‹ DeboraChapitre 2 sur 4 · MOÏSE · texte numérisé non relu

MOÏSE

Quand les Hébreux courbaient le front sous l'esclavage. Quand le Nil les voyait pleurant sur son rivage, Moise leur montra de loin des cieux amis Et déploya, pour eux, aux déserts d'Idumée Son sublime drapeau de flamme et de fumée Sur la route des champs promis.

Pour étancher leur soif dans les ardentes courses. Des artères du roc il fit jaillir les sources; Pour les nourrir, il fit pleuvoir d'un ciel serein La manne, pain de Dieu, qui, l'aurore venue. Descendait lentement du grenier de la nue Sur tout un peuple pèlerin.

Le désert est franchi, voici vos jours prospères : Soyez libres, Romains, libres comme vos pères; Mais pour mieux ressaisir votre antique fierté. Pour dominer encor la superbe Italie, Romains, il faut, chezvous, que le travail s'allie Avec sa sœur, la liberté.

Il faut semer le blé, manne de vos prairies. Sur le sein de Cybèle, aux mamelles taries, Car le chariot volsque et la mule au pied sûr. Pour rendre à vos enfants la liberté facile, N'apportent plus les blés récoltés en Sicile Du môle de Brinde ou d'Anxur.

Sur nos plaines en deuil, aux salutaires ondes Ajoutons le trésor de nos sueurs fécondes ; Au soc de la charrue habituons nos mains. Et souvenons-nous tous, dans Rome, notre mère, Que le travail, avant tous les faux dieux d'Homère, Fut le premier dieu des Romains.

Demain, changeons en soc le fer de l'esclavage; Sur les Marais-Pontins que le fléau ravage «Réveillons en sursaut tout un peuple qui dort; 3*ar mon indigne voix. Dieu même vous convie K semer les jardins et les fleurs de la vie Sur ce domaine de la mort.

Moïse, c'est le chef que des femmes timides Sauvèrent de la mort devant les pyramides , Gomme pour annoncer aux siècles à venir

Que toute grande chose aux femmes sera due. Et que sur elles Dieu tient sa main suspendue. Toujours prête pour les bénir.

Les femmes sauveront aussi l'œuvre nouvelle, La sainte Liberté, que ce jour nous révèle; Elles auront aussi des paroles de miel Pour le chef inconnu, le travailleur d'élite Oui viendra nous donner, comme à l'Israélite. L'eau du roc, la manne du ciel.

La foule enthousiaste applaudit le poëte de Tibur, qui salua modestement son auditoire et disparut en donnant un regard à lady Slumley.

Profitant de Tagitation extraordinaire que le chefd'œuvre de Bezzi et l'improvisation inattendue de Virgilio avaient jeté dans la fête^ lady Sturaley rejoignant son banquier d'occasion :

— Comte Talormi , dit-elle, prenez cette obligation, et veuillez bien être mon danseur à Ja prochaine contredanse.

En disant cela, lady Stumley se croyait invisible au milieu d'un monde qui ne regardait qu'elle; sa main effleura la main de Talormi et remit le billet de cinquante mille écus.

Talormi aurait pu facilement escamoter ce billet ; mais sa fatuité de bel homme ne lui inspira point cette délicatesse ; pour la première fois de sa vie, le prestidigitateur eut deux mains gauches, et la remise du billet fut dissimulée maladroitement.

Ce mystérieux incident n'échappa point aux regards acharnés de Gtdéon, de Van-Ritter et de plusieurs autres personnes du bal...

L'improvisation de Virgilio donna une teinte sérieuse à la fin de cette fête; il fut impossible de renouer la chaîne rompue des quadrilles; les calèches commençaient à reprendre le chemin de la ville, et Talormi , en prenant congé de lady Stumley, lui dit, avec une émotion si bien jouétj que la jeune femme en fut attendrie :

— Milady, je sais maintenant le secret de votre emprunt de cinquante mille écus. Vous donnez votre fortune noblement aux grands artistes et aux défricheurs des

DEDORA. 19

Marais-Pontins. C'est admirable I Que je m'estime heureux de vous avoir rendu un si léger service , et d'avoir ainsi contribué à de si grandes et de si belles actions I

Après le départ de Talormy^ lady Sturaley se recueillit un instant , pour s'adresser cette question : « Qui m'expliquera cet homme?»

Elle ne se répondit pas; l'avenir devait répondre.

lia jrnlTe.

L'aube éteignait la dernière étoile sur le mont Soracte lorsque,, au milieu d'un massif de pins, deux jeunes gens se rencontrèrent avec surprise et poussèrent la même exclamation.

— Oui, c'est moi, dit Gédéon; après la fête, je n'ai pas voulu rentrer à Rome; la nuit était belle, comme une nuit d'été : j'ai dormi là, sous ce pin, comme dans la meilleure alcôve, et il paraît qiie nous avons eu la même idée.

— La même idée, dit Gréant avec la froideur de l'écho.

— Au reste, ajouta Gédéon, si nous avons la guerre avec l'Autriche, il faut que les jeunes gens s'habituent à dormir à la belle étoile.

— Gédéon, dit Paul avec mélancolie, je crois qu'en ce moment nous essayons de nous tromper tous les deux.

— Ah ! vous croyez que...

— Mon ami , vous avez la pâleur de visage et la rougeur des yeux d'un homme qui n'a pas dormi.

— Et vous donc, dit Gédéon avec un sourire triste, vous n'avez ^as meilleure mine que moi.

— Savez-vous alors, Gédéon, ce qu'il faut faire?

— Dites.

— Gardons tous deux nos secrets, et rentrons à Rome par le chemin du lac, et sans passer devant la villa.

— Partons.

Gédéon voulut jeter à la dérobée un dernier regard à la façade de la maison, et arrêta Paul par un signe mystérieux.

— Regardez, dit-il à voix Lasse.

Gréant se retourna et vit sur la terrasse de la villa Virgilio immobile comme un dieu terme et contemplant un balcon hérissé de Heurs.

— Que fait-il là de si bonne heure ? dit-il.

— Il va probablement au travail, répondit Gédéon

mais prenez bien garde, ces gens de campagne ont des yeux d'aigle; ne nous laissons pas voir.

Les deux jeunes gens se trouvaient au pied de l'escalier d'un kiosque qui dominait le lac; ils le montèrent silencieusement et s'enfermèrent non pas avec l'intention df voir, mais pour ne pas être vus.

Les quatre fenêtres du kiosque favorisaient toutes les directions du regard. Gédéon continua donc d'observer Virgilio à travers les lames d'une persienne. Le jour était fait; à cette distance, on distinguait très-bien toutes les nuances de la façade peinte. Virgilio n'avait pas changé de place ; on eût dit qu'il attendait qu'une fenêtre s'ouvrît et qu'un visage parût.

De temps en temps Virgilio tournait la tête du côté du mont Soracte, et regardait l'état du ciel, comme les campagnards qui n'ont que cette horloge et la consultent pour savoir l'heure.

Les deux jeunes gens ne se parlaient plus, mais ils échangeaient entre eux des coups d'oeil interrogatifs qui n'amenaient aucune réponse.

Le soleil se leva sur la chaîne bleue du Soracte, réveilla les oiseaux, les fleurs, les pins, et couvrit le lac d'un voile d'or.

Virgilio fit un mouvement brusque, comme un homme surpris par l'inattendu; il saisit avec vivacité un arrosoir, et reprenant son calme, il distribua l'eau à des tleurs qui n'en avaient pas besoin, car elles étaient encore humides de rosée.

— Voilà un campagnard qui ne sait pas son métier, dit Gédéon.

— Ou qui le sait trop, remarqua Paul.

En même temps la grande fenêtre du balcon s'ou- Trit, et le soleil éclaira quelque chose de plus beau que lui.

Gédéon tressaillit et s'appuya sur le bras de Paul , qui dit à demi voix :

— Je comprends.

Beaucoup de femmes de distinction avaient passé la nuit à la villa, après le bal ; mais quoique la distance fût grande, Tœil de Gédéon ne pouvait se tromper, pas plus que Toeil de Paul. Le premier reconnut lady Stumley, le second ne reconnut pas Memma. Cependant, un large chapeau de paille, rabattu même par devant, cachait presque toute la figure de la jeune femme; mais cette robe blanche si gracieusement animée par le corps; ce négligé du matin qui dédaignait les mensonges du corsage ; ces beaux bras, si bien posés sur le balcon de fleurs, comme les anses d'albâtre d'un vase toscan, tout cet ensemble merveilleux ne pouvait appartenir qu'à une femme. C/était bien lady Stumley.

Virgilio leva la tète comme par hasard et la salua respectueusement; lady Stumley rendit le salut à son jeune intendant, et son geste fut si gracieux qu'on pouvait, même de loin, deviner le sourire qui l'accompagnait.

— Eh bien ! dit Gédéon, il est inutile maintenant de me cacher à vo/is... que pensez-vous de cela?

— Je penso que vous aimez la femme qui est à ce balcon ?

— Oui, je l'aime ! dit Gédéon d'une voix d'agonisant; et ce Virgilio, qu'en pensez- vous ?

— Je ne le connais pas.

— C'est son intendant.

— Eh bien ! dit Gréant, pouvez-vous supposer qu'une si grande dame...

— Oh ! je suppose tout, moi ! interrompit Gédéon d'une voix acre; oui! c'est son intendant; mais cet intendant est le plus dangereux de tous les hommes, et dans toute la ville vous ne trouveriez pas un jeune Romain noble, aussi noble que ce laboureur. Oh! si vous l'aviez vu

hier à cette fête ! il en était devenu le dieu ! il avait mis dans sa voix ce charme qui divinise la parole humaine; il s'était élevé à cette hauteur de génie qui fait la puissance de la séduction ! Et les femmes ! oh ! il fallait voir comme elle& suspendaient leur sourire aux lèvres de ce poëte inspiré ! comme leurs yeux répondaient par des flammes à Tardente parole de son improvisation!

— Et Memma, Memma? interrompit Paul en tremblant.

— Memma, lady Stumley, la princesse Aldobrandini, la comtesse Ghiggi, toute la noblesse des femmes romaines palpitait d'émotion sous les vers du poëte...

— Memma !

— Oui, oui, Gréant, Memma la première ! Memma a couronné Virgilio de ses plus blanches mains ! Est-ce que j'ai perdu, moi, un seul incident de cette scène de délire! Je ne voulais rien voir, je ne voulais rien entendre, et j'ai tout vu, tout entendu; j'ai brûlé mon sang et ma chair à ce foyer d'admiration qui éclatait autour de Virgilio. Est-ce que l'amour se trompe?...

— Memma ! Memma! disait toujours Gréant.

— Oui, Memma!

— Devant son mari ?

— Bah ! répliqua Gédéon avec un rire fou, les femmes se moquent bien de leurs maris, au milieu de l'ivresse de ces fêtes, et quand une mélodie humaine, un hymne de séraphin, prouve aux femmes que leurs maris rampent sur la terre, quand d'autres honmies chantent au ciel! Mais vous ne connaissez donc pas les femmes, Paul! tenez, ctlle-là, cette lady superbe, eh bien! hier, en plein bal, elle a donné furtivement un billet de rendez-vous à cet infâme Talormi, l'espion autrichien !... Et ce matin, pourquoi parait-elle à son balcon de si bonne heure? Ne croyez pas que ce soit pour humilier le soleil. C'est que le chant du poëte l'a poursuivie sur son lit de pose:, et lui a donné l'insomnie de l'enfer! Mais vous ne connaissez donc pas les femmes!... Celle-là n'attendait que l'aurore pour voir Virgilio se lever à l'horizon. Pour elle, c'est Virgilio qui éclaire la campagne, qui resplendit

snr sa villa! Hier, elle me disait : Gédéon, il vous est défendu d'aimer lady Stumley! Oh! je comprends la défense, maintenant ! Ce qui m'est interdit est permis à un autre.' Mon Dieu! mon Dieu! venez à mon aide; mon cœur se brise ! ma tête m'échappe ! Tout ce que jh; vois est ténébreux; il n'y a plus de soleil, plus de fleurs^ plus d'amour. Le néant a remplacé Dieu!...

— Taisez-vous, enfant! dit Paul, et n'osez pas vous plaindre devant moi ! Vous ai-je dit, moi, ce que je souffre depuis sept ans? Une femme que j'aime me regarde comme le plus odieux des imposteurs depuis une nuit d'amour comme les étoiles n'en ont plus éclairé, et jamais, pendant sept ans, elle n'a voulu m'accorder une minute pour me justifier du crime que je n'ai pas commis ! Eh bien I tout ce passé de douleur n'est rien auprès des angoisses de cette nuit. Memma est là dans cette maison de volupté, qui pour moi n'a pas de murailles; maison diaphane que mes yeu:s ont éclairée quand la dernière lampe s'est éteinte ! Et si je vis encore après ce que j'ai vu cette nuit, Gédéon, c'est que le désespoir extrême, quand il est vaincu par l'énergie, infuse en nous des forces comme l'espérance, et nous donne la fierté de lutter avec le ciel.

— Oui, dit Gédéon en regardant avec intérêt la figure de Paul, vous devez avoir bien soufî'ert; mais la soufi'rance des autres ne console pas.

— Si elle ne console pas, dit Gréant, elle interdit la plainte... Il y a dans cette Rome, pleine d'enseignements de douleur, il y a une borne brisée par les siècles, presque au pied du Colysée de Titus en ruines. Cette borne oserait-elle se plaindre devant le colosse voisin? Ne croyez pas qu'il y ait de l'orgueil personnel dans cette comparaison; moi, Gédéon, qui crois avoir beaucoup souffert, je me garderais bien de gémir en présence d'un autre homme, de peur de rencontrer quelque colosse d'infortune tcuit dévasté par des douleurs inouïes, et qui rejetterait les miennes dans le néant.

^J'aime à vous entendre, dit Gédéon en joignant ses mains, vous avez aussi dans la voix des notes désolées qui

me font tressaillir et m'enlèvent à moi-même pour me f;iire penser à vous. C'est donc un soulagement que vous apportez à mon cœur, et je cesse de me croire inconsolable, puisque, pendant une longue minute, je suis parvenu à m'oublier.

— Gédéon, dit Paul avec une voix triste comme le vent de Tautomne, il y a une chose, une seule qu'on n'oublie jamais, et qui vous poursuit comme un remords, et ne vous donne pas même de trêve dans le sommeil, car les songes du sommeil continuent la vie... c'est un affreux souvenir de déloyauté qu'on a laissé dans l'esprit d'une femme. Oui^ Gédéon, depuis sept ans je cherche à me purifier d'une souillure abominable, et dans de bien rares occasions, lorsque ma main s'est tendue, lorsque ma bouche s'est ouverte auprès de cette femme, un geste de mépris a repoussé ma main, a fermé ma bouche. Innocent et maudit, voilà mon destin !

Le doigt de Gédéon désigna brusquement une autre scène à Paul, qui, croyant n'avoir rien à voir, ne montrait aucun empressement d'obéir à l'indication.

Gédéon insista, et Gréant se pencha nonchalamment sur la persienne de l'est.

Virgilio s'éloignait delà villa et marchait dans la direction du lac; une autre femme venait de paraître au balcon, à côté de lady Stumley, et jamais groupe plus ravissant sorti du ciseau des sculpteurs romains n'avait décoré la façade des villas d'Albano et de Tibur.

Gréant saisit convulsivement une lame de la persienne, et la brisa comme une feuille d'aloès desséchée par le soleil.

11 avait reconnu Memma auprès de lady Stumley; elles étaient enlacées par la chaîne d'ivoire de leurs bras, comme deux grâces qui attendent leur troisième sœur, et elles regardaient la campagne, ou Virgilio qui marchait lentement vers le lac.

— Le voici ! dit Gédéon au comble du délire; le voioi, cet homme! Armons-nous contre lui de notre désespoir... Il va côtoyer cette rive! Venez, Paul; je connais le lac; il est profond !

— Horreur! dit Gréaut; vous avez une pensée de suicide...

— Vous ne me comprenez dons pas? reprit Gédéon.

— Je ne voulais pas vous comprendre, dit Paul en reculant.

'* — Mais savez- vous bien qui je suis? poursuivit Gédéon avec exaltation; je suis un enfant des pays sauvages; on m'a nourri parmi les panthères et les lions; l'incendie, la mort, la dévastation, la bataille ont passé sur mes premiers jours ; le sang de ma mère coule encore sur ma poitrine; il faut que je me venge enfin I Suis-je condamné à toujours souff'rir des hommes sans rien leur rendre ! Non ! non ! assez de coups de poignard reçus, je veux...

Paul Gréant arrêta Gédéon sur la porte du kiosque, et lui dit :

— Vous serez seul contre deux, je défendrait Virgilio. Gédéon rugit comme une bête fauve que le regard du

belluaire a domptée, et essuyant l'écume de ses lèvres, il abandonna le pommeau de son poignard.

Virgilio côtoya le lac et s'enfonça dans les bois qui conduisaient à son chantier de défrichement. 11 était tout joyeux d'aller au travail, car il avait reçu d'avance, pour salaire, le premier regard matinal de lady Stumley.

Le balcon était redevenu désert depuis longtemps, et on entendait du côté de la cour de la villa, dans le silence du matin, des bruits de roues et des piétinements de chevaux.

— Venez, dit Paul en serrant la main de Gédéon; venez, allons nous étourdir dans le tumulte du Corso ou dans le calme de quelque ruine consolante; partons, et ne suivons pas les sentiers battus.

Gédéon courba la tète devant ce jeune homme fort, dont le noble visage, dévasté par des souffrances inouïes, ordonnait le respect comme celui d'un vieillard.

Ils marchèrent vers Rome par des chemins détournés, et ne se parlèrent plus.

Dix heures sonnaient à la tour du Capilole lorsqu'ils arrivèrent en ville. Gédéon crut avoir une heureuse idée, celle d'aller chercher quelque consolation au sein de sa

famille, négligée par lui depuis si longtemps; en quittant Paul il se rendit au Ghetto, et éprouva une légère satisfaction en mettant le pied sur le seuil de la boutique de son père Josué Costantini.

Debora vendait une pièce d'étoffe en ce moment; au bruit des pas de Gédéon, elle leva la tète, et dit en langue arabe et en lui tendant la main avec une exclamation dô joie :

— Ah ! c'est vous, frère! Mais que devenez-nous donc? Savez-vous bien que je ne vous ai vu que trois fois depuis mon retour? trois fois en sept ans! Est-ce que vous n'aimez plus votre bonne sœur?

— Toujours, toujours, Debora! dit Gédéon avec cette vive émotion que donne le malheur; mais que veux-tu, c'est ainsi: je me dois k mes affaires sérieuses, à mes amis, et à cette ir.ère qui remplace celle que nous avons perdue : la Liberté de Rome et des juifs.

Debora paraissait avoir pris dans le commerce de mauvaises habitudes de maintien; elle était toujours courbée, comme une femme qui déploie des pièces d'étoffe sur un comptoir; une large robe de mérinos violet, sans taille, l'enveloppait et ne l'habillait pas ; ses cheveux , nattés étroitement, perçaient à peine sous la dentelle d'une coiffe, retenue avec un ruban négligemment noué, sa figure avait cette expression vulgaire que donnent les soucis du commerce et les petits calculs des petites ventes en détail. Ce n'était point, pour Gédéon, la femme que promettait la jeune fille de Gênes; mais le frère n'aurait pas osé communiquer cette réllexion à la sœur.

— Vous paraissez triste, mon frère, dit Debora en soignant le plissage d'une étoffe pour la remettre dans son carton; cependant les affaires publiques vont bien.

— Oui, sœur, répondit Gédéon en se promenaut d'un pas agité ; mais les affaires particulières vont mal.

— Ah! je comprends, frère; vous avez des dettes... Kh bien, moi, je soupçonne notre père Josué d'être plus riche qu'il ne le fait paraître; il faut se confier à lui, il payera tout.

— Ah! je voudrais bien avoir des dettes! dit Gédéon;

ce serait une distraction salutaire, et 3'ai bien besoin de distractions... Mais pourquoi, Debora, me parles-tu en langue arabe? est-ce que tu as oublié l'italien et toutes les autres langues que tu sais ?

— Non, dit Debora d'un ton embarrassé ; c^'est qu'il me semble que nous sommes encore à Tunis, quand je vous vois, Gédéon ; cela me rappelle notre mère et notre enfance... Cela me rajeunit.

— Oui, dit Gédéon avec un soupir, j'étais plus heureux à Tunis...

— Nous avions notre mère, interrompit la sœur, et nous l'aimions.

— Et je n'avais pas au cœur d'autre amour, reprit le jeune homme.

Il y eut un moment de silence. Debora ouvrait des cartons pour se donner la peine inutile de les refermer.

— D'où vient, ma sœur, demanda Gédéon, que tu as laissé tomber ma dernière phrase, toi qui m'interroges toujours ?

— C'est que je ne Tai pas bien entendue. ..

— Oh ! tu Tas entendue, Debora ! mais c'est que les femmes ne s'intéressent jamais aux souffrances de 1 ame, pas même nos sœurs... Ce sont elles, pourtant, qui devraient nous consoler, nous guider, nous instruire dans tous ces mystères du cœur, parce qu'elles savent ce que nous ignorons.

— Si vous parlez toujours avec cette clarté, dit Debora en souriant, je ne pourrai jamais vous instruire.

— Debora, ma sœur, je viens aujourd'hui me réfugier dans ma famille, comme l'oiseau blessé regagne son nid. Je souffre, et je suis sur au moins de trouver ici, parmi les miens, une pitié sincère, une compassion qui ne trompe pas, comme celle qui nous vient des indifiérents

— Oui, Gédéon, une sœur n'a jamais trompé son frère, vous avez raison, dit Debora toujours courbée, et croisant sur son sein des bras couverts par les manches jusqu'à la moitié de la main.

— Debora, ma sœur, dit Gédéon, j'aime une femme

que le ciel a créée pour mon malheur J'aime lady

Stumley.

Un frisson courut sur le corps de Debora; mais son émotion ne fut pas remarquée par son frère.

— Gédéon, dit-elle^ eh ! quoi^ tu aimerais... cette grande dame!...

— Oui , je l'aime ! Je l'aime malgré sa coquetterie odieuse ! car je l'ai vue hier à son bal, au moment où elle remettait en secret une lettre à Talormi.

— Que dites-vous, Gédéon? De quelle infâme calomnie vous faites-vous l'écho ? dit Debora d'une voix convulsive.

— Je ne suis l'écho de personne, dans cette occasion. Je te dis ce que mes yeux ont vu!... Et il s'en est vanté !

— Impossible ! impossible !

— Et bien d'autres l'ont vu comme moi...

— Qui? Nommez-les?

— Bezzi, Van-Ritter, et d'autres encore, si tu l'exiges.

— Lady Stumley a remis un billet d'amour au comte Talormi! Je ne le crois pas... Lady Stumley mérite l'estime de tout le monde par sa vertu et sa bonté.

— Ah ! je voudrais bien te croire ! car, malgré tout, un démon m'oblige encore à l'aimer...

— Gédéon, ne répétez pas cela... mon cher Gédéon, au nom de notre mère, il vous est défendu d'aimer lady Stumley !

Gédéon ouvrit des yeux fous en entendant sortir de la bouche de Debora les mêmes paroles qui lui avaient été dites par lady Stumley.

Debora sembla redire sa phrase avec un signe de tête menaçant.

Il y a des mots et des situations qui suppriment toute réponse. Gédéon était muet devant Debora, lorsqu'une diversion favorable changea le caractère de cette scène domestique et agrandit son intérêt. Des colporteurs entrèrent d'un air mystérieux et remirent des lettres à Debora. Le plus âgé dit à la jeune marchande :

— Si vous avez quelque chose à nous faire dire, noug serons jusqu'à ce soir à l'osteria du Tibre. •

Et les colporteurs sortirent du magasin en affectant les allures stupides de leur profession.

Debora lisait rapidement les lettres reçues, et appelant son frère, qui eut l'air de se réveiller en sursaut :

— Vous ne savez pas, Gédéon, dit-elle, comme j'ai organisé tout cela. Venez donc voir, approchez... Voici ma correspondance politique... Monsignor Pacifico décachette toutes les lettrc;s de la poste, et j'ai ma poste à moi; vous venez de voir mes facteurs... Tout marche bien chez nos frères de Gênes et de Livourne. On fera tous les sacrifices exigés.

Debora ne paraissait plus se souvenir de la confidence de Gédéon; sa correspondance politique avec ses coreligionnaires semblait l'absorber exclusivement.

De pauvres juifs entrèrent après; ils venaient remercier Debora des bienfaits dont elle les avait comblés de la part de lady StumJey, si charitable pour eux.

A ce nom, Gédéon releva la tète et regarda fixement sa sœur, comme pour lui demander une explication.

— Oui, oui, dit Debora d'un air mystérieux, j'ai des rapports de bienfaisance avec lady Stumley. Pour les aumônes on ne peut s'adresser qu'aux riches, et cette Anglaise opulente n'est jamais sourde à la prière des pauvres...

— Debora, ma sœur, interrompit Gédéon, qu'elle écoute la mienne, et votre frère sera sauvé !

— Une dernière fois, dit Debora d'un ton sévère, je vous dirai ceci : Il vous est défendu d'aimer lady Stumley.

Gédéon mit ses mains sur ses yeux, et, poussant la porte du fond, il entra dans la maison de son père. Sa sœur le vit partir, et ne le rappela point.

— Talormi ! dit-elle entre ses lèvres tremblantes, Tinfâme Talormi ! Il s'est vanté de cela ! Et moi qui avais cru devoir tout lui pardonner, tout oublier l II n'y a pas assez de vengeance au cœur d'une femme pour un tel crime ! et en ce moment être l'obligée de cet homme !... Pauvre lady Stumley !

Deux larmes mouillèrent ses joues^ et elle les essuya

furtivement à l'arrivée d'une acheteuse bien connue et qui n'aimait pas les pleurs.

C'était la blonde et fraîcbe Clelia, qui posait cbez les grands artistes pour les extrémités.

— Eh^. bonjour, ma petite, dit-elle en entrant, je viens vous faire une visite ennuyeuse, comme toujours : je chiffonnerai beaucoup d'étoffes et je n'achèlerjii rien.

— Mais cela vous est permis. Madame, dit Debora ; si les marchands vendaient toujours, ils ne seraient plus marchands au bout de Tannée, ils seraient acheteurs.

— Elle est charmante, cette petite Debora ! Quel dommage que tu sois juive! Debora, si tu voulais suivre mes conseils, je te ferais jolie comme la wa^ona délia Sergiola, Vous n'avez pas l'ombre de la coquetterie ! Chère enfant, mais prenez donc des manières un peu distinguées ; habillez-vous comme une jeune fille de votre âge. Voulezvous que je vous envoie ma faiseuse de corsets ! Vraiment, si vous vous négligez ainsi, vous aurez à trente ans une taille comme les sauvagesses de Vanicolo. A propos de ces pays, montrez-moi ce que vous avez de mieux en écharpes albanaises, en tapis de Smyrne, en châles du Levant.

— Oui, Madame, dit Debora, nous en sommes trèsbien assortis.

— Dans cette demi-saison, vraiment, je ne sais que mettre sur mes épaules , le dimanche, à la dernière messe de Saint-Ignace, où va tout le beau monde romain. L'autre jour, j'ai vu à Villa-Borghèse une écharpe albanaise si bruyante de couleurs, qu'elle m'a empêchée de dormir.

— Voilà, Madame, un bel assortiment de ces écharpes, dit Debora en vidant un carton.

— J'ai su par monsignor, qui parle en faisant la siesta dans mon salon, que les patriotes se remuent... Ces révolutions m'amusent beaucoup... Jubelin m'a dit qu'il y aura une vendita à la première nuit...

— Ne parlez de cela qu'à voix basse, dit prudemment Debi. .^ en regardant autour d'elle.

-^ Moi !... j'en parlerais sur les toits 1 Je me soucie de tous ces sbires comme de mes perruches empaillées... J'irai voir cette vendita avec Jubelin... Si j'étais riche je

te les achèterais toutes, tes écharpes, pour me dispenser de choisir... Figure-toi qu'en ce moment je suis dans le plus grand embarras; mon confesseur, le père Vinct-nzo, est mort, et j'en cherche un a manica larga pour le remplacer. . Combien vends-tu celle-ci?

