‹ DeboraChapitre 3 sur 4 · DECORA. J · texte numérisé non relu

DECORA. J

^ Belle Clelia, je vous dis que j'ai d*- sérieux dévoila à remplir.

— Votre premier devoir, Monsieur, est d'être mon serviteur bien humble, et de faire votre partie dans le trio (['Fmani. Mon Dieu ! que je suis malheureuse! et que de femmes à ma place se vengeraient avec délices. Mais vous me connaissez, vous, PaciOco, et vous abusez de mon affection. Glelia prit son mouchoir de batiste, et essuya deux larmes qu'elle ne versait pas. Pacifico, visiblement ému, prit avec tendresse une main de Glelia, et lui dit :

— Allons, ma belle Glelia, soyez de bonne humeur; vous êtes si jolie quand vous êtes gaie ! Attendez quelques jours encore ; laissez arranger nos affaires politiques , et nous chanterons tous les trios que vous voudrez.

— Eh ! Monsieur, est-ce que jamais les affaires politiques s'arrangent quand elles sont dérangées? En attendant, les femmes restent dans l'isolement; on les néglige d'une façon affreuse. Eh bien, savez-vous. Monsieur, ce que feront les femmes? Elles imiteront leurs aïeules de la comédie grecque, elles feront une conspiration terrible contre les hommes ; elles feront de tous leurs mari"? . de tous leurs amants des Tantales de volupté. Nous verrons alors si les devoirs politiques les amuseront beaucoup ! Ainsi, vous, Monsignor, vous avez perdu, m'a-t-on dit, trois jours à poursuivre une petite juive, nommée Sizara ou Debora, parce qu'elle avait insulté saint Antoine?...

— On vous a trompée, interrompit gravement Pacifico; cette Debora est arrêtée comme complice d'un grand crime et comme affiliée aux sociétés secrètes.

— Allons donc ! est-ce que les femmes conspirent? Où avez-vous vu cela ?

— Je l'ai vu à Rome.

— Et vous craignez une femme qui conspire?

— Sans doute, parce qu'il y a toujours des hommes autour d'elle.

— Y en avait-il beaucoup autour de Debora?

— Sans doute, Glelia.

— Eh bien, Pacifico, voyons si vous ferez un jour quel-

que chose pour moi. Je la prends chez moi comme camériste, cette Debora ; alors, vous ne la craindrez plus; faites^ la sortir de prison.

— Que dites-vous donc, Clelia? Que me demandez vous?... L'impossible!

— Avez-vous le pouvoir de la faire sortir?

— Oui.

— Eh bien, où est alors l'impossible?

— Ce serait violer toutes les lois de la justice.

— Oh! voilà un fameux scrupule. Vous vous gênez pour les violer, ces lois, quand cela vous arrange... Au reste, je me soucie fort peu de cette Debora; j'ai voulu seulement vous mettre à l'épreuve, et voir si j'avais encore quelque crédit auprès de vous... Ah! ce beau temps est passé !

Le mouchoir de batiste recommença la manœuvre sur les yeux.

— Clelia, vous êtes injuste, dit Pacifîco d'un ton pénétré, très-injuste envers moi, croyez-le bien. Demandezmoi des choses raisonnables, et vous verrez si je vous les refuse.

— Eh bien, vous, vous êtes oublieux, et très-oublieux. La semaine dernière je vous ai montré, sur un joli papier rose, le chiffre modeste de mes dettes, et...

— Et je ne les ai pas payées, c'est vrai, Clelia.

— Et je ne vous ai plus revu depuis, Monsieur; pourtant vous savez très-bien qu'une jolie femme serait perdue de réputation si elle n'avait pas de dettes. Que fait-elle donc de son argent? dirait-on; elle le conserve, sans doute, pour fuir en pays étranger. C'est une horreur! Vous me devez une écharpe albanaise, que vous avez pe^^due dans un pari, et on me présente chaque jour la facture insolvable. Dites-moi, suis-je injuste maintenant? ai-je droit de me plaindre, et même de pleurer?

— Écoutez, Clelia; nous sommes dans une crise, et l'argent...

— Oh! interrompit la jeune femme, maintenant les hommes ont inventé cela ! ils ont inventé les crises pour se dispenser d'être généreux I

— Mais, Clelia, demandez à toute la ville...

— Êtes-vous fou? voulez-vous que j'aille frapper à toutes les portes, et demander s'il y a une crise ! Je vous dis, moi, que tous les hommes se font avares comme des Acbérons, et que les femmes romaines seront bientôt obligées d'acheter deux aunes de toile écrue, passée à l'amidon, et de s'habiller d'une draperie comme les vestales de Numa Pompilius ! Monsignor, je connais votre fortune aussi bien que vous, et je vais vous le prouver. Vous avez un palais sur la place de Venise, près l'église de Jésus ; une villa dans les montagnes; un vaste vignoble entre Viterbe et Montefîascone, un...

— Mon Dieu ! oui, Clelia, interrompit Pacifico, je sais bien ce que j'ai ; vous ne m'apprenez rien: mais je vous apprendrai que personne ne me paye, et que je n'ai point d'argent comptant. C'est la faute des révolutionnaires. L'or et l'argent monnayés ont disparu ; il n'y a plus en circulation que des baïoques, et encore très-peu.

— Vous ne savez ce que vous dites, Monsignor.

— Bien ! voilà une femme qui veut mieux connaître que moi l'état financier du pays.

— Eh 1 certes, oui, je me flatte de mieux le connaître que vous.

— Voyons, Clelia, donnez-moi une leçon d'économie politique.

— Elle ne sera pas longue.

— Tant mieux! Clelia; commencez.

— Vous connaissez le banquier qui loge dans le voisinage de l'ambassadeur d'Autriche?

— Torlonia?

— Lui-même. Croyez-vous, Monsignor, que ce banquier n'ait que des baïoques dans son cofi're-fort?

— Mais... je... suppose...

— Répondez-moi franchement; point de tergiversation. Le banquier Torlonia est-il réduit aux baïoques par les révolutionnaires?

— Je ne le crois pas, dit Pacifico en riant.

— Bien ! Mousiguor, en voilà un qui a de l'or et de l'argent monnayés.

156 LA JUrVB AU VATICAN.

— Belle Clelia, ne vous emportez point ainsi... Vraiment, je n*y comprends rien ; jamais je ne vous ai vue»i passionnée dans une question d'argent! vous, la femme la plus désintéressée de Rome !

Cette remarque inattendue et juste déconcerta un moment Clelia; elle balbutia même les premiers mots de sa réponse, et ne retrouva sou assurance qu'aux derniers.

— Oui, Monsignor, c'est vrai... je ne suis pas une femme d'argent. Je suis fort désintéressée... comme vous dites... mais il y a des circonstances où l'argent qu'on dédaigne est si nécessaire, que la main prodigue se ferme... que la générosité se fait avarice... Vous n'avez jamais eu de créanciers, vous, Monsignor, on le voit bien. Il n'y a pas d'espèce plus terrible dans l'histoire naturelle des bètcs fauves : ce sont les tigres de la facture. J'en ai une meute sur mes talons, moi, et je veux m'en délivrer avec une décharge de sequins à brûle-pourpoint. Cette artillerie est dans votre arsenal, et vous me la donnerez...

— Clelia, croyez bien que si je puis...

— Arrêtez, Monsignor, vous pourrez,

— Voyons.

— J'ai préparé, là, un petit mandat de cinq cents écus, une misère, sur le banquier Torlonia... et vous allez le signer...

Clelia tira de son sein la feuille du mandat et la montra à Paciiîco.

— Je l'ai écrit, poursuivit-elle, sur une large feuille, parce que je n'ai pas d'autre papier chez moi. Au reste, l'an dernier vous m'en avez déjà signé un de la même dimension... Ah! vous hésitez. Monsieur! Eh bienî adieu; vous ne méritez que ma haine et mon mépris.

Clelia se leva brusquement et courut vers la porte: dans cet intervalle, elle tira de son sein l'imprimé du pou- Toirinquisitorial donné par Talormi, et cacha le mandat.

PaciGco se leva lourdement, à cause de son obésité, et dit d'une voix émue :

— Mais je n'hésite pas, Clelia! je n'ai jamais hésité; j'attendais le mandat pour le signer tout de suite.

DEBORA. iJ>l

— Vraiment ! dit Clelia avec sou plus charmant sourire et en faisant serpenter son bras auuur du cou de Pacifîco, vraiment vous n'hésitez pas? EL nien! pardonnez-moi, j'ai commis une erreur; je vous ai méconnu...

En même temps elle plaçait l'imprimé sur le bureau, retenait Pacifico debout, lui mettait une plume à la main, et son gracieux visage était si rayonnant de joie et si rapproché du front du mousignor, que celui-ci, tout ému de tant d'expansion, signa sans regarder la feuille, de peur de perdre une seule des étincelles divines qui jaillissaient des yeux de Clelia. La jeune femme enleva le précieux papier, conquis par tant de diplomatie féminine, et serrant avec feu la main de Pacifico, elle dit :

— Vous êtes le meilleur et le plus généreux des hommes; adieu, je vous serai très-reconnaissante... Mais vous me pardonnez d'avoir cru à votre hésitation un seul instant?... bien sur, vous me pardonnez?

