‹ DeboraChapitre 4 sur 4 · DEL MAESTRO VERDI · texte numérisé non relu

DEL MAESTRO VERDI

Les artistes de la troupe di Valle, sous la direction de mademoiselle Ruzzarina, chanteront les principaux airs de de ce chef-d'œuvre, au bénéfice dts pauvres de la ville de Viterbe.

Cette représentation sera honorée de la présence de l'illustrissime monsignor Pacifico, le protecteur des pauvres et des artistes.

Ce programme, écrit à la main pour cause d'absence d'imijrimerie, excita une émotion profonde dans Viterbe, cité pauvre qui aurait besoin d'un bénétice quotidien pour vivre un peu. On se cotisa entre voisins, et q'iand les portes furent ouvertes, la foule envahit le théâtre, comme si on ùl donné un spectacle gratis. Les défricheurs, eu conservant le costume pittoresque de leur campagne, avaient quelque ressemblance avec les héros de Schiller. Un costumier aurait été inutile; Is frais de travestissement furent doue épargnés. Les artistes chantèrent sur le théâtre, en habit de rase campagne, et l'illusion ne fut pas dé-

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truite. Les chœurs surtout étaient admirables a entendre et à voir. Des bravos unanimes^ dont Paciûco donnait le signal dans sa loge, accueillirent cette ébauche de première représentation. Personne ne se montra dillicile. Verdi, ainsi mutilé, obtint un vrai triomphe, et reçut en effigie une couronne de laurier. Pendant le chœur ûnal, la belle Ruzzarina descendit dans la salle pour faire une quête en faveur des pauvres de Viterbe, en relevant de ses gracieuses mains son joli tablier, où se croisaient les plus vives couleurs. Son rôle avait été tracé d'avance. Quand la jeune fille passa devant la loge de Pacifîco, elle improvisa un sonnet à la gloire du monsignor, et elle le récita si bien que Pacifîco, ébloui des charmes de la quêteuse, déposa dans son tablier une bourse où tintèrent quelques pièces d'or. A ce don, Ruzzarina feignit d'être émue jusqu'aux larmes de tant de générosité, et montrant la bourse aux artistes du théâtre, elle cria d'une voix de soprano aigu : Viva Pacifîco/ Toute la salle répéta ces mots. Une petite armée de défricheurs se rua, aux cris de viva Pacifîco! vers la loge du généreux protecteur des pauvres. On apporta un brancard de lauriers, de chênes et de myrtes, on y plaça triomphalement Pacifîco, malgré sa résistance amicale, et les défricheurs le portèrent à son palais à la lueur des torches, en traversant la ville, toujours aux cris de viva Pacifîco/ Les plus robustes et les plus déterminés accompagnèrent Pacifîco jusque dans son appartement, et, la rue étant bien gardée, ils lui dirent :

— Monsignor, vous êtes venu ici pour extorquer l'argent de ceux qui n'en ont guère, et la caisse qui contient vos rapines est ici. Vous allez nous la livrer tout de suite, ou vous ne verrez pas le mercredi des cendres. Toute résistance est inutile; vous êtes seul et nous sommes une armée. Restituez ce que vous avez pris; nous nous chargeons de le rendre à des gens qui ne vous le rendront jamais.

Pacifîco, tout étourdi de ce coup imprévu, et trouvant la roche Tarpéienne si près de son Capitole, essaya de faire mouvoir les ressorts d'une politique cauteleuse pour sauver sa caisse ou sa vie; mais il avait devant lui des hommes

inexorables ses plus fervents, ses plus intimes ennemis. 11 livra do'^i Je trésor des exactions, i;t même d'assez bonne grâce, car W pensa qu'ji lui serait facile de le reprendre après le dé[)art des arlisle>, des masnadieri, qii'ii "econnais>ait pai failement dans la troupe de ses spoliateurs audacieux. Pacifiro se trompait : en tout pays, les liommes de campagne sont plus rusés que les hommes de la ville; l'arbre conseille mieux la finesse que la maison. Dès que les défricheurs eurent la caisse en leur pouvoir, ils s'emparèrent encore de Pacifico, le replacèrent sur le palanquin triomphal dans la cour du palais du gouverneur absent, et la marche d'ovation recommença aux cris de vîva Pacifico! Le ténor sfogato des masnadieri j placé devant le brancard, criait au peuple de Viterbe :

— L'illustrisiiimemonsignor Pacifico est appelé à Rome! Nous ne voulons pas qu'il s'expose à traverser la foièl de Viterbe dans la nuit ! Nous le porterons en triomphe jusqu'à Rome! Viva Pacifico!

Et de toutes les fenêtres, de toutes les rues, de tous les angles partait avec furie ce cri de reconnaissance et d'ovation. Quand le moment lui paraissait favorable, Pacifico essayait d'élever la voix pour appel- r ceux de son parti à son secours; mais le chœur formidable de vivaPacifco! ne permettait pas d'eutendre une voix isolée et très-afl'aiblie par la peur. Le cortège triomphal était arrivé déjà aux limites de la ville et sur la clairière où la vaste forêt commence pour se continuer à travers la uiontagne et dans les nues. Le peuple de Viterbe s'arrAta à la poite de Viterbe, en rendant hommage à ces courag.ux et infatigables paysans et ai listes de Verdi, qui allaient laiie un si long chemin pour reconnaître la générosité de ce magnanime Pacifico. Les défiicheurs, maîtres de la vie de Pacifico, n'abusèrent pourtant point de leur puissance; parvenus au lommet de la monta.'ue, ils s'tuxjncerent à gauche, par des sentiers de chèvres, dans des abîmes de verdure sauvage où des [)ieds humains, même des pieds de bandits, n'ont jamais laissé de trace. Des voûtes sombres ajoutaient leurs horreurs aux ténèbres de la nui'i, ,:'t voilaient à chaque pas des lits desséchés de torrents ou des

lèvros do précipico. On cherrba, dans ces formidables massils, dans ces inextricables labyrinthes de rameaux d'ébène, un tcrreslre onrj^atoire pour Pacifico; on le précipita da haut de son char triomphal au milieu d'un chœur de huées et de malédictions, et on l'abandonna à son sort.

Cette justice faite, les défricheurs se retirèrentà la hâte et gagnèrent les hauteurs, qui, de l'autre côté de la route, dominent le lac de Vico. L'enthousiasme populaire n'avait pas cebsé sur la grande place de Viterbe, après le départ IruMuplial de Pacilico. Un défricheur, inconnu de toute la ville, était resté avec le trésor des exactions, et il le distribuiil aux pauvres de la part du monsignor. Ces nouvelles largesses faisaient pleuvoir les bénédictions sur la route qu'avait prise Pacifico, et toutes les bouches nriaient pour lui.

Une jeune femme n'avait rien perdu de tous ces cris populains dans une modeste chambre de l'unique hôtellerie de Viterbe. Elle venait d'arriver de Rome, pour obéira un conseil qui était un ordre, et elle attendait son nouveau d' stin avec des angoisses mortelles. Les cris de viua Pacifico! étaient un mystère pour elle; mais comme ces cris inexplicables annonçaient la présence de cet homme, elle n'osa se montrer, de peur de retrouver à Viterbe les dangers de Rome. Insensiblement le tumulte du mardi gras et de l'ovation populaire se calma autour de rhùiellerie. Les lumières s'éteignaient derrière les vitres; les verrous grinçaient derrière les portes; elle allait bientôt voir poindre l'aube de ce jour funèbre, où la cendre impo.^ée au front rappelle à l'homme qu'il n'est que poussière. La jeune femme ouvrit sa persienne pour respirer le souffle de la nuit et jouir de cette tristesse aérienne qui succède a la folie des plaisirs mondains. Une voix douce et inconnue chantait, dans l'éloignemeut, l'air des Masnadieri, et la belle voyageuse redisait tout bas les vers du poème italien :

a iSous verrons resplendir, là-haut, plus joyeuse et plus belle, l'étoile de notre amour, b

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lie chemin de 1» crorjf.

Barbone et Tomaso arrivèrent un peu avant Talormi au palais du cardinal gouverneur de Viterbe, et ils apprirent les premiers Tovation que Pacifico avait reçue la veille, ce qui les étonna profondément. Lorsque Talormi parut, le fidèle Barbone lui raconta ces étranges choses, et ajouta ensuite :

— Il y a là-dessous un mystère, et je vois à Tair de Son Excellence que nous sommes ici du même avis.

— Un mystère! dis-tu, Barbone; je le crois pardieu bien! Comment, Pacifico vient ici rançonner le prochain, prendre l'argent de ceux qui n'ont rien pour le donner à ceux qui ont tout, et on le porte en triomphe, comme une châsse, de Viterbe à Rome! Ceci dépasse la portée de mon intelligence! J'expliquerai le mystère de la sainte trinité au premier théologien venu ; mais le mystère du triomphe de Pacifico! ah! celui-là, si on ne me l'explique pas, je ne l'expliquerai jamais !

— Monseigneur, dit Barbone qui sortait d'une réflexion, nous arrivons de Rome, vous, Tomaso et moi ; nous avons suivi la grande route, et nous n'avons rencontré aucun Pacifico porté en triomphe sur un palanquin...

— C'est vrai, dit Talormi... tu as raison, Barbone... Eh bien! ensuite?

— Ensuite, Monseigneur... Que vousdirai-je? je m'arrête là... C'est une simple réllexion que je vous soumets.

— Non, Barbone, ta réfiexion est allée plus loin. Voyous, ne t'arrête pas là.

— Comme Votre Excellence méconnaît! Vraimeirt, Monseigneur, vous daignez trop étudier votre humble esclave, et de quelle reconnaissance ne dois-je pas accueillir vos bontés, lorsque je songe à tout le chemin que vous faites pour descendre de vous, si haut, à moi, si bas I

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— Le cotjuin excelle dans la llatterie ! Barbone à quarante ans tu seras ambassadeur. Je te payt; d'avance ton premier trimestre ; prends cette bourse et explique-toi.

— Monseigneur, je connais les gens de VilL-rbe, ils sont fins comme dei campagnards. Je crois qu'ils ont porté Pacifico en triomphe; mais je erois aussi qu'ils l'ont noyé dans le premiur puits ou le premier lac venu.

— Barbone, tu te trompt^s, ces gens-là sont trop fins pour commettre une sottise en si grande compagnie : ils savent très-bien que sur cent amis, il y a toujours un espion qui en fait pendre quatre-vingt-dix-neuf le lendemain Moi, Barbone, je soupçonne quelque chose de

plus.

A ce dernier mot, une voix de basse retentit dans Tescalier, et Talormi, dont Toreille féline avait des perceptions d'une délicatesse exquise, reconnut le timbre dramatique de Pacifico, et dit :

— Le voilà!

