos et des applaudissements.

Un cavalier superbe, vêtu avec une rare distinction , paraissait prendre un vif plaisir à cette joie patriotique, à cette fête populaire, à ces danses nationales, à ces publiques libations; sa main, finement gantée, faisait tournoyer une cravache d'ébène, et sa voix forte déchaînait d't^nergiques bravos sur les danseurs et les buveurs. C'était Talormi, ce ne pouvait être que lui.

Van-Ritter, qui n'avait pas voulu manquer l'occasion de descendre le Tibre dans une barque pour se rendre

aussi à Testaccio, reconnut Talormi, et prit brusquement son cheval à Tabordage, en disant :

- Vous ne vous attendiez pas à me trouver ici;, comte Talormi, et surtout sans ma femme ?

— Ah ! c'est vous, amiral ! dit le di]>!omate ; que diable venez-vous faire dans cette poussière sans eau ?

— Je suis obligé de me montrer partout comme ambassadeur. Je représente la Hollande à Testaccio.

— Et madame Van-Ritter n'a pas voulu vous accompagner sans doute ?

— Ma femme se prépare pour le bal de lady Stumley. Les femmes n'ont pas assez de tout un jour pour se préparer à un soir. Vous verra-t-on à la villa d'Albano?

— Mais je le pense... Voilà lady Stumley ; je vais lui présenter mes adorations en passant. A ce soir^, amiral.

Tout à coup un murmure mélodieux d'admiration italienne éclata dans la foule; Bezzi et Gédéon se levèrent; la saltarella fut interrompue ; Frittata s'arrêta, suspendu sur un pied, comme le Mercure de Jean de Bologne 3 Talormi tourna lentement sa tête diplomatique^, et reconnut lady Stumley.

Heureusement pour lui, tous les regards étaient fixés sur la jeune femme, et personne ne remarqua le saisissement que l'apparition de la belle amazone donnait à ce froid diplomate, brùlé du feu de toutes les passions. Un immense orgueil s'empara de lui et ajouta un aliment à la flamme de volupté inexo-rable tombée du ciel italien : il lui sembla merveilleux de conquérir cette superbe amazone, qui laissait en passant le tison du désir sur les lèvres de tout un peuple, et de l'enlever comme une proie d'amour à tout ce monde en délire, Ace cortège frénétique d'adorateurs.

Grâces aux licences que donnait à tous, petits et grands, cette fête populaire de la Liberté, les patriotes romains offrirent à lady Stumley la coupe des libations nationales; Ciceruacchio la présenta fièrement, et lui dit :

— Madame, vous devez aimer la liberté, puisque vous êtes née dans un pays libre ; faites-nous donc l'honneur de boire avec nous à U liberté de l'Italie !

La jeune femme se prêta de la meilleure grâce du monde à tous les toasts proposés ; elle ne s'arracha que difBcilement à cette foule enthousiaste qui Tapplaudissait comme l'amazone Camille du premier poëte romain.

— Messieurs, avait-elle dit en prenant congé de Ciceruacchio et de ses amis, ma présence est nécessaire à ma villa d'Albano; je donne une fête ce soir, et ceux de vous qui me feront Thonneur d'y venir seront les biens reçus.

Elle fit prendre à son cheval un pas de promenade, et se dirigea vers la rive gauche du Tibre pour donner un peu de fraîcheur à son visage et à son front embrasés par le double feu du triomphe et des libations.

Un cavalier la suivait.

— Pardon, milady, dit-il sur le ton du plus profond respect, j'ai déjà eu l'honneur de vous saluer; mais vos regards se devaient au peuple, ils ont dédaigné le passant; j'avais pourtant quelque chose de fort grave à communiquer à milady.

— A moi, monsieur le comte? répondit la jeune •femme de cet air décidé que donnent quatre toasts de vin de Bolsena, imprudemment acceptés par patriotisme.

— A vous-même, milady, reprit Talormi avec un sourire charmant et une grâce exquise. Mon intendant s'est rencontré hier avec le vôtre chez un de nos plus riches banquiers, et par un hasard qu'aucune indiscrétion n'a provoqué, j'ai été forcé d'apprendre que vous étiez à la poursuite d'un emprunt tout à fait royal.

Le cheval de lady Stumley fît miue de se cabrer, et trahit ainsi une contraction violente dans la main de la belle écuyère.