Pacifico, saisi de joie, et ouvrant une large bouche, étoufi'ée d'émotion, ne donnait que des syllabes confuses ; mais sa pantomime exprimait qu'il pardonnait à Clelia. Elle fît un bond de gazelle, ouvrit la porte, et se précipita sur Tescalier en disant :

— Ce vieil imbécile ! voilà pourtant les hommes qui nous gouvernent !

Virgilio, prévenu dès le matin par Jubelin, attendait sur \3i piazza Madama, et jamais heure ne fut plus fiévreuse pour lui. Clelia lui fît un signe, et l'entraîna dans la petite rue de l'église Saint-Louis des Français. Personne ne passait en ce moment. Là, tout fut expliqué.

Virgilio, muni de l'ordre signé de Pacifico et de l'imprimé inquisitorial, courut à la prison et montra au geôlier la signature si connue. Auzzarina, toute joyeuse, courut annoncer à Debora cette grande nouvelle, et lui apport?- un costume de paysanne romaine. La prisonnière s'rabilla à la hâte et fut amenée par le père de Uuzzarina, excellent homme quoique geôlier, à Virgilio, qui ne crut à son bonheur qu'en voyant lady Stumley devant lui. La chaise de poste, o^nduite par Barbone, attendait au pont Saint-Ange.

— Oui, dit Debora au comble du bonheur, je le reconnais; c'est le valet de chambre de notre ami le cardinal Santa-Scala.

Barbone, habillé en cocher, avait pris une physionomie douce et somnolente; il salua Debora avec respect et demanda ses ordres.

— D'abord et tout de suite, dit Debora, menez-nous à la villa d'Albano.

— Milady sera contente de moi et de mes chevaux, dit Barbone.

Et la voiture prit, avec la plus grande vitesse, le chemin indiqué. Virgilio ne vivait plus de la vie de la terre; le char d'Élie l'emportait au ciel. Ses yeux ne perdaient jamais de vue la croix du dôme de Saint-Pierre, et il remerciait Dieu, dans une oraison mentale, du miracle qui venait de s'accomplir. Debora respectait ce recueillement pieux et admirait ce noble jeune homme qui s'acquittait toujours si bien des devoirs que le moment lui imposait. En arrivant à la villa d'Albano, Debora trouva le père de Gréant et Fiorina. La petite fille avait changé de protection et on ne pouvait mieux la confier qu'à cet excellent vieillard. Comme la prudencw recommandait la plus grande promptitude, l'entretien ne fut pas long; Debora donna toutes les consolations de l'espoir au malheureux père, mêla des larmes à tous ses adieux :

— Je vais, lui dit-elle, en Toscane, chercher auprès du grand-duc une protection qui me manque à Rome, et je reviendrai près de vous aussitôt que des circonstances politiques plus favorables me le permettront.

Après avoir pris son or, ses bijoux, ses effets de toilette, elle remonta en voiture et dit à Barbone :

— Vous savez que vous devez nous conduire à la frontière ?

— De quel côté? demanda Barbone d'un ton candide.

— Qu'importe le côté ! reprit Debora. Sortons des États- Romains.

— Je ne conseille pas à milady d'aller du côté de Terr.'cine, parce que depuis ces troubles politiques il y a des bandes de Soniuo dans la campagne.

— Eh bien î prenons l'autre route.

La voiture allait lentement au pas, pendant ce dialogue, comme il arrive lorsque le but d'un voyage n'est pas encore déterminé.

Virgilio, indifférent sur le choix des routes, regardait avec des yeux dévots cette jeune femme qui était toujours lady Stumley pour lui.

— Il y a deux routes de Tautre côté, dit Barbone; elles mènent toutes deux sur le territoire toscan. Voulez-vous passer par Terni et Perugia?

— Passons par Terni, dit Debora.

-— Je ferai observer à railady, continua Barbone, qu'en ce moment et à rapproche de la semaine sainte, la route de Perugia est encombrée de voyageurs, et que toutes les auberges sont pleines...

— Oh! évitons tout ce monde! dit Debora; prenons Tautre route.

— Milady n'est pas curieuse de voir la cascade de Terni ?

-- Non.

— Une cascade superbe ?

— Cela m'est égal.

— Milady ne se soucie pas non plus du fameux lac de Trasimèue, qui est sur la route de Perugia?

— Je ne m'en soucie pas.

— Il est vrai que milady pourra voir sur l'autre route deux lacs, le lac de Vico et le lac de Bolsena.

— - Et bien! prenez l'autre route.

— Sur celle-là, milady ne rencontrera personne , et toutes les auberges sont vides.

— C'est la route qui me convient.

— La route de Sienne, miladv?

— Oui.

Barbone fit un signe de satisfaction, et mit ses chevaux au galop de doubles guides. On côtoya les murs de Rome jusqu'à la première borne milliaire de la via Flaminia; et la voiture monta le chemin pavé qui mène à la Storta et à Baccano. Virgilio mit sa tète à la portière et salua le dôme du Vatican avec respect, mais saus regret.

lo-i LA JUIVE AU VATICAN.

— Oh ! mon Dieu! dit Debora en se frappant le front, ma pensée n'est plus à moi; j'ai oublié de donner quelque chose à notre bon cocher ! Je voudrais pouvoir Tenrichir. Mais on donne ce qu'on peut.

Elle prit des pièces d'or sans les compter, et, allongeant son bras à travers le store, elle appela Barbone et les lui mit dam, la main. Le faux cocher bondit de joie sur son siège, remercia la jeune femme avec une pantomime exagérée, et entonna de sa voix la plus harmonieuse l'air de VÉlixir d'amour :

Obligato Sori felice, son beato!

La mélodie de Donizetti réjouissait les échos de la tour de Néron, sur le chemin de la Storta.

Cn chaise de post^

La convalescence après l'agonie, et la liberté après le cachot, sont dans la vie deux résurrections. Debora, enivrée de la joie que lui donnait cette nouvelle naissance, avait tout oublié, même sa famille, pour ne songer qu'à cette vie qui s'ouvrait devant elle avec ses riantes perspectives d'amour. Douter de Virgilio c'était nier la vertu sur la terre; il avait donné à lady Stumley toutes les preuves de respect, de dévouement, d'affection qui peuvent naître dans le cœur de l'homme; et en oe moment même, où il était le libérateur et le compagnon intime de la femme qu'il aimait, sa noble conduite passée ne se démentait point; seulement sa parole, toujours respectueuse, avait perdu ce mystère dont elle se voilait encore dans les entretiens d'Albano. On franchit les relais de la Storta, on traversa l'immense plaine assez semblable à un lac de verdure, et qui ne montre au centre qu'^n

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point blanc, le relais de Baccaao; on coupa la montagne à sa crête, et on descendit la route escarpée et gri.-âtre qui mène à Honciglione. La nuit était venue tlne tristesse sourde régnait dans ce village. On s'arrêta au milieu de sa grande rue, devant l'auberge de la Poste. Les mendiants assaillaient la portière selon l'usage, et Debora, en distribuant quelques pauls, demanda le nom du village et la distance qui le séparait de l'autre relais. Barbone s'occupait activement des chevaux, et réveillait les portillons, toujours endormis, dans tous les relais de l'uniyers.

— Altesse, répondit un vieillard mendiant, ce village est Ronciglione, l'autre relais est à Viterbe.

— Et la forêt de Viterbe est avant le relais ? demanda Debora.

— Oui, Altesse; après Ronciglione, vous trouvez le lac de Vico, et tout de suite commencent la forêt et la montagne de Viterbe.

— C'est bien...

Puis elle ajouta, comme en aparté.

— Je veux m'arrêter ici. La forêt de Viterbe a une trop mauvaise réputation, et dans ces moments de trouble surtout je ne veux pas y exposer ma nuit.

— Milady, je vais transmettre vos ordres, et vous faire préparer un appartement dans cette auberge, dit Virgilio en se levant.

Et appelant Barbone, qui activait l'indolence des postillons, il lui dit à voix basse, comme on fait lorsqu'il s'agit de prendre en voyage une précaution qui est une espèce d'insulte pour les naturels d'un pays :

— Milady ne veut pas traverser la montagne et le bois de Viterbe pendant cette longue nuit d'hiver; elle s'ocrête ici dans cette locanda.

— Celui qui a donné ce conseil à milady ne connaît pas notre position, dit Barbone d'un ton doux.

— Personne ne lui a donné ce conseil, ajouta Virgilio ; c'est milady qui a pris d'elle-même cette détermination. Au reste, approchez-vous, elle vous transmettra ses ordres direaement.

Barbone s'inclina devant Tautre portière, où une petite main lui faisait un signe.

— Oui, dit Debora, mon intendant a raison; c'est un conseil que je me suis donné à moi-même; je m'arrête ici.

— Impossible, milady, dit Barbone en secouant la tête, celte auberge est la plus mauvaise de toute l'Italie ; elle n'est faite ni pour y manger ni pour y dormir. On y change de chevaux, voilà tout. C'est ce qui nous occupe en ce moment.

— Mais, dit Debora, j'aime encore mieux passer la nuit dans la plus mauvaise des auberges que dans la plus mauvaise des forêts.