— Le juste prix, quarante écus.

— Ce n'est pas trop cher quand on peut le payer. Vous savez que je ne paye jamais comptant.

— Oh î Madame, mon père a la plus grande contiance en vous.

— Votre père a raison; il connaît ses pratiques... Et où est-il ce bon vieux Josué ?

— Il voyage pour son commerce dans les Légations.

— Il voyage souvent?

— Oh I très-souvent. Madame.

— Et quand t'apporte-t-ii un mari?... Cela vous fait rougir? Qu'elle est heureuse de rougir ainsi! Cela me rappelle mon couvent!... Voyons, carina, donne-moi un conseil. Que puis-je mettre ce soir, aux premières loges, à Yalle; on joue Nabucco, et je ne le connais pas.

— Eh bien ! Madame, prenez cette écharpe...

— Oui, et que mettrai-je à la dernière messe, diman* che prochain?

— La même écharpe, mais de l'autre côté.

— Tiens ! tu as de l'esprit, petite; l'idée est bonne ! cela fait deux écharpes, et je n'en paye qu'une, en supposant qu2 je la paye.

— Oh! Madame, nous ne craignons rien; vous pouvez prendre ici tout ce que vous voudrez.

— Elle est vraiment gentille... Eh bien! je me décide pour cette écharpe; tu la feras porter chez moi, demain à dix heures. Précisément, monsignor Pacifico viendra prendre le thé.

— Demain, Madame, elle sera chez vous.

— Bonjour ! ma petite, dit Clelia en donnant deux légers coups sur les joues de la marchande ; je me charge de te chercher un mari.

Et Clelia sortit en prodiguant toute la menue monnaie de sa bourse p^^x petites fiU'^ ^-t aux petitii enfants dégue-

nillés qa^ attendaient sa sortie, à la porte du magasin. Lorsque Debora fut seule, elle ouvrit la porte du fond et appela son frère, qui bientôt reparut à la vcix de sa sœur. En ce moment Debora avait retrouvé toute l'énergie que promettait son enfance; sa taille s'était tout à coup redressée; sa figure avait pris une expression superbe, et et elle dit d*un ton solennel :

— Écoutez ! Gédéon : avant tout, vous vous devez à votre religion, à vos frères, à vos serments. Savez-vous ce que cela signifie ?

— Non, Debora.

— Non, dites-vous! Eh bien! parmi les lettres que je viens de recevoir, il en est une à votre adresse; on vous a cherché dans tout Rome, et on ne vous a pas trouvé. Vos frères vous regardent déjà comme un déserteur. Gédéon, ne vous déshonorez pas avec un amour impossible, et dans des circonstances si graves. L'Autrichien sera peut-être demain à nos portes. Il faut que tous les bons citoyens veillent, et que chacun soit sentinelle de sa liberté. Gédéon, vous êtes attendu à Tosteria, au coup de y Angélus de midi, et cette nuit dans les ruines du temple de la Concorde. Soyez homme, c'est une femme qui vous le dit.

Gédéon sortit de sa stupeur à ce coup d'aiguillon si bien dirigé par Debora; il lut la lettre, serra la main de sa sœur avec énergie, et en la quittant il lui dit :

— J'irai!

Cicéron et Cleernacchlo.

La nuit était sombre et avancée, un homme, couvert d'un manteau brun, comme les habitués des quatrièmes loges {cltœ prœcinctiones) du cirque de Titus, s'était blotti dans une lézarde du théâtre de Marccllus, et paraissait attendre ou observer. Cet homme, par luxe de précaution, n'avait même pas reculé devant une espèce de sacrilège.

en éteignant deux bougies qui brûlaient devant une madone, à l'angle de la rue; c'était évidemment un ami de l'obscurité; c'était encore plus que cela, c'était Tomaso, Je galérien libéré.

Une lumière brillait dans la boutique du barbier Caracalla, et une yoIx joyeuse, comme celle du confrère de Séville, chantait la chanson de Raphaël. A la manière dont les couplets étaient suspendus, repris, syncopés, une ceille intelligente devinait que le chanteur était plus occupé d'une autre chose que de sa chanson. Aussi Tomaso ne doutait pas que le barbier n'essayât en ce moment son costume de pénitent de la Bonne-Mort.

Tomaso, malgré la gravité de sa fonction, prenait un certain plaisir à entendre la chanson de Raphaël, et il la fredonnait même à voix très-basse, comme pour retenir les paroles et l'air, et se la chanter lui-même.

Voici la chanson de Raphaël :

Rafaello disait à sa maltresse :

Stella, je veux.

Je veux demain obtenir une tresse '• De tes cheveux;

Celle qui flotte à ton cou de madone.

Blanc et poli; Celle qu'au vent ton caprice abandonrr ■ A Tivoli.

Celle qui joue à travers tes dentelles.

Dans la saison Oiî tu vas voir bondir les cascatelles

Sur le gazon.

Lorsque tu viens parmi les jeunes filles.

Fleur de gaîté.

Avec ton soufiQe embaumer les quadrilles

Des bals d'été.

Celle que j'aime, et qui vers moi s'incline

Quand nous parlons Tout bas, le soir, au pied de la colline.

Dans les vallons; Celle qui flotte entre tes mains unies.

Quand, l'œil fermé.

Tu vas le soir chanter aux litanies

Ora pro me.

J'attends de toi ce doux présent; j'espère L'avoir demain j

Je le ferai bénir par le saint-pcre,

Mon Dieu romain; Et j'en serai bien plus fier, ô ma belle.

Venant de toi.

Que Léon X n'est Ger de sa chapelle

Peinte par moi.

La voix du barbier s'éteignit avec la lumière de sa boutique; on entendit un bruit de porte qui se ferma, et Garacalla, vêtu de l'uniforme de sa congrégation, passa devant la niche de Tomaso, et fit un détour du côté du palais Golonna pour se rendre au Forum, par la lisière des arbres et le temple d'Antonin et Faustine : il fredonnait toujours, sotto voce, la chanson de Raphaël, et ne se doutait pas qu'un fantôme espion le suivait à distance avec une obstination redoutable. Chemin faisant, le barbier se complaisait dans ce monologue, prononcé du bout des lèvres ; — Ce diable de colporteur de Vosteria est un homme suspect ; il m'a fait trop de questions; si j'avais été un bavard indiscret, comme tant de mes confrères, je lui aurais indiqué le lieu du rendez-vous, et je perdais comme un imbécile ma place, ma fortune, mon avenir.

Et le barbier s'applaudissait joyeusement de sa discrétion, en se frottant les mains sous les larges manches de sa robe grise de pénitent.

Il ne commit pas la faute de marcher tout droit vers le temple de la Concorde; en traversant le Forum par une diagonale, il gagua la petite rue Saint-Théodore, laissa l'église à sa gauche, et se dirigea vers le lieu du rendezvous par le côté opposé.

Tomaso, qui avait l'intelligence de son état, ne voulut pas prolonger davantage sa poursuite, de peur d'être enfia surpris en flagrant délit de maraude policière; il rebroussa chemin, hâta le pas et courut raconter son expédition à monsignor Pacifico.

11 y avait soirée intime chez Clelia, et très-intime, car on n'y voyait que Jubelin et Pacitico, qui venaient d'engager une lutte sérieuse sur l'opéra de i\ubucco. Le jeune lauréat français soutenait que Verdi avait composé son

œuvre avec de vagues réminiscences de Semiramide ; et Pacifico, qui s'était brouillé avec Rossini depuis la cantate à Pie IX, soutenait que Tastre levant de Verdi faisait pâlir l'étoile du maestro de Bologne. Au milieu du feu de la discussion, un domestique entra et parla mystérieusement à l'oreille du monsignor.

— Excusez-moi, belle Clelia, dit Pacifico^ j'ai des devoirs à remplir; il faut que je sorte.

— Oh ! vous ne sortirez pas, dit Clelia ; je vous retiens prisonnier; je connais les devoirs dont vous êtes chargé à minuit.

— Madame, dit Pacifico, vous ne savez pas ce qui se passe eu ce moment; laissez-moi sortir.

— Vous ne sortirez pas, vous dis-je... Voyons, continuez votre discussion; elle m'amuse.

— Oh ! Madame, insista Pacifico, je n'ai pas une minute à perdre...

— Je suis sûre, Monsignor, dit Clelia, que vous sortez pour jouer quelque mauvais tour aux patriotes romains.

— Non, Clelia.

— Vous me le jurez, Monsignor?

— Je vous le jure.

— En sortant d'ici vous rentrerez chez vous? ~ Oui, Clelia.

— Consentez-vous à faire un pari avec moi?

— Volontiers, Clelia.

— Je vous parie une écharpe albanaise.

— Tout ce que vous voudrez.

— C'est dit... Monsignor, je vous donne votre liberté. Quand Pacifico fut sorti, Clelia dit à Jubelin, en ouvrant

une armoire :

— Ne perdons pas un instant ; j'avais prévu le coup... Voici deux costumes de pénitents de mes domestiaues ; prenez celui-ci, et accompagnez-moi.

— Nous allons au bal, demanda Jubelin, avec ces dominos ?

— Oui, c'est l'uniforme.

— Mais le mien est noir, Clelia.

— C'est égal, la nuit tous les pénitents sont gris. A peu près à la même heure, Debora recevait de Memma ce billet :

a Chère Debora ,

a Mon mari est en ce moment à îauberge de la Grande- Europe, à Civita-Vecchia ; une frégate hollandaise est à Tancre devant ce port, et il est parti en toute hâte pour la voir. Ce sont les seules infidélités de mon mari ; il ne me quitte que pour passer la nuit avec des frégates. Cette infidélité vient à propos.

« Mon frère Santa-Scala, qui n'a point de secrets pour moi, m'a dit que les patriotes devaient commettre une grave imprudence cette nuit; je tremble pour... Virgilio et pour ton frère. Toi, Debora, la femme dévouée par excellence, tu m'as déjà comprise... Attends-moi... J'ai deux domestiques sûrs. Nos costumes sont prêts. Adieu.

a Memma. »

Ainsi, dans cette mémorable nuit, hommes et femmes, gens du peuple et gens de noblesse, Romains ou Italiens de Rome, tous avec des idées contraires, un but difi'érent, marchaient, à la faveur des ténèbres, vers l'auguste centre de l'antique univers, le Forum.

Le temple de la Concorde est une des plus touchantes et des plus belles ruines de Rome; rien n'égale la grâce de ses colonnes que le temps a respectées, et qui justifient si bien, par l'harmonie suave de leurs contours, le titre saint du monument. C'est dans ce temple que Cicéron convoqua les sénateurs, lorsque la conjuration de Catiliaa menaçait Rome ; c'est à travers les colonnes de ce péristyle que l'orateur montrait, vis-à-vis, la prison Mamertine et le temple de Jupiter Stator, en appelant sur le? conjurés la vengeance des dieux immortels.

Derrière le temple de la Concorde, les ruines s'amoncellent, et les terrains, hérissés de plantes et d'arbustes sauvages, offrent un asile sûr au rassemblement qu'une police ombrageuse peut troubler. C'est là que, protégés par la solitude et les ténèbres, les plus ardents et les plus

DEfrORA. 57

généreux des fils de Rome moderne se rendaient à Tappel de Ciceruacchio. Aux environs, les objets se couvraient de teintes confuses sous le ciel d'une brumeuse nuit d'automne. Leï ruines du Palatin se confondaieni dans un chaos sombre; la colonne de Phocas ressemblait à une sentinelle perdue ; de larges points noirs faisaient deviner les arcs de Septime-Sévère et de Titus; et, dans le lointain^ le Colysée, n'ayant aucun des caractères des édifices connus, ressemblait à l'immense soupirail de Tenfer.

Le Carbonaretto, accompagné de deux des hercules, se tenait, debout et armé, sur le petit sentier qui conduit de l'église Saint-Théodore aux monceaux de ruines derrière le temple de la Concorde, et il demandait le mot de passe à tous ceux qui se présentaient; tous répondaient Amor e Roma, et l'arme des sentinelles s'abaissait devant eux. Un homme de haute taille et à démarche superbe, revêtu du costume adopté pour la circonstance, et le visage voilé du capuccio, arriva devant le Carbonaretto, et s'excusant de ne pas connaître le mot de passe, il dit :

— Je suis votre ami à tous, et quand je veux visiter mes frères et les protéger, je me nomme... je suis le cardinal Santa-Scala.

A ce nom, le Carbonaretto s'inclina et laissa passer. Le barbier Caracalla, après bien des détours, parut à Tavant-poste, et dit au Carbonaretto :

— Eh bien, me voici : Amor e Borna ! Je n'ai pas oublié CCS trois mots... Et ma place, voyons, ma place!... parlons-en un peu.

— Ta place, dit le Carbonaretto en le rudoyant, ta place est là-bas dans cette niche, et sois muet comme une statue.

Caracalla voulut insister; mais le sévère gardien lui terma la bouche par un geste menaçant.

Gédéon Costantini arriva ensuite avec deux personnes, tait Amor e Roma, et ajouta :

'— Ceux-ci sont avec moi.

C'étaient Debora et Memma qui suivaient Gedéon.

— Sommes-nous nombreux ? demanda le fils de Josué.

— Oui, dit le Carbonaretto; le peuple et la noblesse ar-

rivent dans la personne de leurs plus dignes représentants. Le cardinal Santa-Scala vient d'arriver.

Memma tressaillit sous sa robe de pénitent, et dit tout bas à l'oreille de Debora :

— Mon frère ici ! cela m'étonne... il avait une entrevue à minuit, pour affaire d'église , chez le doyen du sacrécol lége, le cardinal Micara.

— Memma, dit Debora, cela ressemble à une trahison... il n'y a qu'un seul homme au monde qui puisse avoir cette audace !

Pendant que les deux femmes parlaient ainsi, le Carbonaretto, toujours vigilant, avait retenu par le bras Gédéon, et, lui montrant un point mobile dans les ténèbres et les ruines, il lui disait :

— Gédéon, vous avez laissé derrière vous quelque chose de suspect?... Il y a là-bas une ombre qui vous a suivi ; et je me méfie beaucoup des ombres lorsqu'il n'y a pas de soleil.

— Ce n'est pas un des nôtres à coup sûr, dit Gédéon, l'œil fixé sur le point suspect. A cette heure, et en pareil endroit, toute ombre est un espion.

Les deux femmes se rapprochèrent, et Gédéon leur montra l'ombre soupçonnée d'espionnage. Debora serra le bras de Memma, qui répondit par une exclamation sourde, comme le cri étouffé des rêves. Les femmes ont entre elles, dans certaines occasions, la langue la plus intelligible, celle qui ne dit rien.

— Gédéon, croyez-vous qu'il soit imprudent, dit le Carbonaretto , de hasarder un coup de pistolet sur un espion ?

— Oh ! gardez-vous-en bien ! dit vivement Debora en arrêtant le bras du Carbonaretto.

— Eh bien ! dit le courageux gardien, je vais me servir d'une arme qui tue sans bruit.

Et il fit le pas résolu d'un homme qui va mettre une action après la parole.

Memma et Debora poussèrent un cri d'effroi, et Debora, se plaçant devant le Carbonaretto, lui dit :

— Je suis ici avec Gédéon ; ainsi vous n'avez rien à

DEDORA. 59

craindre de moi; restez à votre poste, et laissez-moi aborder ce péril.

Elle courut sans attendre de réponse, et reconnut Paul Gréant.

— Vous ici! lui dit-elle. Au nom du ciel, retirez-vous; comme Français, vous courez les plus grands périls.

— Debora, dit le jeune homme d'une voix d'agonie, j'ai vu, cette nuit, une lumière qui ne s'éteignait pas derrière une fenêtre bien connue, sur la place Navone, et j'ai attendu ce qui allait paraître. Aucun déguisement ne peut me tromper. J'ai vu la porte s'ouvrir, et j'ai reconnu Memma. Van-Rilter est absent, je le sais; je sais tout; et j'ai suivi Memma jusqu'à la petite maison de Gédéon, près de la grille du Ghetto. Ce mystère était intolérable. J'ai voulu tout voir jusqu'au bout. Si Memma court un danger, je veux être ici.

— C'est impossible ! impossible, monsieur Gréant. Retirez-vous, au nom de Memma que votre folie peut compromettre. Je vous en conjure, partez; je réponds de tout, et soyez reconnaissant envers moi qui vous ai tant de fois obligé.

— Ed vous accordant cela, Debora, dit Paul d'une voix désolée, je vous donne plus que ma \ie.

Et il s'éloigna d'un pas lent, comme celui qui marche au supplice.

A quelque distance des ruines, il se heurta dans l'omr bre contre un groupe de deux pénitents, et une voix lui dit, comme sous le masque :

— Je te connais. Gréant !

C'était Jubelin qui accompagnait Clelia. Paul, étonné, serra la main de son compatriote, qui ajouta :

— Mais comment n'as-tu pas le costume de la cérémonie, mon cher Paul? Attends, je vais t'habiller; partageons, voici ma robe, et je garde le capuchon. Maintenant, tu peux observer de loin, en artiste, le tableau en action que l'on va exposer ici.

Debora, revenant vers la Carbonaretto, lui dit :

— C'est un des nôtres, c'est un ami; il n'y a rien à craindre.

— C'est Paul ? dit Me m ma à Toreille de Debora.

— Non, dit Debora; c'est Virgilio.

— Dieu soit loué ! dit madame Vau-Ritter. Debora ajouta d'une voix plus haute :

— - Il faut qu'un de vous coure au palais du cardinal Micara.

Un des hercules s'avança et dit :

— J'irai ; je connais le cardinal Micara, c'est un ami de la liberté romaine.

Debora fit trois nœuds au mouchoir de batiste de Memma, brodé sur les quatre coins aux armes de Santa- Scala, et le remettant à l'envoyé :

— Il m'est impossible, lui dit-elle, d'écrire en ce moment; mais donnez ce mouchoir à Antonio, le valet de chambre, c'est comme si vous aviez une lettre ; vous ramènerez ici la personne qui reconnaîtra le mouchoir.

Et aussitôt l'envoyé partit comme un Mercure ailé.

Le Carbonaretto resta à son poste, et Gédéon, Memma et Debora pénétrèrent dans l'enceinte des ruines, où se tenait le conciliabule nocturne.

Les adeptes étaient fort nombreux, et il en arrivait encore des régions désertes du Quadrifons, de l'arc des Orfèvres et du temple des Vestales, par une issue que Frittata et deux hercules gardaient comme le Carbonaretto, debout sur un tronçon de chapiteau tombé des frises du monument. Ciceruacchio allait commencer un discours, lorsque Gédéon lui fit un signe et lui dit à l'oreille :

— Changez tout de suite le sujet de votre discours, et donnez à notre réunion un autre but. Nous avons un traître au milieu de nous.

— Ne peut-on le reconnaître? ajouta Ciceruacchio.

— C'est impossible !

— Eh bien ! dit l'orateur, notre nuit ne sera pas perdue pour cela; j'improviserai sur un autre sujet, et tout le monde sera content, les patriotes et les espions.

Gédéon commanda le silence, et Ciceruacchio, d'une voix modérée, mais énergique, parla ainsi :

— Romains, il y a dix-huit siècles, un homme conspira contre Rome, et cent mille hommes étaient avec lui. Le

DEBORA. Cl

consul Marcus fullius convoqua le sénat dans le temple de la Concorde^, là, sur le sol auguste que nous foulons, et il prononça un discours immortel qui chassa de la ville Catilina.et ses conjurés. Rendons justice à ce grand homme, /ion à cause de sa vie, mais à cause de sa mort : il pouvait livrer une bataille dans les murs de Rome; mais il respecta les femmes, les vieillards, les enfants, la sainteté du gynécée, et des dieux domestiques ; il sortit de Rome, attendit en Étrurie les légions consulaires, se battit comme Spartacus, et mourut glorieusement comme lui, au centre des hastati romains!

Dix-huit siècles après, une nouvelle conspiration est formée contre Rome; c'est la conspiration des ténèbres contre la lumière, de la nuit contre le soleil, de Fesclavage contre la liberté. Ces Catilinas sont à nos portes ; mais s'ils ont les vices de quelques-uns de leurs aïeux de la prison Mamertine, ils n'en ont pas le courage et les stoïques vertus. Ceux d'aujourd'hui conspirent dans Rome souterraine, et ils étendent déjà autour du nouveau saint-père un ténébreux réseau d'intrigues, une atmosphère corruptrice qui flétrira dans son germe la moisson dorée que nous espérions tous. C'est pour cela, Romains, qu'il faut veiller à la chose publique, et ne pas permettre que le Catilina moderne s'introduise dans le Palatin qui est aujourd'hui le Vatican. Aussi vous ai-je tous convoqués sur le sol du temple de la Concorde pour vous inspirer, avec ce nom monumental, la plus noble des civiques vertus, l'union ! Nos pères, aux heures du péril, se réunirent ici et formèrent un faisceau de leurs armes et de leurs cœurs pour assurer l'éternité de leur ville; et nous, fils non dégénérés, imitant ces glorieux exemples, nous frappons du pied la même poussière, afin que ce sol auguste s'entr'ouvre, et nous rende les patriotiques inspirations ensevelies depuis dix-huit cents ans ! Que la concorde soit avec nous, Romains; que notre cœur soit son temple, et le Catilina de l'obscurantisme sortira de Rome pour aller ^ non pas mourir glorieusement dans les gorges de TÉtrurie, mais vivre de honte chez le Scythe ou chez le Germain !

A ces derniers niots^ un cri d'alarme se fit entendre, et Ciceruacchio, croisant les bras, dit :

— Je vous prends tous à témoins, Romains; ma boucûe n'a prononcé aucune parole de sédition. Les ennemis de Rome ne sont pas ici : ce sont ceux qui viennent ! Quand le patriotisme est debout, la trahison ne se fait pas attendre. Judas Iscariote est ici ; l'Évangile nous dit que ce traître s'est pendu de désespoir; c'est le seul mot de l'Évangile qui ne soit pas vrai. Judas Iscariote n'est pas mort; il ne mourra jamais, i) changera de nom; il trahira l'antechrist à la vallée de Josaphat !

Des applaudissements accueillirent cette sortie de l'orateur du peuple.

— Frères, poursuivit Cicer aacchio, j'entends venir des cavaliers de l'autre côté du temple de la Concorde. 0 dérision de Rome moderne ! Est-ce la légion victorieuse des Daces qui passe sous l'arc de triomphe de Constantin? Est-ce la légion victorieuse en Palestine qui passe sous l'arc de triomphe de Titus? Est-ce la légion victorieuse des Barbares, en Illyrie et sur le Danube, qui passe sous l'arc de triomphe de Septimc-Sévère ? Est-ce Marc-Aurèle qui conduit sa femme, l'impératrice Faustine, au temple voisin? Est-ce le fils de Constance et d'Hélène qui va inaugurer la basilique du Forum? Est-ce Auréiien, vainqueur de Palmyre et de Zénobie, qui vient remercier les dieux dans le temple de Jupiter Tonnant? Non, hélas ! non; ce qui s'approche, c'est l'invasion des Barbares; ce sont les fils d'Attila et de Théodoric; c'est la nuit vivante qui vient voiler la civilisation! Soyons unis et calmes, mes frères, toujours en souvenir de nos aïeux; regardez tous, là, tout près de vous, à votre gauche, cette pierre nôtre qui fut le Capitole : c'est là que s'assirent les sénateurs stoïques, nos pères, quand les Gaulois envahirent notre berceau; c'est là qu'ils tombèrent tous, le visage tourné ver.^' ^ 'ennemi, en léguant à leur fils l'éternelle leçon de leur mort.

Monsignor Paciûco et une escouade d'agenti di polizia, en costume de pénitents gris, s'étaient présentés au poste du Carbonaretto, et n'ayant pu dire le mot de passe, ils

avaient rebroussé chemin jusqu'à la rue Saint -Théodore; là, Pacifico fut saisi par un bras peu vigoureux, qui trahissait son sexe, et il entendit une voix de sibylle irritée qui lui dit :

— Vous laites un abominable métier, Monsignor; Clelia vous ordonne de rentrer chez vous avec vos sbires.

— Allons, obéissez à Madame, dit à côté de Glelia une voix française.

— Madame, s'écria Pacifico, vous serez enfermée demain au château Saint-Ange !

— Taisez-vous, Pasquinol lui dit Glelia, je me moque de vous et de votre police comme de Fécharpe albanaise que vous avez perdue, et que vous me payerez.

On entendit aussitôt le pas sourd des carabiniers, dans la profonde poussière du Forum; Pacifico, exalté, se débarrassa des belles grifi'es de Clelia, et se mettant à la tête de la troupe, il fît envahir Tenceinte où parlait encore Ciceruacchio.

A la faveur du tumulte, Paul Gréant, qui s'était rapproché, se mêla dans les rangs des soldats, et dans tout ce monde il ne chercha qu'une femme, ayant pour tout le reste le plus profond dédain.

Deux cents poignards étincelèrent dans Tombre, comme une explosion d'éclairs; Paal aperçut à côté de lui un pénitent qui n'agitait aucune arme, et regardait la scène avec les yeux de son capuccio.

— G'est une femme ! c'est elle ! se dit-il, et il allait se jeter à ses pieds, lorsqu'un bras vigoureux le renversa sur les hautes herbes, et lui prouva qu'une femme n'était pas cachée sous ces habits.

Paul Gréant, pris à l'improviste, se redressa vivement, et tomba comme un lion blessé sur ce pénitent qui était un masque; ses deux mains crispées par la colère arrachèrent son capuchon, et il reconnut un visage odieux...*

Une charge de carabiniers le refoula au même instant et le sépara de l'homme démasqué.

— Oh! b'écria Paul en écumantde rage, c'est pour lui, c'est pour cet homme infâme que Merama est venue ici !

Et il n'entendait rien de TetlVoyable tumulte qui écla-

;ait autour de lui. La lutte s'engageait et allait devenir formidable, lorsqu'un homme de taille imposante monta sur un tronçon de colonne, et s'écria en étendant les bras horizontalement :

— Mes amis, point de résistance; elle serait fatale à trop de braves gens. Faites-vous connaître à monsignoi' Pacifico, qui sera indulgent pour vos fautes... Soumettezvous à la voix de votre frère. Je suis le cardinal Santa- Scala.

— Il ment! c'est un imposteur! s'écria une voix d'homme ; celle de Gréant.

— C'est un traître! s'écria une autre voix; celle de Gédéon.

Les poignards se levèrent contre l'horame ainsi désigné; mais avec une agilité incroyable, Talormi, le faux Santa-Scala, s'éclipsa par une crevasse de ruines, comme si le sol l'eût englouti.

En même temps une voix tonnante fit entendre les deux mots inscrits sur le stylobate de Tobélisque de Saint- Pierre, ces deux mots sacrés qui avaient déjà calmé l'émeute du Ghetto :

— ChRISTUS REGNAT !

Et l'officier des carabiniers, le chef de l'escouade et monsignor Pacifico furent saisis de terreur, comme si ce cri fût tombé du ciel sur leur tête.

Deux torches de résine subitement éclairées firent reconnaître cette fois le véritable cardinal Santa-Scala, couvert des insignes de son rang, qui arrivait en prononçant les deux mots formidables devant lesquels toutes les tètes s'inclinent, toutes les armes tombent, tout pouvoir subalterne est anéanti.

— Mes frères, dit-il, ayez confiance en nous, et ne compromettez pas, par des démonstrations imprudentes,

'une cause gagnée. La liberté, comme Rome, ne se fait pas en un jour. Ayez le courage de la patience, le courage inventé par vos aïeux.

Une sympathie presque unanime accueillit ces paroles du cardinal; quelques murmures timides se mêlèrent aux applaudissements. Santa-Scala passa dans tous les

groupes, donna de bonnes paroles, serra les mains de tous, et la tempête s'apaisa; on eût dit que les ruines du temple reconstruisaient leurs harmonieuses strophes de pierre, pour chanter un hymne à la concorde.

La foule se dispersa par vingt issues, et quelques instants après, le silence, cet éternel locataire des ruines, rentrait dans son domaine. Deux fois seulement, en dixhuit siècles, ce coin de Rome avait vu la même agitation.