C'était bien lui! Mais qu'il était différent de lui-même! Quontum mutatm! Il avait laissé des lambeaux de ses habits, de sa chair, de sa chevelure à tous les buissons épineux de la forêt de Viterbe! Son premier geste annonça simultanément deux choses : la douleur d'un affront reçu, le besoin d'une vengeance prompte. Talormi et Barboue lui tendirent les mains, et dans cette première scèae de pantomime, où les poitrines étaient trop suffoquées pour laisser échapper des paroles, on s'était déjà dit et promis et juré tout ce qui allait éclater ensuite dans la libre émission des voix. Quand la parole fut rendue à Pacifico, il raconta son lamentable triomphe dans tous ses détails, depuis la quête des maswad/ieri jusqu'au dénoùment de la forêt. Un cri de rage de Talormi servit de ritournelle au récit de Pacifico.

— Oui» s'écria-t-il en montrant du doigt la grande place de Viterbe; oui! je ne m'étais pas trompé! Le coup part ^k là! Je reconnais la main de la juive ! je reconnais l'int.male imagination de cette fausse Anglaise d'Israël! C'est Debora qui a semé l'or dans la campagne et révolté les bandits de l'expédition! Les bandits ne travaillaient

plus depiih <jne notre police veille ; ce vide déplaisait fort aux paysagistes d'Angleterre; D^-bora est venue glacer, comme Riilh son aïeule, et elle a ramas>é dans nos sillons les débris de GaspiTonne! C'est su{)erbe d'audace 1 Maintenant nous allons voir qui triouïphera de nous ou de cette fille androiryne qui a deux pères, Jacob et Calvin!

— Talormi, dit Pacitico, vous savez que Debora est condamnée ; ainsi restons calmes, pour êlie furieux au bon moulent. Je vous la recommande.

— Elle est conJamnée, je le sais bien ! dit Talormi en :)aissa!it la voix, mais moi je l'avais condamnée à mon tribunal, avant le bal d'Aliberti, et ma sentence en vaut une autre! Le jour où cette femme m'a craclié son insulte au visage, dans le kiosque du lac d'Albano, j'ai juré de l'avilir, de la flétrir du stigmate des prostituées. Eb bien! aujourd'hui, je reconnais qu'une pareille vengeance serait encore trop honorable pour elle, puisque l'amour aussi se venge quelquefois avec de telles fureursl Je veux autrement me venger; je veux humilier la femme par le dédain de sa beauté; je veux passer devant Debora, îiée vivante ei nue à son arbre de mort, et lui crier: a Re.iiarde, nous sommes trois ici, et nous te dédaignons conmie la plus lépreuse des courtisanes, et nous t'abandonnons aux caresses des oiseaux de proie qui vont s'abatire sur ton cadavre. »

Talormi marchait avec une précipitation convulsive, en accompagnant chaque mot d'un geste furieux. Daiboue écoutait et attendait.

— Toi, lui dit Talormi, tu sais ce que tu as à f lire; j'ai tracé ton rôle ; je garde Tomaso avec moi... Va, Harboue...

Le (idcle Bai boue, dont la figure ne perdait jimais so:i expression de béatitude, n'avait pas besoin de se remettre pour jouer la scène qui lui était impo>ée. H descendit, prit un chemin de traverse, passa uouchalainnieut sur la grande pla<:e, et entra dans l'auberge avec sou air de sérajthin. A la première demande, il répondit d'une voix eufaniine :

— Faites-moi l'honneur d'annoncer l'indigne serviteur du cardinal Santa-Scala à l'illu-^trissime lady Slumloy.

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BarhoTie fut introduit tout de suite, comme on le p.'^nse bit^n, et Dobora le reçut avec tant de joie qu'elle oublia sa resjjectoùiiité de ^Mande dame anglaise et lui serra les mains Irè-atJectueusement. Baibone se procura deux larmes artificielles, et les essuya dans un vif accès d'émotion. Un rugissement sourd, parti d'un coin ténébreux de la chambre, annonça qu'il y avait dans le voisinage un témoin qui voyait celte scène avec une inquiétude mêlée d'elFroi. C'était Mitry, couché sur une natte de sparterie, dans une morne altitude d'ûb>ervation. Bar- Done tressaillit comme I3 voyageur de l'Atlas qui passe sur les terres royales du lion.

— N'ayez pas peur, dit Debora, c'est mon chien Mitry, qui est, comme tous les chiens, l'ami de ses maîtres et l'ennemi de tous les étrangers. Mais je vais vous présenter à lui, et il sera charmant pour vous... vo ;s allez voir.

Debora présenta Baihone à Mitry, avec le cérémonial d'usage; le chien se leva, regarda Barbone d'un œil soupçonneux, ilaira l'air avec inquiétude, et vint placer sa large tète sous la petite main de Debora.

— Maintenant, dit la jeune femme, vous avez un ami de plus.

Barbone parut douter de l'amitié de ce nouvel ami.

— Ainsi donc, Paciûco est à VittTbe? dit Debora.

— Oui, milady, le cardinal Sanla-Scala le savait bien; aussi, voyez comme il est prudent et avisé, noire saint cardinal ; il s'est arrêté non loin de Monterosi dans la petite cabane d'un bûcheron, au plus épais de la forêt de Viterbe, et il m'a dit : a Prends bien garde, Barbone; remarque attentivement tous les accidents de terrain, toutes les espèces d'arbres; coupe les branches ba-ses et 'ème-les jusqu'à la grande roule pour ne pas t'égarer. » J'ai fait tout ce qu'il m'a recommandé, même davantage, et je crois que je {luis conduire milady au cardinal Santa- Scala les yeux termes.

Debora, sans consulter son miroir, achevait au hasard sa toilette très-modeste et donnait des sourires d'à] prohation à chaque phrase de Barbone. Elle dissimula i'elégance aristocratique de sa taille sous les plis d'un man-

teaii brun et difforme, fît tomber un voile vert de la passe d'un chapeau dévasté, mit des gants de couleur vulgaire, et, joyeuse comme la jeune fille qui sort pour signer son contrat de mariage, elle dit à Mitry :

— Écoule, Mitry, sois bon et sage ; reste ici et attendsmoi.

Le molosse articula tristement quelques syllabes confuses, qui sans doute voulaient exprimer uue idée, mais Debora leva le doigt indicateur de sa main droite et le fil retomber obliquement devant les yeux de Mitry, qui n'osa plus rien dire et parut se résigner. Debora marchait la première et précédait Barbone de deux pas, en se laissant guider sur la route par des indications intermittentes. Mitry, élevant ses pattes antérieures sur le balcon de la chambre où il était prisonnier, avait longtemps suivi des yeux Debora et Barlione avec l'anxiété fiévreuse a un bon serviteur qui voit partir sa maîtresse pour un rendez-vous suspect. La ville de Viterbe était plongée dans le silence tumulaire du mercredi des cendres; on entendait facilement dans les airs, comme dit la chanson italienne :

La voix du beau temps, Le léger bruit d'aile De cette hirondelle Qui fait le printemps.

On aurait cru habiter Herculanum ou Pompeiaen iSiO, et la brise printanière, si précoce en Italie, apportait par intervalles le murmure des hantes cimes de la forêt, comme on entend, sous Vimpluvium de la maison de Dioniède, le son des vagues du golfe de Baïa. A la faveur de ce silence, Mitry, doué de l'ouie .subtile de ceux de son espèce laconienne, écouta bien longtemps encore le pas de sa maîtresse, et il garda sa position à la fenêtre comme un de ces griffons de pierre qui décorent les balcons italiens. Debora, conduite par Barbone, était arrivée sur un tertre jaunâtre, tout hérissé de lentisqucs et de chênes liège, à droite de la route qui traverse la forêt de Viterbe.

— Nous ne sommes plus qu'à quelques pas de la cabane du bûcheron, dit Barbone d'une voix douce.

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Dftbora s'arrêta et attendit la nouvelle indication de son guide.

— Me permettez-vous, milady, de marcher le premier, maintenant? demanda Barbone d'un ton respectueux et sans alTectation,

Debora répondit par un sourire et un geste qui signiliaient : Passez ! On quitta la lisière du grand chemin de Kome, et on s'enfonça dans un massif ténébreux de forêt vierge, où des croix tumulaires annonçaient par intervalles des assassinats anciens et impunis. Le soleil, qui jetaiî ^à et là quelques éclaircies lumineuses sur la poussière de la voie routière, avait tout à fait disparu; des voûtes opaques de chênes, de sapins, de trembles, de sycomores de montagne interceptaient les rayons et donnaient un crépuscule sombre aux heures du milieu du jour. Un sentier étroit qui semblait avoir été frayé par le bâton ferré du pâtre, serpentait dans ce labyrinthe de verdure ténébreuse, non pour conduire, mais pour égarer les pas humains. Uodeur bitumineuse qui s'exhale du lac de Vico pénétrait dans cette forêt vierge, et devait faire croire, aux âges de l'Italie païenne, que le vestibule de l'Averne n'était pas éloigne. Barbone s'arrêta devant une grande croix tumulaire en bois de chêne, et indiquant, comme toutes les autres croix de la forêt, qu'un crime de sang avait été commis sur cette place.

— Encore un crime ! dit Dtbora en frissonnant... et l'endroit était bien favorable...

— Oh! dit Barbone, les gens qui veulent se venger savent bien choisir leur endroit. Ici, il n'y a pas de témoins à craindre. Nous sommes au bord d'un précipice à pic qui domine le lac Vico. La grande route est très-éloignée; les branches des arbres tombent aux pieds comme des broussailles ; tout ce qui se dit et se fait dans ce coin terrestre de l'enfer n'est pas même connu de Dieu.

L'accent ei la figure de Barbone avaient pris subitement une expression étrange qui étonna Debora.

- Que dites-vous? observa-t-elle; est-ce qu'il y a des choses que Dieu ne connaît pas?

— Oui^ celles que vous allez voir.

Un de ces frémissements de feui!la;^es qui troublent un bois à l'approche des bêtes fauves fit tressaillir Dobora, bien plus quelarôponseimpie deBaibone;e!lercparda... et ce qu'elle vit glaça tout le sang de ses veines et suspendit un moment la vie dans son ca;ur. Talonni était là! Derrière lui était un être à face livide, qu'une magique évocation semblait avoir fait sortir de l'enfer. Un de ces cris slridenls, que les femmes seules tiennent en réserve pour les moments de désolation suprême, sortit de la poitrine de Debora et perça les voùles de ces arbres qui ont couvert tant d'agonies.