— Oh ! milady, reprit Barbone avec bonhomie, il n'y a aucun danger... La forêt est maintenant placée sous la protection de Notre-Dame de Viterbe. Depuis que monsignor governatore a eu cette bonne idée, il n'y a pas eu de ce côté le moindre assassinat. Au contraire.

— Comment! au contraire?

— Ah ! pardon, milady, je ne sais trop comment vous expliquer cela, parce que vous êtes Anglaise...

— Vraiment, dit Debora en se tournant vers Virgilio, ce garçon est stupide.

— Milady, répondit Virgilio, je suis fâché de ne pas être de votre avis. Ce jeune homme me paraît, au contraire, plus intelligent qu'il en a l'air. Votre excessive générosité excite sa convoitise, et le domestique italien qui a la soif de l'or n'est jamais désaltéré.

— Eh bienî^e dis (/ say).

A ce mot de rappel, Barbone, qui comprenait l'anglais, se rapprocha de la portière et s'inclina.

— Voyons, dit lady Stumley, expliquez-moi le mystère de la forêt de Viterbe, et prenez ceci pour votre peine.

Et elle mit dans la main de Barbone une pièce d'or.

— Milady, répondit Barbone en baissant pudiquement la tête, aujourd'hui la forêt de Viterbe est un lieu de rendez-vous.

— Pour les bandits? demanda Debora.

— Non, pour les amoureux.

— Il n'y a donc pas de danger? ajouta lady Stumley en riant.

— Non, milady, et c'est pour cela que nous la traverserons cette nuit.

— Cet homme est foui dit la jeune femme à Virgilio. Allons, ouvrez la portière, je veux passer la nuit à Ronciglione.

— Voilà les chevaux, dit Barbone.

— Renvoyez les chevaux.

— Milady, j'exécute les ordres du saint cardinal Santa- Scala, mon maître. Je dois vous conduire à grand train de poste jusqu'à la frontière, et ne pas vous laisser passer une seule nuit en auberge.

Et baissant la voix , avec une précaution mfinie , il ajouta ;

— Milady, soyez prudente ; vous n'êtes pas sortie de prison, vous vous en êtes échappée; on est peut-être à votre poursuite, et nous ne devons pas perdre une minute en chemin.

Cette raison paraissait bonne; la jeune femme inclina la tête, et regarda Virgilio qui fît un geste d'assentiment dit:

— Si cet homme n'était pas le serviteur dévoué du cardinal Santa-Scala, je me méfierais de lui, malgré les bonnes raisons qu'il nous donne. L'accent de cet homme n'est jamais naturel; il parle faux comme on chante faux : deux choses bien rares dans une bouche italienne.

Barbone donnait son coup de main à l'attelage des chevaux, et fredonnait en duo avec le postillon ces vers de la Canzonetta :

Col mio rival istesso Posso di te parler.

La voiture repartit; elle laissa à sa droite l'effrayant précipice au bord duquel est bâti Ronciglione ; à sa gauche, le pin monstrueux qui ressemble au multipliant indien, et malgré l'aspérité très-forte du chemin, les chevaux conservaient le galop furieux de la plaine. Virgilio

iî>8 LA JUIVE AU VATICAN.

et lady Stumley se croyaient emportés par un attelage d'hippogriffes, et ne comprenaient pas la raison qui poussait Barbone à imprimer aux chevaux un élan si extraordinaire, au milieu d'une nuit sombre, lorsqu'on leur avait laissé prendre souvent un galop de simples guides à la clarté du jour. Virgilio découvrit une certaine frayeur dans l'attitude agitée de lady Stumley, et cria par la portière à Barbone de modérer cet élan furieux; mais Barbone répondit d'un ton sec :

— Ce sont toujours les ordres du cardinal.

Et il excita les chevaux avec sa voix, comme si le fouet toujours actif du postillon lui eût paru insuffisant.

On laissa le lac sulfureux de Vico à la droite de la route, et la voiture escalada, toujours du même train, la pente escarpée de Monterossi ; la vaste forêt de Viterbe commençait à déployer ses horreurs, que rendaient plus lugubres encore les ténèbres de la nuit. Lorsque des éclaircies laissaient tomber im rayon d'étoile dans cet antique domaine des assassinats, on apercevait des abîmes, des carrefours désolés, des croix tumulaires, des terrains jaunâtres, des paysages que Salvator-Rosa nous a traduits sur ses toiles , en les animant avec des figures de chasseurs ou de bandits de profession, autrefois synonymes, dans les Abruzzes, les Calabres et les Apennins. Entouré des ténèbres des arbres et de la nuit, Virgilio ne voyait pas le visage de Debora, mais il devinait son inquiétude.

— Dieu veille sur vous, lui dit-il; milady, chaque rayon d'étoile est un regard de Dieu. Ayez bon courage.

— Je ne suis point inquiète, dit Debora; je me tais, parce que je pense. Mon avenir sera ce que Dieu doit le faire ; je dirai comme Arsace à sa mère, je vais al mio destino, à mon destin; je vais où nous allons tous, et par toutes les routes.

— Oui, milady, reprit Virgilio, et sur toutes ces rou- >es, et quel que soit votre destin, il y aura auprès de vous an cœur, une pensée, un dévouement immuables. Les aspects, les horizons, les terrains de votre voyage changeront, celui qui vous garde ne changera pas. Le laboureur d'Albano vous a aimée, dans le silence de son cœur, lois-

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que vous étiez grande, riche, heureuse comme uue reine; aujourd'hui il peut faire parler cet amour, car le malheur a frappé votre noble tête et vous a rapprochée de moi. Si Dieu vous réserve à d'autres épreuves, à de nouvelles humiliations , vous me trouverez toujours plus aimant et plus dévoué, à chaque degré de votre chute. Si vous descendiez au fond de l'infortune, je sens que je m'élèverais cà la suprême puissance de l'amour humain. Milady, tout ce que je redoutais de vous a disparu. Votre villa d'Aïhano était un temple où la divinité paraissait trop éblouissante pour un obscur adorateur comme moi ; mes faibles yeux se fermaient devant tant d'éclat. A présent, je bénis les ténèbres qui nous entourent, et je puis parler de mon amour à Tange qui m'écoute et que je ne vois pas.

— Virgilio, dit Debora, si mon affection pour vous n'était déjà ancienne, elle commencerait aujourd'hui par la reconnaissance. Il vous est donc permis de me parler de votre amour; vos aveux, loin de m'offenser, me réjouissent et me consolent; je sens que votre âme est sœur de la mienne, et que ma vie est liée désormais à votre avenir. Nous serons toujours ce que nous sommes aujourd'hui, attachés l'un à l'autre, sur la route de l'inconnu, dans les ombres de la nuit et dans les rayons du soleil. J'en atteste les astres de ce ciel, les arbres de cette forêt , les tombes de ce chemin et le spectacle solennel de cette nature formidable qui ne permet pas aux lèvres de dire les choses que le cœur ne pense pas.

Virgilio, transporté d'émotion, prit les mains de Debora et les baignant de caresses :

— Milady, femme divine, dit-il; enfin Dieu a permis au plus indigne des hommes de connaître sur la terre les extases du ciel ! On ne meurt pas de joie, car je suis vivant auprès ne vous, milady I

— Écoutez, Virgilio, interrompit Debora, l'heure est venue oii je dois être pour vous ce que je suis réellement. Tout secret de nom et de rang doit disparaître; je suis bien votre égale, bien plus que vous ne pensez. Lady Stumley n'existe pas, ne m'appelez plus milady.

Virgilio poussa un cri sourd, et sa main, qui "'avait

pas quitté la main de Debora, fit une pression nerveuse qui ressemblait à la muette demande d'une plus longue explication. Alors Debora rendit compte à Virgilio des motifs de reconnaissance et de religion qui Tavaieni obligée à prendre le nom de lady Stumley ; en terminant elle dit : — Avec le nom de lady Stumley, j'ai été utile à ma bienfaitrice Memma Van-Ritter, et j'ai pu rendre de grands services à la cause sainte de mes frères les juifs. Mais, réellement, je ne suis que Debora, une prisonnière du Ghetto; Debora, la fille de Josué Costantini. •^ La main de Virgilio se retira de la main de la juive et les ténèbres favorables de la nuit couvrirent la pâleur du jeune homme. Debora continua son histoire de lady Stumley, et raconta plus en détail les services qu'elle avait rendus, avec ce nom d'emprunt, à la liberté des juifs; elle n'oublia pas surtout cette mémorable visite rendue au Vatican, et se glorifia d'avoir été la première juive dont le pied eut osé fouler les marbres chrétiens du palais et de la basilique interdite aux fils d'Israël. Virgilio ne fit aucune réponse^ et le silence ne fut plus interrompu. Le sommeil ferma bientôt les paupières de Debora, et une insomnie fiévreuse brûla les veines de son compagnon. La voiture avait fait son relais à Viterbe, et le jour parut quand elle traversait l'immense plaine qui s'étend de cette ville à Montefiascone. Virgilio regarda aux premiers rayons du soleil le visage de Debora endormie, et reconnut pour la première fois, dans sa beauté orientale, le type primitif des filles de Jérusalem. Le jeune homme voila ses yeux avec ses mains et pleura. Virgilio salua d'un pieux signe de croix le dôme de l'église de Montefiascone, qui se montrait à la gauche de la route, et il lui sembla que Debora, toujour" endormie, 'wait tressailli devant ce signe du chrétien. Tout à coup un spectacle merveilleux donna un moment de distraction à Virgilio; le lac de I3olsena et ses deux îles de verdure éclatèrent dans les rayons du soleil, comme si Dieu les eût créées au désert pour réjouir les pèlerins. Bientôt la voiture s'arrêta devant la grande auberge de Bolsena, séparée du lac par des haies viv-es. Barbone s'approcha de la portière, et dit :

— Le cardinal \ous donne dix minutes pour déjeuner à l'auberge de Bolsena.