Les pâles éclaircies de Tauhe teignaient la pointe de Tobélisque de la place Navone, lorsque Memma, reconduite par son frère et deux domestiques dévoués, rentra dans son palais désert. Elle rapportait, dans cet asile du calme, la fiévreuse excitation du dehors, et ses paupières ardentes cherchaient en vain à se laisser fléchir par le sommeil : il n'y a que l'insomnie à attendre après une pareille nuit.

Le jour parut, et Memma était encore assise, seule dans sa chambre de lit, et se rappelant un à un tous les incidents de cette excursion nocturne, comme on relit ligne par ligne le livre qui nous a ému.

Dans l'ardeur de cette préoccupation, elle n'entendit pas un bruit de voiture sur le pavé de la place, ou, peutêtre, elle le confondit avec tant d'autres bruits qui s'élèvent de ce marché aux heures matinales, quand les paysannes arrivent, avec leurs denrées, des villages voisins.

Une chaise de poste s'était arrêtée devant le palais.

La porte qu'un seul homme peut franchir sans ménagement, la porte de la chambre sacrée s'ouvrit, et fit tressaillir Memma. Van-Ritter entrait.

La jeune femme se leva en poussant un cri d'origine équivoque, et embrassa son mari, qui répondit à cet accueil par une tendresse diplomatique où disparaissait pour toujours l'ancienne franchise du marin.

— J'ai attendu longtemps, dit-il, l'ouverture de la porte San-Pancrazio ; ']Q devrais être depuis deux heures auprès de toi.

— Je vous attendais, dit Memma.

Van-Ritter, dans un seul coup tVœil, avait vu le trouble et la pâleur de sa femme, et surtout il avait remarqué un désordre de toilette inexplicable, ou trop facile à expliquer. Le bon sens du marin domina l'irritation de riiomme; il ne laissa rien dire à sa figure, et accepta comme paroles d'Évangile tout ce que sa femme crut devoir répondre, lorsqu'on ne lui demandait rien.

Le ciel se couvrait de nuages sur l'horizon terrestre de ce brave marin, qui ne craignait plus les douces tempêtes de rOcéan.

I<e cimetière du bourg Snlnt-Esprlt.

Lorsqu^'une fête publique appelle sur un seul point tous les hatiitants d'une ville, elle semble y convoquer aussi toutes les passions mystérieuses que voilent les murs domestiques. La foule étourdie ne voit que la foule; mais il y a des yeux de flamme qui la traversent sans la voir. Ainsi, quand l'octave des Morts convoqua pieusement tout Rome au cimetière du bourg Saint-Esprit, quelques-uns, parmi les appelés de ce funèbre anniversaire, ne songeaient nullement à ce verset des livres chrétiens : C'est une sainte et louable pratique de prier pour les morts; ils ne donnaient qu'aux vivants une pensée d'amour ou de haine; car le plus beau privilège des grandes passions est d'arracher l'esprit aux tristes préoccupations du sépulcre et de l'autre vie. L'amour surtout, la plus inexorable entre les autres, concentre tous ses regards sur la terre des vivants et s'inquiète peu de sonder les terribles arcanes du néant ou de l'éternité. L'amour est un superbe égoïsme à deux; pour lui, ce monde n'a que quatre vestiges de pieds et deux habitants; malheureusement il se réveille souvent en sursaut, et découvre qu'il y en a trois.

Le cimetière du bourg Saint-Esprit est un champ funèbre, hérissé de croix, de cyprès, de saules pleureurs, comme tous les jardins de la mort. Il reste beaucoup de

DEBOEA. 57

place aux vivants et on s'y promène à Taise, jusqu'à la nuit close, pour jouir dans les ténèbres, pendant le triste anniversaire de Foctave des Morts, de touter les hideuses beautés du lieu. Comme les enfants prennent ud grand plaisir aux fêles traditionnelles que l'É^^lise romaine donne aux profanes dans ce lieu sacré, lady Stumley y avait conduit Fiorina qui regardait tout, pendant que Memma ne regardait que Fiorina, et qu'elle prenait ou quittait le bras de son mari, pour expliquer à la petite fille curieuse les allégories de pierres prodiguées sous les arcades des cyprès.

Dans ce lieu funèbre que Timagination peuple de fantômes aux approches de la nuit, un spectre plus effrayant que le squelette de la mort apparut aux yeux de Memma, et se plaça familièrement au côté droit de Van-Ritter. On a deviné Talormi. Il salua les deux femmes avec sa grâce habituelle, et entama l'entretien avec le marin en prenant un ton grave, en harmonie avec la fête du jour.

— Je viens, dit-il à Van-Ritter, je viens remplir un triste devoir. J'ai prié sur la tombe du marquis Giuseppe Talormi, mon oncle, qui m'a tenu lieu de père; un homme regrettable s'il en fut, et qui est mort à Rome, en odeur de sainteté, à la fin de 1839... Vous paraissez soucieux, amiral ; vous n'êtes pas dans votre degré de latitude ordinaire.

— Mais non , comte Talormi , dit le marin d'un ton triste ; je suis fort gai , comme toujours... Seulement, je vois ici beaucoup de familles en deuil , et il serait fort peu convenable de passer à côté d'elles avec un visage trop souriant.

— J'accepte cette raison, dit Talormi; elle a un air d'à-propos et de vérité qui me fiappe.

— Comte Talormi , vous dites cela d'un ton railleur qui me frappe aussi.

— Mon cher amiral, je m'expliquerai plus clairement quand il fera jour.

— Il est vrai, comte Talormi, que la nuit est bien sombre dans ce labyrinthe de saules et de cypros.

— Pas sombre pour tous les yeux, cher amiial ; il y a

des regards qui percent un brouillard d'ébène; Il y a ici des ombres qui ont un corps.

— Comte ïalormi , vous êtes de plus en plus ténébreux, dit Van-Ritter avec un rire glacé.

— La lumière se fera, mon cher amiral. Van-Ritter, vivement ému des paroles raystérieuF:es

que Talormi déposait dans son oreille, voulut, à l'exemple des hommes braves, attaquer tout de suite le péril, s'il existait ; et, se retournant vers lady Stumley et Memma, il dit :

— Fiorina, viens ici, mon ange; je veux f apprendre à faire des heureux.

La petite vint se suspendre à la main deVan-Riter, qui lui dit , en lui montrant une double haie de pauvres paralytiques demandant l'aumône :

— Fiorina, l'aumône doit venir de la main d'un ange; celui qui la reçoit en est alors mieux consolé. Tiens, voilà une poignée de pièces d'argent ; distribue-les de ta petite main.

L'agile Talormi avait profité de ce moment pour dire tout bas à lady Stumley :

— Milady, c'est demain jour d'échéance; j'aurai l'honneur de vous faire une visite intéressée.

Et il vint se replacer tout de suite à côté de Van-Ritter.

Un convoi funèbre traversa l'allée du cimetière, juste sur le point où passaient nos personnages, et sépara le groupe de Van-Ritter, de Talormi et de Fiorina, du groupe de Memma et de lady Stumley. Un jeune homme, qui depuis longtemps marchait dans l'ombre et se rendait invisible, saisit doucement le bras de Memma et l'entraîna, non sans quelque violence, dans un massif de cyprès sur un tombeau.

Le convoi funèbre passait toujours. Memma retint un cri d'épouvante, elle avait reconnut Paul Gréant.

— Vous m'écouterez cette fois, Madame, dit-il d'une voix tlouifée, ou cette tombe va s'ouvrir pour moi et je ne sors plus de ce jardin de la mort! Vous n'avez jamais voulu entendre ma justitication. Madame; vous me croyez encore le plus infâme des hommes, celui qui a payé une

nuit d'amour par un lâche mensonge. Eh bien J maintenant vous connaissez le comte Talormi et toutes ses ruses infernales; je dois donc être justifié à vos yeux. INlemma, j'ai sacrifié ma jeunesse à la pensée de cette réhabilitation; je ne viens pas, après sept ans, vous demander la seconde de vos caresses; je ne viens pas implorer le pardon d'un mensonge dont je suis innocent ; je veux seulement que vous rendiez votre estime à un honnête homme, qui ne vous parlera plus de son amour.'

Le convoi funèbre passait toujours; les voix chantaient : Ayez pitié de moi, Seigneur, selon votre miséricorde; le glas tintait au clocher de Téglise voisine ; un funèbre parfum de cire jaune courait dans Tair; le vent agitait la chevelure des saules; la bêche du fossoyeur préparait un nouveau lit au sommeil éternel d'un mort.

Au milieu de cette lugubre scène , Famour, passion sourde à tous les bruits qui ne viennent pas d'elle, l'amour frémissait au fond de tous les cœurs, sous toutes ses formes et avec tous ses instincts. Talormi, dont l'œil d'orfraie changeait la nuit en j'our, regardait à travers le convoi funèbre, et ne voyait que la robe blanche de lady Stumley. Déjà il avait découvert Paul Gréant rôdant comme une ombre élyséenne sous les arbres du cimetière, et à coup sur, pour la sagacité de Talormi, Paul Gréant était avec Memma dans quelque ténébreuse alcôve de cyprès.

Van-Ritter, qui depuis l'aurore fatale de son retour de Civita-Vecchia sentait accroître en lui la fièvre d'une juste jalousie. semblait, dans une pose mélancolique, envier le sort du cada\re que la terre allait engloutir, et que la mort venait de délivrer des angoisses de la vie. Gédéon Costantini était auprès de lady Stumley, qu'il voyait enfin seule, et ses lèvres lui murmuraient une mélodie d'amour que l'oreille révoltée ne voulait point entendre. Memma, elle aussi, placée sous le charme d'une voix qui lui rappelait un autre temps, un autre ciel, une/ autre nuit, Memma s'alarmait de se sentir bi faible, et se soutenant d'une main au rameau d'une yeuse, elle ressemblait à la statue de la Volupté, qui donne le regret de la

vie à ceux que la tombe engloutit daus leur printemps. Les derniers rangs de la confrérie de la miséricorde passaient ; Talormi fit un mouvement à Toreille de Van- Ritter qui tressaillit. Le regard de lady Stumley passa dans une vive clarté produite par les bougies du convoi, et surprit la double agitation des deux hommes.

— Venez, monsieur Gédéon, dit-elle, donnez-moi votre bras...

Et elle entraîna le jeune homme qui frissonnait de bonheur, et ne savait à quel paradis la jeune femme ie conduisait.

Il n'y avait que trois pas à faire, car Memma n'avait pas voulu s'éloigner de son amie, malgré les douces violences de Paul Gréant.

— Memma! Memma! s'écria lady Stumley, venez vite, il y a malheur dans Tair !

— Van-Ritter, disait en même temps Talormi, vous avez douté trop longtemps. Ouvrez enfin les yeux et voyez. Votre femme et son amant sont là, devant vous.

Van-Ritter trembla de peur et recula pour la première fois.

— Oh! les femmes! les femmes! dit-il d'une voix sourde; à quel indigne jeu un homme d'honneur est jotiè !... Comte Talormi, je n'ai pas le courage de ne plus douter.

— Mais il y a aussi là, dit Talormi, un homme qui vous insulte, et vous lance au visage le soufflet de l'adultère...

— C'est vrai ! dit Van-Ritter en rugissant comme un lion.

Et, abandonnant la main de Fiorina, il traversa les derniers rangs de la confrérie, et voyant sa femme à côté de lady Stumley, il se tourna vers Talormi, comme pour lui demander une nouvelle explication.

Talormi sourit, et désigna le massif de cypvès. où il pénétra avec Van-Riter.

Paul Gréant était là, debout et immobile ^ auprès de Gédéon.

— Amiral, dit Talormi, vous reconnaisscy. M. Gréant,

il vient d'insulter votre femme ; cette affaire ne vous regarde plus, je la réglerai, moi, si vous m'accordez votre confiance.

— Monsieur Paul Gréant, dit Van-Ritter, a-t-il une réponse à l'aire au comte Talormi ?

Paul Gréant garda le silence, et son pied remuait la pierre du sépulcre comme pour l'ouvrir.

— Comte Talormi, ajouta Van-Ritter, vous réglerez tout... Je vous attends dans une heure sur la place Antonine, devant la colonne.

Et le cœur brisé, les veines en feu, la poitrine suffoquée de sanglots, les yeux gonflés de leurs premières larmes, ce noble marin rejoignit Memma et lady Stumley sans leur adresser une parole. Le lieu et la nuit favorisaient heureusement toutes ces scènes brûlantes qui eussent été ailleurs une succession de scandales publics. La foule allait et venait avec son insouciance ordinaire ; et dans ce champ funèbre, où les groupes de familles en deuil stationnaient auprès des tombes, ou marchaient au hasard dans les ailées, il fut impossible de remarquer les évolutions des personnages de notre histoire. Van-Ritter n'offrit son bras ni à sa femme, ni à lady Stumley; il repoussa même légèrement la petite main de Fiorina, qui ne comprit rien à cette disgrâce, et se demanda par quelle faute elle l'avait méritée. Les enfants sont toujours de trop dans ces tristes scènes de famille; à leur âge, ils ne les comprennent pas; mais un jour, quand la raison et la perspicacité sont venues, ils se souviennent détentes ces choses mystérieuses accomplies devant leur inexpérience, et alors ils comprennent trop, pour le malheur de leurs vieux parents.

Les femmes suivirent Van-Ritter jusqu'à la porte du cimetière, et en sortant, elles donnèrent un regard d'adieu à ces tombes, pleines de morts heureux. Lady Stumley monta dans sa calèche avec Fiorina, qui, pour le coup , resta stupéfaite, lorsqu'elle vit sa car^^se enfantine repoussée par Memma. Van-Ritter salua froidement lady Stumley, effleura de sa bouche le front de la petite fiUe^ et conduisit sa femme au palais, sans lui

dire un seul mot. Ce silence de la femme et du mari avait de tristes significations : l'une paraissait accepter une faute impossible à défendre; l'autre n'-^urait pas accepté la défense, et supprimait ainsi l'accusation.

Lorsque Yan-Ritter arri\a sur la place Antoniue, il y trouva Talormi déjà tout prêt à le recevoir. Le marin serra les mains du diplomate, et lui dit d'une voix pleine de larmes invisibles :

— Que de reconnaissance, mon cher comte ! Vraiment, c'est dans ces malheureus*^s occasions qu'on reconnaît les amis.

— Oui, votre ami, votre ami, dit Talormi d'un ton pathétique très-bien noté sur le clavier de la diplomatie autrichienne, je crois mériter ce titre, et vous ne sauriez dire combien je suis ému jusqu'au fond de l'âme en voyant un noble marin, un homme loyal, la gloire et l'honneur de son pays, ainsi méconnu, trahi, joué dans son intérieur domestique. Oui, mon cher amiral, voilà les femmes! elles sacrifieront tout à un caprice, à une folie I Je les connais, moi, et j'ai toujours préféré leur haine à leur amour, parce qu'au moins leur haine ne trouble jamais notre repos, et n'effleure pas même notre épiderme. Eh bien ! Van- Ritter, dites maintenant^ ai-je calomnié votre femme? ai-je vu clair dans ce ténébreux labyrinthe d'horreurs?

— Mon ami, mon ami, si vous saviez, dit le marin d'une voix sourde, si vous saviez ce qu'il m'en coûtait de croire à une pareille trahison 1 II ne me fallait pas de preuves légères, il me fallait l'incontestable... ce que j'ai vu ce soir... Le soir de la luminara de Saint-Pierre, je l'avais bien vu, je l'avais bien reconnu, ce même jeune homme, se glisser comme un reptile jusque sous mes pieds, comme si la Providence l'eût conduit là pour être écrasé... Eh bien! j'ai voulu douter encore... et l'autre matin, à mon retour de Civita-Vecchia, quand j'ai trouvé Memnia dans sa chambre, Memma toute couverte des opprobres de la nuit... eh bien! je me suis encore obstiné dans le même doute! J'ai voulu attendre et mieux voir...

^ Et vous avez vu, Van-Ritter !

— Oui, oui, grâce à vous, cf^^ile Talormi, grâce àlavi-

D£fiORA. 73

gilance de votre amitié ! Oh ! il n'y aura pas assez de sang aux veines d'un homme pour laver un pareil affront! Dites-moû comte Talormi, dites-moi ce que vous avez fait?...

— Van-Rilter, ce jôiuie homme est un lâche.

— Un lâche ! il me refuse satisfaction?

— Attendez, Van-Ritter. Je l'appelle un lâche, et voici pourquoi... Pour se venger de l'amitié que je vous porte, il a voulu engager avec moi une affaire personnelle, pour éloigner la vôtre et la mettre à néant. Il a inventé je ne sais quelle absurde fable, qu'il vous contera peut-être comme une histoire; une fable de belvéder de Gênes, de pont brisé, de guet-apens, à la villa di Negro...

— Mais, que diable 1 tout cela a-t-il quelque rapport avec la satisfaction demandée en mon nom? interrompit vivement Van-Ritter.

— Le lâche voulait opérer une diversion, poursuivit Talormi; ne comprenez-vous pas sa tactique? elle est claire comme la lumière du soleil. Ce monsieur aime mieux rencontrer sur le terrain du combat un homme sans expérience des armes, qu'un brave militaire comme vous. Aussi a-t-il inventé cette fable du pont du belvéder et de la villa di Negro...

— Et vous, comte Talormi , vous ne vous êtes pas payé de cette absurde plaisanterie ?

— Oh! si vous m'aviez vu et entendu, mon cher amiral, vous auriez été content de moi, sans doute. J'ai gardé l'impassabilité du roc; j'ai gravement évité le piège. «Monsieur, lui ai-je dit, respectez en moi le délégué de l'amiral Van-Ritter; mon caractère de témoin est sacré. Videz d'abord cette affaire; ensuite vous viendrez me conter vos fables, et alors je verrai si je dois les changer en histoires... »

— Très-bien! comte Talormi.

— Vous m'approuvez, Van-Ritter, cela me suffit... Il y avait à côté de ce monsieur Gréant un jeune homme d'aspect fauve, et quia des couleuvres pour cheveux. Celui-là aussi m'a conté une autre fable, toujours de Gènes, et relative à une scène de masque ou de carnaval, je n'ai pas

trop bien compris, a Monsieur, lui ai-jc dit, je ne suis pas venu pour écouter des fables génoises ;'êtes-vous le témoin de Paul Gréant? — Oui, m'a-t-il répondu. — Eh bien ! laissons de côté toute discussion oiseuse, et parlons de Taffaire de Tamiral. »

— Très-bien , comte Talormi ! dit Van-Uitter.

— Or, mon cher amiral, poursuivit Talormi, comme vous m'aviez donné plein pouvoir, j'ai réglé toutes les conditions du combat.

— Je les approuve d'avance, comte Talormi.

— Et vous les approuverez mieux encore quand vous saurez tous les obstacles que j'ai aplanis.

— Voyons les obstacles.

— D'abord, mon cher amiral, il n'y a pas de duel possible sur les terres romaines.

— Nous nous battrons en mer, sur un canot, dans la rade de Civita-Vecchia.

— Votre adversaire aurait refusé ce duel ; il ne faut pas proposer des choses qu'on est en droit de refuser, on met trop à l'aise son ennemi.

— Vous avez raison, comte Talormi. Mais excusez-moi; ma tête brûle; ma raison s'égare. J'ai là, sous mes yeux, un homme et une femme... Je ne vois qu'eux; je n'entends rien ; j'écoute mal... Quand j'aurai brisé, avec du plomb ou du fer, l'une de ces deux têtes odieuses, je reprendrai mon calme, vous verrez, comte Talormi.

— Mon cher amiral, vous savez qu'il y a, entre Radicofani et Ponte-Centino, une campagne déserte, inculte, inhabitable, qui n'appartient niàlaToscane ni au saint-père...

— J'ignorais cela, comte Talormi.

— C'est là que le combat doit avoir lieu. C'est un terrain neutre; on n'y peut violer aucune loi.

— Très-bien! dit encore fiévreusement Van-Ritter; nous irons sur ce terrain neutre.

— Poiii n'éveiller aucun soupçon, cher amiral, pour n'attirer aucun sbire sur nos traces, nous ne partirons que lundi mutin, dans quatre jours...

— Attendre quatre jours! dit Van-Ritter en frappant la terrs du pied.

— Il le faut, mon cher amiral. Votre affaire causera demain quelque rumeur, à cause de certaines indiscrétions inévitaLles. On vous fera surveiller; on vous verra tranquille chez vous, occupé à écrire vos dépêches, à recevoir vos amis à table, à jouer au whist jusqu'à trois heures du matin; et puis, lorsqu'on croira l'aflaire assoupie, nous prenons une chaise de poste; nous relayons à la Storla, à Baccaao, à Ronciglione, à Viterbe, à Bolsena, à Aquapendente, à Ponte-Centino, comme des voyageurs qui vont à Florence, et nous nous trouvons à quatre heures du soir au milieu du désert volcanique de Radicofani.

— Fort bien arrangé^ cher comte... Parions des armes, maintenant.

— J'ai choisi les armes d'abordage, cher amiral, le sabre et le pistolet.

— Très-bien choisi,dit Van-Riter en serrant la main de Talormi.

— Au reste, nous nous reverrons dans Tintervalle, et s'il survenait quelque obstacle encore, nous le supprimerions.

— Et maintenant, maintenant, dit le marin avec une déchirante expression de tristesse, quelle doit être ma conduite vis-à-vis de ma femme? Comte Talormi, j'ai navigué à travers les douze mille écueils des Maldives ; j'ai passé, la sonde en main, le détroit de Magellan; j'ai affronté le détroit de Bering et ses archipels de glaçons, et j'en ai ramené glorieusement mon vaisseau, sans une égratignure à la quille; mais je ne sais comment me gouverner, pendant ces quatre jours, dans les ap])artements de mon palais. Il y a des écueils partout, et ils sont invisibles pour moi.

— Mon cher amiral, votre conduite est fort simple : ne dites en public, à votre femme, que les mots de stricte nécessité; donnez à dîner tous les jours au corps diplomatique, à vos compatriotes de distinction, aux cardinaux en faveur, et prolongez votre partie de whist jusqu'au jour, comme on fait chez l'ambassadeur d'Angleterre. Les quatre jours passeront comme l'éclair, et vous ne verrez votre femme qu'à table, devant vingt personnes qui absorberont l'entretien.

"6 Là. JUIVE AU VATICAN.

— Vous êtes admirable dans le conseil et le dévouement, cher comte de Talormi, dit Van-Riter avec effusion; et ne nijinquez pas de venir me voir tous les jours iusqu'au duel. ''

— Je n'y manquerai pas, mon cher amiral.

liO kiosque dn lae.

Virgilio était un de ces hommes qui n*ont rien perdu de leurs facultés naturelles au souffle des villes; ce jeune défricheur d'Albano , né au milieu des bois , avait encore toutes les vertus et tous les instincts de Torganisation primitive : la ruse, la prudence, le courage, la vigilance, la sagacité, le coup d'oeil; c'était le sauvage qui, lancé par hasard sur les limites d'une zone civilisée, comprend tout de suite les nouveaux dangers de sa position, et trouve dans son esprit des ressources nouvelles pour lutter avec des ennemis que la nature ne lui avait pas donnés. L'amour, cette passion qui enseigne tout, venait encore en aide au développement de la seconde éducation de Virgilio; l'homme de la campagne voyait avec effroi la distance qui le séparait d'une grande d ^me de la ville, et devinant aussi, par son coup d'oeil infaillible, toutes les orageuses et formidables passions qui rugissaient autour d'elle, il s'était constitué son gardien invisible, bien sûr de rendre un jour à cette belle lady Stumley quelque service éclatant qui mettrait sur le même piédestal la déesse et l'adorateur.

De même que les chasseurs au sanglier font le dois, avant le lever du soleil , pour découvrir la baufje où se cache un solitaire, Virgilio, levé avec l'aurore, visitait minutieusement tous les combres massifs de verdure qui avoisinaient la villa, cherchant à découvrir des traces suspectes, laissées dans les ténèbres de la nuit, sur les terrains humides, les gazons foulés les fleurs abattues, pour

s'assurer qu'aucun être humain n'avait posé un pied profane ou conduit une idée sacrilège autour du temple de la divinité. Fouillant ainsi tous les recoins de son domaine, il avait un jour remarqué d'un œil d'inquiétude, dans le kiosque du lac, une lame de persienne brisée sur ^a largeur d'une main d'homme, et attestant le passage d'une coupable intention, dans un lieu désert, effleuré seulement par les branches du peuplier ou l'aile des oiseaux du lac. L'homme , doué des instincts de la nature sauvage, établit des conjectures et des probabilités sur les faits les plus simples en apparence, et rarement sa merveilleuse sagacité l'induit en erreur; quand le moindre accident matériel trouble l'harmonie des choses au milieu desquelles il vit, une sombre méfiance l'agite ; un péril est soupçonné, un piège se dresse, un ennemi se cache, le doute n'est pas permis. Il faut veiller.

Paul Gréant, l'homme civilisé, brise, dans un moment de frénésie, la lame d'une persienne de kiosque, sur la rive d'un lac désert; cela fait, il s'éloigne et ne songe point à toutes les conjectures qu'un pareil indice pouvait axciterdans l'esprit de Virgilio, l'homme de la campagne. Ce kiosque, comme on sait, avait quatre fenêtres, et le vestige délateur était précisément sur la persienne qui s'ouvrait du côté de la villa. Les empreintes des quatre loigts se reconnaissaient facilement, et leurs fines dimensions révélaient non pas une main rustique, habituée à diriger la charrue, mais une main délicate habituée à porter des gants. Il était donc incontestable pour Virgilio qu'un jeune homme de la ville s'était mis tout récemment en observation suspecte derrière celte persienne, et qu'à la vue de quelque scène irritante , il avait brisé dans un accès de frénésie la première chose tombée sous sa main.

En révélant cette découverte, Virgilio s'exposait à voir lady Stumley déserter la campagne pour la ville; mais en s'abstenant aussi , sa délicatesse lui faisait un devoir de redoubler de vigilance, nuit et jour, et de garder l'adorable femme à son insu, comme l'avare garde un trésor.

Ce fut un bien triste lendemain, celui qui arriva après

la journée du cimetière du bourg Saint-Esprit. Lady Stum^ ley regardait avec dos yeux humides Fiorina, endormie sur son lit d'enfant^ et qui seule sans doute avait oublié, dans' UD calme sommeil, les agitations de la veille : elle Tembrassa légèrement, et la jeune fille sourit sans se réveiller, comme si la lèvre d'une mère eût effleuré son front.

— Pauvre enfant! dit (ady Stumley], que tu serais heureuse si tu pouvais toujours dormir ainsi ! La destinée prépare à ton avenir un réveil bien cruel.

Elle donna ensuite son premier coup d'œil au miroir, non plus cette fois pour sourire à elle-même et se réjouir d'être belle dans le secret intime du gynécée, mais pour voir quelle profonde trace de désolation une nuit d'insomnie et d'angoisses peut laisser sur le plus beau des visages et autour des yeux les plus doux. Triste comme la femme qui vient de découvrir sa première ride, elle détourna la tête, se revêtit d'une de ces robes taillées au hasard, qui favorisent la paresse du lever, et serrant l'étoffe à mille plis autour de son corps charmant qui corrigeait toutes les robes, elle vint se poser à son balcon en appuyant son coude droit sur le balustre et sa tête sur sa main, dans l'attitude de la Polymnie du Louvre, statue plus voluptueuse que la nudité.

Comme l'acier arrive à l'aimant, Virgilio arrivait à la villa, comme le dieu des SiWains, et divisant sur son front avec ses doigts sa chevelure d'ébène ruisselante des eaux du lac traversé à la nage. Il ne s'arrêta qu'un instant au kiosque pour se draper de son manteau brun, tout parfumé di.s aromates de la colline; séchant ses pieds nus dans le velours des gazons exposés au soleil levant, il sortit du massif de pins qui les voilait encore, et apparut, dans toute sa grâce majestueuse, aux regards de lady Stumley. Virgilio prenait un détour respectueux pour gagner la ferme, lorsqu'une main charmante se détacha du menton de Polymnie, et désigna la terrasse comme si une voix eût dit : Approchez.

L'ordre fut aussitôt exécuté, comme on le pense bien; Virgilio s'inclina, et fallit saluer par un signe de croix, comme sur le parvis d'une église.