— Comte Talormi, dit la jeune femme que ce nouvel incident bouleversait tout à fait, vous êtes bien instruit, et je n'éprouve aucune répugnance à cacher un emprunt de cinquante mille cens romains.

— Comment donc, milady! mais un pareil emprunt honore une vie. En ce moment, il n'y a que Pie IX et lady Stumley qui puissent emprunter cinquante mille écus.

Cependant, le banquier est encore plus difficile à trouver que l'emprunteur.

^ Ah 1 vous savez encore cela, comte Talormi ? dit lady Stumley avec un rire sérieux.

— Le hasard n'en fait pas d'autres, milady : c'est encore lui qui m'a appris l'absence des banquiers.

— Eh bien, comte Talormi, c'est encore très-vrai; seulement, les banquiers ne sont pas absents.

— Milady, lorsque les banquiers ne prêtent pas, ils sont absents.

— C'est juste, comte Talormi, dit la jeune femme, sans trop songer à ce qu'elle disait, et en pensant uniquement à la promesse imprudente faite au cardinal Santa- Scala, qui le matin même avait renouvelé sa demande par une lettre des plus pressantes.

Après une courte Interruption, pendant laquelle on n'entendait que le pas des deux chevaux marchant en ligne parallèle, Talormi reprit ainsi :

— Milady, je vous soupçonne de tramer quelque bonne action de cinquante mille écus romains, et cela m'a donné l'idée de me faire banquier pour vingt-quatre heures.

Lady Stumley s'agila brusquement, comme si son cheval eût fait un faux pas.

— Pardon, comte Talormi, dit-elle avec un embarras visible, je ne vous ai pas bien compris, ou je ne vous ai pas bien entendu.

— Je vais être plus clair et parler plus haut, milady... J'ai chez moi, en bons billets, cinquante mille écus dont je puis me passer pendant un mois, et je vous les apporterai ce soir à votre fête d'Albano.

Lady Stumley regarda fixement Talormi, qui s'était composé un visage plein de bonhomie et de candeur.

— Comte Talormi, dit-elle, je suis sûre de regretter demain ce que je fais aujourd'hui; mais la circonstance est en ce moment plus impérieuse que ma volonté... j'accepte.

— Eh bien ! milady, je vais me mettre en devoir de tenir ma promesse... Vous acceptez, milady, l'échéance d'un mois?

— C'est justement cette courte échéance, comte Talormi, qui me fait accepter votre proposition.

— Milady, ajouta Talormi en prenant congé de lady Stumley, soyez sûre que vous ne regretterez rien demain-

11 donna un léger coup d'éperon à son cheval, et s'éloigna en ^déployant toute sa grâce équestre. Lady Stumley le suivit longtemps des yeux, et elle eut même un instant l'idée de s'élancer à sa poursuite, et de le rappeler pour briser ce contrat verbal; mais deux motifs la retinrent : l'inexorable nécessité de cet emprunt, et le scandale public d'une course à travers champs à la poursuite du plus beau et du plus charmant des chevaliers romains de 1846.

— A Villa-Fiorina ! dit-elle à son domestique.

Et elle sortit de Rome avec la flamme au front, la fièvre au cœur et le délire dans l'esprit.

Talormi reparut à la fête et entendit retentir à son côté un éclat de rire de marin; c'était Van-Ritter, qui ayant été le discret témoin de la cavalcade mystérieuse du diplomate et de lady Stumley, préludait par cette gaieté bruyante à une brusque indiscrétion.

— Très-bien! très-bien! dit-il dans la houle qui suivait l'ouragan du rire; les amours vont vite à cheval; vous menez le sentiment au galop. Très-bien !

— Ah! c'est ainsi que vous représentez la Hollande, dit Talormi ; ah ! vous espionnez vos amis !

— Parbleu! dit Van-Ritter, vous faites l'amour en plein air! Il n'y a que les aveugles qui ne vous ont pas vu.

— Que voulez-vous faire, à mon âge et dans mon désœuvrement, cher amiral? Cette femme est charmante et ne sera pas toujours amazone. Antiope a cédé à Thésée. Je continuerai la nythologie à Rome. Mais ne me trahissez pas.

Quel jour bien choisi pour une fête! Heureusement Virgilio veillait, avec tout le feu de son zèle, sur les préparatifs de la villa. Les invités pouvaient venir à l'heure dite, tout était prêt ponr les recevoir.