Virgiliô *oucha légèrement le châle qui couvrait les épaules de Debora, et l'ayant réveillée il lui communiqua Favis de Barbone. On servit des poissons du lac et du vin de Montefiascone à la table des voyageurs; mais Virgiliô ne voulut pas s'y asseoir, et se déroba obstinément aux instances de Debora. Après la plus courte des haltes, on se remit en route. Virgiliô ne répondait que par des monosyllabes aux paroles de Debora, et se tenait dans une réserve étrange. Debora expliquait cette conduite par des motifs naturels, comme la fatigue du voyage, Tinsomnie de la dernière mit, les préoccupations d'une vie nouvelle, inaugurée avec l'aurore de ce beau jour. La voiture passa devant San-Lorenzo-Ravinato, et traversant Aquapendente, ville suspendue entre deux précipices, elle descendit comme des nues vers les vallées profondes où roulent en hiver les cataractes et \es torrents. Déroba essayait quelquefois de remettre l'entretien sur les sujets charmants qui sont la fête éternelle du cœur ; mais Virgiliô laissait tomber sur la jeune femme tout le poids de la conversation, et ne la renouait jamais à une réponse. Cette transformation subite parut enfin alarmante ou trop mystérieuse à Debora, qui provoqua Virgiliô à s'expliquer.

— Je suis toujours le même, répondit-il d'un ton calme et froid ; un jour ne change pas un homme. Je ne suis pas changé. Après avoir longtemps pensé aux choses de la terre, je veu^ donner aussi quelques pensées aux choses du ciel. Le voyage rend l'homme taciturne et rêveur.

Debora parut se contenter de cette explication vague, et se recueillit pour se livrer à des conjectures qui sont le tourment de la réflexion et ne tranquillisent jamais. On avançait vers les antiques domaines étrusques de Porsenna, et les eaux torrentielles de la Paglia luisaient dans le vallon sous des rideaux de jonc et de saules. La petite maison blanche où est établi le poste pontifical de la frontière de Ponte-Centino se laissa voir sur le sommet d'une colline, et les chevaux furent emportés avec un élan qui devait être le dernier. Ponte-Centino, extrême

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possession du sdint-siége , est un village composé de deux maisons ; Tune est un relais de poste, avec un aubergiste nourri par les provisions des voyageurs; l'autre est une caserne et une douane; il y a quatre soldats et trois douaniers; quelle garnison pour une frontière ! Les douaniers se sont donné les noms de ministri, ministres, et leurs habits noirs ont toujours aux coudes de larges absences de drap. Ces ministres passent leurs Journées à regarder si la vaste plaine de Radicofani leur envoie une berlme; quand cet objet de leur convoilise se montre à riiorizon, ils se hâtent de fermer leurs bureaux, et, couchés à Fombre des hêtres touffus, il s -attendent les voyageurs ; le droit exigé à cette douane est augmenté d'un tiers quand les voyageurs arrivent hors l'heure {fuori oray, le bureau est donc toujouis fermé, c'est donc toujours le droit hors V heure qu'on exige, à quelque heure du jour et de la nuit que la berline se présente au bureau.

Ce jour-là, on avait augmenté de trois carabiniers la garnison de Ponte-Centino, et une chaise de poste attelée stationnait devant l'auberge, comme si elle eût attendu des voyageurs. L'aubergiste et les douaniers ne comprenaient rien à toutes ces choses, si nouvelles pour eux.

La chaise de poste conduite par Barbone s'arrêta au sommet de Ponte-Centino ; au même instant un homme de police se présenta solennellement à la portière, et dit à Debora ;

— Je vous arrête au nom de monsignor governatore.

— Vous m'arrêtez ! répondit Debora d'un ton lier, vous n'en avez pas le droit. Je suis Anglaise, et voici mon passeport. Je me nomme lady Stumley.

— Vous êtes Debora Costantini, dit froidement l'homme Je police; vous êtes une juive échappée de prison.

Virgilio poussa un cri sourd, tordit les tresses de ses Neveux. Debora retomba comme foudroyée sur sa banquette, en laissant échapper son passe-port. On arracha Virgiho de la chaise de poste; les carabiniers montèrent à cheval, et qu'jlques instants après, deux voitures mililaiTement e-corlées reprenaient la route de Rome. L'une ramenait Debora, et l'autre Virgilio et Barbone garrottés

deboha. 163

tous les deux. Les trois prisonniers furesit écroués dans les prisons du saint-office, situées via delU Inquisitione, entre le château Saint-Ange et le Vatican. L'arrestation de Debora et de Virgilio aux frontières des États-Romains se répandit bientôt dans Rome. Glelia sortait de l'attlier deTalormi, lorsqu'elle l'apprit delà bouche du majordome de Pacifico. D'abord elle refusa de croire une nouvelle qui lui semblait une infâme trahison de Talormi; mais ayant fait quelques démarches pour s'assurer de la vérité, elle apprit tout, comme la part que Talormi avait prise dans ce guet-apens de voyage. Alors la jeune femme artiste, la jeune femme italienne sentit éclater en elle une fièvre de colère et de vengeance qui semblait ne pas appartenir à son cœur, si facile à tous les amours. Comme le sphynx du Cythéron, Clelia aiguisa ses griffes sur la pierre, et, toute brûlante encore des caresses de Talormi , elle dit après un râle strident qui semblait sortir du gosier de la panthère :

— Le misérable! comme il s'est joué de mon dévouement! et moi ! moi ! folle qui me suis livrée à lui ! Oh ! venez à mon aide, saintes femmes de la vengeance! vous qui avez écrasé des géants sous vos pieds ! Venez à mon secours, Judith et Debora! je veux me venger aussi; je veux frapper et punir comme vous !

Et en passant sur le pont Saint- Ange, Clelia lança un regard de pythonisse sur le palais Talormi^ où le Tibre jaune se brisait comme sur un écueil.

!« ba^ne de Termini

Dans le peu d'instants que Debora-Stumley avait passé à la villa d'Albano, après sa sortie de prison, elle a"iit écrit à la hâte le billet suivant que Gédéon, son frère, reçut le lendemain.

« Albano-Villa-Fiorina.

« Cher frère,

a Je vous ai promis de vous délivrer d'une passion insensée qui fait votre désespoir, et je tiens parole. Si \ouS n'aviez pas vécu loin de votre sœur, vous auriez reconnu tOQt de suite Debora danslady Stumley, la pauvre et modeste fille du Ghetto dans la fîère et riche lady de cette villa. Mon bon Gédéon, aimez toujours votre sœur ; quant à lady Stumley, vous ne pouvez plus aimer ce qui n'existe pas.

a Votre sœur dévouée,

a Debora.

a P. -S, Le père de Paul Gréant, que je laisse à Albano, vous expliquera tout. »

Ce billet et les explications du père de Gréant firent éprouver au frère de Debora des émotions que le cœur de rhomme n'a jamais connues. Aimer une femme et la voir infidèle ; aimer une femme et la voir mourir, c'est l'histoire ordinaire des passions; mais nourrir au fond de l'âme et des sens un amour inexorable pour un être imaginaire, et voir tout à coup ce fantôme s'évanouir comme la brume aux rayons du soleil ; n'avoir rien à pleurer, rien à regretter, rien à maudire ; se trouver face à face avec un malheur impossible ; subir la violence d'un désespoir non classé dans la catégorie des infortunes humaines ; sentir au cœur et à la tète le vide glacé du néant, et ne savoir quel nom donner à cet étrange et brusque dénoùment d'une passion qui semblait devoir absorber toute une vie, telle fut la position nouvelle du frère de Debora. Gédéon se rendit à la villa d'Albano, où le père de Gréant lui donna toutes les explications désirables. Après cet entretien, Gédéon Costantini se rctim seul dans la campagnj voisine pour «'interroger lui-même et se rendre compte de l'état de son âme, et il ne trouva au fond de lui qu'une tristesse confuse et un découragement profond. En revoyant ces beaux arbres, ces jardins de fleurs, ces eaux

vives, cette villa charmante, il n'y déc^vrit plus rien des divins enchantements d'autrefois ; ce paysage était mort; la vie s^'en était retirée avec le nom d'une femme. Gédéon reconnut alors que les tourments mêmes de Tamour ont leur volupté secrète, et qu'en les perdant on peut e^^rouver le cuisant regret de ne plus les souffrir. Le trouble étrange qui bouleversait son esprit lui donnait parfois des distractions incroyables, et pourtant fort naturelles; à force de penser à sa situation, Gédéon l'oubliait complètement; le moindre accident du paysage d'Albano lui rappelait lady Stumley passant à travers ses domaines, et leur donnant Tâme de sa grâce et de sa beauté : à ce souvenir ses yeux étincelaient, et ses mains s'étendaient vers l'invisible et divin fantôme; ses lèvres aspiraient l'air ; la vie rentrait dans sa poitrine haletante ; il prononçait des paroles confuses, comme dans le délire d'un rêve d'amour. Puis la désolante réalité dissipait ce nuage d'un moment, et Gédéon, pâle d'épouvante, se retrouvait face à face avec une jeune fille, avec Debora, sa sœur. Marchant au hasard et emportant avec lui ces tristes images, Gédéon était arrivé de l'autre côté du lac; et comme il remerciait Dieu de l'avoir sauvé des mauvaises inspirations du désespoir, il se trouva subitement au milieu d'une troupe d'hommes qui paraissaient méditer une expédition mystérieuse : c'étaient les défricheurs et les compagnons de Virgilio. Gédéon en reconnut quelquesuns, comme affiliés aux sociétés secrètes, et, son nom volant de bouche en bouche, il fut bientôt reçu en ami pa? ces proscrits de la campagne romaine. Les défricheurs, pleins de foi dans la parole de Virgilio, attendaient toujours le signal promis, et qui devait luire sur le haut peuplier d'Albano comme une aurore de liberté. Quel fut le désespoir de ces braves gens, lorsqu'ils apprirent de la bouche de Gédéon l'arrestation de leur chef!