— A mon secours! à moi les miens ! à moi mes frèiîs! à moi Virgilio!

La main robuste de Barbone ferma sa bouche; Tomaso accourut; les signes de Talormi, compris comme un ordre, eurent leur exécution.

— Tu es condamnée à mourir sur cette croix pour la rédemption de tes juifs, lui dit Talormi d'une voix aiguisée comme la lame d*un poignard; demain, monsignor Pacifico, un de tes juges, ])assera ici, et te trouvant morte et meurtrie par les gnties des vautours, il ir.i rendre bon témoignage de ce que nous avons fait à notre secret tribunal.

Tomaso et Barbone déchirèrent les vêtements de la jeune femme avec une dextérité qui faisait remonter plus loin le noviciat d'un pareil crime. La lutte du désespoir et delà pudeur contre un attentat horrible ne [>ouvait que retarder bien pru l'accomjjlissementde riniquilé re>ulue. Debora, toute frissonnante de rage et de honte, se vit arracher son dernier voile; des mains indignes la saisirent et la lièrent étroitement à la croix horizontalement placée dans les hautes herbes. Les deux bourreaux >'ac(jnitlerent de leurs hautes œuvres avec une adres-e digne de leurs antiques confrères des charniers de Verres en Siule, et d'Hérode en Falesline. Barbone se chargea des bras, Tomaso des pieds, et les quatre membres de la victime, retenus et raidii à leurs extrémités par des nœuds de chanvre savainment établis, ne laissaient au corps aucune liberté de mouvement.

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— Tu vois maintfiiiaTit, lui dit Talormi en se pinçant devant elle, que tu m'avais calomnié dans mes intentions, tH vois que la pudeur trop susceptible ne court aucun danger, et que tu étais dupe de ton orgueil de femme lorsque tu te croyais as^ez indle pour méiitcr l'honneur d'un attentat violent. C'est la justice des hommes qui te cloue là sur ce gibet comme une vile criminelle; et nous ne voulons de toi que ta mort. Garde ta chair pour les vautoui-s de la nuit. Les chrétiens n'eut pas faim de ta chair. *

Dans le creux du ravin qui porte les torrents au lac, récho,voixdu hasard, ou pour mieuxdire de la Providence, avait apporté une plainte stridente aux oreilles de Virgiiio. Une crôature humaine était donc en péril dans ces sombres domaines de la terreur, dans la vieille forêt des assassinats. Le jeune défricheur d'Albauo escalada les pics eu se faisant un poiut d'appui de leurs crevasses et des racines saillantes des pins, et il atteignit le plateau supérieur. Oe ce point culminant, il prêta l'oreille aux murmures de ?a solitude, et n'entendit rien que le frémissement des feuilles sur les hautes cimes; sous les voûtes, tout était silencieux et lugubre comme l'intérieur d'un immense tombeau.

Le cri lamentable retentissait encore dans le cœur de Virgilio; il y avait donc un secours à donner à quelque agonie, un châtiment du ciel à faire tomber sur un assassin. L'écho des déserts, qui se perpétue à l'infini, se survit à lui même, se renouvelle avec un dernier son, semblait répéter encore la plainte dans un horizon invis'ble. Virgilio, habitué à se forger des arnifsdans les arsenaux naturels des bois, déracina un jeune pin, l'émonda rapidement au tranchait de ses mains d'acier, et regarda le ciel comme pour lui demander son chemin. Plusieurs issues s'ouvraient devant lui, et la main seule d'un ange pouvait indiquer sur le premier arbre la route de rassa.>sinat. En ce moment, du fond des massifs, s'éia'jça, avec drs bonds de tigre, un chien su[K.^rbe que Virgilio reconnut tout de suite et qu'il appela pai sou nom, comme on appelle un ami. Le noble animal reconnut aussi

2iS LA JUIVE AU VATICAN.

Virgilio, et se dressant de toute sa hauteur et l'étreignant de ses pattes, devenues des bras humains, il murmura des syllabes d'alarme, claires pour Virgilio comme la langue des dramatiques révélations. Mitry ne donna qu'une minute à ce préambule stérile et déjà trop long; il enlonça dans: l'air, les feuilles, les herbes, ses narines devineresses; il recueillit au vol tous les arômes, tous les parfums, toules les nuances de la brise, et retirant tout à coup en arrière son poitrail convulsif, il tourna brusquement la tête vers Virgilio et s'élança sur le sentier infaillible, en poussant un cri sourd qui signifiait : C'est ici!

Virgilio emprunta les ailes de son ange gardien et vola sur les traces de Mitry. Talormi terminait son infâme discours d'adieu à Debora. Barbone, Tomaso et Talormi entendirent un bruit voisin que le silence de la solitude rendait encore plus effrayant pour eux. Ce fut un coup de foudre, et la plus formidable lutte s'engagea. Mitry reconnut tout de suite Tomaso, son ancien ennemi du caveau; il se précipita sur lui et l'étrangla; mais Tomaso, avant de tomber, perça le ventre de Mitry d'un coup de poignard. Virgilio, en arrivant, vit le chien se rouler sur l'herbe ensanglantée, et il cria d'une voix de tonnerre :

— A moi ! les frères! à moi !

Et il s'élança sur Talormi, qui se servit de Barbone comme d'un bouclier, pour éviter le terrible coup de massue qui étendit mort le serviteur au lieu du maître.

Et il tomba lui-même frappé à la poitrine d'une balle que Talormi lui tira presque à bout portant. Cela fait, Talormi, au comble de l'effroi et croyant que l-:s amis de Virgilio allaient arriver, chercha les massifs les plus sombres nour assurer sa fuite : après cette lutte formidable et rapide comme l'éclair, seul il était debout. Pendant l'horrible scène, les angoisses éprouvées par Debora ne peuver^ se décrire; la malheureuse femme avait tout espéré et tout perdu en un instant. Quatre corps, baignéy dans leur sang, ."ougissaient le gazon autour de la croix du supplice, La nuit s'avançait avec ses horreurs, <ît pas un souffle ne murmurait môme une agonie aux oreilles de Debora; elle avait pour compagnons quatre cadavres.

DEBORA. c»;^ft

T.e prisonnier de lu mort.

— Vraiment, comte Talormi, vous êtes adorable !... Oh! voilà bien les homaies! dès qu'ils savent qu'on les aime, Ts font tout ce qu'ils peuvent pour se faire haïr ! Eh bien! moi, enfant que je suis^ je sens que je vous aimerai toujours...

— Clelia, vous m'avez volé sur la bouche cette dernière Iihrase...

— Je vous la restitue, Talormi; dites-la-moi : j'ai besoin de Tentendre.

— Clelia, je vous aimerai toujours.

— Comme sa parole est douce ! il semble que le cœur a une oreille pour l'écouter... Voyons, Monsieur, que faites-vous là, à genoux comme un pénitent au confessionnal ?

— J'attends mon absolution.

— Confessez-vous avant, et nous verrons ensuite si je vous couvrirai de mon indulgence plénière.... Voilà deux !:rands jours passés sans vous voir. Qu'avez-vous fait pendant ces grands jours?

— Oli ! Clelia ! ce ne sont pas les jours qui vous inquiètent !

— Fat! est-il fat, ce beau seigneur! Eh bien! voyons, qu'avez- vous fait aussi pendant ces deux grandes nuits? Ne mentez pas ! prenez garde ! On vous a vu causer dans les coulisses d'Apollo avec la prima... Oh! si j'en étais sure, j'irais poignarder cette bohémienne dans son auberge de la Torretta, où elle scandalise mon coiffeur qui est parisien! Talormi! Talormi! ne me donnez pas de c^^s jalousies, au nom du ciel !

— Mais, ma belle Clelia, mon ange d'amour, mon doux ccvar, il n'y a pas un mot de vrai dans tout ceci.

— Mon Dieu, que j'ai besoin de vous croire, Talormiî

En vous voyant entrer tout à riicuro, mon âme s'est fondue en joie, puis je me suis dit : Et s'il sortait .. Oh! cette pensée atlrcuse m'a donné tous les frissons de la mort !

— Adorée Clelia, vous êtes la reine absolue de ma pensée et de ma vie !

— E>t-ce votre bouche qui parle?

— C'est mon cœur, Clelia.

•— Voyons, Talormi^ où avez -vous pris cendres hier malin ?

— A la Trinité du Mont,

— Pourquoi si haut?

— Parce que j'avais un tableau à voir et à acheter chez unpeiutre français du Monte-Pincio.

— Pourquoi ne vous ai-je pas vu hier, pendant tout C6 long mercredi, le plus long mercredi de l'année?

— Parce qu'il faut respecter les ordonnauces de l'Église, au moins le premier jour de carême^, jeûne, maigre et absiiuence.

— Tiens! cela ressemble à une raison... Au fait, moi je n'y avais [)as songé du tout... C'est bien le moins de garder les cendres sur le front toute la journée!

— A mon tour, Clelia, maintenant; et nous verrons si mon interrogatoire vous sera léger.

— Moi, je ne crains rien. Interrogez-moi, Talormi.

— Mes rapports de police allirmeut que \ous étiez en cavalcade à la porte Saint-Sebastien, le mardi gras.

— Ces rap}jorls sont exacts, ])ar hasard.

— Vous étiez avec deux j. unes cavaliers très-éléiants.

— C'est encore vrai. Une femme ne peut p:is décemment monter à cheval sans une escorte de sigisbés.

— Je serais curieux de savoir le nom des sigisbés de Clelia.

— Le premier est un jeune Français qui compose une messe au café del Greco, en juuant aux dominos. Vous I0 eonnai.-sez.

— Et le second ?

— Le second est l'ami du premier. Vous ne le connaissez pas... Au reste, ouund le cumLe Talormi meferai'hcn-

DEBORA. 2r>i

nenr do m'acconipaçner dans mes ])ronienados, je donnerai coii^'é à tous ces petits artistes sans nom.

— hclle Clelia, je suis à vos ordres.

— Ali!. je vous prends an mot, Talormi! et je vais écrire à mes deux sigisbés cavalcadours pour leur annoncer qwe je les destitue.

^— Très-bien, Clelia! Vous ne paraîtrez plus en public qu'avec moi; ce sera uu coup de mort pour la médisance romaine. La maîtresse de César ne doit pas être soupçonnée.

— César est-il prêt à monter à cheval aujourd'hui ?

— ht tous les jours, belle Clelia.

— Prenez prde, Talormi, vous allez vous faire adorer!

— Vous ne me rendrez que ce que je vous donne.

— Tous les jours, à deux heures, mon cher Talormi, TOUS me rencontrerez devant la pyramide de Caïus Sextius, et nous pousserons jusqu'à la tour de Cecilia...