DERORA. 79

— Virgilio, dit lady Stumley, vous n'allez pas au travail, ce matin?

— Non, milady, répondit le jeune homme d'une voix assurée, comme s'il eût deviné tout à coup le sens de la demande.

— C'est bien, Virgilio; vous m'avez comprise.

— Hier, milady, votre intendant n'a pas été heureux dans ses courses, et les nouvelles ne sont pas bonnes; mais Dieu vient de me donner de l'espoir avec le premier regard de son soleil.

— Nous sommes arrivés au dernier jour, au jour fatal, Virgilio ; si Dieu veut me secourir, il faut qu'il se hâte. Quand ce soleil se couchera, il ne sera plus temps.

— Hélas! je le sais, milady.

— Il ne faut donc pas compter sur le cardinal Santa- Scala?

— Milady, je voulais vous épargner les détails affligeants, en me contentant de vous annoncer un mauvais résultat ; mais puisque Votre Grâce l'ordonne...

— Parlez, parlez, Virgilio; votre voix est une de ces mélodies italiennes qui réjouissent le cœur le plus triste.

— Eh bien ! milady, vous saviez déjà que votre noble amie, madame Van-Ritter, ne peut rien faire pour vous. Son mari est tout à coup devenu avare comme l'Achéron...

— Oui, je sais cela, Virgilio.

— Quant au cardinal Santa-Scala, il m'a dit hier : Mon fils, je viens d'être frappé dans tous mes biens, comme le saint homme Job. Dieu m'aime. Toutes les calamités m'accablent à la fois. L'incendie et l'ouragan ont passé sur mes domaines; que la volonté de Dieu soit faite. Je suis pauvre comme mon aïeul Christophe Colomb, qui avait conquis un monde, et moi, je n'avais rien conquis.

Lady Stumley regarda le ciel, et laissa tomber son front sur ses mains. Virgilio baissa la tète, de peur d'humilier ce fier désespoir par un regard de compassion.

— Et cette dette! cette horrible dette! Virgilio, dit la jeune femme à voix basse, mais stridente; et ce comte Talormi qui va m'envoyer un de ses sbires, sa créance à

la main ! et mon nom déshonoré ! cette noble dette se changeant en infamie contre moi! ma vie de dévouement calomniée par des voix indignes, et livrée aux railleries du monde ! Voilà mon avenir, Virgilio.

— Milady, répondit le jeune homme d'une voix qui faisait violence aux sanglots, hier, j'ai tenté l'impossible; j'ai offert votre villa et tout ce que je possède, moi, à quelques hommes d'argent, qui auraient pu être séduits par le bon marché de la vente; mais les affaires politiques empêchent toute transaction; l'Autrichien est, dit-on, à nos portes; les vendeurs se présentent partout, les acheteurs nulle part. J'ai dit au cardinal Santa-Scala : « Éminence, présentez-moi au saint-père ; j'offrirai de céder au saint-siége tous mes défrichements des Marais-Pontins , avec promesse d'en décupler les revenus au bout de deux ans. Je ne lui demande que cinquante mille écus, et lady Stumley cède sa villa pour rendre l'affaire meilleure, o Le cardinal a souri avec tristesse, et m'a dit ; « Mon fils , le saint-père est plus pauvre que le dernier des quatre ordres franciscains. » Il ne me restait plus qu'une ressource, milady; ce matin, à ma prière, je me suis oublié : j'ai prié pour vous.

Lady Stumley remercia Virgilio par un léger mouvement de tête, et sa main lui envoya un adieu qui ressemblait à une caresse. La fenêtre du balcon se referma. Virgilio regarda quelque temps l'air qui avait enveloppé la jeune femme, comme on regarde encore l'horizon où le soleil vient de se coucher.

Jl semble impossible que ces choses vulgaires et stupides, qu'on appelle échéance, obligation, papier timbré, puissent arriver dans une villa poétique, sous la forme hideuse d'un créancier. Il est vrai que le poëte Horace , qui avait eu beaucoup de lettres de change protestées, avant l'avènement de Mécènes au ministère de l'intérieur, avait prévu, dans ce même coin de terre, amjulo terrarum, qu'on pouvait être très-bien tourmenté à Tibur par les publicains qui tourmentent V argent, vexant pecuniarn, puisqu'il a entonné une ode admirable sur les campagnards retirés des affaires^ et exempts des soucis de

DEBORA. ^i

VoT, comme Tancienne race des mortels , ut prisca gens mortaiiuîn .N'im^ovie ! un créancier àTibiir on à Albano, est plus créancier que partout ailleurs ; mais s'il se nomme Talormi, celte dénomination devient formidable, surtout si c'est une jeune et belle femme isolée, qui, dans un moment de délire, a souscrit l'obligation.

Talormi fut exact.

Il arriva plus beau, plus jeune, plus séduisant que jamais. Avec quelle grâce il enlevait son joli cheval sur le sable de l'allée de la villa! Avec quel charme d'ondulation il balançait son torse d'Antinous égyptien! Avec quelle flexibilité charmante il arrondissait son bras gauche et faisait tournoyer la cravache au bout de son bras droit. Voilée par une persienne, lady Stumley le vit et se reprocha une minute d'oubli de sa haine. Cependant ce premier mouvement, fort excusable chez une femme, lui permit ensuite de supposer que ce brillant jeune homme, si charmant lorsqu'il ne se doutait pas d'être vu, ne pouvait pas se transformer tout de suite en impitoyable créancier.

La jeune femme se trompait. Talormi était bien sûr d'être vu, quoique personne ne se montrât aux environs. Quand le piétinement d'un cheval se fait entendre sur l'allée d'un château, il y a toujours derrière une persienne une femme qui regarde. Talormi avait tout étudié, pour le malheur de ceux qui n'étudient rien.

Cependant il fallait recevoir l'ennemi et faire bonne contenance. Lady Stumley s'arma de son courage et de toute l'énergie de ses douleurs, et descendit sur la terrasse de la villa.

Talormi donna son cheval à son domestique, et, prenant les airs d'un amateur d'architecture, qui n'a d'autre souci que de regarder en détail les ornements d'une façade, il arriva tout près de la jeune femme comme par hasard.

Il salua respectueusement lady Stumley, et, prenant un ton de légèreté charmante :

— Milady, dit-il, je viens d'entendre la messe à l'église de Saint-:!sla :tin, dont nous allons célébrer la fête. C'est

un saint que j'aime beaucoup. Pendant sa vie , il donnait son manteau aux pauvres pour les garantir du froid, et après sa mort, il leur donne nn été en novembre. On se croirait vraiment au mois de juin, aujourd'hui. La vue de ces ombrages me donne de la joie. On éloulfe à Home, on respire ici. '»

Et Talormi s'éloignait noncbalarament de la terrasse, et entraînait sur ses pas, sans en laisser supposer Fintention, ladyStumley, qui attendait toujours l'apparition du fantôme timbré sortant de la tombe d'un pcrtefeuille vert.

— Le croiriez-vous, milady, ajouta le diplomate en regardant la campagne avec extase, si je puis un jour briser les chaînes de la chancellerie , j'achète une petite villa comme celle-ci, j'épouse quelque pauvre descendante de Lucrèce ou de Gornélie, et je viens vivre au milieu des bois. Je comprends Dioclétien récoltant ses légumes à Salone. Il est vrai qu'il est plus facile d'être jardinier que d'être Dioclétien... Ce petit bois de pins est à vous, milady?

— Oui, monsieur le comte.

— Ce beau rideau de peupliers et de trembles ?

— Aussi, monsieur le comte.

— Cette vaste prairie couverte de pommiers?

— Oui. Tout m'appartient jusqu'au lac.

— Croiriez-vous, milady, que je ne connais pas ce lac, moi qui ai la passion des lacs, et qui ai même reçu mon brevet de lakiste à mon dernier voyage en Ecosse.

— Mais, monsieur le comte, dit lady Stumley avec un sourire d'obligation, il me semble que nous avons à parler de choses plus graves...

— Ah; oui, milady, oui, dit Talormi du ton d'un homme qui a oublié le sujet principal de sa visite, excusez-moi ; j'ai été élevé à la campagne, et lorsque je vois de beaux arbres, je redeviens enfant.... Oui.... nous avons à parler do... c'est juste, milady.... l-^hbien! parlons-en.... Je crois avoir sur moi un lambeau de papier que j'appellerais un chiffon, si voire nom ne se trouvait au bas....- je donnerais je ne sais quoi, pour l'avoir perdu... mais il n'est pas perdu... le voici.

— Monsieur le comte, dit lady Stumley d'une voix brisée par rémotion, je suis au désespoir de vous dire qu'il m'est impossible devons salisfaire aujourd'hui.

— Ne croyez pas cela. Madame, dit Talormi avec une voix tremblante de luxure et d'ironie.

— Monsieur le comte, poursuivit lady Stumley, sans vouloir comprendre le sens des derniers mots de Talormi, monsieur le comte, je me suis trompée sur l'échéance; il me fallait encore un mois, et j'espère que vous me l'accorderez.

Et ils s'avançaient tous deux sous les arbres, vers le lac ; lady Stumley, dominée par l'horreur de sa situation, et n'ayant que des idées confuses, après une nuit sans sommeil, marchait au hasard et suivait machinaleiFient Talormi, comme l'oiseau suit le reptile fasciuateur.

— Vous me demandez un mois,milady?.. . je serai moins exigeant que vous... Oh! milady! que vous êtes belle ainsi, avec ce teint de feu, sous la voûte de ces arbres !... Mon Dieu ! ne vous irritez pas; excusez cette digression... C'est une parenthèse dans la discussion de notre créance.' Si je vante la beauté de ce lac, ce lac ne s'irritera pas. Devant une merveille, l'admiration tombe d-es lèvres sans le vouloir...

— Comte Talormi, je vous avais demandé un mois...

— Parbleu! j'ai bien entendu... Écoutez, milady : je Tais monter dans ce kiosque, et je vais vous délivrer d'un créancier importun.... Le kiosque domine le lac, n'est-ce pas?...

— Oui.

— Vous allez donc voir une chose qui va vous réjouir. Dans cinq minutes vous serez libre de toute obligation.

— Expliquez-vous, Monsieur, dit lady Stumley avec un reste de voix.

— ^^ous allez me comprendre tout de suite.... Milady, je souifre de votre douleur, je suis ému de votre émotion ; vous ne pouvez pas me cacher le trouble de vos esprits. Eh bien ! je veux vous rendre votre repos, votre sourire, votre sérénité... Vous allez voir...

Le comte Talormi, qui tenait toujours au bout de ses

doigts le papier fatal, comme im pêcheur tient un hameçon, monta l'escalier du kiosque; et la jeune femme, abaniloiinée par sa tète, se laissa conduire par ses pieds; elle suivit Talormi.

Un kiosque désert, un lac solitaire, un silence etfrayant, et la volupté partout. Vautour et colombe en face. D'un côté, toute l'irritante beauté de la femme ; de l'autre, la révolte furieuse des sens, l'indomptable férocité de la passion. Voilà le tableau.

— Madame, dit Talormi avec un accent où vibrait la note fiévreuse du cynisme sensuel, ce papier est suspendu sur ce lac, et la main qui le tient va s'ouvrir, si vous me tendez la vôtre... Madame, vous me comprenez... ne feignez point l'étonnement de la jeune fille novice.... choisissez du créancier éternel ou de l'amant d'un jour.

Talormi était formidable en disant ces mots ; il n'avait pas besoin de sa main pour retenir la jeune femme : il la dominait avec les tisons de ses yeux infernaux, avec le râle de volupté qui sorta*it de sa poitrine, langue effrayante qui n'appartient pas aux lèvres de l'homme, et que parlent les rêves ou les démons.

Lady Stumley, cette femme si énergique, subissait l'ascendant de Talormi, et n'osait rien répondre. Il est vrai que rien ne dompte le plus fier courage comme une sordid .^ ([uestion d'argent.

— Madame, poursuivit Talormi, votre silence accepte; je vais anéantir votre obligation.

Et il s'avança vers la jeune fenmie, les griffes tendues, pour saisir une proie de volupté.

Lady Stumley le repoussa en s'écriant :

— Laibsez-moi I laissez-moi! vous êtes un homme nifàmel

— Vous ne sortirez pas d'ici. Madame, dit Talormi avec un rugissement de tigre. Vous êtes à moi... Écoutez bien et humiliez-vous, femme ! et abaisse ton front devant moi, coupable faussaire! Lady Stumley n'est pas ton nom; la signature de ce jjapier est un crime! Je vais te dénoncera la justice; je vais te livrer au bourreau qui ilélrira ta chair sous ses morsures de feu ! Je vais te clouer au pilori qui

ut; non A, ott

déshonore, au guichetier qui souille les femmes, au cachot qui vieillit la jeunesse en un jour ! et si tu veux alors trouver un adoucissement à celte vie horrible de faussaire recluse, tu seras forcée de subir la volupté grossière d'un vieil inquisiteur sur la paille infecte d'un grabat de prison !

— Mon Dieu! mon Dieul s'écria lady Stumley; ce songe est horrible 1... mon Dieu ! réveillez-moi !..

Elle se laissa tomber de faiblesse sur un fauteuil, en repoussant Talormi une dernière fois.

Le waveaa seeret.

Talormi savait très-bien tout ce qu'un homme peut rencontrer d'énergie chez une femme dans ces moments de résistance désespérée où la sainte pudeur ?ulte contre la fureur du crime. Talormi n'était pas un libertin vulgaire ; il se serait bien gardé de porter des mains violentes sur lady Stumley, et d'engager avec elle une de ces luttes qui épuisent la victime et le bourreau, et laissent sur le satin de la chair des empreintes de tenailles qui dénoncent le criminel. Talormi avait dans sa parole, son regard, son geste, son accent, tout ce qui remplace la force brutale; tout ce qui dompte, écrase, anéantit une femme sans laisser de traces délatricas pour éclairer la justice d'un tribunal. Ce procédé nouveau, créé car son génie, devait réussir infailliblement.

— Oui , poursuivit-il sur le même ton d'ironie poignante, oui, enfant, tu as cru me tromper... me tromper, moi qui connais ta vie, moi qui sais de toi ce que les autres ignorent; moi qui puis prendre avec mes mains cet honneui que tu défends et le faire déchirer par la main du bourreau, et ne pas laisser sur ton corps d'ivoire un seul point que la souillure n'ait pas noirci ! Oui, je t'aime, aepuis longtemps; mais je n'aime pas comme hs au-

très, moi ! Je méprise ces voluptés froides, ces bourgeoises intrigues, ces roucoulemeiils stupides qui font la joie des eunuques sans passion. Je suis issu de ces hommes ie fer qui, une nuit, entrèrent à Rome aycc Théodoric, la réveillèrent en sursaut, toute nue, et la violèrent, au mil I. au d'un mcendie, sous un ciel déchiré par la foudre et sur une terre qui tremblait ! Oui, pleure ! voilà le sourire que j'aime ! Pleure ! j'ai soif de tes larmes ! Souffre ! j'ai les extases de ta douleur ! Abhorre-moi! j'aurai la volupté de ta haine ! je sais que ma parole va briser ta force, jusqu'à ton dernier souffle ; je vois, à la pâleur de ton visage, que le sang de ton cœur s'arrête comme si tu allais mourir; je sens que le feu de mes lèvres aspire ta vie, et que mes yeux éteignent les tiens... Toutes les voluptés du ciel sont ici ! le ciel n'est plus à Dieu, il est à moi !

La jeune femme subissait en ce moment une influence mystérieuse, qui était comme le souffle de l'enfer; elle laissait flotter ses deux bras, et abandonnait en arrière sa belle tête, d'où tombaient des gerbes touffues de cheveux, dénoués par le désespoir. Tout à coup la vie rentra dans ce cœur agonisant; la main criminelle qui touchait la femme la ressuscitait.

Un de ces cris, comme les femmes seules les poussent dans les villes prises d'assaut, retentit dans le kiosque et courut se perdre, d'échos en échos , au pied des collines. L'oreille d'un homme attendait ce cri...

Au moment où le satyre touchait le lin sacré de la pudeur, le (lieu d'Albano intervint, Virgilio parut, et, élrcignant Talormi dans ses bras d'acier flexible, il retendit de toute sa longueur sur le marbre du kiosque. Un éclair n'aurait pas eu le temps de s'évanouir, et cela était fait. Le cri de joie de lady Stuniley suivit donc immédiatement son cri de désespoir : le chant de la vie couvrit le glas de la mort.

Le pied nu et athlétique de Virgilio s'élargissait sur la poitrine de Talornu, et, au premier signe, ce pied menaçait d'être remplacé par un poignard; le reptile allait périr de la mort des reptiles. La main de lady Stumley se leva en signe de clémence et arrêta la mort.

DE non A. 87

— Tu as un poignard, dit Virgiiio d'une voix calino à Talormi; désarme-toi, et si milady te pardonne, si Dieu te pardonne, je te pardonne aussi.

Talormi jeta un poignard aux pieds de Virgilio, et dit d'une voix pleine de charme :

— Milady a pris au sérieux une plaisanterie innocente. Au moment où vous êtes venu, j'allais rassurer milady; je voulais donner une leçon à sa jeune inexpérience et lui montrer les dangers qu'une femme court en certaines occasions, dans un endroit désert.

— Votre amitié, comte Talormi, me sera toujours suspecte , dit lady Stumley, se contenant à peine en présence de Virgilio ; mais je veux bien croire à sa sincérité, tant que je n'aurai pas satisfait à mon obligation. Un jour, je prendrai ma revanche... Bientôt peut-être, ajonta-t-elle d'un air pensif.

— Madame, dit Talormi, qui s'était relevé et que Virgilio surveillait le poignard à la main, moi aussi j'ai pris au sérieux un danger que je n'ai pas couru, quand votre robuste intendant m'a terrassé à l'improviste. Mon domestique est à la villa ; mes amis savent que je suis chez vous, et si ce soir je ne rentrais pas à Rome, on dirait que le comte Talormi, venant réclamer une légitime créance à Albano, n'y a trouvé que l'assassinat.

A mesure qu'il parlait, Talormi , jugeant de l'effet puissant de cette dernière phrase, s'élevait du ton calme au ton dominateur. Virgilio regardait lady Stumley, dont le visage avait repris une pâleur mortelle.

— Oui , poursuivit Talormi avec un ac<:ent énergique, je ne suis pas assez stupide pour me rendre seul dans ce désert plein de pièges tendus par les panthères aux chasseurs. Mes %mis veillent; ils vont arriver ici, s'ils s'inquiètent de mon retard. Mad^^me, demain tout Rome vous connaîtra; tout Rome saura que vous me deviez cinquante mille écus généreusement prêtés, et qu'au jour de l'échéance vous m'avez entraîné ici, dans ce kiosque, mol confiant, pour m'y faire assassiner par ce faune baptisé qui est votre amant!

~ Quelle horreur! s'écria lady Stuniley.

Virgilio leva son poignard.

— Tue-moi ! tue-moi I lui cria Talormi d'une voix terrible, je t'en défie!... Tiens, voilà ma poitrine nue, frappe.' frappe le comte Talormi, mais ne menace plus. Pâtre d'Albano, ne menace plus un gentilhomme, parce que si ma voix retentit dans cette solitude, tu seras mis en pièces et jeté au lac, comme cette branche sèche que je brise sous mes pieds!

— Milady ! milady! murmura Virgilio d'une voix sourde et tout frémissant sur ses pieds ; ordonnez, commandez tout; j'obéis!

— Comte Talormi , dit lady Stumley comme inspirée et paraissant sortir d'une rêverie profonde ; ce n'est pas ici, en ce moment, que notre affaire doit s'arranger.

— Et quand. Madame?

— Dans trois heures.

— J'attendrai.

— Comte Talormi , dans trois heures vous vous présenterez chez le marchand Josué Costantini, au Ghetto.

—Madame, après tout ce qui vient de se passer, je n'ai plus aucune considération à garder envers vous; vous n'av€:z plus aucune mansuétude à attendre de moi. Ainsi, dans trois heures, si je ne suis pas satisfait, vous serez demain couverte d'opprobre et de déshonneur.

— J'accepte, comte Talormi ; vous avez encore ma destinée en vos mains, et je respecte ma signature et mon nom que vous tenez : n'ajoutons plus rien après cela.

— Oui, Madame, mais bientôt tout recommencera. - Nous verrons, dit lady Stumley.

Talormi ne salua point, et sortit du kiosque comme un lion de sa cage. Virgilio le suivit de près, pour obéir à un signe, et la jeune femme, se glissant sous les arbres voisino, courut, avec l'agilité d'une gazelle, vers la villa par un chemin détourné.

Talormi ne voulut pas se montrer aux gens de la villa dans rétat de dévastation de toilette où l'avait mis la scène du kiosque' il appela son domestique de fort loin, remonta à cheval, évita la grande route, et s'arrêta dans une petite maison suburbaine pour y réparer ses désas-

très, afin de pouvoir traverser Rome et se rendre au Ghetto avec cette toilette élégante et fraîche qui n^j le quittait jamais.

En rentrant cà sa villa, lady Stumley écrivit trois lettres, les envoya tout de suite à leur adresse par Virgilio et deux domestiques, et fit atteler en toute hâte son calessino le plus léger.

Au Ghetto, où Talormi devait bientôt se rendre, Gédéon, obligé de remplacer son père, dont Tabsence cette fois était plus longue que de coutume, dévorait ses ennuis et ne songeait qu'à de nouveaux moyens de séduire lady Stumley. Oui, se disait-il en regardant le domaine de son père, qui était aussi le sien, jusqu'à présent je ne me suis montré à cette femme si opulente que sous les apparences les plus modestes ; je-TOulais réussir par la simplicité. Quelle erreur de philosophe! Les femmes n'aiment que l'éclat, le prestige, l'éblouissement, tout ce qui fait bruit autour d'un jeune homme. Eh bien 1 je veux effacer le luxe du premier gentilhomme romain; j'aurai des chevaux et des domestiques anglais, une calèche d'émail, un tilbury fringant, un chien impossible, un chasseur colossal, un cuisinier de Paris, des habits sans reproche, un stick de Verdier, du linge de Lami-Housset, des gants Boivin, des épingles de pierreries, des chapeaux Gibus, une montre exacte comme le soleil, des diamants à tous les doigts! Les femmes, les Anglaises surtout, se laissent prendre à toutes les vertus extérieures qu'on achète au bijoutier, au tailleur, au maquignon; alors on est gentleman, c'est-à-dire le jeune homme parfait. La vertu modeste n'est jamais gentleman; le vice doré l'est toujours. Soyons gentleman.

En voyant rentrer à la boutique sa sœur Debora, qui venait, disait-elle, de rendre une visite à de pauvres familles juives, Gédéon ouvrait la bouche pour prononcer un nom adoré, qui était toujours entre ses deux lèvres ; mais Dehora l'arrêta court à la première syllabe, et lui dit :

— Laissez-moi seule, mon frère, et ne paraissez ici que lorsque je vous appellerai.

Gédéon regarda sa sœur avec des yeux qui effraycT-eiit Debora.

— Mon Dieu ! mon Dieul dit-il en s*éloignant, je vo'.x partout le visage de lady Stumley; mes yeux rapportent partout.

— Frère, dit Debora, j'en tends mon cbicn ^.Utry qui e^ plaint; ouvrez la porte à Mitry.

Le chien délivré entra dans la boutique et te posa de bout, en articulant des syllabes harmonieuses, pour embrasser Debora, qui lui dit :

— Mitry, j'ai besoin de toi ici; tu vas revoir après sept ans un grand Monsieur que tu n'aimes pas, le comte Talormi. Je sais qu'il doit nous rendre une visite. Ainsi, ne. va pas jouer avec les enfants dans le Ghetto, ni prendre un bain au Tibre. Reste avec maîtresse et sois sérieux,

Mitry écouta sa maîtresse avec une attention soutenue^ fermant et rouvrant les yeux comme un auditeur qui se recueille et qui ne veut pas perdre un mot de ce qu'on lui dit. Ensuite il monta sur un comptoir de bois de noyer^ s'y posa comme un sphynx sur son piédestal, et ne s'endormit que d'un œil.

Gédéon, poursuivi par son idée de luxe, et ne connaissant que la moitié du secret de son père, voulut enfin s'éclairer et se fixer sur la véritable valeur de cette fortune mystérieuse, sauvée des barbares de Tunis et des civilisés de Rome; ce trésor submergé dans une bar(|ue, ce coffre flottant, traîné à la remorque de Tunis à Gènes, et pouvant à bon droit porter le nom de Moïse, nom qui signifie sauvé des eaux. Moïse avait bien inspiré Josué Custantini, le thésauriseur aquatique ; la fortune du juif était arrivée à bon port.

Clux qui ont vu la rjirandola du château Saint-Ange dans les caves des rues qui avoisinent ce pont, se feront une idée exacte du caveau secret où pénétra Gédéon, en s'éclairant d'une lampe et d'une idée. Josué Costantini avait admirablement choisi sa maison du Ghetto. Le Tibre coulait devant sa cave, et l'envahissait même quelquefois comi)iétement, selon les progrès de la crue des eaux. Cette cave était de belle et bonne construction an-

tigiie, et la solidité de ses voûtes rappelait Tarchiteclure des Cioacfiiesde Tarquin. Rome souterraine est remplie de ces débris inconnus, qui, de voûtes en voûtes, aboutissent i la grands arche de Tarquin, entre le temple de la Forîune Virile et la Rotonde de Vesta.

aédéon, suivi d'Argus, le chien du trésor, comme Mitry était le chien de la boutique, déposa sa lampe sur un terrain sec, et prenant à deux mains une chaîne de fer qui retenait un objet invisible, il fit reparaître à la surface et remii sur la pierre nue la petite barque de Tunis.

Gédéon connaissait la barque; Josué seul connaissait tout ce qu'elle renfermait.

Argus suivait d'un œil attentif cette mystérieuse opéralion, et montrait par son attitude qu'il était fier de la confiance que lui accordait Gédéon.

La barque ayant été ouverte avec effraction, Gédéon fut ébloui comme si le soleil se levait tout à coup dans les ténèbres de cet humide souterrain.

Toutes les monnaies du monde étaient entassées pêlemêle dans cet écrin immense; les seules monnaies d'argent avaient été exclues comme indignes d'associer leur pâleur vulgaire à l'irradiation éblouissante de l'or.

— Je suis riche î s'écria Gédéon dans un accès de délire, riche comme une mine ! riche comme on ne l'est pas ! Être riche, c'est être Dieu ! Être riche, c'est avoir le monde; c'est conquérir la joie, les plaisirs, les femmes ! Être riche, pour moi, c'est revivre, c'est tuer ma mort !

Et ses deux mains convulsives se plongeaient dans le coffre, et secouaient par gerbes les sequins, les ducats, les disques d'or du Piémont, les onces espagnoles, toutes les fantaisies monétaires de l'univers.

Un léger bruit se fit entendre; deux mains robustes tombèrent sur les mains de Gédéon, et une voix de démon cria :

— Part à deux !

C'était Tomaso.

Tomaso soupçonnait la maison de Josué de renfermer deux choses : de l'or chrétien et un conspirateur juif. Le terrible espion, familier avec les antiques égouts de

Rome souterraine^ venait de temps en temps prêter Toreille au bruit ou au silence de la maison de Gédéon, et cette fois il avait réussi au delà de son espoir; il prenait Gédéon en flagrant délit de Crésus conspirateur.

Argus poussa un de ces rugissements qu'il avait appris en Afrique, et se précipita surTomaso...

Son frère Mitry bondit sur le comptoir de la boutique, et, les poils et les oreilles hérissés, il annonça d'une voix lugubre à sa maîtresse qu^'un grand péril était dans la maison, et qu'il fallait voler au secours de Gédéon et d'Argus.