^ Nous sommes, dirent-ils, trop peu nombreux pour tomber sur la ville et forcer les portes d'une prison ; mais nous tiendrons la campagne, et nous y formerons le centre et le germe d'une insurrection.

Le jeune Costantini écouta dans tous leurs détails les

justes griefs de ces hommes, qui se voyaient arrêtés dans l'œuvre du défi'ichement par une autorité stupide et ombrageuse. Le noble cœur de Gédéon s'émut de ces plaintes légitimes, et ii approuva la résolution extrême de ces travailleurs au dJsespoir.

— Nous sommes des hommes capables de tout exécuter^ dirent-ils encore, mais nous ne sommes que des bras ; il nous manque un chef qui soit la tête. Sans Virgilio, les défricheurs ne sont rien.

Gédéon regarda du côté de la villa, comme pour bien se convaincre que tout était fini dans son amour, et qu'une puissante diversion pouvait seule le sauver de quelque chose de fatal, réservé par l'avenir; il serrâtes mains des défricheurs et leur dit:

— Mes amis, je suis né au désert, bien loin de cette campagne; enfant, j'ai prisleshabitudes vagabondes et sauvages de l'Africain et du chasseur de bêtes fauves. Eh bien ! je ne demande pas mieux que de recommencer ma vie. Voulez-vous, en attendant la délivrance de Virgilio, m'accepter pour votre chef? Si je n'ai pas son génie, du moins j'ai son courage et j'aurai son dévouement à la noble cause des défricheurs.

Une acclamation unanime accueillit les paroles de Gédéon, et dès ce moment une vie nouvelle commençait pour le frère de Debora. Ce jeune homme avait ainsi trouvé tout à coup le seul moyen, ou, pour mieux dire, le seul remède qui pouvait adoucir des souffrances morales créées exprès pour lui, et qui, n'ayant pas d'antécédent connu dans l'histoire des passions, ne devait rencontrer ni médecin moral ni consolateur. Se dévouer à une noble cause, avoir entre ses mains la vie et le destin de tant de malheureux proscrits, veiller comme une piovidence sur cette famille nomade, la guider à travers les montagnes et les bois, avoir dans sa tète les soucis de tnus, telle était cotte nouvelle existence de Gédéon; pour songer continuellement aux autres, il fallait bien qu'il s'oubliât. Cependant le père de Gréant, qui ne vivait qu'avec une idée, dans sa solitude d'Albano,et qui, n'ayant d'autre société que celle de Fiorina, ne cessait de la ques-

iionner sur une foule de choses indifférentes, venait de faire une découverte singulière entre les mains de l'enfant: c'était la médaille trouvée uu pied du lit de Memma dans cette hW.e nuit où la petite avaitveillé pour attendre la Befana de Noël. A qui pouvait appartenir cette médaille si mystérieuse par sa forme et son inscription; cette médaille, qui recommandait la vigilance sous l'emblème d'un coq saluant le soleil levant? Le père du jeune Gréant, avant d'épuiser les conjectures, se servit encore de cette pièce de conviction, toute vague qu'elle était, pour agir énergiquement auprès des vrais amis de Pie IX , et même auprès du saint-père, afin d'obtenir la révision^ par la sacra consulta, du procès de Paul. Les actives recherches du malheureux père, en faveur de son fils, prenaient déjà une tournure favorable, et le pape ne semblait pas fort éloigné d'accorder la révision et l'appel. Paul Gréanl, condamné à plus de dix ans, rfvait été transféré au bagne de Termini, où sa chaîne de galérien était fixée au plancher. Dans une des fréquentes entrevues qu'il avait avec son père, il témoigna un si violent désir de voir madame Memma Van-Ritter, que l'infatigable vieillard, convaincu du bon résultat d'une pareille rencontre, obtint, par l'intermédiaire de Santa-Scala, une permission d'entrée au bagne pour une personne étrangère aux condanjnés. Memma, qui menait une vie intolérable dans le palais de son niari, était arrivée à cette bienheureuse insensibilité, triste privilège de ceux qui ont abusé de la douleur; avertie de la prière du jeune galérien, elle crut devoir accorder cette faveur à un père, à un vieillard ; elle se décida donc à le suivre au bagne de Termini.

Les espions du comte Talormi avaient vu entrer le père de Gréant chez Santa-Scala; ces espions, dont les oreilles étaient toujours ouvertes du côté où les choses secrètes se disaient, firent tout de suite leur rapport à Talormi. Talormi, enchanté courut, chez Van-Ritter, et lui annonça que sa femme devait le lendemain même sortir par la porte du jardin pour rendre une visite à Paul Gréant, au bagne de Termini.

rr- Voilà, dit Talormi^ mon cher amiral, une superbe

occasion de tout savoir et d'acquérir des preuves victorieuses pour écraser une femme infidèle, et la faire cloîtrer dans les quatre murs d'un couvent.

Van-Ritter trouva le moyen excellent. La police n'avait rien à refuser à un homme si haut placé, et recommandé d'ailleurs par Talormi. Van-Ritter devança Memma au bagne, et s'installa dans un cabanon de Termini, séparé par une simple cloison de bois du cabanon de Gréant. Ce brave marin, que la tempête et la bataille ne troublèrent jamais, sentit son cœur battre avec une violence terrible, comme si l'artère allait se briser dans une éruption de sang. Son oreille, collée à la cloison délatrice, se préparait à recueillir une de ces révélations terribles, quoique attendues, qui sont au-dessus du courage de l'homme, surtout lorsque l'amour n'est pas éteint.

Memma entra dans le cabanon et poussa un cri de douleur en voyant Paul, sous la livrée du bagne, rivé au plancher et le visage ravagé par le malheur. Le jeune homme ne fit aucun mouvement, aucun geste; il y avait dans son attitude désoléequelque chose de touchant qui exprimait tout.

— Madame, dit-il après un moment de silence, et avec une voix pleine de larmes, soyez bénie d'abord, parce que vous avez daigné venir. Maintenant je puis souffrir toute ma vie, votre visite me rendra fort pour une douleur sans fin. Pendant sept ans vous m'avez repoussé; pendant sept ans vous m'avez cru coupable d'un mensonge odieux qui a causé la seule faute de votre vie, faute que vous avez si bien expiée par une si longue et si héroïque vertu. Oui, Madame, lorsque je vous annonçai, dans votre jardin de Gênes, et dans cette nuit jamais retrouvée, que j'avais tué en duel l'infâme Talormi, c'est que je croyais dire la vérité. L'homme était tombé devant mon épée; mais par une de ces ruses infernales dont ce Talormi seul a le secret, il s'est relevé sans blessure, après mon départ, comme un vampire qui ressuscite aux étoiles pour nous épouvanter de son ajtiiarition. Tous nos malheurs viennent de ce duol, et de ce mensonge que j'ai cru une vérité. Non, Madame, vous qui avez vu de loin sept ans de ma vie, sept ans de ma douleur muette^ sept ans de ma res-

peclueuse résignation, vous devez comprendre que je ne suis pas de ceux qui mettent un vil mensonge au service de leurs amours. Vous ne m'avez jamais soupçonné d'un crime aussi infâme, j'en suis certain; et, en dépit des apparences qai me condamnent, vous m'avez absous. Ce que je n'ai pas dit devant mes juges, je puis le dire ici, devant vous, car personne ne nous écoute. Madame, je vais mettre sous vos yeux la preuve du piège horrible où je suis tombé; voici un billet que j'ai gardé comme un trésor, et que j'ai caché à tous les regards, en le serrant sous l'ignoble vêtement qui couvre un galérien. Lisez, Madame... Eh bien, non ! je vais vous le lire, et vous reconnaîtrez l'auteur :

a Une expiation de sept ans est suffisante, et c'est aujourd'hui Noël, le jour du pardon. A une heure après minuit, je serai seule. Il y a un mur du jardin à franchir; il y aura une échelle à la fenêtre qui s'ouvrira pour vous.

a Memma. »

A cette lecture, madame Van-Ritter sortit de rabattement où elle était plongée, et, arrachant la lettre des mains de Gréant avec une vivacité folle, elle la relut rapidement, puis s'écria :

— Oh ! c'est le comte Talormi ! c'est lui !