— 11 paraît, Cklia, que vous affectionnez beaucoup cette promenade?

— Où voulez-vous donc qu'une femme aille se nrcmener à cheval ? Je n'ai pas de choix à faire.

— Voilà une bonne raison : je m'en contente.

— Il est déjà fort tard • mon cher Talormi, laissez-moi la liberté de quelques heures, qui seront ennuyeuses, puisque je les passerai loin de vous; mais nous nous rencontrerons à la porte Saint-Sébastien...

— C'est ainsi que vous me donnez mon congé, ma belle Clelia ?

— Soyez raisonnable, Talormi; j'ai deux lettres à écrirt ; j'ai ma femme de chambre à gronder; j'ai ma toilette de cheval à faire, i' me faut bien deux heures pour tout (fia... Al'ons, po'ot de folie, serrtz-jnoi la main, ouvrez les videaux de ma fenêtre et dites à rantichambra que je -uis absente pour tout le monde aujourd'hui...

— E\ demain...

— El toujours...

— Hxi epié?...

— Pour vous... méchant! Est-il nécessaire d'ajouter celaî

Après la sortie de Talormi, Clelia froissa les dentelles de sa garniture de lit dans un accès de colère mystérieuse si bien retenue jusqu'à ce moment, et sauta lestement, à pieds nus, sur la peau de tigre de son alcôve. Elle se plaça ensuite devant un miroir incliné pour bien se convaincre que sa beauté n'avait toujours point d'égale parmi les radieuses nudités des musées du Capitole et du Vatican. C'était une justice qu'elle aimait à se rendre chaque matin à la descente du lit; mais ce jour-là elle avait plus que jamais besoin d'avoir foi dans la puissance de ses charmes; aussi l'examen fut-il plus long et plus minitieux que de coutume. Un sourire, qui ne remonta pas jusqu'aux yeux, contracta son visage, comme une grimace nerveuse; deux perles de larmes se fondirent sur ses joues, et leu^r trace humide disparut aussitôt sous un petit nuage de lin brodé. 11 ne fallait pas mettre une camériste dans la confidence d'une émotion qui pouvait être interprétée dans tous les sens, excepté dans celui de la vérité. Clelia reprit donc sa sérénité habituelle lorsqu'elle abandonna sa première toilette à ses femmes de service; aucun nuage ne traversa, du moins à l'extérieur, ce front pur, cet ovale splcndide, qui semblait ne garder sous son épiderme d'ivoire que des pensées riantes, comme les nuances de l'aurore du printemps. Un peu avant deux heures^ elle ouvrit la Bible et en lut ou pour mieux dire relut un chapitre qui était marqué d'un signet rouge; elle était déjà dans son fringant costume d'amazone, et toute prête à monter à cheval. Après avoir donné quelques ordres insignifiants à ses domestiques^ elle fit le mouvement involontaire d'une personne qui s'arme d'une résolution et partit pour le rendez-vous de promenade a.-ïsigné à Talormi. Le cavalier attendait sa dame sur ce terrain grisâtre et dévasté qui s'étend devant l'entrée des catacombes de Saint-Sébastien; il imprima les mouvements les plus gracieux à son cheval pour venir saluer de très-près Clelia.

— Vous êtes arrivé le premier fort à propos, dit la jeune feniîrie en serrant avec amour la main de Talormi, je suis venue sans groom, et si j'eusse été seule, cet homme de mauvaise mine m'aurait fait peur.

-- Quel homme ? demanda Talormi en regardant autour de son cheval.

Clelia désigna du bout de sa cravache un homme assez mai vêtu et à barbe grise, qui se tenait debout à l'entrée des catacombes. Cet homme fit le mouvement d'un cicérone qui croit être appelé et s'avança d'un aii- timide^ en présentant à Clelia des images grossièrement gravées sur bois.

— C'est ce que vous vendez, mon pauvre homme ? lui demanda la jeune femme.

—Oui, Altesse, répondit l'inconnu en s'inclinant ; c'est le véritable portrait de saint Exupère.

— Tiens ! c'est drôle ! dit Clelia en riant, voilà un saint dont je n'ai jamais entendu parler.

— Oui, oui, il a raison, dit Talormi; c'est un saint qui a été découvert l'autre jour dans les catacombes, et le pape lui a donné le nom de saint Exupère.

— Je suis le gardien et le guide des Catacombes^ dit le vendeur de portraits.

Clelia tressaillit comme de joie^ et, se tournant eu riant vers Talormi , elle lui dit :

-— Croiriez-vous, mon ami, que je ne connais pas leg Catacombes !

— Est-ce possible ? Vous, Clelia ! une femme artiste ! et curieuse comme la curiosité.

— Je l'aurais inventée, ouij eh bien ! c'est toujours l'occasion qui m'a manqué.

— La voilà qui se présente, mon ange, dit Talormi.

— Si Leurs Altesses me faisaient la grâce de m'acheter un portrait de saint Exupère ? dit le vendeur avec l'accent monotone de l'habitude.

— Garde ton saint, lui dit Clelia. Peux-tu nous montrer les Catacombes ?

— C'est mon métier. Altesse, répondit-il avec bonhomie; mais vous savez que ça coûte un peu plus cher que pour voir les tombeaux des Scipions, parce qu'il faut trois bougies d'une demi-livre par personne, etc..

— C'est bon ! interrompit Talormi, qui diable songe à te marchander tes bougies S

— Ah! c'est que, soit dit sans offenser Vos Altesses, il y a souvent des étrangers qui nie disent qu'il n'en coûte que deux pauls pour voir les tombeaux des Sci pions, et que...

— 11 tient à ses tombeaux des Scipions\ interrompit Talormi en riant. Voyons, mon brave homme, voilà toujours un francescone d'avance; conduis-nous, et après tu seras content.

Le guide prit la pièce d'argent avec l'avidité d'un mendiant affamé, et ses yeux noirs, qui avaient gardé la flamme de la jeunesse, ra.yonnèrent sous des touffes de cheveux gris.

— Où pouvons-nous laisser nos chevaux? demanda Clelia au guide.

— Là, dit le guide en montrant des anneaux rivés à l'entrée des Catacombes; là, où tous les étrangers les laissent. Personne ne passe ici.

Clelia et Talormi étaient descendus de cheval : le guide faisait tous les préparatifs, sans avoir l'air de s'occuper des visiteurs.

— C'est singulier ! dit Clelia, j'éprouve un saisissement extraordinaire à l'idée de perdre de vue le ciel, et de pénétrer dans ces horribles ténèbres.

Et elle fixait sur Talormi des regards pleins de langueur et d'amour, et elle serrait le bras de Talormi contre son sein avec des frissonnements continuels.

— Enfant ! lui dit Talormi, il n'y a pas l'ombre du danger ; c'est une simple promenade aux flambeaux, dans la plus curieuse galerie de Rome, il y a seize siècles environ tous les chrétiens, persécutés par les empereurs, se réfugiaient dans les Catacombes, et ils y vivaient comme dans une ville souterraine. Et toi, qui es artiste, ma belle Clelia, tu verras avec plaisir ct-t endroit qui a été le premier conservatoire de musique en Italie; c'est ici que les mélopées grecques, chantées dans les cérémonies païennes, ont été appliquées aux prières catholiques et sont arrivées ainsi jusqu'à nous.

— Tu es charmant de me dire toutes ces jolies choses mon cher Talormi, dit Cliilia d'une voix de sirène; maintenant je ne crains plus rien; entrons au conservatoire.

Le guide, muni d'un faisceau de bougies, fit signe qu'il était prêt et entra le premier : à longs intervalles, il laissait une lumière sur quelque débris d'autel on de tombe, et, comme par luxe de précaution, il déroulait un fil conducteur dont le peloton semblait inépuisable. Prenant ensuite le ton uniformément banal du cicérone démonstMteur, il disait, comme pour l'acquit de sa conscience et sûns avoir l'air de prendre en souci l'attention de ses auditeurs :

— Voilà les murs où Pie V a fait enlever les épitaphes des premiers chrétiens, pour les faire incruster dans la grande galerie du Vatican. Voilà la chapelle du samt pontife Lin, successeur de saint Pierre. Voilà le crypte où venait prier le pape Anaclet. Voilà une sainte chapelle où le pape Urbain I" célébrait le saint sacrifice pendant la persécution de l'infâme Héliogabale...

Les voûtes devenaient déplus en plus sombres et étroites; le labyrinthe compliquait ses méandres à Tinfini, croisait ses carrefours lugubres, déroulait ses corridors inextricables, et, au milieu de ces horreurs souterraines, rayonnait aux clartés des bougies le divin visage de Clelia, plus beau que celui de l'archange qui visite les limbes pour consoler les âmes des enfants morts avant le baptême.

Talormi n'écoutait plus le cicérone. Il s'enivrait à la contemplation de cette voluptueuse image de la vie dans ce domaine de la mort; il aspirait comme un poison céleste ce soufile euibaumé qui s'exhalait des lèvres de Clelia, et confondait dans un même accès de passion délirante le souvenir de la jeune fille exposée nue sur une croix, dans la forêt de Viterbe, et cette jeune femme suspendue à son bras et dont les yeux limpides éclataient en caresses langoureuses et ululaient le sang comme les doux tisons de la volupté. Le cicérone psalmodiait toujours ses démonstrations, etne tournait pas la tète pour regarder l'iiorame et la femme qu'il conduisait.

— Talormi, dit Clelia d'une voix timide, il y a d'étranges idées qui ne peuvent traverser que des cerveaux d'artiste. Voyons si nous seroos du même avis... Je vou*

drais avoir ici, dans cet épouvantable souterrain, une table dressée; m'y asseoir à côté de toi, aux clartés de vingt bougies jaunes comme celles du vendredi sainte et célébrer le fameux repas libre des premiers martys, avec des vins exquis inconnus aux anciens festins des Catacombes. Que dis-tu de cette folie, mon Talormi adoré?

— C'est la folie des sages, ma belle Clelia.

— Une folie impossible ! dit Clelia en roulant son bras autour du cou de Talormi.

— Heureusement elle est impossible, et j'aurai le pouvoir de la réaliser tout de suite.

— Serait-il vrai? dit la jeune femme avec une joie enfantine.

— Tu vas voir.

Et Talormi tira de sa poche une bourse pleine de pièces d'or et ajouta :

— Voilà ce qui change les souterrains en 'palais lumineux, et l'enfer en paradis.