L'automne romain continuait l'été sous un autre nom; la terrasse, voilée par des étoffes de Perse, devait servir

de salle de bal ; les galeries resplendissaient de lumières ; les plafonds, éclairés à giorno, laissaient voir les blondes déesses de l'Olympe daas leur nudité superbe; les vases de fleurs croisaient les parfums de toutes les Flores ardentes; les fenêtres ouvertes sur les jardins, les bois et le lac aspiraient la fraîcheur du dehors, et la distribuaient par les galeries, les escaliers, les vestibules aux trentes salles de la villa.

Tout le monde romain avait rebondi de Testaccio au bal de lady Stumley. Calèches et cavaliers couraient sur la route d'Albano, où les voix d'un orchestre furieux exécutaient une invitation à la danse qui ébranlait la racine des peupliers et des pins.

Virgilio était partout.

Son costume de minente campagnard avait une originalité que les plus habiles confectionneurs de Paris ne donnèrent jamais à leurs modes anglaises : une ceinture bleue à franges d'or serrait sa taille souple, et s'harmonisait très-bien avac sa veste de satin blanc, sa fine culotte de velours et ses bas à larges coins.

Lady Stumley, dans une toilette fort simple, où les pierreries brillaient par leur absence, faisait les honneurs de sa maison avec une aisance qui annonçait une grande dame du West-End, une habituée des salons de la haute vie anglaise et du royal palais de Buckingham. Les femmes lui pardonnaient sa beauté, à cause de sa grâce; les hommes lui pardonnaient sa rigueur, à cause de sa beauté; ils se regardaient tous indignes de mériter un sourire de cette bouche qui semblait n'avoir effleuré dans des songes que des lèvres de chérubins.

Parmi les personnes de distinction arrivées à ce bal et choisies dans la liste des invités de la place Navone, les plus intéressantes pour nous sont Van-Ritter et sa femme. Le premier ne produisit aucune sensation, malgré son titre d'amiral; mais sa femme, qui avait le titre brillant de la beauté, donna tout de suite à lady Stumley une rivale d'admiration.

Paul Gréant, malgré toutes ses démarches, n'avait pas reçu d'invitation ; mais il s'était invité hii-même;il avait

3i LA JUIVE AU VATICAN.

suivi, à cheval , la calèche de Memma, et franchissant les murs de la villa, il assistait de loin, comme un faune exilé dans les bois, à cette fête où il pouvait encore distinguer, par intervalles, la robe blanche qu'une femme seule pouvait porter dans le tourbillon du bal.

Le tourbillon du bal et le fracas de Torchestre firent bientôt une diversion favorable pour lady Stumley; elle trouva l'occasion de se dérober aux regards pour prêter roreille, du côté de la route, au bruit du galop attendu , car Talormi n'avait point encore paru à la villa, et ce retard devenait, à chaque minute, plus inquiétant : Santa- Scala attendait !

Une ombre se glissa sous l'arbre oii s'appuyait lady Stumley, qui tressaillit et reconnut Gédéon Costantini.

— Au nom du ciel ! Madame, dit le jeune homme avec cet accent de folie qui se fait excuser; au nom du ciel, écoutez-moi, et ne me repoussez qu'après m'avoir entendu, ou je meurs à vos pieds î

— 11 m'est impossible de vous écouter, dit la jeune femme, au comble de l'effroi et d'une voix altérée par une émotion extraordinaire ; retirez-vous, je ne puis vous entendre... Pas un mot de plus!

— Madame, dit Gédéon, je me tue à vos pieds... accordez-moi un moment, un seul... Qui êtes-vous? d'où venez-vous? quel est votre nom véritable? Vous n'êtes pas lady Stumley; vous êtes un céleste fantôme, descendu du ciel pour troubler mes jours, pour dévaster mes esprits, pour m'enlever ma raison ! Je vous aimais avant de vous connaître, avant de vous voir; mon âme me semble liée à votre corps par une chaîne mystérieuse; je fais partie de vous-même, et je sens que mon épiderme se déchire lorsque vous vous séparez de moi. Oh I c'est bien plus que de l'amour ce que je sens pour vous ! c'est un sentiment qui attend un nom et que mon cœur a créé; c'est une vie nouvelle que votre premier regard me donna, et qui ne pourra jamais s'éteindre, même après ma mort, parce qu'il me semble que je dois revivre en vous.