— Gardez ce billet. Madame, poursuivit Gréant; vous comprenez le motif qui me l'a fait tenir secret. J'ai mieux aimé subir ma condamnation que de divulguer un amour, bien que cet amour, même d'après le témoignage de ce billet, n'eût obtenu qu'une heure de bonheur, suivi de sept ans de misère.

Memma, émue aux larmes, prit timidement la main de Paul et la serra.

— Je n'ai donc rien à pardonner, moi, dit-elle; il y a sept ans que je demande mon pardon à Dieu, et il me semble qu'il me l'accorde aujourd'hui.

— Madame, reprit Gréant, vous avez fait une noble chose en m'honorant de votre visite, car vous avez guéri mon avenir. Vous avez résisté sept ans aux prières de l'homme qui ne demandait à \ous voir que pour se justifier, pour avoir avec vous l'explication qu'il a obtenue si

tardivement aujourd'hui; vous n'avez pas hésité un instant pour venir consoler le galérien; soyez bénie entre toutes les femmes; je n'ai plus rien maintenant à vous demander qu'un souvenir. Adieu^ Madame, mon père est là : serrez-lui h main en passant; il ne doutera plus de mon innocence... La porte s'ouvrit au même instant, et Van-Ritter parut. Il n'y eut pas une minute d'indécision; îe noble marin avait tout entendu, et les larmes qui mouillaient son visage attestaient une émotion déjà épuisée; il se précipita sur le galérien, l'embrassa étroitement, et sans regarder Memma, il lui tendit une main largement ouverte, et pleine de pardons. A quelle révélation inouïe Van-Ritter venait d'assister, sans être vu ! Que de choses il avait apprises en quelques minutes ! et de quelle générosité magnanime le brave marin devait payer la conduite héroïque de sa femme, même après cette faute si ancienne, et expiée par tant de repentir!

— Et moi aussi ! dit-il comme s'il eût parlé à lui-même; et moi aussi j'avais une faute de jeunesse à expier ! Dieu est toujours juste, et l'homme ne l'est jamais !

Van-Ritter se rappelait en ce moment son histoire amoureuse de la fille du consul, histoire qu'il avait comptée un jour à Santa-Scala d'"un ton si léger.

Memma n'avait pas quitté la main de son mari ; mais «lie n'osa lever la tête, et sa main droite, restée libre, voilait ses yeux, comme pour arrêter les larmes. Van-Ritter se détacha brusquement du groupe, et courant à la porte, il appela le père de Gréant, qui était déjà instruit de tout, et tous les quatre, animés de la même idée, après avoir échangé entre eux les plus affectueuses paroles de réconciliation, se communiquèrent toutes leurs conjectures sur l'auteur du billet faux et le possesseur de la médaille. L'avis fut unanime : la médaille et le billet sortaient de il même main, de la main de Talormi. Il n'y avait pas à douter un seul instant.

— Oui, dit Van-Ritter avec feu, il y aura une justice; une pareille iniquité ne s'accomplira pas jusqu'à la fin. I) faut que cet infâme jugement soit révisé. Il le sera. Ta lormi a des amis puissants, Talormi est très-puissant lui

même, nous ne le savons que trop; mais lorsque la justice éclate comme la lumière du soleil, elle est plus puissante que tout le monde. En attendant, gardons tous ces secrets pour nous; ne prononçons point ce nom de Talormi, de peur que ce génie infernal n'invente encore contre nous quelques-unes de ses abominables machinations. Nous avons déjà assez d'obstacles dans cette ville, où les méchants sont si forts, et les bons si faibles. Quant à moi. lorsque le moment sera propice, je sais ce qu'il me reste à faire, et je le ferai.

Van-Ritter prononça ces dernières paroles avec Ténergie du marin qui va faire sauter son vaisseau.

La sacra consulta.

Debora, Virgilio ti Barbone attendaient leur jugement dans les prisons du saint-ofûce, dont le palais, bâti vers le milieu du seizième siècle par les Dominicains, est situé entre le Vatican et le château Saint-Ange, rue de Tlnquisition. Barbone, qui savait que son arrestation n'était pas sérieuse, jouait son rôle à merveille et trompait ses geôliers par une de ces résignations héroïques, si faciles à prendre lorsqu'on ne court aucun danger. Virgilio, réfugié dans son stoïcisme chrétien et ne faisant point aux hommes l'honneur de les craindre, examinait sa conscience pour voir s'il n'avait rien à craindre de Dieu. Debora, en sa qualité de juive, était traitée plus sévèrement. Pacifico, pour la contraindre aux aveux, ne lui fit pas même grâce des fantasmagories du saint :)ffîce; elle vit défiler dans son cachot les pénitents à capuchons, les attirails de la torture, les convois funèbres apportant des cercueils vides; mais Debora n'avoua rien, ni à Pa^.ifico, ni aux geôliers. « Je suis lady Stumley, » répondit-elle toujours avec une obstination immuable et une assurance si noble qu'elle faisait naître le doute même dans l'esprit de

ses persécuteurs. Au reste, la jeune prisonnière ne trouvait aucun grave sujet d'inquiétude, au fond de ce cachot où elle attendait un jugement terrible; toutes ses pensées se tournaient vers un avenir bien plus formidable, celui que lin réservait la froideur tout à coup survenue dans le caractère de Virgilio; elle était si profondément absorbée cà la poursuite de cet étrange mystère, qu'elle regardait sans effroi les objets hideux qui décoraient les murs de son cachot et qui sont suspendus pour frapper rimagination et dompter le courage des prisonniers.

Au mois de mars 1848, lorsque le nouveau gouvernement romain voulut établir les écuries de l'artillerie nationale dans le palais de l'Inquisition, les ouvriers et le peuple découvrirent les prisons souterraines du saint-ofîîce, et y trouvèrent des reliques horribles qui semblaient plutôt appartenir à un cimetière qu'à une prison. Notre jeune et belle héroïne Debora, descendue au fond de ces limites du désespoir, et heurtant ses pieds contre des ossements humain, se détachait complètement des horreurs de sa situation avec une pensée d'amour, passion jalouse qui ne veut rien associer à elle et règne despotiquement au fond du cœur. Enfin, les démarches actives du père de Gréant venaient de renverser tous les obstacles, et un ordre émané de la cime du Vatican convoquait extraordinairement le tribunal de révision, la sacra consulta , nommé aussi tribunale criminale d'appello ; un cardinal le préside, et sept prélats le composent. Au-dessus de ce tribunal, il y a encore une sorte de cour de cassation, nommé tribunale délie segnatura, qui juge la forme et ne touche pas au fond des procès criminels. Ces juridictions diverses ne fonctionnent que par ordre supérieur.

Le cardinal Santa-Scala fut nommé président de la 5a cra consulta, chargée de réviser le procès de Paul Gréant ; mais par une de ces concessions, assez communes chez les pouvoirs faibles, on nomma monsignor Pacifico pour assister Santa-Scala. Ce fut une grande solennité judiciaire ei elle excita profondément, à Rome, l'intérH public, ce qui nous oblige à la raconter dans tous ses détails, comme la partie la plus intéressante de cette histoire. Compa-

rureni en qualité de témoins, le comte Talormi, l'amiral Van-Ritter, Tomaso, Fiorina, Ruzzarina. Le geôlier était en fuite Les accusés, au nombre de quatre : Paul Gréant, Debora, Virgilio et Barbone; ce dernier pour la forme. On remarquait dans la foule des auditeurs les chefs du parti libéral romain. Paul Gréant avait été transféré du bagne deTermini aux carcerinuove. Le cardinal président commença par l'interrogatoire de Debora.

— Vous êtes accusée, lui dit-il, d'avoir placé l'échelle qui a servi à Paul Gréant pour s'introduire dans la chambre de madame Van-Ritter.

— Je n'ai rien à répondre à Son Éminence, dit Debora d'un ton respectueux et fier; je suis lady Stumley, et mon nom et mon rang me placent sous la protection de l'Angleterre. Lady Stumley n'a rien à répondre lorsqu'on interroge Debora.

Talormi et Tomaso, interrogés à leur tour, affirmèrent que lady Stumley n'était autre que la juive Debora du Ghetto. Barbone prit un air candide, et déclara que la ressemblance était si grande, qu'il n'osait se prononcer. Virgilio, sommé par Pacifico de jurer sur le Christ que cette femme n'était pas Debora, garda un silence obstiné.

Tomaso, qui avait conservé bon souvenir des chiens du caveau de Josué, demanda la parole et dit :

— La police a amené ici un témoin irrécusable; c'est Mitry, le chien de Debora, et le gardien de la boutique de Josué au Ghetto; si Son Éminence veut le permettre, ce chien, qui est si connu au Ghetto, sera indroduit, et vous verrez ce qui arrivera.