Et appelant le guide, l'or à la main, il lui donna des instructions détaillées dont le résultat ne pouvait être qu'infaillible. Le guide, qui paraissait absorbé par la vue de tant d'or, ne répondait que par des signes affirmatifs à tous les ordres de Talormi. Tout ayant été réglé minutieusement, il recommanda de ne pas quitter le carrefour où ils étaient arrivés, alluma partout des bougies, et sortit en promettant de faire bonne diligence, grâce au cheval dont il pouvait disposer.

— Mon beau Talormi, dit Clelia, jusqu'à présent tout t'a distingué à mes yeux des autres hommes : tu as la grâce qui charme, l'esprit qui amuse, la générosité qui éblouit, le regard qui domine, mais ce que tu viens de comprendre si vite t'élève encore au-dessus de toi-même. Toi seul, tu pouvais être ton vainqueur. Tu as compris l'idée folle d'une femme ennuyée, d'une femme qui voudrait dévorei un siècle dans un instant et ne trouve rien digne de ses désirs, pas môme une dernière illusion... C'est ainsi qu'on épuise tout, à force d'abuser du bonheur... les réalités m'échappent, je veux embrasser des fantômes. Plains-moi, Talormi; je suis folle... Que tu es

DEBORA, 2o7

beau, quand tu me regardes ainsi!.. Où donc as-tu appris à regarder les femmes? Dis, mon ange, comme il est doux d'aimer sous ces lambris ténébreux, où tant de sang et de larmes coulèrent ! Et moi, pauvre indigente, je n'ai que ma vie à te donner pour ton amour !... Ma tête se perd; n'écoute pas mes paroles, n'écoute que ma pensée; cellelà dit tout, et dit bien. Ma bouche est un son, mon cœur est une voix.

Talormi subissait à la fois les assauts combinés des démons de la flatterie, de l'amour, de la tendresse, de la volupté; sa tète brûlait de délire, et ses lèvres desséchées par la flamme de l'extase ne murmuraient que ces réponses vagues qui sont l'éloquence suprême de la passion... L'entretien fut suspendu par le retour très-prompt du guide. Les ordres donnés avaient été exécutés avec une intelligence étonnante ; mais Talormi était dans un de ces moments où l'esprit troublé ne s'étonne de rien. Les apprêts du biclinium furent faits par le guide, et rien ne manquait à l'ordonnance, pas même les coussins de soie et le tapis de Sidon. Talormi dit au guide :

— Maintenant, laisse-nous, et va nous attendre dans la chapelle d'Anaclet. Dépose là ton peloton, et nous irons te retrouver.

Le guide s'inclina et disparut bientôt sous les voûtes basses et ténébreuses. Les ombres saintes, qui depuis seize siècles errent dans ces vénérables Catacombes, se voilèrent sans doute le visage avec leurs linceuls funèbres, pour ne pas voir le festin de Talormi et de Glelia, et les secrets de cette orgie funèbre resteront éternellement ensevelis dans les entrailles de la terre. La dernière parole de la jeune femme à son amant fut celle-ci :

— Vide encore cette coupe à nos amours, moTv beau Talormi, puis tu dormiras, et je. garderai ton sommeil.

Talormi, épuisé par tous les délires, se souleva péniblement sur son coussin, prit la coupe en cristal de Bohême, déjà vingt fois vidée, la laissa échapper de ses lèvres et tomba, comme si sa tête eût été entraînée par un bloc de plomb. Clelia se leva, et, poussant un éclat de rire fou, elle dit :

^ Le ircilà ^ombé ^ géant, et sa tête est sous le talon d'une femme !

Ensuite elle prononça un nom, et le guide reparut. Il y avait une transformation dans ce personnage : c*t'tait un superbe jeune homme, aux cheveux noirs et bouclés. Il regarda Talormi et dit à Clelia :

— Bien! bien! tout a réussi; vous pouvez me laisser seul, maintenant... Ce qui reste à faire, je le ferai.

Clelia serra la main du jeune homme, regarda une dernière fois Talormi endormi lourdement et dit :

— C'était juste ! ô mon Dieu !

Et, suivant le fil conducteur dont le jeune homme tenait l'autre extrémité, elle sortit d'un pas résolu qui annon çait que l'horrible scène avait été préparée depuis longtemps. Le jeune homme éteignit toutes les bougies et n'en laissa brûler qu'une à côté de Talormi ; puis il se blottit tout près et dans une profonde crevasse qui permettait de tout voir. Le sommeil de Talormi aurait été fort long sans doute, mais le jeune homme fit tomber une pierre sur sa poitrine, et le dormeur se réveilla en sursaut en jetant autour de lui des regards stupéfaits. Les fumées de tous les vins se dissipèrent avec une promptitudt lUerveilieuse dans le cerveau de Talormi; il se leva et appela trois fois Clelia d'une voix tonnante. Une série d'échos lamentables et perpétués à l'infini répéta sur tous le tons et à toutes les distances le nom de Clelia ; on aurait cru que les innombrables morts de cette vaste nécropolis appelaient Clelia du fond de leur tombe.

— C'est une trahison infâme î s'écria Talormi en déchirant ses cheveux.

Les échos répétèrent en chœur ce dernier mot qui semblait sortir de l'enfur par mille cratères. Il s'éloigna de quelques pas de la table d'orgie, et au même instant le faux guide sortit de sa crevasse et éteignit la dernière bougie. On entendit un blasphème contre Dieu, le rugissement du tigre tombé dans le piège du chasseur.

— Ma fortune! mon palais! toutes mes richesses ! criait Talormi, je les donne à qui me délivre!... Ouvrez-moi la porte de cet enfer! rendez-moi le jour!... On a fait cela

DEBORA. 2H0

pour un peu d'or... je donne tout un bien!... C'est la vengeance d'une femme exécrable! d'un démon habillé en ange!... Non, non! c'est un jeu... Cb'lia, Clelia!... tu es ici, pardonne... Ces ténèbres m'ôtent la raison, je t'accuse! jr suis fou!... Tu sais si je t'aime, tu ne retrouveras plus mon amour!... rien!... Il y a donc des échos ici?

— Il y a un homme, dit le faux guide, et si tu viens à lui, conduit par sa voix, cet homme te tue à coups de poignard, infâme assassin de Van-Ritler!

— Qui es-tu! cria Talormi d'une voix agonisante.

— Je suis celui qui te disait à G'' nés : Cette nuit se retrouverai Je suis Gédéon Costantini! Je suis le frère de Debora la juive!... C'est te dire quj tu dois mourir ici, étouffé, sans secours.

— Pitié! pitié pour moi! s'écria Talormi d'une voix suppliante.

Mais Gédéon se glissa comme l'éclair le long des parois, à l'aide de son fil conducteur, et il entendit longtemps encore se répéter dans les profondeurs des voûte? souterraines les cris de désespoir et les blasphèmes du prisonnier delà mort. A l'entrée des Catacombes, Gédéon s'élança sur le cheval, et gagnant au galop la rive solitaire du Tibre, au delà des greniers de Tollius, il tua le cheval d'un coup de pistolet et jeta le cadavre dans le lleuve. Aux angles de la selle étaient gravés le chiffre et les armes de Talormi. En retrouvant le cheval, on pouvait établir une conjecture certaine, mais fausse, sur le sort du cavalier.

XXYII

Le doigt de Dieu.

L'affreux tableau était toujours le même dans la forêt de Viterbe; trois hommes et le fidèle Mitry étendus sur des mares d-ï sang; Debora en croix, étroitement liée, et ne pouvant secourir ni Virgilio, ni le chien, deux nobles amis tombés pour elle !

560 Ia juive au yatican.

Lorsque la nuit eut couvert de ses horreurs cette forêt, même ténébreuse le jour^, Debora se trouva en proie à des émotions et à des angoisses nouvelles qui semWent devoir épuiser les plus forts courages. Des bruits tristes sortaient de tous les carrefours, des cris lugubres du creux des yeuses; ^es herbes et les racines desséchées gnnçaient sous des ondulations de corps invisibles; aux rameaux supérieurs des arbres se heurtaient avec fracas les ailes des oiseaux de nuit, et par intervalles la jeune femme croyait sentir se glisser sur sa chair les écailles froides des reptiles. Ce fut une agonie continuelle qui amenait et éloignait la mort à chaque instant, en la montrant avec toutes ses terreurs. La vie quelquefois étaiV suspendue dans le cœur de Debora, et le dernier sommeil semblait avoir fermé ses paupières après un accès d'épouvante intolérable; puis le sang généreux et l'énergie de la jeunesse provoquaient un réveil qui paraissait une résurrection, et la vie rendue attendait une nouvelle mort. Enfin, une brumeuse éclaircie d'opale traversa les voûtes des arbres en annonçant que Faurore remplaçait l'aube sur les hauteurs de la forêt. Ce rayon triste, tombé du ciel, ressemblait à la consolation d'un ami. Une plainte d'agonie se fît entendre au même instant à quelques pas de la jeune femme, comme si quelque blessé du combat de la veille avait attendu l'aube pour mourir. Debora prêta l'oreille avec attention; mais elle n'entendit plus rien. C'était probablement le dernier des murmures lugubres de la nuit. Par degrés insensibles, une lueur sombre s'étendit sous les branches et éclaira le tableau de la veille. Un léger mouvement de tête, le seul que sa position lui permît, remit sous les yeux de Debora trois corps étendu? sur les herbes sanglantes, et le fidèle Mitry, aussi digne d'intérêt qu'une créature humaine. La même plainte s'étant renouvelée, Jebora crut apercevoir des mouvements convulsifs sur la *ète du chien. Elle l'appela par son nom, et cette fois Mitry répondit avec un murmure dolent et fit un mouvement très-sensible pour regarder 4u côté de Debora; cette voix si chère semblait, à chaque appel, lui rendre la vie et la force; il se souleva au milieu des her-

bes, retomba de faiblesse, rouvrit les yeux, se souleva encore, comme galvanisé par la voix de sa maîtresse, et se traîna en rompant jusqu'à la croix. Les paroles caressantes et le souffle brûlant de la jeune femme attirèrent Mitry jusqu'aux nœuds de chanvre qui retenaient la main droite de la victime...

— Ici, Mitry... là, Mitry, disait Debora en désignant des yeux la corde.