Une lutte formidable s'engagea entre Gédéon, Argus et Tomaso. Le chien préposé au trésor et qui, danssajeunesse, avait connu les forbans d'Afrique, reconnut un voleur d'Europe; il s'était rué sur lui avec une fureur léonine, et ses larges dents s'incrustaient sur les bras du ravisseur, tandis que Gédéon, honteux de se servir d'un chien en combattant uu homme , faisait de généreux efforts pour délivrer Tomaso des étreintes d'Argus. Tout à coup Mitry tombe dans le caveau, et voyant son jeune maître engagé avec un inconnu, il se jette dans la mêlée, mord et déchire les chairs que lui laissaient ies dents d'Argus, et les deux combattants quadrupèdes, emportés par leur élan, tombent avec Tomaso dans le Tibre et disparaissent avec lui, pour reparaître bientôt à la surface, mais sans y ramener leur ennemi.

Ce fut alors que Debora, qui n'était pas femme à mépriser un avertissement de Mitry, parut dans le caveau et trouva son frère dans une agitation étrange qui, tout de suite, lui parut justifiée par le trésor mystérieux étalé devant lui. Aussi le cri d'étonnement que poussa la jeune femme ne s'adressait qu'à cette immense quantité de pièces ?'or, et ne provoquait aucune explicatiop sur les événements antérieurs.

— Mon frère! mon frère! toute cette richesse est i nous ! tout cet or nous appartient !

— Oui, ma sœur, dit Gédéon en étendant ses mains sur le trésor; je suis riche, et t^vec cet or je réussirai...

— Arrêtez, Gédéon, n'achevez pas ; je sais ce que vous

DEBOBA, 93

allez dire. Votre passion pour lady Stumley ne gagnerait rien à la dépense de tout cet or. Croyez-en une sœur qui vous aime... Mais donnez-moi une bien faible part de cette richesse, et je vous jure de vous rendre le calme, la vie et le bonheur, au nom de lady Stumley.

Gédéon regarda sa sœur avec des yeux qui inventaient une expression que le ciel n'avait pas encore apprise à la terre.

— Oui, mon frère, ajouta la jeune femme en serrant la main de Gédéon, oui, moi seule, je puis vous rendre heureux, et vous le serez par moi.

— Ma sœur, ma bonne sœur ! tout cela t'appartient ! s'écria Gédéon ravi au troisième ciel.

— Dieu a donc exaucé la prière de Virgilio ! dit Debora dans l'exaltation de son enthousiasme... Je remonte sans perdre une minute de plus; toi, Mitry, suis-moi; Gédéon, restez ici avec Argus.

Et elle sortit du caveau, toute fiévreuse d'impatience. Debora trouva dans la boutique trois visiteurs attendus : Santa-Scala, Bezzi et Paul Gréant.

— Mille grâces. Messieurs, leur dit-elle, mille grâces que je vous rends au nom de lady Stumley. Vous avez eu la bonté d'obéir à ses invitations avec une ponctualité dont elle vous sera reconnaissante. Je vous prie maintenant de vouloir bien entrer dans la salle voisine, d'écouter ce qui va se dire ici, et de ne point vous montrer, quoi qu'il arrive...

Ce qui fut exécuté avec cette grâce empressée qui ne pouvait faire défaut à un appel de lady Stumley.

Et Debora, pleine de confiance, le visage illuminé du bonheur imprévu, attendit l'homme qui devait arriver.

Lorsque Talormi parut, son obligation à la main, la jeune femme prit une attitude grave et lui dit :

— Monsieur, vous allez être satisfait de toutes les manières.

— C'esi tout ce que je demande, dit Talormi avec un Eoarire ; il est si aisé de trouver cmquante mille écus dans ce Pérou du Ghetto.

—Userait plus difficile. Monsieur, ditDebora, de trouver

une étincelle d'honneur dans votre âme. Réglons tous nos comptes...

— Oui, réglons nos comptes, dit Talorrai d'un ton léger; j'aime mieux cela.

— Lady Stumley, dit Debora^ lorsqu'il s'agit de faire une bonne action, est prête à se résigner à tout, même à emprunter de l'argent offert par un Talormi. Elle vous a remis cette obligation à son dernier bal, et vous vous êtes vanté d'avoir reçu d'elle, ce jour-là, un billet d'amour, quand ce n'était qu'un billet d'argent. Vous avez menti... Ne m'interrompez pas, T.Ionsieur. Ce prétendu billet d'amour est là dans vos mains, et vous venez en réclamer le payement à son échéance... Comte Talormi, aujourd'hui vous avez traité lady Stumley de faussaire et lady Stumley ne vous a rien répondu, parce qu'une justification honore toujours le calomniateur, et qu'elle n'a pas voulu vous honorer; mais moi, je vous réponds pour elle en ce moment, non par des calomnies, mais par de foudroyantes vérités. Comte Talormi, vous êtes un sbire autrichien, voilà votre profession d'aujourd'hui; comte Talormi, vous êtes un saltimbanque forain, voilà votre profession d'autrefois ; comte Talormi, vous êtes un roturier sans famille, voilà votre noblesse de tous les temps.

— Madame, dit Talormi en affectant de mépriser les insultes d'une femme, est-ce ainsi que vous payez les lettres de change? Je n'accepte pas cette monnaie ; elle n'a point cours chez moi.

— Non, Monsieur, je les paye avec de l'or, les dettes de lady Stumley.

Aussitôt elle écrivit quelques .chiffres sur une feuille de papier, et appelant Mitry :

— Porte cela tout de suite à Gédéon, lui dit-elle.

— J'attends l'or, dit Talormi avec un dandysme superbe; et toutes les injures d'une femme disparaîtront unsuite quand mon valet de chambre brossera mon habit.

— L'or va venir. Monsieur ; et comme il serait trop lourd pour la faiblesse de votre bras , voilà sur ma porte un facchino qui jjortera cette somme à votre palais.

— Ah! très-bien I milady... Mademoiselle, veux-je

DEDORA. 95

dire, excusez-moi.... très-bien! j(3 vous sais gré de cette attention; vous avez même prévu le porteur, vous avez tout prévu; il n'y a peut-elre que l'or qui sera oublié.

— Le voilà, Monsieur, dit Debora en montrant la porte du fond qui s'ouvrait.

Gédéon entra et déposa sur le comptoir une sacoche de cuir.

— Vous pouvez compter, Monsieur, dit Debora ; ce sera bientôt fait : la somme est en onces, en ducats et en pièces du Piémont. •

Talormi ouvrit avec négligence la sacoche, et contint aTec peine un mouvement de stupéfaction ; puis il dit :

— Mademoiselle, je ne compte pas.

— N'oubliez pas. Monsieur, dit Debora en voyant Talormi faire un signe au facchino, n'oubliez pas de me rendre Tobligation de lady Stumley.

— Ah 1 c'est fort juste, dit Talormi en riant. La voici ; je ne vous cache pas que je m'en dessaisis avec peine, mais j'ai d'autres échéances à faire valoir contre lady Stumley.

— Elle les attend, dit Debora d'un ton résolu.

noei.

C'était le jour de Noél ; on ouvrait leprœsepîo dans l*église de VAra-Cœli, au Capitole; on s'agenouillait devant la crèche du sanctissimo Bambino, sur le terrain même où s'élevait le temple de Jupiter Capitolin, visité par les antiques triomphateurs.

La foule était immense devant le palais des conservateurs, devant la statue colossale du Tibre, autour des trophées de Marins et de la statue équestre d'Adrien; la prêtre, debout sur le sommet de l'escalier de VAra-Cœli, bénissait le peuple en élevant le sanctissimo Bambino. Toutes les maisons voisines se décoraient de draperies rouges à franges d'or ou d'argent.

Talormi, à genoux, recevait la bénédiction, et au moment où le chœur chantait infans vagiens , infans fulgu *^ans in cœlis, notre célèbre prestidigitateur adressait des remontrances et donnait des instructions à un homme prosterné auprès de lui.

Les voix de la foule, le chant de l'église, le carillon des cloches couvraient cet entretien mystérieux.

— Oui . Barbone, disait Talormi , tu es souvent un imbécile, et on ne doit jamais faire une faute dans ton métier.

— J'essayerai, Monseigneur.

— Ainsi, le jour du duel de Van-Ritter et de Paul Gréant, sous Radicofani , tu as commis des fautes énor mes... Je t'avais recommandé de faire arrêter les deux adversaires et les deux témoins, et de m'arrêter moimême, témoin de Van-Ritter...

— C'est juste. Excellence.

— JMonsignor Pacifico t'avait donné douze agents de police et des plus forts. Tu as fait arrêter tout le monde, excepté moi.

— Ah ! Excellence ! je n'ai pas osé mettre la main sur le très-illustre prince Talormi.

— Il fallait oser, puisque je te l'avais ordonné ! Je sais bien ce que je dis, quand j'intime un ordre...

— Une autre fois j'arrêterai Votre Excellence.

— Autre sottise que tu as faite, Barbone; je t'avais recommandé d'exiger de Van-Ritter et de Paul Gréant leur parole d'honneur qu'ils ne se battraient jamais sur la terre d'Italie...

— Eh bien! Excellence, ils Font juré, et c'est pour cela que je leur ai fait rendre leur liberté, selon vos ordres...

— Tu ne veux donc pas me comprendre , Barbone? Je te dis que mes ordres ont été mal exécutés puisqu'ils n'ont donné leur parole que pour les États-Romains.

— Ah ! Votre Excellence a raison; j'ai conmiis une faute.

— Heureusement, j'ai donné de l'ouvrage à Van-Ritter depuis ce jour-là, et je l'ai entortillé (/ans les broussailles

DEDOIIA» 97

de la chancellerie. Si je n'eusse pas ainsi corrigé ta faute, cet endiablé marin allait me tuer Paul Gréant en Toscane

ou à Naples, et Paul Gréant m'est nécessaire comme

ami.

— Aussi je veille sur lui, Excellence, comme sur un fils.

— Qui t'a dit de veiller sur lui ?

— Personne, Excellence.

— Écoute, Barbone : ne fais ni plus ni moins que ton devoir; point de zèle et point de négligence, rien que la chose exacte que je demande.

— Votre Excellence sera satisfaite.

— Tu connais sans doute les murs du jardin du palais Van-Ritter?

— Oui, Excellence.

— Eh bien ! cette nuit tu feras sentinelle à la tête de quatre hommes choisis, le long de ces murs, et quand tu entendras ma voix, tu feras monter ton lieutenant dans le jardin, avec les insignes de la police de nuit; toi, tu te garderas bien de te faire voir... J'ai trois vengeances à exercer cette nuit; un rude travail que je veux faire en m'am usant.

— Votre Excellence peut compter sur moi.

— Ainsi , c'est entendu, Barbone ; et s'il y a quelqu'un à faire saisir, tu ne le laisseras pas échapper !

— Soyez tranquille. Monseigneur; je retiens même les couleuvres dans mes mains.

— Barbone, tu n'as point de nouvelles à me donner de ton cousin Tomaso ?

— Toujours point de nouvelles, Monseigneur; je le crois mort.

— C'est impossible, Barbone, les gens comme Tomaso ne meurent pas, ils sont assassinés; il faut que tu me découvres son cadavre.

— Si les vautours des Apennins ne l'ont pas dévoré.

— Les vautours sont plus délicats dans leurs festins. Trouve-moi Tomaso mort ou vif.

— Je chercherai. Excellence.

— Cette nuit, Barbone, j'ai besoin de toi, sois vigi-

lant... Va te faire liénir au plus haut de l'escalier de VAra-Cœli, pour édifier ton prochain, et va dormir en attendant la nuit. Tu accompagneras Santa-Scala ce soir chez Van-Rittor, et là, je te reverrai pour de nouveaux ordres.

Comme nous l'avons dit, c'était le jour de Noël, et la ville avait hien pris la physionomie de cette grande solennité chrétienne. L'artillerie du château Saint-Ange mêlait ses notes graves au joyeux carillon de toutes les cloches romaines. Les piferaiH, ces artistes qui descendent de Tityre et de Mœlibée, enflaient leurs pipeaux rustiques, et les petits enfants entraînaient leurs familles devant les boutiques de confiseurs et de jouets, où étaient suspendues les images de la Befana, cette fée catholique qui descend par la cheminée dans la nuit de Noël ^ pour récompenser ou punir les enfants, selon leurs bonnes ou mauvaises actions.

C'était aussi le jour où les familles se rassemblent; le jour des longs festins et des libations; le jour du pardon, de l'oubli et des réconciliations éphémères. Aussi , le palais de Van-Ritter a vu pour quelques instants se dissiper le sombre nuage qui couvrait ses lambris d'or et ses fresques mythologiques; quelques éclairs de sourire y traversent les visages, et sembleraient faire pressentir une prochaine et complète sérénité, s'il pouvait y avoir un oubli et un pardon pour des fautes sans pardon et sans oubli !

La joie officielle des chancelleries a donc jeté une éclaircie passagère sur la place Navone. Le festin de Noël a donné une longueur démesurée à la table de Van-Ritler. Debora, qui ne peut célébrer la Noël, s'est pourtant dévouée à aider Memma dans les dispositions d'une fête à laquelle une juive ne peut assister. Les convives sont fort nombreux, et, au dessert, Talormi excite une gaieté à peu près générale en racontant la légende romaine de la Befana.

— Quand j'avais le bonheur d'être enfant, disait-il, bonheur qui se prolonge souvent jusqu'à la vieillesse chez quelques hommes, je ne manquais pas, le soir de la

Noël, de suspendre mes bas au crochet de la cheminée, et le lendemain, à l'aube, je me hâtais de venir voir si la Bf3fana y avait déposé des dragées ou des cendres. Il paraît (jue la Befana était toujours contente de moi , ca^- je ne trouvais jamais que des dragées dans mes bas...

— Voyez donc, dit le cardinal Santa-Scala en riant, voyez comme la petite Fiorina écoute ce que dit le comte Talormi.

— Oui, ma belle enfant, poursuivit Talormi en s'adressant à Fiorina, si tu as été bien sage cette année, la Befana descendra par la cheminée et t'apportera des bonbons.

L'enfant se recueillit un instant en elle-même pour faire un rapide examen de conscience, et n'ayant rien à se reprocher, elle regarda Memma en riant et frotta ses petites mains avec joie, comme si elle tenait déjà les dragées de la Befana.

Ce fut l'incident le plus remarquable de ce festin de Noël. On se leva de table pour entrer dans la grande galerie, où le café était servi. En passant devant l'antichambre où les agents de service se chauffaient par désœuvrement, Talormi fit un signe au valet de chambre de Santa-Scala, et lui remettant un billet cacheté avec une adresse qui trompait tous les yeux, il lui dit :

— Barbone, cours à l'hôtel Frantz, place d'Espagne, et fait remettre ceci à Paul Gréant. Santa-Scala doit se retirer à dix heures. Ainsi, tu n'as pas de temps à perdre.

Ce billet était ainsi conçu :

a Une expiation de sept ans est suffisante ; et c'est aujourd'hui Noël, le jour du pardon.

« A une heure après minuit, je serai seule.

a II y a un mur de jardin à franchir; il y aura une échelle à la fenêtre qui s'ouvrira pour vous.

« Memma. »

L'écriture était admirablement contrefaite; Memma elle-même s'y serait trompée. Au reste, Paul Gréant avait trop de candeur et trop d'amour pour concevoir le moindre soupçon d'un billet pareil, s'il n'eût pas été composé

avec Tart infernal que le faussaire tenait au bout de ses doigts;

Talormi rentra dans la galerie, où sa courte absence n'avait été remarquée par personne, et entama tout de suite avec Vau-Ritter une conversation sérieuse sur la politique autrichienne, prévoyant que le marin chercherait bientôt un prétexte pour se délivrer d'an entretien ennuyeux et compromettant. Aussi accepta-t-il tout de suite la partie de whist que Talormi proposa, entre deux parenthèses, dans sa grave dissertation.

En abordant la table du whist, Talormi escamota les deux jeux de cartes et substitua les siens; il revenait à son premier métier. L'ambassadeur d'Angleterre fixa l'enjeu à quatre livres la fiche : Talormi se récria d'abord contre l'énormilé de cet enjeu; puis inclina la tête et accepta.

— Mais savez-vous bien, dit-il, qu'au whist à trois, que nous jouons, on peut perdre à chaque tour cent soixante livres?

— Eh! je les ai souvent perdues, dit l'ambassadeur anglais.

— Et en trois parties, quatre cent quatre-vingts livres ? dit Talormi.

— Il faudrait pour cela jouer d'un malheur sans exemple, remarqua Van-Ritter.

— C'est que moi, dit Talormi, je suis sensible à la perte comme tous ceux qui jouent rarement; mais j'ai une bonne qualité, je ne m'obstine pas ; je ne cours jamais après mon argent.

— Ceci est une épigramme à mon adresse, dit Van- Ritter en souriant.

— Eh bien ! poursuivit Talormi, je ne songeais pas du tout à l'épigramme. Est-ce que vous avez l'habitude de courir après votre argent perdu, mon cher amiral? Parole d'honneur, je ne vous connaissais pas ce défaut.

— Il me semble pourtant, mon cher comte, dit Van- Rittor que vous connaissiez les habitudes de ma maison, conmie moi-même...

— Ah! vous me supposez plus instruit que je ne suis, mon cher amiral...

n y a trois jours, comte Talormi, dit Van-Ritter avec

an sourire triste, vous m'avez servi de comète; j'ai perdu tous mes robs à votre côté, et, de revanche en revanche, j'ai joué jusqu'au jour.

' - Tiens ! c'est vrai ! dit Talormi d'un ton naïf. Vous avez joué jusqu'au jour... Mais vous vous êtes refait...

— Oui, j'ai même gagné dix livres.

— Quant à moi, dit Talormi, je ne m'entête jamais au 'eu... Il est vrai que je joue fort rarement, comme vous voyez... Je fixe ma perte à une somme, et je ne la dépasse pas.

Van-Ritter, Talormi et i ambassadeuranglais commencèrent leur partie; les invités entourèrent la table et firent galerie de causeurs, de muets, de conseillers, de comètes, de censeurs, de dormeurs. Talormi, les yeux fixés sur l'éventail de ses cartes, avait l'air de concentrer toute son âme sur la victoire du trick. Les premiers robs furent enlevés par l'ambassadeur d'Angleterre avec une profusion à! atouts et à'honneurs qui tenait du prodige Talormi murmurait contre une comète endormie sur son coude, et prétendait que la comète dormante était la pire espèce des comètes, comme l'a prouvé M. Méry, dans son poëme du Wist. L'ambassadeur riait à l'anglaise et ne comprenait pas cette superstition franco-italienne, Van-Ritter déplorait l'absence des atouts par des soupirs intelligibles. Les comètes riaient selon l'usage de ces astres sans pitié.

Fiorina, quand l'heure du coucher fut venue, perça les chevelures des comètes pour souhaiter son good night à Van-Ritter.

— Fiorina, mon ange, lui dit Talormi en l'embrassant, si tu vois la Befana, dis-lui de m'envoyer des atouts,

— Oui, monsieur le comte, répondit l'enfant en présentant sa joue au prestidigitateur.

Et déployant ses ailes de mousseline, l'ange s'envola tt disparut.

La victoire restait fidèle à l'ambassadeur; Talormi et Van-Ritter engageaient des paris avec les comètes et les perdaient avec une rapidité inconcevable.

— C'est bien le short ivhist, disait Talormi; les Anglais l'ont bien nommé ; il n'est pas long ; nous jouons à pile ou face, monsieur l'ambassadeur.

— Vraiment, disait l'Anglais, je n'ai jamais joué d'un pareil bonheur.

— C'est même humiliant pour moi, remarquait Van- Rilter.

En attendant, les heures de la nuit s'écoulaient.

Talormi se donnait les airs d'un homme qui a perdu la tête, et, profitant d'une faute évidente que Van-Ritter venait de commettre, il se leva et dit :

— Ma foi ! je perds quatre cents livres, et j'ai de beaucoup dépassé mon contingent de perte. Cela me suffit... Comment diable, amiral, avez-vous pu commettre une distraction pareille! J'attaque en dessous par as et roi de trèfle, et puis je joue petit carreau dans la faiblesse du mort. C'était clair comme le jour! Je n'avais que deux trèfles, et je voulais utiliser mes deux petits atouts sur deux coupes. Vous prenez à carreau, et au lieu de revenir à mon invite si clair de trèfle, vous me jouez pique! Oh I vraiment ! je ne sais où vous aviez l'esprit en ce momentlà 1 votre faute nous a fait perdre le t7'ick et la partie. Perdre par la fatalité du jeu, ce n'est rien ; mais perdre par des fautes, c'est désolant !

Van-Ritter, étourdi de cette apostrophe légitime, s'inclinait en cherchant une introuvable justification.

Talormi essuyait avec son mouchoir une sueur absente de son front, et en appelait à la galerie, qui, par son silence expressif et poli, condamnait le maître de la maison.

— Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, mon cher amiral, poursuivit Talormi, ne jouez plus, et renvoyez votre revanche à demain. Vous n'êtes pas au jeu, vous faites des fautes de novice ; vous perdriez cette nuit un vaisseau ti trois ponts.

Talormi savait que Van-Ritter ne quittait jamais 'ht partie dans la perte, comme presque tous les joueurs.

Le comte Filangicri s'offrit pour remplacer Talormi, ce qui causa un vif plaisir à Van-Ritter.

— Heureusement, dit tout bas une comète à son voisin, les chambres de lit de ces dames sont éloignées de cette table de jeu; toutes ces discussions les réveilleraient en sursaut à chaque instant.

Le voisin approuva cette réflexion si juste.

Talormi prix deux comètes par le collet, pour leur expliquer, dans l'embrasure d'une croisée, d'autres fautes graves que Van-Ritter avait commises. Le comte Filangiori frappa deux légers coups sur la table de jeu, et se retournant vers Talormi :

— Mon cher comte, lui dit-il de ce ton aigre-doux de rhomme qui vient de perdre le trick, nous vous écoutons et nous faisons des fautes. On pourrait causer plus loin.

Talormi fit un geste d'impatience, et se promena en ayant Fair de méditer sur les fautes de Van-Ritter.

Il ne se promena pas longtemps : Theure attendue sonnait à l'église Saint-Augustin.

Le jeu absorbait les joueurs et l'épaisse galerie. Talormi s'escamota lui-même et disparut.

Il connaissait le terrain sur lequel il marchait dans les ténèbres favorables. Tout avait été prévu, et chaque obstacle vamcu pour un crime infernalement préparé depuis longtemps, qui devait perdre à la fois Gréant, Memma et Debora.

Cet air charmant, ce visage serein, cette grâce exquise, ce dandysme superbe, toute cette auréole mondaine enfin qui luisait sur l'extérieur de Talormi dans un salon, s'évanouit subitement, et les yeux qui venaient de le voir à la table du jeu, ne l'auraient pas reconnu s'ils l'eussent rencontré lorsqu'il marchait à son crime. Les trésors de colère,, de vengeance, d'amour, de luxure, qui bouillonnaient au fond du caractère de cet homme, et que son énergie savait si bien contenir, jaillirent sur son visage comme une éruption de lave ardente. Son teint prit des nuances inconnues; ses yeux dardaient des étincelles; ses lèvres, brûlées par un soufile de feu, semblaient déchirer de caresses une proie absente, et ses mains, tendues dans l'air vide, se crispaient convulsivement comme dans une lutte de haine ou d'amour.

j04 LA JUIVE AU VATICAN.

Il traversa le corridor qui liait la façade de la place à la façade du jardin; il ouvrit une petite porte conjugale, dont les gonds obéissaient mollement à l'huile, et pénétra comme un vampire dans la chambre où Memma dormait.

Le vautour ne tombe pas plus promptement sur la colombe. La bouche de Memma fut étouffée sous une pression irrésistible; l'évanouissement de l'effroi remplaça le sommeil sur la couche profanée. Le crime triompha.

Talormi ouvrit la fenêtre, déroula une échelle souple et l'accrocha au balcon ; puis il sortit, traversa sans le savoir la petite chambre de réserve où Fiorina passait sa nuit de Noël, et rentra dans le salon du jeu, où il engagea tout de suite une discussion avec Van-Ritler sur un impasse qui lui aurait donné letrick, s'il eût été tenté.

Ensuite Talormi s'éclipsa de nouveau, et courut avec la légèreté d'un sylphe vers une fenêtre qui s'ouvrait sur la façade du jardin. Une heure sonnait.

Paul Gréant franchit le vieux mur du jardin, ce qui lui rappela le jardin de Gênes, et son cœur éclata de joie en voyant l'échelle où son pied se posa tout de suite, comme sur l'échelle du paradis.

Talormi donna le signal et rentra se mêler parmi les spectateurs du jeu.

Des cris d'alerte retentirent du côté du jardin, et suspendirent les mains qui tenaient les cartes sur le tapis vert. Toutes les têtes devinrent immobiles, tous les yeux regardaient le plafond.

Ce n'est rien, dit Talormi; ce sont les libations de la ête de Noël qui se disputent avec une patrouille... Amiral, vous venez encore de faire une faute considérable, vous avez attaqué par la dame avec le roi en main; c'est induire votre partner en erreur.

Les domestiques firent irruption dans le salon de jeu, et annoncèrent par leur effroi quelque chose de terrible et d'inconnu.

On se précipita vers le corps de logis du jardin. Van- Ritter entra dans la chambre de Memma, et trouva sa femme bâillonnée et presque morte. Debora, réveillée en

DEBOr.A, 105

sursaut, était courageusement descendue au jardin où Paul Gréant se débattait avec une meute de police. Le chef des sbires criait :

— Nous avons arrêté ce jeune homme au moment où descendait par cette échelle de ce balcon.

— Vous en avez menti! criait Paul Gréant.

Debora faisait des efforts inouïs pour délivrer le prisonnier et mettre fin à cette scène de scandale.

Tel était le tableau qui épouvanta Van-Ritter, et consterna ses fidèles amis.

— Voilà une audace infernale! disait Talormi en joifmant ses mains par-dessus son front.

La police entra au palais pour constater le crime dans tous ses détails, Gréant , dont on avait lié les mains, lut confronté avec Memma qui reprenait ses esprits, et ouvrait des yeux effrayants de folie. Le désordre qui régnait dans Talcôve était trop accusateur. On verbalisa brièvement, et on emporta Gréant demi-mort dans les prisons du château Saint- Ange.

Talormi resta seul auprès de Van-Ritter pour lui prodiguer les plus affectueuses consolations, et ne se retira qu'à l'aube. Ce fut à Taube aussi que la petite Fiorina sortit delà cheminée où elle s'était blottie courageusement pour voir descendre la Befana. Hélas ! elle avait inutilement attendu!

Toutefois la jeune fille, en furetant partout pour y trouver des traces de fines dragées, vit luire au pied du. lit de Memma une belle médaille, semblable à ces prix qu'on donne aux écoliers studieux. Ce bijou, qui fut précieusement serré par Fiorina, montrait d'un côté ces deux mots : Fratres vigilate, et de l'autre un coq essorant et un soleil horizonté, comme on dit en style de blason.

lOC LA JUIVE AU VATICAN.

lie tribunal délia Coniar««.

Dans cette ville de Rome^ où les sages , les penseurs , les poètes, les historiens, plagiaires sublimes des écrivains futurs, ont tout dit, tout épuisé, tout connu, un philosophe a prévu notre Talormi et ceux qui lui ressemblent, en écrivant ceci : Voulez-vous savoir jusqu'à quel degré peuvent s'élever la haine, l'amour, la luxure, la vengeance ? Mettez ces passions dans l'âme d'un homme puissant. Daposse quantum volunt. Talormi n'a pas voulu donner un démenti à Sénèqne, dans la ville où ces paroles ont été écrites. Il avait reçu de la nature l'énergique santé de ses passions et gardait secrètement en lui ce luxe de dévorants appétits qui mettent l'homme au-dessus de la bêle fauve, parce que le lion et le tigre ne connaissent pas l'hypocrisie et se montrent tels qu'ils sont au premier aspect. Les muffles n'ont point de masques; les visages humains ont seuls le privilège d'en avoir. Talormi faisait le mal , d'abord pour le plaisir de le faire; mais il ne se contentait pas de ce simple bénéfice, il voulait encore associer ce mal à ses ténébreuses voluptés. Par tempérament, il détestait tout, même les femmes qu'il aimait, et sa joie était complète lorsqu'il pouvait greffer ses plaisirs dans les douleurs des autres. Trop ambitieux pour se restreindre dans le petit cercle bourgeois d'une intrigue isolée, il aurait créé, comme Satan, un monde pour lui, atin d'avoir autant de victimes que d'esclaves, et de s'épanouir dans sa volupté orgueilleuse, au milieu d'un royaume de désolation. '^

« Cette espèce d'hommes n'est pas aussi excoptionr>.elle qu'on le pense. Aux époques de dissolution sociale, ils apparaissent comme des météores, et lèguent leurs noms aux siècles, comme des épouvantails. » Depuis Pétrone, ce moraliste immoral, qui llétrissait les Talormi de son temps, et, les vouant à la sévérité des lois , s'écriait avec

tristosse : Hélas! que font les lois dans un pays oh Vargcat seul règne */ jusqu'aux orgies gomorrhéenues de notre Directoire, on pourrait faire une galerie d'hommes puissants qui montrerait riiiunanilé sous im jour bien son>bre. Mais en temps normal, lorsque la loi règne à Tégal de l'argent, ces hommes ont Tair de ne pas exister, comme si la nature pouvait avoir des intermittences dans ses créations : ils restent dans l'ombre; ils se diminuent; ils se rappetissent; et comme ils ne peuvent plus atteler des femmes nues au char d lléliogabale, ou épouser Sporus en public sur un quadrige de triomphe, ils prennent le sang et le cœur d'une famille, et, en broyant tout cela dans leurs griffes, ils s'en composent l'exécrable aliment de leur volupté.