Pacifico et les juges firent des signes d'assentiment, et le redoutable témoin fut introduit. Mitry qui, par instinct, s'était laissé conduire, comme s'il eût deviné qu'on l'amenait vers sa maîtresse, entra dans la salle de l'air d'un animal qui ne se laisse pas intimider parla solennité d'un tribunal, et, plongeant dans i'air épais du prétoire ses narines convulsives, il marcha droit au banc des accusés, et, poussant un cri guttural et presque accentué, qui ressemblait au nom de Debora, il se précipita sur sa maîtresse avet une fougue d'amitié si vive que Debora fut

ill LA JUIVE AU VATICAN.

trahie comme par son ennemi le plus mortel. Après ce bel exploit, Mitry se coucha aux pieds de sa maîtresse, dans une superbe pose de sphyux. La jeune juive, déconcertée un instant par cette délation inattendue, se leva, superbe de noblesse et de fierté, et dit :

— Eh nien! oui! je suis Debora, je suis Debora la juive ! Vous êtes si charitables à Rome envers les pauvres juifs, que Dieu même nous permettait le mensonge pour vous tromper quand vous nous persécutiez. Mais je n'ai pas eu besoin du mensonge; je suis réellement aussi lady Stumley ; mon père est né sujet levantin-anglais; moi, je suis naturalisée anglaise, à Londres, en 1845; j'ai acheté avec l'argent de ma généreuse amie, madame Van-Ritter, ledomaiue de Stumley, dans le Dévonshire, et je suis autorisée à porter mon titre, selon les lois de ce comté d'Angleterre. Mes titres de possession et de naturalisation, enregistrés au Foreign-Office, sont déposés à Rome dans les archives de l'ambassade anglaisé. Debora est devenue lady Stumley, non point par une sotte vanité ambitieuse, non point pour renier la sainte religion de ses pères, mais par dévouement pour une amie à laquelle je dois tout, par dévouement pour les juifs dont vous faites des martyrs. Lady Stumley a fait ce que Debora la juive n'aurait pu faire. Lady Stumley est entrée au Vatican ; elle a eu la gloire de trouver dans ses archives la bulle qu'un glorieux pape à faite en faveur des juifs, dans les ténèbres du moyen âge, bulle qu'on n'ose ratifier aujourd'hui dans notre siècle des lumières; et ce n'est point Pie IX qui refuse de ratifier cette bulle de son glorieux prédécesseur : Pie IX est un pontife éclairé, libéral, tolérant; il s'est élevé à la hauteur de son siècle; il veut continuer Clément XIV, et faire oublier Alexandre VI. Nos ennemis ne sont pas sur la chaire de saint Pierre ; ils sont blottis sous l'escalier, et quand un ordre libéral tombe du siège su prème, ils le ramassent, et ces faussaires, malgré Pie IX, le changent en édit d'oppression! Lady Stumley a eu le droit de soulager les misères du Ghetto sans «exciter de l'ombrage; lady Stumley a donné du travail à vos artistes sans les compromettre aux yeux de vos jaloux inquisi-

leurs. Et maintenant, on accuse Debora d'avoir prêté la main au crime de la place Navone. Mais quelle est la victime de ce crime ? C'est la noble femme qui a élevé l'obscure Debora à la puissante lady Stumley, c'est Memma Van-Ritter, c'est mon amie, ma bienfaitrice, ma Providence ! Et pour la récompenser de tout ce que son généreux cœur a fait pour moi, je serais devenue la complice du plus odieux des crimes! Voilà ce que personne ne croira, ni dans cet auditoire, ni dans ce tribunal, ni dans la ville. L'absurde et l'impossible sont ici mes meilleurs avocats; ils écrasent l'accusation. Et quel est Thomme qui a déjà été condamné une fois pour ce crime î C'est Paul Gréant ; c'est-à-dire l'âme la plus élevée, le cœur le plus noble, le caractère le plus pur qui soit au monde l J'ai suivi Paul Gréant depuis sept années dans toutes les phases d'une vie de désespoir; j'ai écouté ses confidences et j'ai vécu de sa douleur pour la consoler. Eh bien ! je l'atteste devant les cheveux blancs de ce vieillard qui est son père, Paul Gréant n'est pas un criminel, c'est un maiv tyr; depuis quinze siècles Rome ne sait faire que des martyrs et des ruines. Cependant ii y a un crime, il y a donc un coupable; je n'ai, moi, aucun nom à prononcer, aucune tête à désigner du doigt, aucun soupçon à livrer à la justice; si je me hasardais à désigner Fauteur du crime, je n'aurais pour soutenir un acte si grave que des preuves morales et ma conviction, et cela ne suffît point à votre justice; elle est plus exigeante. Vous demandez mieux aujourd'hui ; mais d'autres ont demandé moins pour condamner Paul Gréant. Dieu seul voit clair dans les ténèbres du crime, et le criminel, lorsqu'il est habile, croit n'avoir rien à craindre sur la terre lorsqu'il n'a que Dieu pour témoin dans le ciel. Monstrueuse erreur! Si Dieu ne parle plus aux hommes d'aujourdhui comme sous la tente d'Abraham, devant les pyramides de Pharaon et sur la crête du Sinaï, il hm- parle encore par la voix des enfants et avec les lèvres pures de l'innocence qu'aucun meniongo n'a souillées! Attendez celte révélation, ei jugez selon la justice de Dieu. Un murmur»"^ d'ap;;:robation, mêlé d'applaudissements, accueillit les paroles de Debora.

i76 LA JUIVE AU VATICAN.

On vit Pacifico s'agiter sur son siège, et on comprit à la vivacité de ses gestes qu'il demandait au cardinal président de réprimer cet outrage fait au tribunal; mais Santa- Scala lui lança un de ces regards sévères qui paralysent les gestes et la bouche, et rendent immobile et muet. On entendit dans la salle une voix qui disait : -

— Ce vieux faune de Pacifico, de quoi se mêle-t-il? L'auditeur qui se permettait cette exclamation si hardie

était ou du moins paraissait être un jeune homme de vingt ans, plus beau que le Bacchus de l'Inde et TAntinoûs d'Egypte. Ses superbes cheveux blonds, roulés à la Giotto, encadraient des joues merveilles comme les fruits des Hespérides; un léger manteau noir, à collet de velours et agrafé par devant, laissait à peine voir le col d'un frac bleu et la neige éblouissante d'une fine chemise brodée à jour; une étroite cravate de soie iris faisait ressortir la savoureuse blancheur d'un cou d'ivoire ; ses petites mains, étroitement gantées, jouaient avec le pommeau d'or d'une cravache d'ébène, et achevaient de trahir un sexe qui n'était pas celui de l'habit. -Tous les artistes présents à l'audience avaient reconnu Clelia et l'entouraient pour lui faire un rempart de leur corps, si son épigramme contre Pacifico amenait un fâcheux résultat. Clelia prit une pose fringante, et pendant une courte suspension de l'audience, elle se permit encore une autre phrase, toujours à l'adresse de Pacifico :

— Mais regardez donc le monsignor 1 comme il prend bien l'air d'un saint Pierre à la cène du jeudi saint ! On lui donnerait le bon Dieu sans le confesser.

Puis, s'adressant à Jubelin :

— Écoutez, dit-elle, après l'audience, vous m'acompagnerez.

— Au piano? demanda Jubelin :

— Non, à cheval. Nous irons faire une petite promenade du côté de la pyramide de Caïus Sextius. Croiriezvous que je ne connais pas ce coin de Rome ?

— J'accepte, dit Jubelin, mais à condition que nous n'entrerons pas aux catacombes. Il y a un peintre français nommé Robert qui s'y est presque enterré vivant, cela

snfïit à la gloire de la France; je ne veux pas qu'il y ait un musicien du même pays.

— Silence, Monsieur ! dit Clelia en touchant Tépaule de Jubelin du pommeau de sa cravache, Taudience va continuer, taisons-nous. Le cardinal Santa-Scala interrogea Paul Gréant. Le jeune homme s'exprima ainsi :

— Lorsqu'on m'a arrêté dans le jardin du palais Vanr Ritterjene descendais pas l'échelle, je la montais. Un égarement d'amour-propre, dont je demande pardon à Dieu, m'avait fait tomber dans un piège; un accès de Iblie m'a laissé croire un instant que j'étais appelé à un rendezvous par une femme qui m'a noblement repoussé pendant sept années. Au tribunal délia Gomarca, je n'ai pas voulu produire la lettre, œuvre d'un faussaire, la lettre qui a égaré ma raison et m'a fait douter de la vertu d'un ange. Aujourd'hui les motifs de ma réserve n'existent plus, et je dépose cette lettre entre les mains de Son Éminence et des prélats. Le faux billet circula de mains en mains. Van- Ritter produisit sur-le-champ d'autres lettres de sa femme pour montrer que l'écriture avait été habilement contrefaite; il s'exprima ensuite avec une énergie admirable et prononça un véritable plaidoyer en faveur de l'innocence de Paul Gréant. Le père de l'accusé s'attira , en se levant, les sympathies de l'auditoire et de la majorité des juges. Ce vieillard, qui venait de si loin pour être le premier avocat de son fils, fut traité avec le plus grand respect par le cardinal Santa-Scala, qui lui donna toute liberté de parole.