Et le chien, se dressant avec un effort suprême sur le point désigné, broyait avec ses dents le lien, et chaque parole de Debora était une excitation qui infusait un reste de force dans le corps de Mitry. Il restait bien peu de chose à faipe pour opérer la délivrance d'une main captive; mais la vigueur artificielle manqua tout à coup au chien pour accomplir son œuvre ; il tomba lourdement, proféra une dernière plainte comme un adieu et ne se releva plus. Debora eut la douleur de voir mourir deux foiî son intrépide défenseur et son meilleur ami. Cependant cet exemple de courage donné par Mitry ne fut pas perdu. Debora ranima sa faiblesse et secoua énergiquement sa main droite pour rompre les derniers fils que les dents de Mitry n'avaient pu briser; après bien des efforts, la main droite parvint à jouer dans le chanvre ramolli par Thumidité de la nuit et à demi rongé par le chien, et le bras nu tout entier se dégagea et put fonctionner pour dégager l'autre. Les deux mains libres délièrent ensuite facilement les pieds. Debora se revêtit à la hâte des premiers lambeaux de ses vêtements accrochés aux broussailles et courut à Virgilio en passant sur les cadavres des deux bandits. Elle s'assit sur les herbes, souleva le torse de Yirgilio, le plaça sur ses genoux, et le regarda fixement avec des yeux secs qui n'avaient plus de larmes à donner après tout une nuit de larmes. La rosée du matiix mouillait la chevelure et le visage de Virgilio. On aurait dit qu'une main secourable avait mssé parla et jeté l'eau de la source sur le front de l'agonisant pour le rappeler à la vie avec cette bienfaisante fraîcheur. Le corps de Virgilio n'avait pas la raideur du cadavre, et la place du cœur paraissait encore tiède à la miiin de Debora^

2t)2 LA JUIVE AU VATICAN.

qui chercliait l'étincelle de la vie pour la ranimer avec des caresses de feu. La blessure^ examinée attentivement, était peu profonde; la balle semblait avoir dévié sur le côté droit, sans intéresser le poumon. Il y avait eu beaucoup dt sang répandu, et par conséquent l'abattement devait être extrême; mais tout annonçait que l'àme résistait encore dans ce corps de fer. Les ardentes €ffluves magnétiques qui jaillissaient dès lèvres de Debora ramenaient des teintes douces sur la pâleur cadavéreuse du jeune homme, et inoculaient la vie dans un corps attendu par le tombeau. Ce galvanisme de l'amour est plus puissant que celui de Volta. Le$ morts frissonnent de volupté quand tu passes sur Vhci'be des sépulcres, disa't Ugo Foscolo à sa belle Ionienne. Les femmes portent le feu de la vie en elles; c'est le feu inextinguible de la maternité.

Debora tressaillit d'une joie que jamais on n'a ressenti en surprenant les premières pulsations du cœur de Vir gilio : son âme, suspendue aux lèvres du jeune homme, rappelait une autre âme dans ce corps éteint, et aspirait le souffle qui allait sortir de cette poitrine sanglante. Le jour arrivait et la chaleur douce du soleil, pénétrant à travers les arbres, servait d'auxiliaire à l'œuvre de Debora.' Virgilio ouvrit les yeux lentement et crut voir un ange, car ses mains se joignirent et une prière mentale agita ses lèvres. Puis, en reconnaissant Debora, il cessa de prier, et des larmes mouillèrent ses paupières.

— C'est vous! c'est vous !... dit-il d'une voix faible. Debora, toujours penchée sur lui, fit un signe de tète

avec un sourire divin.

— Dieu est donc venu à mon secours! ajouta le jeune homme.

— Virgilio, dit Debora d'une voix étouffée par toutes Its émotions,, vous avez besoin d'un autre secours, maintenant; il n'y a pas un instant à pcrdr^^. Où sont vos amis? Où dois-je vous conduire? Ordonnez, j'obéis.

— Chère Debora, dit Virgilio en étt ndant la main et en la retirant tout de suite, oui, oui, vous mériteriez d'être un an^e...

EEBORA. 263

— Parlons de vous, mon Virgilio, interrompit la jeune femme.

— Eh bien! Denora, écoutez... Mon Dieu! que je sui^ faible!...

— Parlez bas, très-bas, Virgilio; mon cœur et mon oreille écoutent.

— Debora, suivez l'allée de sapins jusqu'au carrefour; vous verrez à votre gauche un terrain jaunâtre, très-ombragé. Vous marcherez jusqu'au dernier arbre; de là vous découvrirez, du haut d'une montagne à pic, le lac de Vico, et vous crierez : A moi les /"rère^/ jusqu'à ce que mes compagnons vous entendent.

Debora courut exécuter l'ordre do Virgilio, et son appel, quoique jeté au vallon d'une voix faible, retentit dans le silence de la solitude et fut entendu par le camp nomade des défricheurs. Les plus agiles escaladèrent le pic et arrivèrent bientôt sur le terrain sanglant où les conduisit Debora. Virgilio fut emporté sur les bras de ses frères; Debora fît rendre les honneurs de la sépulture au fidèle Mitry ; on abandonna les cadavres de Tomaso et de Barbone aux oiseaux de proie, et le cortège descendit par des pentes douces sur les rives du lac de Vico. Pendant que les soins les plus empressés étaient prodigués à Virgilio, on vint annoncer à Debora qu'une femme qui se disait sa meilleure amie arrivait de Rome et demandait à lui parler.

C'était Clelia, accompagnée de Gédéon.

Sans songer à réparer le désordre de sa toilette, Debo-ra courut à l'endroit où l'attendait Clelia, et dans sa joie elle embrassa même son frère.

— Mon ange, dit Clelia, j'ai reçu votre lettre de Viterbe, et votre frère Gédéon, qui devine tout, a deviné que vous n'étiez pas à ViterLe, mais au lac de Vico, avec les défricheurs. Votre Gédéon est sorcier, et, si ce n'était pas votre frère, je le croirais amoureux de vous. Alors, voici ce que nous avons résolu. Nous vous prenons au passage, et nous vous enlevons à ces bohémiens Notre chaise de poste est à Ronciglione; vous allez venir avec nous en Toscane. Nous sommes riches comme le Pérou et

nous vivrons à Florence comme des personnages du Déca^ méron. Eh bien ! cela vous convient-il ?

— Clelia^ dit Debora, et vous, mon frère, vous ne savez donc pas quelle horrible histoire j'ai à vous conter!

Gédéon ouvrit des yeux étincelants, et Glelia examinant Debora lui dit :

— Vous avez été enlevée par des brigands î On vous aura prise pour une Anglaise ! Les brigands enlèvent toutes les Anglaises ; c'est leur passion. Mon Dieu ! comme vous êtes faite ! qui donc vous a ravagé votre toilette avec ce goût-là?

Debora montra à Glelia un petit tertre ombragé de pins, comme on désigne un fauteuil dans un salon , et la pria de s'asseoir, en Iim exprimant par des gestes que le récit serait long et affreux.

Alors, la victime de Talormi raconta dans tous leurs détails les terribles scènes de la forêt de Viterbe, et à chaque instant elle s'étonnait du silence morne que gardait Glelia en regardant Gédéon.

— Debora, dit Glelia d'un ton grave, à notre tour maintenant.... Savez-vous pourquoi nous avons quitté Rome, votre frère et moi ?

— Non, Glelia.

— Parce que nous vous avons vengée... Talormi est mort.

— Assassiné ? demanda Debora.

— Non; étouffé par une mort qui n'a pas eu de complices... Écoutez, Debora, et voyez si le châtiment a été bien ins})iré, et s'il a suivi promptement le crime.

Et Glelia, à son tour, raconta à Debora les scènes des Catacombes, et termina ainsi :

— Gédéon est rentré ce malin à l'aube dans les Catacombes; il a rencontré, à des profondeurs infinies, lo cadavre de Talormi. Le misérable, sans doute après avoir souffert toutes les tortures du désespoir, s'est fracassé le crâne contr-î une arête de rocher. Pas une goutte d'eau bénite ne tombera sur son cadavre, qui ne sera jamais enseveli. Debora, cette mort est juste; mais l'air de Uome m'étouffe après une pareille vengeance consommée.

DEBORA. 26S

Je sens que la vie de personne ne nous appartient, même celle de notre assassin, et j'ai besoin d'une vie nouvelle, d'un ciel nouveau, d'un horizon pur de sang. Venez avec nous, Debora, venez à Florence. Il faut nous étourdir, il faut voyager, il faut changer d'air.

— Impossible ! impossible ! dit Debora d'un ton lent, mais résolu.

— Et pourquoi? demanda fièrement Gédéon.

— Parce que ma vie n'est qu'ici, Gédéon; parce que ma mort est partout ailleurs.

— Y pensez-vous sérieusement, Debora, insista Gédéon; une vie d'aventuriers, de proscrits, de bohémiens, de bandits !

— Oui, Gédéon, c'est la vie que je veux; la vie au soleil et aux étoiles; la vie qui n'a pas de lendemain et qui recommence à toutes les aurores; la vie du lac, du torrent, de la forêt, avec une pensée éternelle au cœur !

— Pauvre Debora I dit Gédéon. Et croyez-vous -qu'on vous laissera paisiblement vivre de cette vie de maraudeurs révoltés ? Vous aurez des luttes sanglantes à soutenir, des combats à livrer, des...

— Je sais cela, interrompit vivement Debora. Eh bien! je me suis aguerrie tout enfant contre cette vie. Vous le savez bien, Gédéon; j'ai appris, à côté de ma pauvre mère, comment sifflent les balles, comment arrive la mort, dans un éclair d'arme à feu! Notre pauvre mère, Gédéon, a été tuée comme un soldat; j'ai toujours devant mes yeux son sang comme un nuage écarlate, et cette image affreuse empoisonnerait mon bonheur, si la terre avait un bonheur pour moi. La fille est réservée peut-être à périr comme la mère; eh bien! la fille accepte avec joie son destin.

— Debora! Debora ! dit Gédéon avec des larmes, je t'arracherai à ce destin, moi, parce que je suis ton frère; tu viendras à Florence avec nous, et tu y trouveras ce bonheur que tu nies. L'immense fortune de notre père est à nous; le trésor de famille est parti avec Arguj et une escorte sûre. La richesse, et quelle richesse \ nous attend dans le plus beau pays de l'Italie. Viens, Debora, viens ! tu verras combien je serai respectueux auprès de toi; tu

Terras de quel amour fraternel j'entourerai ta vie , de quelle protection je couvrirai ton palais !

— Mais, Debora! s'écria Clelia attendrie aux larmes, comment poiivez-vous ainsi résister aux prières de ce noble Gédéon? Voilà, je crois, la première fois de ma vie que je pleure, et c'est pour vous ! Jugez si vous avez tort!

— Non, Clelia, croyez-le bien, répondit Debora, je n'ai pas tort. Si vous saviez tout, vous seriez la première à me défendre au lieu de m'accuser.

— Ah! je ne sais pas tout? dit Clelia d'un air étonné.

— Non, reprit Gédéon d'une voix sombre.