Auprès de ces hommes, le Tartufe des comédies n'est qu'un enfant habillé de noir.

En dressant à Paul Gréant un piège abominable, et si habilement combiné, Talormi avait satisfait toutes ses passions ; mais il n'était pas homme à s'arrêter en si beau chemin : l'œuvre ténébreuse continuait.

La police de mousignor Pacifico avait instruit l'affaire de Paul Gréant. Le tribunal de première instance, nommé tribunale criminale délia Comarca, s'était assemblé pour juger le prétendu criminel du palais de Van-Ritter. Ce tribunal siège au palazzo Madama, sur la place de ce nom : il est composé de monseigneur le gouverneur, président; de deux assesseurs prélats, et de quelques substituts. Ces hommes, habitués à rendre la justice, ont, comme d'usage^ un profond ennui à l'endroit de leur profession; ils ont des poses somnolentes^, des visages tristes, des allures distraites, des soucis clandestins. Le procureui fiscal, procuratore fiscale, soutient l'accusation. Ce magistrat est Vennemi naturel de tout accusé; tous ses discours commencent invariablement ainsi : « Très-noblea Messeigneurs, s'il est un crime évident, clair, palpable, incontestable, c'est celui que... » Et ensuite, arrivé à la péroraison, après un déluge d'épithètes, il demande la

* Quid facinnt leges ubi sola pecunia régnât. (Péthokb.)

408 tA JUIVE AU VATICAN.

tête de Taccusé. Si Tacciisé est pauvre, il est défendu d'oflice par l'avocat des pauvres , avocaio di poveri : il a le droit de choisir un défenseur s'il peut le payer.

Les prjiuves contre Paul Gréant furent accablantes. D'abord le procès-verbal dressé par la police, dans la chambre de Memma, fit une sensation profonde. Les visites domiciliaires, opérées au domicile de Gréant et de Di'bora, avaient mis entre les mains des juges les lettres de Memma écrites à Gènes; la lettre de Gréant qui contenait une vague menace et que nous transcrivons encore une fois, bien qu'on l'ai lue au commencement de cette histoire :

a Ma chère Debora,

(Sans date ni indication de \ille.)

c Vous pouvez me rendre un service auprès de celle que vous avez le bonheur de voira votre gré. Je lui écris; je la supplie de me recevoir une dernière fois... Je vous implore pour m'aider à pénétrer dans le palais. Votre douce parole, votre angélique influence plaideront pour moi... Je suis désespéré... Si j'éprouve un refus, que Dieu me garde ma raison! Paul Gréant,.. »

Debora se trouvait ainsi compromise sur cette lettre; elle était aux yeux des juges la complice évidente du crime de Gréant. Bien plus, dans les recherches faites au Ghetto, on avait trouvé de riches parures, des étoffes précieuses, des bijoux de femme et les correspondances secrètes des juifs des Légations avec Debora. Un mandat d'arrêt avait donc été lancé contre la fille de Gostantini; mais elle n'était plus dans sa maison. Fuite accusatrice qui mit en vervo l'éloquence du procureur fiscal et compléta les charges de l'accusation. Paul Gréant, par une délicatesse d'honneur fort naturelle, ne montra point aux juges la fausse lettre de Talormi, car, toute fausse qu'elle était, elle aurait compromis Memma; ne pouvant don^ employer pour sa défense la seule pièce justificative à sa disposition, le malheureux jeune homme se borna simplement à protester de son innocence avec une énergie

fière et ne se défendit pas. Pendant que le procès s'instruisait, Memnia, par une de ces résolutions honorables que les femmes comprendront, fit des efTorts inouïs pour sauver Paul Gréant; un seul moment oublieuse de son devoir, elle avait mis en pratique cette tolérant^e maxime promulguée à Rome : // est humain de pécher, il est diabolique de persévérer. Memma, retirée dans son asile domestique, n'y avait rien oublié de ses jeunes amours; elle y avait tout enseveli. Le seul souvenir d'une faute servait à la garantir contre une seconde; elle se reniait à elle-même son estime, en se sentant assez forte pour persister dans une héroïque résolution , déjà vieille de sept années, et elle pouvait regarder son mari sans rougir, puisque la victoire acquise dans un si long combat garantissait tout un avenir d'immuable fidélité. Memma croyait avec tout le monde au crime de Paul Gréant, et pourtant, 0 mystère du cœur des femmes ! la victime ne se sentait aucune irritation contre l'auteur présumé de l'attentat, et si elle ne pardonnait point , du moins elle excusait. La hardiesse furieuse du crime annonçait une de ces passions inexorables qui donnent de l'intérêt au criminel ; un pareil amour n'est pas commun. Sept ans de réserve justifiaient presque l'explosion. Si Gréant eût oublié Memma, comme aurait fait un amant vulgaire, il n'eût pas commis un crime si longtemps contenu. Telle était la situation d'esprit de madame Van-Ritter lorsqu'elle apprit le terrible procès du tribunal délia Comai^ca. Le cardinal Santa-Scala, instruit de tout par une lettre confidentielle de sa sœur, usa de son puissant crédit pour faire assoupir cette afi'aire, et ne négligea rien pour seconder les intentions de Memma; il rendit des visites aux juges, au président, au procureur fiscal; il entoura le tribunal du prestige de son influence; mais tout fut inutile : on répondit perfidement que le moment était mai choisi pour donner au peuple un exemple de fausse justice; que le crime avait fait à Rome tant de bruit qu'il était impossible de Télouffev sans répandre dans le public de légitimes motifs de murmures et d'irritation contre le pontife nouvellement élu. En cette occasion, le pouvoir obscurantist

iiO LA JUIVE AU VATICAN.

se servit des raisonnements alors en vogue dans le parti libéral, pour combattre Tiniluence de Santa-Scala.

L'arrêt inévitable fut donc prononcé, et tout le monde le trouva juste. Paul Gréant se vit condamné aux galères perpétuelles : on enferma le malheureux jeune homme dans les prisons dites Carcer innove, où il devait attendre sa destination de chantier. Le cardinal Santa-Scala vint lui-même annoncer l'horrible nouvelle à sa sœur, qui trouva dans son âme virile assez de force pour contenir le cri vulgaire du désespoir, et ne pas permettre à son cœur de cesser de battre et de vivre. Elle se borna donc à dire au cardinal : « Mon frère , ne prolongez pas davantage votre visite, que mon mari voit avec peine. Ce n'est plus moi que vous devez voir, c'est Van-Ritter; vous seul vous pouvez alléger le poids de ses douleurs, et me peindre cà ses yeiix bien moins coupable que je ne suis. Gela, d'ailleurs, servira es projets. Il est inutile de vous dire que toute relation est rompue entre lui et moi. Il y a deux maisons dans ce palais. Oui, j'ai un projet que je veux faire réussir par vous ; mais avant, cher frère, je veux voir une dernière fois Paul, le voir à Tinsu de tout le monde et dans sa prison. Je compte sur vous pour me faire ouvrir la porte de son cachot. En sortant de ce cachot, je sais ce qu'il me reste à accomplir, et ^e l'accomplirai. » Le cardinal promit de seconder Memma dans ce dessein, mais sans trop d'espoir do réussir. Un nouveau personnage avait paru sur la scène, dans l'intervalle écoulé entre la seconde et la troisième partie de cette histoire, lacune importante que nous comblons avec ce rapide récit. Le père de Paul Gréant étaitarrivé à Rome. Son iils, on lui apprenant ses malheurs, n'entrait dans aucun détail; il promettait de tout lui dire dans une contîdcnce de prison. Eu attendant, il lui envoyait une lettre d'iutroductiou pour lady Stumley à Albano. Le maUiL-ureux père ti-aversa Rome sans la regarder : cette merveilleuse ville n'était poiK' lui que la continuation do la route déserte de» Apennins. Il se rendit tOut do suite cà Albano, où lady Stumley l'accueillit comme un ami bien cher, et lui présenta Fiorina. Le vieillard, en embrassant cette petite fille, éprouva un

DEBORA. lit

saisissement dont il ne put se rendre compte, et qui fît couler les larmes de lady Stumley. Fioriiiaelle-mèrje parut émue, de cette scène, et assise sur les genoui du père de Gréant, elle ne donna aucun signe d'impatience enfantine. 11 ne fut question, dans cette entrevue d'Aibano, ni du crime ni du procès. Le père croyait son ûls coupable; îady Stumley partageait la même opiniou Un silence triste et des soupirs signiiicatifs tinrent presque toujours lieu d'entretien. On ne parla que pour combiner un moyen de réussite qui ouvrirait à un père la porte de la prison de son enfant : lamentable faveur qu'aucune tyrannie ne peut refuser.

Elle fut en effet accordée; cette porte s'ouvrit. Le père, en revoyant son tîls, versa toutes les larmes de sa vie, tou- *es les larmes qu'il avait tenues en réserve pendant quarante années de bonheur domestique. 11 faut toujours en ne monde dépenser notre contingent de pleurs; on paye /arriéré toujours : les étés secs font les pluvieux automnes. Le vieillard ne reconnut son lils qu'à la voix; Paul îtait méconnaissable, même aux yeux d'un père; la doujle fièvre de l'âme et du corps avait creusé son visage, éteint la flamme de son regard, changé la nuance de ses cheveux : sa jeunesse, dévastée par le malheur, avait même perdu son dernier rayon sous le costume de prisonnier. En présence de son père, Paul crut ne devoir garder aucun secret ; il lui raconta toute l'histoire de son amour, déchira le voile qui couvrait la naissance de Fiorina, et finit par prendre Dieu à témoin du serment qu'il faisait aux genoux d'un vieillard et d un père, dans cet instant solennel; il jura donc, à ses dernières paroles, qu'il était innocent du crime pour lequel on lavait condamné. Le vieillard poussa un cri de joie, car il ne dcuta pas un moment, et il aurait condamné tous les tribunaux du monde avant de condamner la parole de son fils. L'espoir versa un premier rayon dans le cœur de ce malheureux père.

— Oui, dit-il à Paul, tu es innocent, et malgré toutes les preuves, je n'ai jamais osé douter de ton innocence. 11 y aura une justice pour loi et pour moi.

4 il 2 LA JUITE AU VATICAN.

Le geôlier des Carceri nuove, fidèle à sa consigne de riieure, vint couper l'entretien sur ces derniers mots, et le père de Gréant commença les plus actives démarches pour arriver aux personnages les plus influents de l'autorité romaine, et même au saint-siége, afin de plaider en dernier ressort, avec l'éloquence d'un vieillard, la cause d'un fils iniustement condamné. D'Albano, où il s'était établi pour voir Fiorina, il venait à Rome tous les jours et accablait de ses visites, souvent importunes, la chancellerie française,, au palais Golona : découragé chaque jour par ces deux mots accablants, éternel refrain de prétoire, chose jugée, il revenait à la charge avec cette ardeur nouvelle que tous les pères tiennent dans leurs âmes, lorsqu'il s'agit de sauver leurs enfants.

Le père de Gréant avait trouvé à Albano un homme qui le soutenait dans ce bon espoir, et qui, lui aussi, croyait avoir d'excellentes et secrètes raisons pour défendre l'innocence du jeune condamné délia Comarca. Cet homme était Virgilio. Trop bon chrétien pour hasarder hautement un jugement téméraire, Virgilio ne nommait point Talormi, qu'il croyait le véritable criminel de cette afî'aire ténébreuse ; mais, tout en s'exprimant sur un ton vague, il laissait penser au père de Gréant qu'il avait de légitimes soupçons sur un personnage', très-porté par sa nature à ce genre de crime faussement imputé au jeune Français. Le vieillard recherchait avidement les entretiens de Virgilio, d'abord parce qu'il trouvait en lui un consolateur, ensuite parce qu'il espérait toujours que le nom du personnage soupçonné arriverait enfin, dans une expansion plus vive, au bout d'une confidence. Malheureusement ces entretiens devenaient chaque jour plus rares, à cause des cruels embarras où se trouvait tout à coup Virgilio. Les obscurantistes, un moment retirés à l'écart et feignant de se résigner à l'impuissance après l'installation je Pie JX, reprenaient graduellement leurs anciennes positions et leur première \nfluence. On ne les voyait point encore agir ostensiblement; mais on sentait partout leur main. Virgilio était devenu suspect à cause de ses défrichements. Le ti'avail paraissait une chose séditieuse aux hommes de

paresse éternelle; on inquiétait chaque jour, par des vexations arbitraires, les défricheurs des Marais-Poutins; et comme ceux-ci, confiants dans la justice de leur cause, prononcèrent enfin quelques paroles peu mesurées, on envoya contre eiLX une escouade de soldats pour dissiper rémeute du travail obstiné.

Les défricheurs, obligés de fuir et d'abandonner leur chantier, prirent une résolution extrême. Virgilio les rassembla et leur dit :

— Mes frères , on vous ôte à la fois les deux choses qui font vivre Tâme et le corps : le pain et la liberté ; nous irons les retrouver ailleurs. Il y a tout près de Rome des asiles inabordables où nous ne craindrons rien, ni des carabiniers de Rome ni des sbires de TAutriche. Nous irons vivre dans la forêt de Viterbe, qui couvre des montagnes et des précipices, ou sur les rives du lac de Vico, ou dans les gorges étrusques, vis-à-vis Ponte-Centino , de l'autre côté de la Paglia, ou dans les vallées profondes des Riccorsij ou sur les pics escarpés de Bolsena et de San-Lorenzo. Nous aurons la chasse et la pèche, comme les tribus errantes des premiers jours; nous aurons le large toit des chênes des Apennins pour tente de repos : il n'y a plus de justice à attendre, mais nous avons toujours une patrie, qui est notre mère, qui peut nourrir ses enfants et leur donner la liberté de la montagne qu'on leur ravit dans la cité.

Les défricheurs répondirent par des acclamations enthousiastes, et Virgilio, étendant sa main droite vers eux, sembla leur dire : a Attendez, et je serai votre chef quand le moment sera venu. »

Cette détermination de Virgilio était an acte dQ désespoir^ une sorte de suicide. Pour s'élever à la hauteur de lady Stumley, l'agriculteur d'Albano avait conçu un plan merveilleux qui devait lui donner cette gloire et cette noblesse promises aux grands desseins accompliso Tout à coup ce rêve de généreuse ambition s'évanouissait; des mains impies brisaient le soc de sa charrue; le Triplolème des xMarais-Pontins redevenait un paysan vulgaire, tout au plus digne des amours d'une fille de Subiaco ou

d'Aricia. Un abîme s'ouvrait entre lady Stumley et Vi^ gilio. Cependant, Virgilio ne pouvait abandonner la villa sans communiquer son projet aventureux à la femn/e qu' dominait sou existence. Il eut avec elle un entretien, et, dès les premiers mots, lady Stumley ne parut pas approuver complètement sa détermination.

— Virgilio, lui dit-elle avec tristesse, les jours se font mauvais autour de nous; il y a dans l'air des présages sinistres; je ne sais trop quel lendemain m'est réservé à moi, à moi, une femme qui ne fais de mal à personne et qu'entourent de si dangereux ennemis. Quel moment choisissez-vous donc pour me quitter! Croyez-vous qu'il me reste beaucoup de soutiens en ce monde ?

— jMilady, répondit Virgilio au comble de l'étonnement, vos paroles sont pour moi un profond mystère. Quoi I vous avez des ennemis ! vous courez des dangers ! vous avez un lendemain douteux! Mais n'étes-vous pas placée, par votre nom et votre rang, sous la plus haute protection qu'une femme puisse avoir à Rome et partout, sous la protection du pavillon anglais ? Vous n'avez qu'un mot à dire à votre ambassadeur, et vos ennemis vont disparaître. Vous ne craignez rien des lois de ce pays. Ceux de votre puissante nation sont respectés partout : votre liberté anglaise vous accompagne et vous suit sur terre et sur mer. Miîady, miludy, je ne comprends ni votre tristesse ni vos craintes; mais si vous ne daignez pas vous expliquer devant un serviteur indigne, je m'inclinerai toujours à l'ombre de votre grâce, je n'interrogerai plus, je veillerai.

— VirgiL: ; lit lady Stumley avec une mélancolie profonde, si je nie tais aujourd'hui , le temps répondra pour moi, et alors vous saurez tout. Quoi qu'il arrive, sachezle bien, Virgilio, rien au monde ne me loucbe plus que votre dévouement aflectionné.

Lady Stumley serra la main de Virgilio et se retira brusquement pour lui dérober ses larmes. Le jeune homme porta sa main à ses lèvr.s comme pour y recueillir l'empreinte encore tiède de la main de lady Stumley. Quand Virgilio revit ses défricheurs, il leur dit :

DEBOnA. H5

— Mes frères, soyez toujours prêts, et quand vous verrez ma ceinture rouge flotter à la cime de ce peuplier, rendez-vous tous ici^ et nous irons tous ensemble à notre destin !...

lia bénédIclKm des ckeTattS.

La condamnation de Paul Gréant frappa de stupeur tous ses amis; on crut d'abord au crime, ensuite on douta, puis il y eut unanimité pour admettre Tinnocence et rinjustice de Tarrêt, tant le noble caractère de ce jeune homme faisait exclure la possibilité d'un pareil crime. En agitant la conversation sur ce sujet dans les lieux publics, en prononçant tout bas certains noms, en citant certaines influences occultes ou des haines et des vengeances mal déguisées, la jeunesse libérale cassa violemment à son tribunal la sentence de la Comarca, et une sourde exaspération se manifesta parmi les chefs de ce parti. Les esprits trouvèrent bientôt de nouveaux éléments d'inquiétude politique dans le mouvement réactionnaire qui se manifestait autour du nouveau pape. D'invisibles mains étouÔaient dans leur germe les réformes promises; de criminelles aspirations s'élevaient pardessus la chaîne des Apennins, et arrivaient aux oreilles autrichiennes toujours ouvertes du côté du Vatican. Les suppliques libérales adressées par les Légations et signées des noms les plus illustres, s'arrêtaient à la porte de Pie IX et ne la franchissaient pas. Les mécontentements prenaient chaque jour une nouvelle énergie, en menaçant de devenir sérieux. Les fêtes populaires, si fréquentes à Rome, sont des prétextes naturels le sédition aux époques orageuses. Beaucoup parmi les impatients avaient donc choisi le 17 janvier, fête de saint Antoine, pour faire une démonstration en faveur des réformes promises, et les amis de Gréant espéraient profiter de la cir-

-ï ' 0 LX JUIVE AU YXTîCXy.

constance en délivrant, le jeunn prisonnier. Lady Stuinley, qui connaissait ceite disposition des esprits, vint à Rome pour assister à la fête de saint Antoine et à la bénédiction dos chevaux. La police de son côté savait tout. L'œil de Talormi était ouvert.

11 serait difficile d'expliquer pourquoi saint Antoine est, à Rome, le protecteur des chevaux ; cette spécialité équestre devrait, ce nous semble, plutôt appartenir à des saints qui furent habiles cavaliers, 2omme Victor, Georges, Ferréol, Louis IX. Quoi qu'il en soit, et comme pour prouver que les hommes et les saints reçoivent souvent des emplois au-dessus ou au dehors de leur mérite, on a mis tous les chevaux de Rome, sans distinction de race et de condition, sous la protection de saint Antoine. Le pape, les cardinaux, les princes de l'Église, les gens du peuple, les nobles, les paysans, les contrebandiers font bénir leurs chevaux le 47 janvier. Sur un terrain à peu près désert, mais qui voit s'élever deux superbes basiliques : Saint-Jean de Latran et Sainte-Marie-Majeure, on trouve la modeste église de Saint-Antoine. Cette église n'a rien qui la recommande à la curiosité des voyageurs; sa façade est bourgeoise, et son dôme accuse l'absence de l'architecte qui aurait dû l'élever. On remarque pourtant sur la place une colonne érigée en i595, en mémoire de la conversion du roi Henri IV. C'est la seule chose qui puisse attirer les étrangers à l'église Saint-Antoine, lorsqu'on n'y bénit pas les chevaux.

Ce jour-là, Rome n'était pas dans Rome, elle était sur la route poudreuse qui va du Colysée à Saint-Jean de Latran. Pas un cheval ne manquait à la fête, et plus d'un somaro môme y faisait sonner sa sonnette, et tâchait de s'élever à la dignité de cheval, à la faveur d'une comumne bénédiction. Les gens de la campagne avaient noué des rubans cà la crinière de leurs quadrupèdes, les gens de la ville étalaient un luxe de harnais et de rênes dignes de l'attention du saint.

Lu ^'lètie en surplis, debout sur le seuil de la petite porte, agitait le goupillon d'eau bénite sur les chevaux à mesure que les attelages ou les chevaux de main défi

laient avec ordre devant lui : les rangs des hommes et des quadrupèdes se confondaient dans une égalité parfaite* les équipages anglais des Torlonia suivaient un escadron de chevaux de ferme; la jeune noblesse des Coiona, des Chigi, des Borghèse, des Pallavicini se pavanait gracieusement au milieu des carratelle de louage; les chevaux barbes, vainqueurs aux courses de Barberi, étalaient leurs derniers prix d'étoffe écarlate; ces prix que les juifs sont obligés de fournir, depuis qu'on les a dispensés de courir eux-mêmes pour l'amusement du peuple sur la longue ligne du Corso. Le prêtre donnait sa bénédiction à tous, pusillis cum majoribus. Parmi nos connaissances, on remarquait dans la file l'équipage Van-Ritterqui, par son caractère officiel, devait paraître à toutes les cérémonies publiques; Memma, voilée, dans un angle de la voiture fermée, était presque absente au milieu de la foule, et pourtant elle ne perdait rien de tout ce qui l'environnait. A peu de distance le comte Talormi se penchait avec grâce sur les rênes de quatre chevaux, qu'il dirigeait comme un quadrige d'enfant; Virgilio conduisait ses chevaul de ferme ; Giceruacchio et ses charretiers herculéens conduisaient leurs chevaux de trait; Jubelin, Bezzi, Gédéon et d'autres artistes formaient une élégante cavalcade; Barbone, sous prétexte d'amener l'équipage de Santa -Scala, observait tout, sans jamais perdre de vue le fin chapeau noir qui s'inclinait sur l'oreille gauche de Talormi.

Au moment où la voiture de lady Sturaley touchait l'angle de la façade de l'église, Talormi confia ses chevaux à un domestique, se glissa sur le pavé et se perdit dans la foule. Barbone fit la même chose, et rejoignit son maître qui lui donna un ordre. L'eau bénite allait pleuvoir du goupillon sur les chevaux de lady Stumley, lorsqu'une voix forte sortie de la foule s'écria : E un' ebreal « ne bénVisez pas, c'est une juive !» A ce cri le prêtre recula, le lévite éteignit le cierge, la cérémonie fut intenompue; deà milliers d'échos vivants répétèrent en chœur formidable : a C'est une juive 1 ne bénissez pas ! C'est Debora la juive qui vient profaner la fête ' Mort à la juive ! » Les

plus fanatiques arrêtent les chevaux et brisent le siège du cocher ; lady Stumley, trahie par sa pâleur, son trouble, son silence, confirme ainsi Taccusation de la loule; des mains violentes l'arrachent de sa calèche et la séparent de Fiorina qui pousse des cris de désolation. Un désordre inexprimable éclate; la file est brisée en mille tronçons qui ne peuvent se rejoindre; les chevaux se cabrent; les cayaliers sont emportés dans une mêlée de roues, de timons, d'essieux, de brancards. Talormi, remonté sur son siège, semait partout ces paroles incendiaires: « C'est Debora la juive qui vient, déguisée en grande dame, insulter la sainte Église et jeter un sort sur les animaux de vos étables ! » et les paysans, qui reprenaient déjà la route de Saint-Jean de Latran et de Tivoli, rebroussent chemin en poussant des lamentations lugubres et lancent à Debora des auathèmes de mort: les portes de l'église se ferment; la statue coloriée du saint est voilée de noir ; on arrache les tentures rouges qui décoraient la façade et l'écusson armorié du cardinal titulaire qui protège ce lieu saint. Memma, qui avait vu Fiorina enlevée par des paysans aux allures bohémiennes, se précipite dans la foule comme la mère de Florence, et laissant à tous les essieux des lambeaux de sa robe, elle court à la jeune fille et la dispute aux ravisseurs. Van- Ritter oublia tout en ce moment; avec sa noble générosité de marin, il se laissa emporter à ce simulacre de bataille, et se creusant un sillon dans ces vagues vivantes, au moyen de ses bras nerveux, il rejoignit sa femme et la ramena bientôt avec Fiorina dans un lieu de sûreté.

Dans les ardentes mêlées, tous les incidents se passent à la fois ; mais on est obligé de les raconter successivement et de mettre dans le récit un ordre qui n'existe pas dans l'action. Gédéon avait vu, le premier, disparaître lady Stumley; mais il avait été constamment repoussé par les vigoureuses ondulations de la foule, comme le naufragé est repoussé du rivage qu'il veut atteindre. Épuisé d'efforts , il se heurta contre Ciceruacchio et ses hercules, tous inébranlables comme un archipel d'écueils.

— Ciceruacchio ! s'écria Gédéon , c'est une affaire de

DEBORA. ^IQ

basse police; j'ai vu les agents qui ont soufflé la calomnie; je les ai reconnus : ce sont ceux de Posteria du Tibre €t du temple de la Concorde ; ce sont les sbires de Pacifico.

— Je m'en doutais , dit Ciceruacchio avec le calme de l'Hercule au repos ; il y a de mauvaises mines autour Ae nous, et la bénédiction des chev'-«.ux ne sera pas bonne cette année; il y a trop de diables dans le béoitier.

— Et nous n'agissons pas ! nous n'agissons pas ! s'écria Gédéon en déchirant les boucles de ses cheveux.

— Tu vas voir! reprit Ciceruacchio.

A ces mots il fronça ses sourcils olympiens et regarda ses compagnons. Ces hommes de fer tombèrt?nt comme un bloc sur la foule et arrachèrent lady Stumley des mains fanatiques qui la traînaient dans la poussière. Favorisé par cette puissante intervention, un homme qui s'était épuisé en efforts pour lutter seul contre mille, l'héroïque Virgilio enleva la jeune femme dans ses bras vigoureux, la mit sur sa carrât ella et disparut avec elle dans un galop qui fut un éclair.

Les fanatiques réclamaient leur proie; l'émeute se levait contre l'émeute ; on se demandait avec des paroles de rugissements quels étaient ces hommes impies qui protégeaient une juive devant une église profanée; quels étaient ces païens qui se réjouissaient dans ce jour de fête, changée en fête de deuil ? Cependant les chevaux et les équipages, bénis ou non bénis, reprenaient le chemin de la ville, les femmes fuyaient en désordre vers les routes de la campagne ; il restait sur la place de l'église une foule encore immense; mais tout le caractère de la fête du 17 janvier avait disparu. On entendait toujours ces cris : Mort à la juive ! mort à Debora du Ghetto !