— Gédéon, dit lady Stumley avec douceur, je vous ai écouté avec patience, parce que je vous estime, et que

DEBORA. 3N

j'aime votre noble caractère ; mais éloignez-vous ; on peut vous voir. Rentrez au bal... voici le comte Talormi.

— Le comte Talormi! interrompit Gédéon avec un frémissement de lèvres, ohl il me doit quelque chose;, celui-là ! il a une nuit à me rendre... depuis Gênes !

— Taisez-vous, Monsieur, dit la jeune femme effrayée; si vous avez quelque affection pour moi, vous allez me le prouver.

— Ordonnez, Madame.

3— Vous traiterez le comte Talormi comme un inconnu et comme un homme qui ne vous doit rien, ni de Gênes ni d'ailleurs... Et, au nom de Dieu, rappelez-vous ceci : il ne vous est pas permis de parler d'amour à lady Stumley!...

Gédéon resta comme foudroyé par cette parole, et, sur le geste impérieux de lady Stumley, il s'éloigna, l'âme brisée, et se perdit dans les arbres voisins.

Talormi descendit de cheval dans l'allée, attendit un instant son domestique, un peu en retard, et, comme il mettait le pied sur le seuil de la maison, du côté désert, il trouva lady Stumley seule et dans l'ombre.

— Je n'ose me flatter que vous m'attendiez ici, milady, lui dit-il, mais je suis charmé de vous y trouver sans témoins; le hasard me sert toujours bien. Voici, dans ce petit portefeuille, ce que vous attendez du comte Talormi, votre banquier. Permettez-moi d'aller danser à votre bal.

Et Talormi, ayant fait un salut respectueux, courut se mêler à la foule dans la villa.

— Voilà un acte accompli avec une délicatesse exquise^, pensa lady Stumley. Ensuite, elle monta aux appartements, vérifia la somme, trouva juste ce qu'elle attendait, l'expédia immédiatement au cardinal Santa-Scala, et et ayant écrit son obligation à l'échéance convenue, elle descendit au bal.

En ce moment un domestique, qui offrait des sorbets sur un plateau, s'approcha de lady Stumley, et lui dit ;

— Milady, les chœurs de Valle sont arrivés, et le seigneur Virgilio les a reçus dans le jardin, où ils attendent vos ordres.

— A la fin de ce quadrille, dit lady Stumley, ils entreront, et Virgilio découvrira la statue. Allez.

Le quadrille terminé, tous les invités entrèrent dans la grande galerie, où la tenture du fond promettait une surprise à la curiosité trop longtemps suspendue. Le voile tomba enfin, et la statue de Moïse, chef-d'œuvre de Bezzi, éclairée de iriille feux, apparut dans sa maiestueuse beauté.

Aussitôt une voix de basse entonna le Céleste manplacata, du Mosè de Rossini , et les chœurs prolongèrent à Tinfini cette mélodie merveilleuse, exprimant si bien le ravissement des infortunés qui revoient la lumière du jour après les ténèbres de la mort.

Les applaudissements éclatèrent, et le musicien Jubelin présenta Bezzi , le sculpteur, et Gédéon, le modèle, à la foule des invités.

Tout à coup on entendit un violent prélude de piano ; c'était encore Jubelin qui s'annonçait ainsi lui-même et demandait la parole. Commandant le silence, il dit d'une voix grave et solennelle, qui fit oublier la frivolité du jeune artiste parisien :

— Quoi ! nous sommes en Italie, nous sommes à Rome, dans le pays des improvisateurs, et personne ici ne se lève pour saluer le chef-d'œuvre de Bezzi par un chant d'admiration ! Où est la poésie?

— La voilà qui passe! dit lady Stumley en désignant Virgilio.

Jubelin prit Virgilio par le bras, et, le conduisant au piano :

— Chantez, poëte, lui dit-il, la musique accompagnera la poésie; ces deux sœurs marchent toujours ensemble.

— Si milady l'ordonne, répondit Virgilio.

— Au nom de votre aïeul ! dit la jeune femme.

En même temps lady Stumley dénoua son écharpe d'azur pour en décorer Virgilio, et Memma, ôtant sa couronne de verveine , la posa sur le front du poëte au milieu des applaudissements.

Le piano, sous les doigts de Jubelin, exécuta un nouveau prélude plein d'éclat, et l'improvisateur d'Albano,

debout à côté de la statue de Moïse, prononça d'une voix mâle et sonore des stances dont nous donnons ici la traduction:

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