Et le jeune homme arracha une tige de saxifrage, la déchira et en jeta les débris au lac;

— Écoutez, Clelia, je puis vous dire cela, à vous, parce que vous êtes une amie dévouée; je puis le dire à Gédéon, parce que c'est mon frère; il y a ici un homme qui m'aime et qui mériterait l'amour d'une reine; un homme qui a la fierté d'un prince et voudrait me servir en esclave; un homme qui a toutes les vertus austères des anciens joun et qui vient encore de verser tout son sang pour mo sauver. J'aime cet homme, et je serai ce qu'il sera , je vivrai comme il vivra; son âme est la mienne, et mes pieds ne peuvent marcher que dans la trace des siens. Si le hasard des guerres civiles en fait un héros, je prendrai un rayon de son auréole; si la charrue le retient au sillon, je labourerai à côté de lui; s'il emporte au fond des déserts une existence proscrite, je suivrai sur le sable les vestiges de ses sueurs; s'il relève l'étendard de Gasperonne dans les gorges de l'Étrurie ouïes Marais-Pontins, je me glorifierai encore d'être la femme du bandit. Debora est à jamais enchaînée à Virgilio.

— Ainsi, ma pauvre sœur, s'écria Gédéon en fondant en larmes, tu souffriras l'exil...

— Oui.

— La misère?

— Oui, Gédéon.

— Le de?) honneur?

— Tout! je souffrirai tout, mon frère, et c'est dans la soiiifranoe seule que je trouverai désormais majoie. Jepres-

sens déjà toutes les voluptés des douleurs qu'un noble amour nous donne. Rien ne peut ébranler ma résolution, et ce souffle qui traverse le lac et agite ces fleurs sauvagr-s déracinera ce bloc de granit des entrailles de la montagne avant qu'un pouvoir humain arrache ma pensée de mon front. Debora est à jamais liée à Virgilio.

— C'est fini! dit Glelia en essuyant ses larmes; elle parle comme une femme résolue; il n'y a rien à obtenir d'elle! Gédéon, vous et moi n'existons pas pour Debora; l'amour est ainsi fait chez les femmes. Cela me rappelle mon premier amour... J'aurais aussi donné ma vie pour un homme... Je ne l'ai pas donnée... et j'ai bienfait... Il m'a trahi avec une Espagnole... Ma bonne Debora! tu seras trahie aussi par ton Yirgilio... Ils trahissent tous!

—Lui, Clelia ! lui, me trahir! s'écria Debora au comble de l'exaltation, vous ne connaissez pas cet homme! Pourquoi souriez vous ainsi?... Je vous dis que vous ne le connaissez pas. C'est...

— C'est un homme, dit Clelia d'un ton léger.

— Oui, Clelia, mais ce n'est pas un homme de ce siècle, ce n'est pas un homme de vos villes, de vos société", de vo4re monde. Il ne s'est pas corrompu à l'air empoisonné de vos fêtes; il a gardé sa foi première, sa nensée chaste, sa rêverie solitaire. Il n'y a que ceux qui trahissent Dieu qui trahissent la femme. Le germe de ce crime p'est pas dans le cœur de Virgilio.

Gédéon et Clelia firent un dernier et violent effort poui arracher la jeune femme au camp des défricheurs; mais tout fut inutile. Une scèae déchirante termina cette rencontre, et Gédéon désespéré, s'arrachant au baiser d'adieu de sa sœur, prit la fuite comme un criminel et entraîna Clelia en s'éciiant :

— Je n'ai plus de sceurl

g„g LÀ JUIVE AU ▼aT1CAN«

XXVÎÏI

I<Q torrent de l^Avcrne.

Les soiiis de Debora et de Ruzzarina, deux anges ûêvoues, l'air des montagnes, les parfums et le soleil des premiers beaux jours donnèrent à Virgilio une prompte convalescence, et, quoique bien faible encore, il ne put résister au désir fort naturel de sorlirdeson étroite mxaison de bois et de feuillages, construite par les défricheurs, pour aller jouir d'une radieuse matinée de printemps sur les hauteurs qui dominent le site ."sauvage et le cratère éteint dont nous avons déjà parlé.

Virgilio, appuyé sur le bras de la belle juive, monta par une pente douce sur le point le plus culminant du paysage, et s'assit à l'ombre de ces pins sublimes que la nature élève en Italie comme des dômes^ pour abriter le voyageur, l'artiste, le pâtre et le pèlerin.

C'était un de ces jours où le ciel semble donner une fête à la terre; l'exquise suavité des heures matinales remplissait l'atmosphère et entrait comme un baume dans le cœur; l'azur du firmament se voilait d'une légère teinte d'or, tissue par les rayons du soleil d'avril; les harmonies du printemps chantaient un hymne amoureux, au fond des vallées avecla voix des eaux vives, au sommet des coUin'^.s avec le bruissement des jeunes feuilles, aux cimes des arbres avec le concert des oiseaux. Toutes les plantes agrestes que la nature sème sur les montagnes, comme l'odalisque verse l'encens sur les cassolette*^ de l'émir, remplissaient l'air de parfums, et les genêts, cntr'ouvrant leurs boutons à U pointe de leurs aiguilles vertes, j'atler/daient qu'un plus chaud rayon de soleil pour faire éclater des gerbes d'or sur les flancs arides des rocs. C'était le retour de l'éternel hyménée du printemps et de la campagne. L'amour respirait partout, avec ses me-

lodies, ses extases, ses caresses, ses enchantements. La vie venait de briser le sépulcre de l'hiver et semblait réjouir même leciel, comme à la première aurore de la création. Debora était assise aux pieds de Virgilio, et ces deux figures complétaient ce magnifique paysage, en donnant une âme au tableau.

— N'est-Ctf pas, Virgilio, disait Debora, que ce beau jour de printemps achève votre guérison ? Ne vous semblet-il pas que le ciel lui-même prend pitié de vos souffrances, et vous envoie la santé, avec le parfum de ces fleurs et les rayons de ce soleil?

— Debora, dit Virgilio avec tristesse, j'accepte tout ce qui me vient du ciel, même la santé.

— Vous êtes toujours bien sombre, Virgilio, et j'attends un de vos sourires, comme j'attendais le premier rayon de Taube sur la croix de Viterbe. Ne prendrez-vous pas un peu de cette joie qui est partout? Quand tr/ate cette création morte rit devant nous, la tristesse de la créature est une insulte à Dieu.

— Debora, la création la plus sereine a toujours son côté sombre; Dieu l'a voulu ainsi pour nous révéler le plus ténébreux de tous les mystères de la vie terrestre. Regardez là-haut, il y a un nuage sur nos têtes; regardez là-bas, il y le torrent de l'Averne. Tristesse au-dessus de nos fronts, tristesse au-dessous de nos pieds.

Debora plongea ses regards dans le fond du cratère, et tressaillit en voyant rouler sur une verdure sombre les 3aux ténébreuses de ce torrent qu'une légende païenne fait sortir des gouffres de l'enfer et de l'urne de la naïade du Phlégéton.

— Virgilio, dit Debora de sa voix la plus mélodieuse, vous cherchez toujours da us la vie le coin sombre. Quoi ! vous avez devant vous un horizon immense , une campagne qui s'élargit comme pour faire une place à Rome, votre mère, et vos yeux ne quittent pas ce gouffre et ce torrent qui sont des atomes imperceptibles 'au milieu de la création lumineuse qui nous environne ! Regardez donc la vie, oUes et partout, et remerciez Dieu qui dépense aujourd'hui tant de richesses pour nous voiler la mort.

— Debora^ Debora, ditVirgilio en retenant des larmes, il n'y a pas de remède pour une tristesse incurable! La blessure de mon corps est bien guérie, mais...

— Votre âme est blessée aussi? interrompit vivement Debora, en effleurant de ses doigts le manteau de Virgilio.

Le jeune homme appuya sa tête sur ses mains et ne répondit pas.

— Virgilio, poursuivit Debora, vous m'avez avertie d'un danger qui me menaçait à Rome; vous avez ensuite hasardé courageusement votre vie pour sauver la mienne; vous avez versé tout votre sang pour moi... Eh bien ! sans vous rappeler ici les beaux jours d'Albano, et en ne me souvenant que de vos dernières actions, excusez mon orgueil, j'ai cru... être aimée de vous.

— Et vous avez eu raison de le croire, Debora, dit Virgilio sans changer de position.

— Vous me dites cela sur le ton amer du reproche...

— Non, Debora.

— Virgilio, dites-moi que vous souffrez encore de votre blessure; dites moi que la faiblesse de votre corps ôte la vigueur à votre esprit et qu'il vous est irapossibL} de vous rendre compte à vous-même de vos sentiments véritables.

— Pourquoi vous tromper, Debora?... Je suis souffrant, je suis faible, ma tête est encore pleine d'idées confuses ; mais je sens que je serai toujours pour vous ce que je suis aujourd'hui... Mes sentiments ne varieront jamais.

— Alors, dit timidement Debora, il m'est permis d'espérer une vie nouvelle, car ce que je souffre est intolérable; j'en suis réduite à regretter l'héroïque secours que vous m'avez donné dans la forêt de Viterbe. Il y a, depuis quelque temps, deux hommes en vous, Virgilio : l'un froid, mystérieux, sombre, réservé, quand aucun péril ne me menace, quand le calme est autour de moi; l'autre, sublime de dévouement et d'amour, lorsque le malheur est sur ma lêle. Voilà ce qui confond mon intelligence, Virgilio *, "oilà surtout ce qui me fait désirer de nouveaux malheurs, car vous m'apparaîtrez encore alors avec cette auréole céleste qui ne rayonne plus sur la terre depuis que les anges ne descendent plus sous les tentes du désert.

DEBOnA. 271

Oui, j*iniplorcrai Tinfortune, j'appellerai le danger; j'irai au-devant des pièges de mes ennemis, pour retrouver Virgiliotelquejelerèveaujourd'hui^telquejerai vuautrofois. Jen^ connais pas les secrets de la tombe; mais si l'âme îlot te quelque temps encore autour de sa dépouille mortelle, je voudrais être couchée sur l'herbe sereine que la vie ne m'a jamais donnée; car j'en suis bien sûre, Virgilio, vous viendriez pleurer sur Debora perdue, et vos larmes, vos douleurs, votre désespoir me parleraient enfin de votre amour sur mon tombeau, et me réjouiraient de ma mort.

— Debora, gardons, vous et moi, ce que nous avons dans nos âmes, et ne courons au-devant daucune révélation. Le silence fait vivre, la parole tue.