Ciceruacchio, élevé sur les bras de ses amis , et dominant la multitude, fait signe qu'il veut parier, et alors, comme autrefois sous Hiéroclès, le préfet de Rome, le peuple romain , avec ce bon sens qui le caractérise, se tait et écoute. Il n'y a pas un mot à changer dans cette citation empruntée à un grand historien. Rome est toujours Rome. Une seule voix avait crié ;

— C'est Ciceruacchio! Silence ! Laissons parler l'orateur du peuple!

Du haut de sa tribune vivante, l'orateur fit entendre comme un prélude des paroles mélodieuses, avec cette Toix que les Italiens ont créée et nommée voix sympathique, voce simpatica, et qui, sur leurs théâtres, dans leurs chaires, à leurs rostres, émeut et ravit un auditoire, même lorsque la musique ne l'accompagne pas.

— Amici cari , popolo amato, dit-il, je comprends votre fureur, je la partage, parce que le cœur du peuple bat dans le mien. Oui, votre colère est légitime; oui vous serez justes dans votre châtiment, s'il est vrai qu'une juive ait osé insulter par sa présence une cérémonie sainte, et profaner l'eau bénite ! Un pareil scandale, une pareille audace méritent un châtiment; la foudre populaire doit tonner, si la foudre du ciel reste muette 1 Pour un tel sacrilège, il n'y a pas d'assez grande expiation !

Les acclamations éclatèrent et interrompirent le discours de Ciceruacchio. L'orateur fit un nouveau signe et le silence se rétablit.

— Mais , d'un autre côté, où sont des hommes graves et calmes; j'entends dire que cette femme n'est pas une juive, n'est pas Debora du Ghetto, n'est pas la fille de Costantini. On m'affirme que c'est une jeune veuve anglaise, lady Stum<ley d'Albano, la providence des pauvres, la patronne des affligés, la reine libérale des artistes. Eh bien ! chers amis, si cela était vrai, si nous avions insulté une chrétienne, si nous avions écouté trop étourdiment une première délation mensongère et perfide, si nous avions porté de violentes mains sur une noble étrangère qui n'est pas du sang juif, quel remords ne serait pas le nôtre! Que de pardons aurions-nous à demaLder à Dieu 1 Or, maintenant, notre conduite est toute tracée par le bon sens et l'équité, ces deux vertus antiques du peuple ro main. Allons à la maison de Costantini; allons voir De bora au Ghetto; je vais marcher à votre tète : tous ceuj qui m'aiment me suivront.

— Nous te suivrons tou£! cria la foule en chœur.

Au milieu de cette multitude d'hommes, une jeune

femme était restée, et avait fait avancer sa calèche vers le groupe de Ciceruacchio et des hercules. Il est inutile de nommer Clelia, elle seule pouvait se plaire au milieu de ce tumulte, et saisir même avidement cette occasion d'y jouer un i^le de prima dona assoluta, oomme dans le finale de Semiramide. Debout sur un coussin de sa calèche, elle applaudit Ciceruacchio avec ses mains d'ivoire, et avec toutes les perles de sa voix, et se tournant vers le peuple, elle dit dans un éclat de rire mélodieux comme un chant de fauvette.

— Il a raison, ce brave Ciceruacchio ! je connais Debora la juive, moi, et elle ressemble à lady Stumley comme Sainte-Marie-Majeure à Saint-Antoine ! lady Stumley est une grande dame, et Debora une petite marchande; l'une porte des robes de velours le dimanche, l'autre des robes de mérinos le samedi... Tiens! cela me fait souvenir que je dois encore à cette petite juive une écharpe albanaise!... En attendant, mes chevaux ne sont pas bénis. Cocher, suivez Ciceruacchio et prenez bien garde, j'ai peur de verser; saint Antoine doit être furieux aujourd'hui. « Au Ghetto ! au Ghetto ! » cria la foule, et les plus agiles suivirent \d.carratella de Ciceruacchio et la calèche de Clelia. Les gens de la campagne romaine, toujours amants du merveilleux comme les antiques suburbains, se répandaient dans leurs villages, en racontant ce qu'ils avaient vu. Au moment de la bénédiction, disaient-ils, une juive s'était montrée devant l'église de saint Antome pour empoisonner l'eau bénite; le buste du saint avait étendu son bras droit vers elle, et aussitôt la juive était tombée morte sous les pieds de ses chevaux, où le peuple l'avait mise en pièces. Ce récit se propagea d'un côté jusqu'à Terracine, et de l'autre jusqu'à Radicofani. La foule laissa en route beaucoup des moins acharnés ; cependant elle était encore assez considérable lorsqu'elle arriva au Ghetto. Les plus fanatiques, et les moins crédules par conséquent, serraient toujours de près Ciceruacchio et ses hercule*. L'orateur du peuple entra le premier dans la boutique de Costantini, elle fut aussitôt envahie; ceux qui ne purent y pénétrer s'amoncelaient dans la rue, en

attendant le dénoûment de cette scène, qui éclata tout à coup par des acclamations triomphales. Une jeune fille courbée par le travail, fort négligemment vêtue et coiffée d'un bonnet blanc jaunâtre, vendait du filigrane de Gènes à une vieille femme qui marchandait beaucoup. La vendeuse, reconnue par les principaux députés de la foule, était Debora.

— Oui, oui , s'écrierent-ils sur le seuil de la boutique, le grand Ciceruacchio avait raison ! la fille du juif est ici, et ne ressemble pas du tout à l'autre. La police nous a trompés ! A bas les Autrichiens! Debora paraissait visiblement émue, et ses yeux baissés avec modestie n'osaient regarder tant d'hommes, lorsque Tartiste Glelia, quiavait laissé sa voiture à la grille, entra ou pour mieux dire bondit dans la boutique, et sautant au cou de Debora, elle dit :

— Eh bien! vous avons-nous trompés moi et Ciceruacchio? La voyez-vous là, cette pauvre fille qui travaille toujours lorsque nous ne faisons rien, nous paresseux !... Ma petite Debora, tu ne comprends rien à tout ceci, n'estce pas?

Debora leva les yeux, prit une pose toute naturelle d'étonnement, et secoua la tête avec une naïveté d'expression admirable, comme pour dire : Je ne comprends rien.

— Figures-toi, poursuivit Clelia, que tous ces hommes sont des saints Thomas... Mais tu ne connais pas saint Thomas, toi, pardon, tu es juive... Eh bien! ce sont tous des incrédules qui veulent voir et toucher pour croire. Ne se sont-ils pas imaginé que tu étais venue à la bénédiction des chevaux pour faire bénir les tiens et porter malheiu* à l'eau bénite ! Comme si tu avais des chevaux, toi, pauvre enfant ! Je voudrais bien que tu en eusses toute une écurie pleine, parce que tu me ferais un crédit d'un an pour ce carton de filigranes que je vais t'acheter. D'où viennent ces filigranes... de Cônes ?.. Ah ! oui, c'est le pays de ces choses... Est-ce du bon argent? de l'argent vrai comme celui des francesconi?Oui... il seraitnoir, s'il était faux... j'aimerais mieux de l'or... Eh bien! que faites-vous là vous autres ? Ne voyez-vous pas que vous gênez cette pauvre fille, et que vous l'empêchez de faire son commerce?

On voit bien que vous n'avez pas de commerce, vous autres ! Allons! ^ous avez voulu voir, c'est vu; vous ferez bénir vos chevaux l'an prochain, si vous en avez. Giceruaccbio donna respectueusement le premiei- un bon exemple: il salua Debora et sortit. Insensiblement, la boutique et la rue se dégarnirent. Clelia resta seule et poursuivit son affaire de filigranes, tout en c?.usant de mille choses à la fois et se faisant les réponses dt^ ses de mandes.

— Vous la connaissez beaucoup ici cette lady Stumley qu'ils viennent de mettre en pièces là-bas? Je n'aime pas les Anglaises, moi, mais je ne veux pas qu'on les assomme. Elle doit faire beaucoup d'emplettes chez toi? Estce une bonne pratique? Les Anglaises payent bien; elles ont au moins cela de bon. La trouves-tu belle, lady Stumley?.. Tu ne dis ni oui, ni non... On me l'a montrée une fois à la villa Borghèse, avec sa fille... On m'a dit que c'était sa fille... Eh bien! Debora, voyons, est-ce convenu? Je t'achète ce carton, et je te payerai à la Sainte-Anne, le 25 juillet ; six mois, ce n'est pas long. J'assiste toujours à la procession de la confrérie de Sainte-Anne des Palefreniers ; c'est superbe quand elle passe sur le pont Saint- Ange et que l'artillerie du fort la salue. Je mets toujours une robe neuve ce jour-là, c'est ma fête; je suis née le 25 juillet, en.... j'ai oublié l'année. Je paye mes dettes dans ce grand jour, lorsque ma patronne me fait tomber de l'argent du ciel. Clelia est un surnom que l'école française m'a donné parce que j'ai traversé le Tibre à la nage comme l'autre Clelia, la véritable. Je nage -comme une sirène, mais je ne chante pas aussi bien.

Debora, nonchalamment appuyée sur son comptoir, écoutait Clelia, lorsqu'une rumeur se fit entendre dans la rue du Ghetto... "^

— Est-ce qu'elle retournerait cette armée de saints Thomas? dit Clelia en prêtant l'oreille.

Elle se leva brusquement, jeta dans le carton les marchandises dont elle jouait avec ses doigts, et lançant un regard à l'extérieur, elle dit :

— Je vois des gens de mauvaise mine et des soldats qui ne l'ont pas bonne.

Debora tressaillit et dit d'une voix sourde ces mots qui furent inintelligibles pour Clelia :

— Pour me eauver, je me suis perdue !

Elle ouvrit la porte du fond et disparut. Aussitôt une escouade d'agents de police^, conduite par Tinvisible main de Talormi et de Pacifico ^ entra dans la boutique , et le chef dit à Clelia :

— Je vous arrête au nom de monseigneur le gouverneur !

— Tu m'arrêtes, moi ! dit Clelia en repoussant le sbire, es-tu fou, mon ami? Regarde-moi bien : je suis Clelia, et je te ferais arrêter, toi et toute ta bande, si vous valiez la peine de faire meubler une prison.

Deux agents qui avaient reconnu Clelia s'empressèren d'avertir leur chef de sa méprise; celui-ci, s'adressant avec respect à la jeune femme, lui dit :

— Vous n'êtes pas Debora Costantini !

— Est-il stupide, cet homme ! dit Clelia; combien de fois veux-tu que je te répète mon nom?

— Alors , poursuivit le chef, visitez cette maison et vous y trouverez Debora.

— En voilà d'une autre ! s'écria Clelia, sont-ils acharnés contre cette pauvre fille !

— J'exécute un ordre. Madame, dit le sbire.

— Eh bien ! il est prouvé que Debora n'assistait pointa la bénédiction des chevaux.

— Oui, dit le chef; mais elle assistait au crime qui a été commis au palais de la place Navone, et elle est complice de Paul Gréant. Lisez l'ordre d'arrêter.

— Qui a signé cet ordre? demanda Clelia.

— Lisez, Madame; c'est monsignor Pacifico.

— Tenez, dit Clelia en déchirant le papier, voilà comment je traite les ordres de Pacifico; allez lui dire cela de ma part. Je me moque de lui comme d'un coup de pied de la statue de Pasquin. Maintenant, vous n'avez plus d'ordre, vous ne pouvez plus arrêter Debora. Sortez! vous n'êtes pas assez amusants pour moi.

— Madame, dit le chef qui tremblait devant Clelia, je suis au désespoir de vous désobéir; mais je porte encore

DEBORA. J25

sur moi un second mandat d'arrêt, signé du procureur fiscal.

— Le procureur fiscal m'a fait la cour six mois ; j*ai vu i mes pieds tout votre grave tribunal àe piazza Madama. J'ai posé pour leur tableau de Thémis. Je suis Thémis. Faites avancer ma calèche, je vais leur casser ma balance sur le front. Ah ! nous verrons qui commande à Rome, si c'est le gouverneur ou moi !

Clelia s'élança dans la calèche, et dit au cocher :

— Piazza Madama!

On n'eut point de peine pour trouver Debora dans sa petite maison; la pauvre fille ne fit aucune résistance; elle ne s'était dérobée un moment que pour changer de robe et prendre une bourse pleine d'or. En sortant de sa boutique, au milieu des agents de police, elle couvrit son visage d'un voile vert et traversa la ville jusqu'aux Prisons-Neuves, où elle fut écrouée dans un cachot secret.

Le cachot*

Plonger dans un cachot n'est point une métaphore; le cachot est une prison dans la prison ; c'est un caveau souterrain où ne brille d'autre lumière que celle des chandelles de suif; l'air de la vie n'y circule pas; le détenu n'y respire qu'une atmosphère épaisse, humide, gluante, celle qui s'appesantit sur les cadavres dans les tombeaux. On avait enfermé Debora dans une de ces fosses judiciaires réservées aux plus grands criminels d'État; c'est pour la porte de ces horribles demeures, e'c non pour celle de l'enfer, que Dante a écrit levers fameux qui anéantit l'espoir. En y entrant, Debora comprit son destin; elle était juive; elle était accusée comme complice de Gréant, et comme affiliée aux sociétés secrètes; elle avait contre elle des ennemis puissants, Talormi à leur tète; rien ne pouvait la sauver de la torture et de la mort : assise sur le

grabat de paille, seul meable de son cachot, Debora sentait s'évanouir son énergie, parce qu'elle n'entrevoyait autour d'elle ni rayon de jour ni rayon d'espoir. Les ténèbres tuent le courage; c'est l'image sombre de la mort et du néant. Dieu môme ne semble plus exister là où manquent la lumière, les étoiles ou le soleil. Une belle et jeune fille ne se résigne pas à mourir, à l'aurore d'une vie dont elle n'a connu que les douleurs; et, au moment où elle entrevoyait des jours si doux, des horizons si beaux et des amours dignes des anges, dans une de ces délicieuses oasis de la campagne romaine, où l'âme s'initie aux extases du ciel, elle se rappelait une inscription qu'elle avait lue la veille sur un platane d'Albano, et qu'une seule main pouvait avoir tracée, comme dansl'églogue de Gallus. Les vers italiens qui exprimaient la pensée de Virgilio avaient l'amoureuse suavité de ces antiques inscriptions creusées sur les jeunes arbres de Tibur, auxquels le poëte disait : 7/5 croîtront, et nos amours croîtront avec eux. Crescent illœ, crescetis amores ! Au fond de son ténébreux cachot, Debora n'avait pas assez de larmes à donner à ce souvenir, et son doigt écrivait sur le mur, sans y laisser la trace d'une lettre, Tinscription de Virgilio, à laquelle Fhorrible situation de la prisonnière donnait un caractère désolant. On peut traduire ainsi ces vers du poète d'Albano, adressés, quoique sans nom, à lady Stumley, qui maintenant ne sera plus distinguée de Debora, dans notre récit.

Viens! je sais des abris où le fleuve immobile Nous pciDt dans son miroir le bois de la sibylle; C'est ià qu'il faut cacher l'aurore de nos jours! Regrettons les moments perdus pour les amours; Dédaignons ces faux biens que le vulgaire ouviei Être seul, c'est la mort; être deui, c'est la vie! L'amour nous est venu du ciel pour nous charmer; Aimons, aimons pour vivre, et vivons pour aimer.

. Ainsi ce bel horizon lumineux venait de s'éteindre à jamais; Debora ne devait plus revoir son lac d'azur, ses pins odorants, ses douces collines, ses fontaines d eaw \ive qui coulaient dans les herbes des prairies et les fleurs

des jardins; elle ne devait plus respirer cette émanation amoureuse qui pleuvait du ciel d'Albano, sous le soleil du milieu du jour et les étoiles du milieu de la nuil. Ce poëme divin, mis en action par deux créatures, venait de s'interrompre avant le dernier chant; lumière. Heurs, extases, rêverie , amour, tout s'éteignait au fond d'un cachot, comme le premier songe doré de l'enfant qui meurt sans baptême va se couvrir, dans les limbes, des ombres éternelles delà nuit. « Voilà pourtant, répétait souvent Debora, où m'a conduite ma reconnaissance envers Me mma; elle avait pris soin de mon adolescence ; elle m'avait tenu lieu de mère à l'âge où elle était presque ma sœur, et mon dévouement n'avait rien à lui refuser; ma vie devaitêtre au service delà sienne. L'ingratitude m'aurait sauvée; ii est si facile d'être ingrat ! la reconnaissance est un si lourd fardeau ! Je n'ai \)as voulu être ce que tous les autres sont. Mon dévouement a été mis aux plus rudes épreuves: j'ai accepté, non avec résignation, mais avec ferveur. J'ai consenti à prendre deux existences, deux visages, deux noms, pour garder comme une mère cette jeune Fiorina, que Memma ne pouvait nommer sa fille, et si j'ai profité de cette haute position de lady Stumley, que Memma m'avait faite avec son or, pour soulager ceux de ma religion et protéger les artistes, j'ai le droit de pouvoir dire à mes ennemis que je n'en ai retiré, moi, aucun bénéfice, et qu'au contraire la calomnie n'y a trouvé que trop d'occasions de porter atteinte à ma considération et à mon bonheur.

Seule avec sa pensée, Debora ne vivait plus qu'avec ses souvenirs, et, au milieu du silence tumulaire qui l'entourait, elle se persuada avec efiroi que cette vie rétrospective ne serait pas longue, et que son cachot ne s'ouvrirait plus. Ses ennemis s'étaient débarrassés d'elle sans la soumettre aux épreuves chanceuses d'un jugement public; on Tavait inhumée vivante, comme une vestale des temps anciens. Quand la fièvre du sang, portée au cerveau, vint donner à cette réflexion horiible un caractère de Térilé, Debora se leva comme étouffée par le poids de h Toùte, et la respiration lui manaua subitement. Ses

mains délicates se crispaient contre les murS;, qui ne rendirent aucun son, comme les parois d'une caverne da granit; elle sonda aussi l'épaisseur de la porte, qui resta muette comme la pierre des murs. Un vertige afifreux brûla 'e front de la jeune femme, et fit sortir des étincelles de ses cheveux noirs ; ses yeux s'ouvraient démesurément pour percer les ténèbres massives du cachot et entrevoir un seul rayon; ses lèvres demandaient un souffle d'air dans cette tombe embrasée; sa voix, que l'haleine intérieure ne soutenait plus, s'efforçait d'implorer du secours, et elle expirait dans la poitrine, comme le cri des mauvais rêves. Le délire la saisit au cerveau ; elle déchira son corsage, ne pouvant renverser les murs qui l'étouffaient ; elle dénoua sa belle chevelure, pour la faire tourbillonner devant son visage, comme un éventail, et se donner un peu de fraîcheur artificielle ; bientôt ses vêtements les plus légers lui furent intolérables; elle joncha le sol gluant des lambeaux de sa toilette, et se jetant à genoux, elle demanda au ciel de lui donner, comme une faveur, une mort subito, et de lui épargner l'agonie folle de la faim et de la soif, et ces derniers râles furieux où les dents affamées grincent sur la chair des mains pour y chercher leur dernier aliment. Il y a des prières si ferventes, si profondément extraites des racines du cœur, qu'elles autorisent à croire que Dieu les exaucera, s'il écoute les lamentations de sa terre. Une rosée sembla descendre sur le front de Debora; la pauvre agonisante, arrivée à cette suprême limite de la vie où un temps d'arrêt est déjà un retour vers la résurrection, sentit bientôt son courage se ranimer, et la pensée de Virgilio arrêta son âme sur ses lèvres; elle se représenta cet homme qui ne vivait que pour une femme, une idée, un amour et ne retrouvant plus auprès de lui l'image adorée, source de sa vie, et agitant son désespoir dans le désert d'Albano, à travers des arbres voilés de crêpes de deuil. Ce regard, jeté our Virgilio, secourut Debora; elle compri; le sens profond de cette pensée d'un grand poëte : Plus loin les corps, plus près les âmes; et ce nouveau compagnon qu'elle donna à la solitude de son cachot acheva de la

DERORA. 129

réconcilier avec la vie, et enchaîna énergiquemont ses mains aux bords de la tombe; elle espéra d'arriver à l'espoir.

Un léger bruit courut dans le corridor, et réveilla un faible écho sous la voûte de la prison; les verrous et les serrures grincèrent; la lourde porte tourna sur ses gonds criards ; une clarté de lanterne rayonna comme le plus lumineux soleil, et une jeune fille, belle comme Tange de la délivrance, parut et marcha vers la prisonnière avec un visage où le sourire se mêlait à la compassion. Debora était étendue sur son lit de paille, et son premier mouvement fut de s'envelopper de sa longue et épaisse chevelure comme d'un vêtement.

— Ne craignez rien, lui dit la jeune fille avec une voix douce; c'est moi, c'est une femme comme vous. Je vous apporte la nourriture des prisonniers ; mais comme c'est moi qui l'ai préparée, vous la trouverez bonne, je crois.

Debora se releva, s'assit aux bords de son grabat et serra les mains de la jeune fille.

— Vous ne me connaissez pas? demanda-t-elle à la prisonnière.

— Non, dit Debora; mais en vous voyant, je vous aime.

— C'est par le plus grand des hasards que je suis ici, poursuivit la jeune fille; j'étais attachée au service d'une osteria très-mal notée par la police. On a fait fermer l'osteria, parce qu'il y avait toujours des complots de patriotes, disait-on, et je suis revenue auprès de mon père, qui est geôlier de cette prison... Voyez comme c'est heureux pour vousl... On me nomme Ruzzarina; je dois me marier avec un brave garçon qui est l'ami de Gédéon, votre frère , et c'est mon futur qui m'a recommandé mademoiselle Debora Gostantini. Voilà pourquoi je viens vous voir, vous consoler et vous off'rir mes services.

— Non, dit Debora, vous n'êtes pas Ruzzarina, vous n'êtes pas la fille du geôlier; vous êtes la Providence; car vous êtes descendue ici quand je priais.

— Je serai ce que vous voudrez, poursuivit Ruzzarina, et je ferai tout ce que Je pourrai.

— Eh bien! dit Debora, je veux écrire une lettre à..; un ami.

— J'avais prévu cela, dit la jeune fille, et je vous apporte tout ce qu'il faut pour écrire...

— Et vous vous cliargez de la lettre î demanda vivement Debora.

— Belle demande! A quoi vous servirait d'écrire, si vous n'aviez personne pour porter votre lettre?

— Ruzzarina déposa sur le lit ses provisions de bureau, et Debora écrivit sa lettre.

— Cela ne vous dérange pas, si je parle quand vous écrivez? demanda Ruzzarina.

— Non, mon enfant; vous pouvez parler tout à votre aise.

— Quand on m'a annoncé que vous étiez en prison, je me suis dit à moi-même : Elle doit être bien belle, mademoiselle Debora; mais vous êtes encore plus belle que je ne croyais.

— Que dites-vous là? observa la prisonnière tout en écrivant, [l est difficile de vous comprendre.

— Ab ! voici; il n'y a jamais eu dans cette prison de femmes vieilles et laides : au fait, qu'en ferait-on ?

— Mon Dieu ! c'est eff'rayant ce que vous donnez à comprendre ! dit Debora en arrêtant sa main sur sa lettre. Ainsi donc, innocente ou coupable, une femme peut se voir ensevelie dans ce cachot ?

— Oui, mademoiselle Debora? il suffît qu'elle soit jeune et belle; le reste importe peu. Mon père, qui connaît toutes les histoires de son métier, m'a dit qu'il n'y a jamais eu que de bf.'lles femmes dans les prisons de l'inquisition. Il rit beaucoup, mon père, en disanV cela.... Mais, mademoiselle Debora, voulez-vous que je vous apporte une robe plus légère ? La vôtre est bien lourde, avec la. chaleur de cette prison... Oui, on étoulTe ici, au. mois de janvier... en été, il y a beaucoup de fraîcheur... Ahl les femmes sont bien malheureuses !... quand elles n'ont pas un mari qui les protège, tout le monde veut les voler, comme font les passants avec les vignes du grand chemin. On nous prend pour des fruits sans maîtres....

Moi , heureusement , à Tosteria, j'avais mon Frittata , uiv homme vigoureux comme un marin de Fiumicino, et tous ceux qui étaient amoureux de moi avaient peur de lui... 11 doit m'épouser à la Saint-Joseph, le 19 mars, si les affaires politiques marchent bien... Vrai, Mademoiselle, je ne vous dérange pas en parlant.,.

— Non, Ruzzarina... j'ai fini... et...

Debora s'arrêta pour écouter.

— Ce n'est rien, dit Ruzzarina... 11 n'y a que moi qui aie le droit d'entrer chez une prisonnière... moi, et les hommes de justice... mais ils dînent tous en ce moment.. ;i C'est pour cela. Mademoiselle, que je voulais vous apporter une robe d'indienne, pour vous couvrir sans vous étouffer... Nous sommes à peu près de la même taille, je crois... j'ai vu au musée du Campidoglio une statue qui vous ressemble... mais elle n'a pas vos beaux che\Tux... les miens ne sont pas aussi longs... en entrant j'ai cru que vous aviez une mantille noire...

Debora fit un geste en désignant la porte, et Ruzzarina se tut.

— Oh! cette fois, dit la prisonnière, je ne me trompe pas... j'ai entendu marcher... on vient... tenez, prenez vite cette lettre; ma vie est dans ce papier.

— Où faut-il la porter?

— A la villa Fiorina, à Albano ; elle est pour Virgilio, l'intendant de lady Stumley.

— C'est comme s'il l'avait, dit Ruzzarina en baissant la voix.

La jeune fille du geôlier n'eut que le temps de serrer la lettre dans son corset; un homme vêtu de noir entra dans le cachot; Debora se couvrit du voile de ses cheveux et d'un lambeau de couverture de laine accroché à soa grabat.

— C'est la nourriture de tous les prisonniers, dit Ruzzarina d'un ton dur ; vous vous y habituerez comme les autres; on ne peut faire une cuisine exprès pour vous.

— Elle se plaint de la nourriture? dit l'homme noir d'un ton mielleux.

— Oui, répondit Ruzzarma en jetant un regard nio-

qiieur sur Debora; oui, monsignor Pacifico, voilà une grande dame qui a le goût bien délicat pour une pensionnaire de rinquisition; mais elle s'y fera comme les autres : Tappétit vient en ne mangeant pas. Et Ruzzarina sortit sur un geste de Pacifico. Le monsignoi ferma la porte et s'approcha de la prisonnière ; la lave des sept péchés capitaux bouillonnait dans sa poitrine et altérait les ressorts de sa voix; TincandeTcence de la luxure empourprait l'épiderme de ses joues; un brouillard humide voilait ses yeux.

~ Madame, dit-il d'une voix qui se diminuait pour dérober le trouble d'une volupté criminelle, vous avez commis un grand crime devant Dieu et devant les hommes...

— Je n'ai commis aucun crime , interrompit Debora d'une voix énergique, et vous le savez bien , vous le premier. Jugez-moi selon votre injustice, mais ne m'insultez pas.

— Mesurez bien vos paroles, Madame, reprit Pacifico d'un ton calme; vous êtes en notre pouvoir, et aucune puissance humaine ne peut venir à votre secours. Faites l'aveu de vos crimes, et en faveur de cet aveu on pourra peut-être avoir quelque indulgence...

— Je n'ai rien à avouer, dit Debora d'une voix ferme.

— Alors on usera de la force. Madame; on vous soumettra aux douleurs de la torture et aux épreuves du feu et de l'eau; on brisera ces pieds blancs et délicats, qui luisent comme de la nacre; on tordera votre cou si pur dans un carcan de fer; on coupera ces beaux cheveux jusqu'à la racine; on liera vos bras avec des cordes noueuses; vous serez suspendue sur un brasier ardent, et vous n'aurez plus môme votre chevelure pour défendre votre pudeur Que dites-vous de cela, mon enfant?

— Je ne dis rien, j'attends la torture.

— Ma fille, nous en avons vu de plus fortes et de plus rebelles, et qui, ensuite, se sont humiliées en implorant notre grâce; nous les avons vues à nos genoux et baisant nos mains. Le bourreau était là avec ses instruments de

torture, et n'attendait qu'un ordre de ma bouche... Alors le courage manquait au cœur de ces femmes, et elles se résignaient.

— Vous mentez, Monsieur, dit DeLora; vous calomniez les femmes ; elles subiront tout avant de vous subir.