— Vous me parlez toujours une langue d'oracle que je ne comprends pas, Virgilio.:. Votre parole était plus intelligible, et pourtant elle me donnait la vie, sous nos pins de ma villa d'Albano ! Vous avez donc oublié ce paradis de votre amour? Vous ne vous rappelez donc plus ces belles aurores du ciel romain; ce soleil du mont Soracte qui vous retrouvait toujours debout, au milieu de mes jardins de fleurs; e^ vos extases, votre ivresse, vos ravissements, lorsque mon premier regard tombait sur vous avec la fleur qui avait embaumé mon sommeil? Toutes ces choses n'ont pas vieilli; elles sont notre, histoire d'hier; seulement je suis devenue plus confiante, moi, plus expansive; Debora ne contre plus la fierté de lady Stumley; elle ne laisse plus devuer sa pensée à Virgilio ; elle lui livre tous les secrets de son âme; et voilà ma récompense aujourd'hui! Silence, réserve, mystère de votre côté, Virgilio; et du mien , tout s'élance vers vous. Je ressemble à cette terre féconde que nous foulons; elle a fermé en elle tous ses trésors pendant Thiver, comme une femme discrète, et aujourd'hui elle ne garde rien sous son écorce; elle en« voie tout au soleil, ses fleurs, ses parfums, ses sourires, son amo4ir.

Non, depuis que la femme donne les mélodies de sa voix à l'oreille ingrate de l'homme, jamais l'air n'avait recueilli de plus émouvantes paroles. Virgilio leva la tète, et^ pour la première fois de ce jour, il regarda la jeune

femme suppliante à ses pieds. Sans doute, il était sublime le spectacle de cellenaturequ'entourait le cercle immense d'un horizon de lumière, d'azur, d'arbres et de fleurs; mais la beauté d'une jeune femme assise au milieu de cette créatiorx muette éclipse même le soleil de midi : tout s'efface devant elle, ou, pour mieux dire, le plus splendide horizon n'est que le cadre ciselé par la main de Dieu, l'étincelante bordure du portrait vivant de l'amour et de la beauté. En ce moment solennel, Debora rayonnait de toute sa grâce suprême. Ses cheveux d'ébène ruisselaient à flots sur l'ivoire de son sein nu ; ses beaux bras, arrondis comme deux anses d'albâtre, frémissaient dans les plis du manteau de Virgilio ; sa robe n'était plus même un voile pour le jeune homme, depuis que le supplice de la croix de Viterbe lui avait tout révélé. Il saisit une main de Debora, et toutes les extases des jours d'Al • bano éclatèrent dans ses yeux et son cœur.

Debora poussa un cri de joie en voyant renaître Virgilio. Au même instant, trois coups de cloche, lents et distincts, partis de l'église de Ronciglione, retentirent à travers les vallons, sur le lac, dans le cratère et au flanc des collines. C'était V Angélus de midi, et l'écho religieux semblait le porter aux chrétiens des campagnes comme une invitation à prier descendue des cieux. Virgilio retira promptement sa main, comme si elle eût touché une couleuvre, fit le signe de la croix et récita VAve en fermant les yeux. Debora respecta ce moment de prière et attendit. Quand Virgilio rouvrit les yeux, sa figure gardait encore l'expression du recueillement pieux, il semblait écouter une voix intérieure , prodigue de sévères conseils. La jeune femme n'osa interrompre cette rêverie que par des monosyllabes inquiets et toujours suivis d'un silence glacial. Enfin, une lièvre d'impatience embrasa le f l'Ont de Debora, et, plongeant ses mains dans sa chevelure en désordre et se déchirant le sein avec ses ongles de nacre, elle s'écria :

— Virgilio, tu as ma vie en ton pouvoir, parce que ton âme est la mienne, parce que ton âme c'est mon amour. Parle, Virgilio, parle sans réserve; dis-moi tout,

e suis prête à tout entendre; j'aime mieux la parole qui lue que le silence qui torture! Dis-moi ce mystère qui a épuisé ton cœur ; dis-moi ce que pense ton âme. Écrasemoi sous ton pied et je vivrai !

— Deboraf dit Virgilio d'une voix déchirante, j'atteste ce ciel romain, cette terre bénie, cette création de Dieu, j'aurais donné ma vie pour être à toi, mais je ne puis pas donner mon âme. Pars, oublie-moi, abandonne-moi; tu ne peux vivre ici, laisse-moi seul.

— Virgilio! s'écria la jeune femme tout inondée de larmes, c'est le dernier délire de la fièvre qui te fait parler, qui te fait mentir, tu continues quelque horrible songe! Regarde, regarde autour de toi ! le soleil luit; ce n'est pas l'heure des visions. Tes yeux sont ouverts...

— Oui, ils sont ouverts, Debora, et soit bénie l'heure où ils étaient fermés ! 0 douce villa d'Albano ! lac charmant 1 fraîches fontaines ! beaux arbres ! jardins de fleurs I Tout est perdu ! Il y a un crêpe de deuil partout !

— Tout est encore à nous, Virgilio! Partout notre amour retrouvera le paradis d'Albano ! C'est notre amour qui donnait à ma villa tout ce que tu regrettes ! Suis-moi, je te rendrai tout.

— Non, Debora.

— Cette réponse est glacée comme la lame d'un poignard, Virgilio ! Tu n'as donc point de pitié.

— Non, Debora.

— Tu me frappes deux fois au cœur ! s'écria la jeune femme d'une voix désolée ; et pourquoi ne m'as-tu pas laissée mourir sur la croix de Viterbe ? pourquoi m'as-tu secourue? je mourais si heureuse, je t'avais vu tomber à côté de moi, et nos âmes s'envolaient ensemble vers le ciel ! Quoi ! toute ma vie d'amour est perdue ! tout ce que nous avons prodigué de tendresse a été une dépense folle ! tout ce que nous avons rêvé s'évanouit-' C'es'i pour tout jeter dan& ^es abîmes du néant que deux cœurs d'élite se sont rencontrés un jour et se sont promis ui"»- avenir d'extase ! Joie, ivresse, bonheur, délices, amour, tout ce qu'on emprunte au ciel pour le lui rendre, tout cela est brisé, perdu, souillé; anéanti à jamais. Oh ! impossible ! impos-

sible ! VirgiliOj rappelle-toi ce que tu écrivais un jour : Etre seul, (fest la mort ; être deux, c'est la vit! Tu ne resteras pas seul, nous serons deux, nous vivrons!

— Jamais, jamais je ne serai à toi, dit Virgilio sans regarder la jeune femme.

— Jamais ! s'écria Debora en se levant comme la Pythonisse sur le sommet de Tabîme qui lui servait de trépied; jamais! et pourquoi? réponds.

— Parce que...

Virgilio fit un effort suprême après ce mot; Tâme de Debora était suspendue aux lèvres du jeune homme. Virgilio acheva d'un ton lugubre :

— Parce que tu es juive...

Debora reçut ce coup de foudre sans tressaillir, comme une statue de pierre taillée dans le roc. Un long silence s'établit. Virgilio gardait l'attitude d'un homme qui n'a plus rien à dire.

— Parce que je suis juive ! répéta longtemps après la jeune femme en appuyant lentement sur chaque syllabe; et voilà donc ce qui a tué votre amour !

— Voilà, dit Virgilio, ce qui me sépare de vous éternellement.

— Éternellement ! murmura la jeune femme.

— Oui, Debora, dans cette vie et dans Tautre.

— Virgilio, l'amour n'est-il pas une religion commune? Ne sommes-nous pas, vous et moi, deux créatures de Dieu?

— Debora, le démon est dans tous les corps que le baptême n'a pas purifiés... Voulez-vous savoir si je vous aime, Debora? Eh bien! suivez-moi jusqu'à ce village dont vous venez d'entendre la cloche ; présentez-vous, avec moi, aux fonts baptismaux, soyez chi^étienne ce soir, et vous serez ma femme demain.

— C'est à mon tour de répondre jamais. Jamais ! dit Debora d'une voix sombre. Ah! vous osez imposer une condition à votre amour ! Moi, je renierais la sainte et antique religion de mes aïeux, la religion dans laquelle ma pauvre mère est mortel la religion qui est celle de mes frères martyrs et qui a été la pensée de ma viel Et quelle

DERORA. 275

opinion auriez-vous de moi, Virgilio? De quel mépris reganlerioz-voiis Taposta^^ie de votre femme? Si je quittais aujourd'hui ma religion pour h vôtre, je serais le celles qui abandonnent aussi un amour pour un auUb amoui, un >nari pour un amant. Je suis née juive, et ]c mourrai avec ma foi ! je ne veux pas contrister ma mère dans ic ciel.

Virgilio fondait en larmes et repoussait la main de Debora.

— Ainsi, reprit-elle froidement, vous n'ajoutez plus rien, Virgilio? rien?... vous avez tout dit?...

— Debora, mon âme se brise , répondit Virgilio, le T> sage dans ses mains; que voulez-vous que j'ajoute après ce que je vous ai dit? L'enfer nous sépare; le baptême était un pont de salut jeté entre nous deux; vous ne voulez pas le franchir.

— Et si je vous disais, moi, Virgilio, d'embrasser ma religion, que répondriez-vous ?

— Horreur! horreur! s'écria Virgilio en faisant un signe de croix. Démon tentateur, retire-toi ! l'enfer est ici ! Mon Dieu ! mon Dieu ! venez au secours de mon âmel

— Virgilio! dit la jeune femme au comble du désespoir, vous tuez une pauvre fille qui vous aime !... Non^ Virgilio... vous m'aimez toujours... la juive sera l'esclave du chrétien... Est-ce que ce n'est pas le9ort de toutes mes sœurs du Ghetto?... Je vous servirai comme une esclave, comme Agar servait Abraham... Il y a de saintes juives au ciel... Virgilio, ma tête brûle et ne commande plus ma raison... Il me semble que je suis au bord d'une montagne à pic... Mais, oui, ce n'est pas une illusion... j'ai les pieds sur un abîme... le vertige court dans les racines de mes cheveux !... Virgilio, donnez-moi votre main, j'en ai besoin pour me soutenir... Virgilio.

— Tentation de l'enfer, que me veux-tu? s'écria Virgilio en repoussant la main de Debora.

Et son visage prit une expression d'horreur qui fit reculer la jeune femme.

— Tout est fini ! Adieu! s'écria-t-elle d'une voix déchi* rante. Je garderai ma religion et mon amour !..;

EUe se précipita dans le gouffre profond et ténébreux oavert sous ses pieds comme un soupirail de l'enfer. Le soleil étai't toujours splendide au firmament, et du fond des vallées montaient la voix et le chœur des défricheurs qu: entonnaient Tair des Masnadieri :

Nous verrons resplendir là-haut, plus joyeuse et plus belii V étoile de notre amour I

Lassù risplendere Più lieta e bella Vedrem la steUa Del nostro amor!

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