— Vous n'avez donc aucune pitié de vous, ma chère enfant? Mais regardez-vous donc; écartez le tissu de vos cheveux; voyez comme vous êtes belle et comme il vous sera pénible de voir broyer tant de frais trésors sous la main du bourreau.

— Vous m'indignez. Monsieur, dit Debora d'un ton résolu ; il n'y a pas de torture plus affreuse que votre parole et votre présence ; si le courage me soutient en ce moment, il me soutiendra toujours. Sortez.

— Sortez ! ah ! tu me donnes un ordre à moi ! Écoute , Debora, je t'ai parlé jusqu'à présent avec douceur; la colère aura son tour. Écoute ; ne sois pas Tennemie de toi-même; je puis te sauver, je veux te sauver. Un homme puissant t'aime, c'est le comte Talormi. Rien ne peut résister à cet homme ; c'est l'Autriche incarnée dans un seul homme. Talormi se fera ouvrir la porte de cette prison : il n'attend que l'épuisement de tes forces; quand l'abattement sera venu, il tombera sur toi comme le vautour sur la colombe, et tes beaux bras seront déchirés par ses griffes. Debora, regarde ce cachot, regarde ces murs, regarde ce grabat; il y a partout des empreintes de lutte violente, des traces de voluptueuse furie, des ruines d'insolente pudeur. Eh bien! une nouvelle scène se prépare. Ce cachot n'a pas encore tout vu; Talormi va l'épouvanter d'un crime de plus. Debora, Debora, je veux me liguer avec toi contre Talormi; mais laisse-moi respirer plus près de toi; donne-moi un regard qui ressemble à une promesse d'amour; je ne te dis pas de m'aimer; laisse-moi croire que tu m'aimes; il est si facile aux femmes de tromper, il est si facile aux hommes de se croire iieureux. Écoute.

— Laissez-moi ! s'écria Debora en se débattant contre les mains qui effleuraient sa chevelure, laissez-moi, vous

dis-je^ on je me brise le front contre cette pierre et je vous renvoie d'ici tout couvert de mon sang.

La prisonnière se leva brusquement, et, debout sur soa grabat, elle appuya sa tempe contre le mur, et dit d'une voix folle ;

— Si vous faites un mouvement, un seul geste, j'écrase ma tête contre ce mur !

Pacifîco recula d'effroi, et pourtant ses yeux expiraient de langueur sur le divin tableau qu'une lanterne pâle éclairait. Debora ressemblait à la juive Madeleine enlevée par les anges sur la montagne de la Sainte-Beaume, ou à sainte Agnès livrée toute nue aux tenailles des bourreaux.

— Debora, dit-il, je te laisse à tes réflexions Tu as

vu ma bonté aujourd'hui, tu verras ma haine un autre jour.

U lança un dernier regard d'amour et de menace à la jeune fille, et sortit en verrouillant la porte du cachoL

Palazzo TalormI.

Sur la rive gauche du Tibre, vis-à-vis les pentes escarpées du Janicule, Talormi possède un de ces palais du moyen âge, dont les puissants talus descendent sous les eaux du fleuve, comme un rocher taillé en assises. Le diplomate donnait ses derniers ordres pour la décoration d'une galerie, lorsque Barbone entra pour prendre son mot d'ordre quotidien

— Passons dans mon atelier de sculpture, dit Talormi; il n'y a que des idoles d'Éj:ypte; aures hadent, et Hon au (lien t.

— Ah ! dit Barbone, Votre Excellence se fait sculptcar.

— Je me fais tout, Barbone, voilà ce que tu ignores. Je suis peintre, maintenant, sculpteur, poëte, et je me suis

DEBOllA- 435

meublé un palais pour toutes mes attributions. Ici , je suis sculpteur, regarde... c'est Tatelier de Phidias. 11 y a le torse de Laocoon privé de ses fils, une moitié de Junon Licinienne; un buste de Jupiter avec le niodius; et cet admirable débris de l'antiquité représentant une Vénus sans bras, embrassant un Adonis sans tête. J'ai acheté ce morceau, place d'Espagne, chez Vescovagli, qui fabrique de yéritables faux dieux, et qui les met dans les fouilles, quand les fouilles sont à sec.

— Et quel chef-d'œuvre allez-vous ciseler, Monsegneur?

— Aucun. J'ai cet atelier depuis un an, et c'est ici qm tu viendras me voir; j'ai quitté ma maison de la via San Lorenzo-in-Lucina, pour vivre ici en artiste grand seigneur, comme Michel-Ange II. Voilà quatre blocs de marbre destinés à s'arrondir en déesses, et qui resteront blocs toute leur vie. J'avais un praticien que j'ai chassé, parce qu'il est devenu amoureux du plus beau de mes modèles, une paysanne de Subiaco, une Vénus brune et odorante comme du thym fleuri, un véritable bouquet de colline. Elle avait la naïveté de croire qu'elle posait chastement pour une Diane chasseresse dont elle ne voyait jamais sortir du marbre le bout d'un cheveu. Mon praticien lui a révélé la fraude, et me l'a enlevée comme Hélène. J'ai mis la police à leurs trousses; mais ils m'ont joué un mauvais tour : ils se sont mariés.

— Les scélérats ! dit Barbone.

— Barbone, poursuivit Talormi, nous vItods dans un monde infâme; on est entouré de trahisons; on ne sait plus à qui se confier...

— Fiez-vous toujours à moi, Excellence.

— Oui, je te crois fidèle et dévoué, toi, Barbone-

— Vous êtes le chêne et je suis le lierre. Monseigneur.

— Eh bien! reste toujours lierre. N'est pas chêne qui veut. L'ambition perd les petits hommes... Voyous, quelles nouvelles aujourd'hui?

— J'attendais que Votre Excellence me fit la grâce de m'interroger. J'ai une fameuse nouvelle ; Tomaso est ?retrouvé.

— Oh ! je savais bien que les gens de ta race ne peuvent pas mourir.

— C'est vrai, Monseigneur; tous les cousins du village de Sonino ont l'àme chevillée dans l'estomac , et quand le diable vient pour la prendre, il y perd trop de temps et va travailler plus loin : le temps du diable est précieux.

— Et où as-tu découvert ce Tomaso ?

— A l'hôpital de Saint-Michel, au Trastévère. Deux chiens l'ont dévoré, le Tibre l'a noyé; il y avait de quoi détruire trente martyrs des litanies des saints. Tomaso n'a pas été détruit. Puis deux médecins sont venus, et ils ont échoué aussi. Mon cousin a tenu bon. Il est en pleine convalescence depuis deux jours.

— Je croyais à ton début que tu allais m'annoncer quelque chose de plus important.

— Votre Excellence ne peut jamais se tromper... Tomaso vous le dira lui-même demain : Tomaso a découvert un trésor dans le caveau du juif Costantini.

— Un trésor !

— Oui, Excellence, tout ce qu'il y a de plus trésor, une mine de ducats et de séquins 1

— Chut! dit Talormi en regardant autour de lui. Assez! ne parlons plus de cela... Au reste, je m'en doutais... Vous serez récompensés tous deux... Ta fortune est faite.

— Nous en avions besoin, Tomaso et moi.

— Imbécile ! on a toujours besoin d'une fortune.

— Oui, Monseigneur, surtout quand on ne l'a pas.

— Diable I se dit Talormi en se promenant dans son atelier; tout marche bien! Perdre les juifs, prendre leurs filles, escamoter leurs trésors! On ne peut rien désirer de plus... Barbone, voilà ton costume de praticien pendu à ce clou, endosse-le tout de suite... Voici l'heure des modèles... Le cardinal Santa-Scala t'a-t-il donné un long c<jngé aujourd'hui ?

— Je suis libre jusqu'au troisième anytîus. J'ai dit au cardinal que j'allais en pèlerinage à Saint-Antoine, pour y gagner l'indulgence plénière de l'octave.

— Et le cardinal l'a cru ?

— Le cardinal croit tout. Il m'a chargé de dire pour lui à saint Antoine sept Pater, sept Ave, avec le Sub tuum. Si saint Antoine ne reçoit pas cela aujourd'hui^ il se couchera à jeun.

— On dirait que ce costume a été fait pour toi, Barbone.

— Maintenant si Votre Excellence voulait bien me donner une idée de mes nouvelles fondions?...

— Rien de plus simplO;, Barbone; quand un modèle entre, tu prends ce marteau et ce ciseau, et tu tailles du marbre dans ce bloc, avec Tair le plus sérieux du monde. Puis, à mon premier signe tu me demandes la permission d'aller entendre la messe ou les vêpres à San-Pietro-in- Montorio ; tu me laisses seul avec le modèle; tu fermes la porte et tu gardes Pescalier.

— Tout cela sera fait selon la volonté de Son Excellence.

— C'est bien, Barbone, je vais me mettre en observa tiondu côté des jardins. Attends-moi ici.

A ces mêmes heures, Virgilio se mettait en devoir d'accomplir la mission que lui imposait la lettre signée lady Stumley, et qu'il avait reçue la veille.

a Je suis en prison , disait la lettre ; ma ressemblance avec Debora la juive est la cause de mon arrestation. Voyez un jeune Français nommé Jubelin, qui connaît beaucoup une femme nommée Clelia; elle a un grand pouvoir: elle aime Debora, elle fera délivrer lady Stumley par soniniluencesur Pacifico. Dites aussi à Ruzzarina, qui vous porte cette lettre, de voir Clelia de son côté. Ces deux femmes me sont dévouées; elles sont intelligentes, elles sauront mieux que moi ce qu'il faut faire. Ne me désignez que sous le nom de la jeune prisonnière du 17 janvier; ne faites point de questions, et ne répondez à personne. Quand vous aurez rempli ma commission, retournez a Albano pour y attendre des instructions nouvelles. Vous trouverez l'adresse de M. Jubelin sur la liste des invités de la fête.

« Votre vraiment dévouéeu Lady Sujmlet. »

Lorsque, par les démarches de Virgilio, Clelia, Huzza riDa et Jubelin se trouvèrent réunis, il fut décidé que toutes les séductions devaient être exercées seulement sur deux hommes, Talormi et Pacifico. ^

— Mais, disait Clelia, je n'ai pas attendu ce moment pour agir, moi; j'ai couru à piazza Madama, et on ne m'a paS reçue. J'ai écrit à monsignor Pacifico, et depuis quelque temps cet homme est tellement absorbé par la politique, qu'il ne me répond pas et ne vient pas chez moi. Maintenant vous dites que ce comte Talormi a beaucoup d'influence; j'ai une excellente occasion pour aller chez lui. Le comte Talormi est un sculpteur, à ce que m'ont dit ses amis; cela m'est bien égal. Voilà bientôt quinze jours qu'il me demande une séance de modèle dans son atelier; ne perdons pas de temps. Vous, Ruzzarina, courez au palazzo Talormi annoncer ma visite, et je vais me préparer pour vous suivre dans quelques heures. Il n'y a que les femmes qui réussissent dans les intrigues, parce que nous connaissons les hommes, nous^ et nous savons qu'ils sont d'éternels enfants à la lisière, que nous mènerions au bout du monde avec les douceurs d'une flatterie ou d'un regard. •:

— Oh 1 que vous avez raison I dit Ruzzarina en battant des mains; moi, je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, eh bien ! si je disais les noms de tous les grands personnages que j'ai vus à mes pieds, et de tous les nobles visages que j'ai souffletés pour cause d'impertinence, je débiterais une litanie longue comme le calendrier. Mais il ne s'agit pas de ça, courons au palazzo Talormi.

Et la jeune fille 'sortit pour exécuter l'ordre de Clelia.

Ces deux scènes se relient si bien entre elles qu'on peut passer de l'une à 1 autre sans aucun eff'ort de transition.

Talormi, à son poste d'observation, vit une femme en costume de campagne qui traversait, avec une légèreté de gazelle, la grande allée de son jardin, et, avant d'avoir vu son visage, il courut à son atelier de sculpture, et dit à Barbone ;

— Voici du nouveau, Darbone; ma jeune et bruue paysanne de Subiaco, mon modèle parfumé de ibym a

fait divorce avec son mari dans la lune de miel. Elle revient à moi. La voici. Mets-toi au bloc, un seul instant, et sort tout de suite après.

En voyant entrer Ruzzarina, Talormi, qui avait revêtu ia blouse poudreuse du statuaire, fit un mouvement de su/'prise, et dit entre ses lèvres : Ce n'est pas celle de Subiaco ! Barbone avait disparu. Ruzzarina lit un salut leste, pesa fièrement son poing sur le relief d'airain de sa hanche, et dit :

— Seigneur comte, mademoiselle Cielia, ma gracieuse maîtresse, m'envoie auprès de vous pour vous annoncer sa visite; elle se rend à votre invitation.

Ayant dit cela, la jeune fille tourna légèrement sur ses talons et regarda les statues de Tateher.

— Comment ! dit Talormi en s'approchant de Ruzzarina, une belle fille comme toi reçoit les ordres d'une maîtresse ! Mais tout les hommes seraient heureux d'être tes esclaves.

— On m'a souvent dit cela, dit Ruzzarina en caressant le marbre d'une Junon ; mais je n'en crois pas un mot.

— Eh bien! dit Talormi, essaye de me commander, tu verras si je te désobéis.

— Je vous commande d'abord, dit Ruzzarina serrée de trop près, de laisser vos mains tranquilles au bout de vos bras.

— Diable! ma belle enfant, comme tu t'efî'arouches vite pour une servante de modèle ? Tu n'as donc jamais posé dans les ateliers comme femme de chambre de Vénus? .

— Jamais!

— Tant mieux pour Vénus ! elle n'aurait pas brillé à •côté de toi.

— Voilà, seigneur <;omte, tout ce que j'avais à vous •dire, ma mission est faite.

— Attends donc un instant; ta maîtresse fait sa toilette, et nous avons le temps de donner quelque chose de toi à ce marbre qui ressemble à ta chair.

— Finissez donc, seigneur comte, et laissez-moi sortir.

iAO LA JUIVE AU VATICAN.

— Je veux te faire un cadeau, ma belle enfant... -— Merci, avant votre cadeau.

— As-tu jamais vu de l'or aussi bien arrondi que celui de cette bourse! Il est à toi, si tu me livres seulement ton pied charmant pour une Amaryllis qui va sortir de ce bloc.

— Et après le pied î

— Ah I les sculpteurs sont ambitieux l

— Bonjour, seigneur comte.

— Un moment... écoute..

Talormi poursuivit Ruzzarina qui fuyait, et comme ses lèvres s'inclinaient sur la joue vermeille de Ruzzarina, il reçut en plein visage, l'empreinte des plus rustiques doigts qui aient cueilli le cytise et le serpolet sur les berges de TAnio. Le faux sculpteur s'arrêta comme foudroyé, et il entendit un éclat de rire mélodieux qui réjouissait les échos du vaste et sonore escalier. Barbone reparut et trouva son maître consultant un miroir sur les ravages d'un coup de tonnerre féminin.

— Il me semble que je connais cette grande fille, dit Barbone en se replaçant devant son bloc.

— Moi, je connais ses deux mains, dit Talormi en riant faux; il n'y en a pas une de gauche... Enfin, la maîtresse me consolera de la servante. On a de ces déplaisirs dans le métier de sculpteur... A Florence, Bartolini m'a raconté qu'un jour une paysanne blonde et douce du village d'Empoli lui avait lancé à la tête le buste de M. Demidoff. Je suis encore plus heureux que Bartolini, j'ai échappé au buste.

— Voulez-Tous, Monseigneur, me lancer à la poursuite de cette gazelle?

— Non, Barbone, je n'y pense plus; c'était une occasion, voilà tout. La vie d'un homme de ma trempe est une perpétuelle chasse aux femmes. Nous n'avons pas,' nous, comme les sultans, des harems en bloc, nous leg avons en détail.

Peu de temps s'écoula, et Glelia entra dans l'atelier.

— Bonjour, comte Talormi, dit-elle; vous m'excuserez si je ne vous ai pas répondu tout de suite ; il y a beaucoup

DEBORA. j 'i

de travail dans les ateliers. J'ai pris vingt-six séances chez Bezzi , pour les statues de la Religion et de la Liberté, Il a bien fallu me reposer ensuite. La Liberté surtout m'avait beaucoup fatiguée... Voyez, j'avais cette pose... une pose agaçante... avec un pcpSm très-lourd... Tiens, votre domestique a disparu! je voL/ais lui confier ma visite de velours et mon chapeau... Pardon, seigneur comte, puisque vous voulez bien prendre cette peine... Ce velours craint la poussière de marbre. Il est arrivé hier de Palmyre... pas la ville de Zénobie; c'est le nom d'une bonne faiseuse parisienne, que la reine Zénobie n'a jamais connue, pour son malheur... Eh bien! seigneur comte, quel chef-d'œuvre voulez-vous faire de moi?

— Il est déjà tout fait, Madame, dit Talormi; tout ciseau doit tomber des mains à vos pieds. Vous découragez l'artiste. Avec vous seule, Praxitèle aurait économisé quarante-neuf Athéniennes. Vous avez le monopole de toutes les beautés; vous humiliez un Olympe de statues grecques; vous êtes les trois Grâces. Laissez tomber tous ces voiles absurdes, demandez un autel, et Rome refaite païenne vous adorera.

— En voilà, j'espère, de la galanterie italienne ! dit Clelia en riant; Pétrarque et Métastase sont vaincus. Vrainient, comte Talormi, vous êtes digne de vcftre réputation : personne n'est plus charmant que vous. Si vous taillez le marbre comme l'esprit, Praxitèle n'existera plus. Vous épuiserez tout ce qui reste de Carare, de Paros et de Savarezza, et toutes les femmes déchireront le voile de la pudenr dans cet atelier. li est si doux d'être immortelle ! et les belles femmes n'aiment pas mourir.

— Elle est divine! dit Talormi en extase. Comment, Madame, ai-je pu avoir la stupidité de croire que je vivais, lorsque je ne vous connaissais pas! De quel néant viens-je de sortir? Je commence ma vie aujourd'hui ; et si Pygmalion, mon maître, était à ma place, ce ne serait pas son marbre qu'il aimerait.

— Voyons, comte Talormi, il me semble que le début de nos relations est trop vif. Arrêtons-nous, et parlons

plus froidement. Vous êtes artiste, je suis modèle; rentrons dans le sentiment pur de notre profession... De quok B'agit-il?

— Il s'agit. Madame, de faire une œuvre sérieuse...

— Très-bien ! comte Talormi ; j'adore l'art sérieux.

— Voilà un bloc. Madame, un bloc du plus beau grain, que j'ai payé cinq mille écus. Je veux en extraire une statue... que j'appellerai philosophique. Ceci se rattache à une théorie dont je vous épargne le développement ennuyeux...

— Et que doit-elle représenter cette statue philosoï^iique? interrompit Glelia.

Talormi prit un air grave et dit :

— Elle représentera une Vénus sortant de la mer,.,

— Habillée?

— Une Vénus habillée! y songez-vous. Madame, elle serait indécente. Les femmes qui sortent de l'eau en costume de natation révoltent la pudeur. Un poète romain a dit en parlant de trais Grâces : Elles sont nues, elles sont décentes. Nudœ décentes. Pardon, Madame, de cette citation latine. Donnez une paire de bas de soie et des jarretières rouges à la Vénus de Médicis , elle sera intolérable; la police la fera mettre en prison pour attentat aux mœurs.

— A propos de prison, dit Glelia avec une adresse admirable, vous savez que ma petite marchande, Debora la juive, est au cachot secret? Gette nouvelle m'a toute bouleversée; je n'ai pas dormi celte nuit. Je dois être bien pâle n'est-ce pas ?

— Vous êtes fraîche comme la pèche de Tibur sous la rosée, vous avez sur les lèvres deux lignes de corail qui ne révèlent aucune insomnie, vous avez des yeux de velours limpide qui n'ont aucun améré à payer au sommeil.... cependant je prends part à l'intérêt que vous portez à cettft petite juive.

— Elle est ma créancière, comte Talormi.

— En ::énéral, on ne s'intéresse qu'à ses débiteurs, dit Talormi en riant.

— Je lui dois une écharpe albanaise et un carton de ft'

ligranes de Gènes. Tenez, comte Talormi, regardez celte rosace étoilée, qui me sert de broche... Comment trouvezvous ce bijou ?

— 11 est fort distingué!

— C'est Debora qui me l'a vendu, et il n'est pas payé... Mais cela ne vous intéresse point, je le vois, n'en parlons plus. Revenons à la Vénus philosophique.

— Oui, belle Clelia, et je compte sur vous pour faire inon œuvre.

— Comte Talormi, dit Clelia en baissant les yeux, on doit vous avoir dit, sans doute, que je ne pose que pour les extrémités.

— Mais, belle Clelia, lorsqu'il s'agit d'une Vénus sortant de la mer, les extrémités ne jouent qu'un bien faible rôle dans l'œuvre , et vous permettrez au ciseau aveugle d'être plus ambitieux.

— C'est impossible, comte Talormi ! dit Clelia en se levant avec tristesse; ma résolution ne date pas d'aujourdui.

— Vous ne voulez donc pas être immortelle, divine Clelia?

— A ce prix, non; je n'ai pas le courage des autres femmes.

— Clelia, dit Talormi, ens'efforçant de retenir la jeune femme, qui feignait de s'éloigner, belle Clelia, toutes les résolutions se brisent quand l'heure est venue. Oabliezvous dans l'intérêt de la sainteté de l'art; soyez mon inspiration ; étincelez comme l'étoile dans sa nuditô radieuse; laissez-vous lire comme le poëme vivant de la beauté humaine; permettez au marbre de traduire, ligne par ligne, l'éblouissant ivoire de votre corps divin ! Talormi, terrassé par le charme de Clelia. était tombé à ses pieds. La jeune femme éprouvait une émotion qui l'étonnait elle-même ; car elle ne s'attendait point à la trouver dans une pareille entrevue- U faut dire aussi qu'en ce moment Talormi n'était pas l'odieux et criminel personnage que nous connaissons; c'était le plus séduisant et le plus gracieux de^ jeunes hommes, et sa parole émouvante vibrait dans le cœur de Clelia comme la lyre aux sept voix du monde ionien. Cependant, hâtons-nous de dire à Vlionneur de la

144 LA iUIVE AU VATICAN.

jeune femme^ qu'elle resta fidèle à sa mission devant un péril si peu soupçonné.

— Non, dit-elle d'une voix encore assez énergique, non, comte Talonni, laissez-moi partir.. Je ne vous connaissais pas. Vous êtes un homme trop dangereux... Adieu, comte Talormi...

— Et vous me quittez, belle Glelia, en ôtant tout espoir à mon ciseau d'artiste?

— Non, comte Talormir... j'espère bien vous revoir... mais j'ai un devoir à remplir... Un homme puissant m*a promis de faire ouvrir la porte de sa prison à cette pauvre Debora... et cet homme m'attend.

— Glelia, dit Talormi, excité par les deux démons de la luxure et de la jalousie, cet homme se vante d'un pouvoir qu'il n'a pas; cet homme vous a menti. Moi seul je puis faire ouvrir la porte de cette prison.

Glelia regarda Talormi et joua l'étonnement à merveille.

— Oui, moi seul, poursuivit Talormi, et je vais vous le prouver.

Ici le diplomate était vaincu par une femme, dans une scène où se confondaient les sentiments vrais et les sentiments faux. Talormi ouvrit une boîte, et, en tirant une feuille imprimée :

— Voilà, dit-il, un ordre du suprême pouvoir inquisitorial... le nom du prisonnier est en blanc, vous le mettrez. Puis, faites apposer au bas la signature de monsignor Pacifico, et la porte du cachot s'ouvrira.

El comme Glelia tendait négligemment la main pour saisir la feuille, Talormi ajouta en souriant :

— Mais quand vous aurez délivré votre créancière, vous souviendrez-vous de votre sculpteur?

— Je veux être immortelle à tout prix, dit Glelia en présentant son front au faux sculpteur.

Et nouant avec promptitude les rubans de son chapeau elle allait sortir de l'atelier lorsque Talormi Taw-cta.

— Écoutez bien ceci, Glelia; quand l'ordre sera signé, le valet de chambre du cardinal Santa-Scala amènera une chaise de poste dans le voisinage delà prison, à 1 extrémité (le la via Giulia, près le pont Saint-Ange...

w» li est évident, interrompit Clelia, que personne ne peut se méfier du valet de chambre du cardinal Santa- Scala, ce sont de nos amis.

— Voilà pourquoi je les choisis, poursuivit Talormi. Virgilio d'Alhano, encore un de vos amis dévoués, f:era dans la chaise de poste, et recevra votre juive; et que Dieu les accompagne !

— Tout sera fait ainsi, dit Clelia en sautant de joie. A bientôt, eomte Talormi ; vous êtes charmant ; adieu, sans adieu...

Talormi rappela Barbone et lui dit :

— Il faut que tu conduises Debora à la frontière.

— Comment! s'écria Barbone, comment. Excellence, vous sauvez cette juive?

— Oui.

— Ah ! mon Dieu! Monseigneur se fait juif!

— Barbone, je te Tai souvent dit, tu n'es qu'an imbécile. Il y a deux manières de se sauver : celle oui sauve et celle qui perd.

Un mandat sur Torlonla

La chose qu'on appelle par antiphrase, en italien, Buon Governo, c'est-à-dire mauvais gouvernement, tient son siège dans le grand palais de piazza Madama. C'est laqua monsignor Pacifico était venu travailler dans l'ombre avec quelques hauts personnages de son parti. Une parodia d'huissier vint lui annoncer qu'une femme demandait à lui parler conhdentiellement. Le monsignor laissa tomber sa plume sur son pupitre, et demanda quelques renseigne ments sur cette solliciteuse. On lui répondit :

— Elle est jeune et blonde et habillée avec grande distinction : c'est la troisième visite qu'elle fait à Buon Governo. Elle demande à parler au procureur fiscal, aux juges, aux assesseurs, à tout le monde. Jusqu'à présent,

i46 lA JUIVE AU VATICAN.

nous ne l'avons pas introduite, mais aujourd'hui elle sait que monsignor Pacifîco est ici, et elle a dit, d'un tonme- Daçant : « Je me ferai mettre en pièces si on me refuse la porte.

— Faites entrer, dit Pacifîco d'une voix énergique, et ii ajouta, en aparté : c'est Clelia.

— Eli bien! dit la jeune femme en fermant la porte, vous devenez invisible. Monseigneur; on est obligé de faire le siège d'une citadelle pour vous voir.

Pacifîco se leva, et, baisant la main de Clelia. il lui désigna un fauteuil, et s'assit à côté d'elle.

— La politique vous absorbe, n'est-ce pas? poursuivit la jeune femme; cela vous amuse la politique, vous autres hommes?... Moi, elle m'ennuie cà la mort...

— Clelia, dit Pacifîco d'un air grave, nous a^ons de sérieux devoirs à remplir en ce moment.

— Taisez-vous! répliqua Clelia, et ne prenez pas ce ton solennel avec moi; est-ce que les femmes peuvent jamais être dures des hommes, et prendre leur gravité au sérieux ? Nous leur voyons faire à tous des choses si bouffonnes en particulier, qu'ils nous font rire aux larmes lorsqu'ils prennent des poses augustes en public. Et vousmême, seigneur Pacifîco, quand je vous \ois siéger quelque part, dans une cérémonie publique, et que je songe à toutes vos extravagances enfantines, je me pince les lèvres pour ne pas éclater. Si les femmes étaient indiscrètes comme on le dit, il ne resterait pas debout une seule réputation d'homme sérieux.

— Ainsi, dit Pacifîco en souriant, c'est pour me dire ces gracieusetés que vous me faites votre visite ?

^-Oui, Monsieur, et je suis furieuse contre vous; il n'y a plus de soirée de musique chez moi ; mon piano est muet; mes partitions jaunissent. L'autre jour on m'a envoyé le trio d'JErnani, et nous n'étions que deux pour le chanter; il nous manquait un baritono. Nous vous avons attendu .jusqu'à minuit. Point de Pacifîco. On nous a dit que vous étiez en train de persécuter les juifs comme Pharaon, et de nK'tlre des bâtons dans les roucb du carrosse de Pie IX. Voyons, est-ce vrai cela?

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