— Je suis averti par mon âge, dit le père de Paul^ que je dois bientôt paraître devant Dieu; eh bien I même pour sauver mon fils, je ne ferais pas un serment qui serait ma condamnation devant un tribunal bien plus auguste que le vôtre, le tribunal de Dieu. Je jure donc, et sans crainte, je jure que mon fils est innocent du crime dont on l'accuse, je^le jure devant le crucifix qui est sur la tète du président cardinal, et qui fera tomber dans son esprit les bonnes inspirations du ciel. Déjà la protection divine s'est manifestée en faveur de mon enfant; le véritable criminel, malgré son adresse infernale, a laissé une trace

matérielle de son crime, et nous l'avons entre nos mains; et puis Dieu a voulu que, dans cette nuit même où Jésus- Christ est né, un ange veillât, comme sur la crèche de Bethléem, pour protéger l'innocence. Voilà, iMesseigneurs, cette jeune Fiorina; voilà, cette ange qui n'a juas encore appris à mentir, et qui est le témoin de Dieu en faveur de mon enfant. Les larmes du vieillard tombèrent avec ces dernières paroles, et tous les auditeurs frissonnèrent d'émotion.

Le cardinal président fît avancer Fiorina, et, après quelques préliminaires, il dit en regardant le vieillard :

— Sinite parvulos venir e ad me; laissez venir à moi Ui petits enfants. Ces paroles du divin Maître sont de circonstance aujourd'hui.

Et, se retournant vers les juges, il ajouta en souriant :

— On peut même les rapprocher de cette grave sentence : La véinté sort de la bouche des enfants; ex ore in' fantium nascitur veritas.

Pacifico répondit par un sourire très-sérieux. Talormi, nonchalamment assis sur son banc de témoin, approuva d'un signe gracieux de tête la citation du cardinal.

— Fiorina, dit Santa-Scala, vous pouvez parler sans peur et dire tout ce que vous savez.

La jeune fille redressa fièrement sa charmante tête, avança son petit pied droit, divisa sur son front les boucles de ses beaux cheveux, et dit d'une voix ferme :

— Je n'ai peur de rien. Monsieur; j'ai passé toute la nuit de Noël dans la cheminée et toute seule; vous voyez bien que jii n'ai pas peur.

— Très-bien ! mon enfant, dit le cardinal avec un sourire mouD'ô d'une larme; pourquoi avez-vous passé la nuit de Noël dans cette cheminée?

— Mais pour attendre la Befanal répondit Fiorina, élonnée d'une pareille quislion. Le soir, au souper de Noël, le comtu Taîormi m'avait fait l'histoire de la Bel'ana, et j'ai voulu voir si elle viendrait m'apporter des bonbons ou des cendres.

Talormi envoya un baiser à Fiorina et fit un geste d'applaudissement.

DEBOHA. 479

— Et la Befana ne vous a rien apporté? demanda le cardinal.

— Au contraire, Monsieur; elle m'a apporté une belle médaille que j'ai cachée longtemps de peur qu'on ne me la prît; mais l'autre jour, je l'ai donnée au père de Paul Gréant.

— Avez-voas vu, Fiorina, la personne qui a attaché une échelle à la fenêtre de la chambre de madame Van-Ritter?

— Oui, Monsieur, j'ai très-bien vu cet homme.

— Un homme, dites-vous ? Le reconnaissez-vous dans la personne de l'accusé Paul Gréant ?

— Oh ! Monsieur, je connais très-bien Paul Gréant; il m'a si souvent donné de jolis cadeaux, dans la boutique de Deboraau Ghetto, où il m'embrassait toujours. Ce n'est pas Paul Gréant que j'ai vu dans la nuit de Noël...

Et, promenant ses regards autour d'elle sur les bancs des témoins et des accusés, elle ajouta, en désignant Talormi :

— Tenez... c'est un homme corne il signor Talormi.

— La petite ne prend pas de bonne heure l'habitude de Be tromper, dit Clelia à l'oreille de Jubelin.

— Ainsi, Fiorina, insista le cardinal, vous affirmez ne pas avoir reconnu l'accusé Paul Gréant.

Fiorina haussa ses petites épaules nues, fit onduler gracieusement sa tète et dit :

— Mais je vous dis que non. Monsieur ; je vous dis que c'est un homme corne il signor Talormi.

— Elle y tient, dit Talormi, en s'efforçant de réprimer nn éclat de rire qui n'avait aucune chance d'éclater.

— Donnez cette médaille, dit le cardinal au père de Gréant.

Santa-Scala examina la médaille avec soin, et son visage exprima une conviction subitement acquise: puis il dit à un huissier ;

— Communiquez cette médaille aux témoins; nous verrons si quelqu'un la reconnaît.

Chaque témoin reçut la médaille à son tour; Talormi la prit le dernier dans ses doigts, l'examina sur ses deux faces, comme un numismate fait d'un othon-grand-bronze

180 LA JCnVE AU VATICAN.

exhumé des fouilles, et par un de ses vieux tours de prestidigitateur, il rendit un francescone au tribunaL La substitution fut tnerveilleuse; les doigts de Talornii trompèrent tous les yeux, même les plus voisins. Le cardinal prit le frantrcscone et fit un mouvement de surprise que les spectateurs ne comprirent pas. Pacifico regarda le plafond pour regarder quelque chose ; les prélats restèrent ébahis. Talormi seul se posa en fier et terrible représentant de la police autrichienne, en homme qui ne redoute ni lesju^es, ni la loi.

— La causées! entendue, dit Santa-Scala d'une voix qui étouffait son indignation.

On délibéra quelques instants pour la forme, et le président, au milieu d'un silence religieux, prononça Tacquittement de tous les accusés. Un cri de joie unanime éclata dans la salle, et Glelia dit à Jubelin :

— Ces bonnes gens croient que tout est fini là !... Venez, j'ai besoin d'air, j'étoufi'e... Deux chevaux nous attendent à Monte-Citorio, devant la boutique de mon coiffeur. Allons nous promener à la porte Saint-Sébastien. Un autre procès criminel va commencer, et je me fais juge sans tribunal.

XVÏII

lie départ.

La rumeur fut grande dans ]a ville le lendemain de ce jugement rendu par la sacra Consulta. Une juive mise en accusation avait été acquittée ! Pareille chose ne s'était jamais vue à Rome, depuis l'empereur Titus. Tous les détails du procès mreut racontés à Pie IX, qui s'exprima en termes bienveillants sur Debora dans un entretien intime avec le cardinal président du tribunal d'appel. Santa- Scala ne perdit pas une heure pour annoncer à la ^ille de Costantini tout ce que le saint-père lui avait dit, et Oebora, enivrée ie joie et ne sachant comment reconnaître cette auguste bienveillance, eut une idée qu'elle soumit au

DEBORA. j^j

cardinal et qui fut approuvée : il ne s'agissait de rien moins que d'envoyer an pape, comme présent^ la statue de Moïse sculptée par Cezzi pour lady Stumley. Pleine de cette idée, Debora se rendit à sa villa d'Albano. aOn d'y donner ses ordres. Virgilio l'avait devancée. Les défricheurs virent, aux premiers rayons du jour, sur la cime du plus haut peuplier, llolter le signal de leur ancien chef, et de tous les points de la campagne ils accoururent sur les rives du lac, ayant à leur tète Gédéon. La profonde tristesse de Virgilio n'échappa point à la .^agacilé du fils deCostantini, qui en devina bientôt la cause. En apprenant la nouvelle de l'acquittement de Debora, Gédéon abandonna sa troupe et courut à la villa pour embrasser sa sœur. Ce premier mouvement, si naturel, absorba toute autre idée. Mais les bras de Gédéon furent comme frappés de paralysie lorsque Debora lui apparut, non point sous le modeste costume du Ghetto, mais dans tout l'éclat aristocratique de lady Stumley. La sœur elle-même s'épouvanta de l'émotion et de la pâleur de son frère, et lui tendit les mains avec une froideur qui eût bien étonné les témoins de cette rencontre; heureusement, il n'y avait pas de témoins. En ce moment Debora était dans la salle de l'atelier de sculpture, et contemplait la statue de Moïse, en se réjouissant de la voir si belle, et si digne d'avoir son piédestal dans une des galeries du Vatican. Par une de ces affinités magnétiques, bien plus puissantes encore entre deux organisations du même sang et de la même nature, Debora comprit que la guérison de son frère n'était pas tout à fait opérée, et ai' o peut-être Gédéon, fils du désert, ne croyait pas impossible cet amour qui avait des exemples bibliques, aux premiers âges du monde, lorsque Dieu même autorisait un frère à voir une épouse dans sa sœur. Cette pensée, que le trouble de Gédéon justiliait suffisamment, fît commettre àDebor^ une imprudence qu'elle prit pour un acte de hante sagesse, et que l'inexpérience d'une jeune femme peut seule expliquer. Debora crut achever la guérison de son frère en lui faisant la confidence de son aniour pour Virgilio. Gédéon avait trop d'honneur au fond de l'âme pour ne pas lutter

î82 LA JUIVE AU VATICAN.

énergiqnement contre une passion qui venait de prendre çuLitenient un caractère incestueux; niais l'idée de voir an autre homme aimé de cette sœur qui était encor« \m peu lady olnmley lui parut intolérable; si la trrre se lut écroulée sous ses pieds en ce moment, ii n'aurait pas éprouvé une plus terrible commotion ; cependant il se contint héroïquement, et, à force d'être abattu , il eut l'air d'être résii^^né. Debora aimait Gédéon de cette pure affection de famille qui doit être Tamour des anges : elle lui tendit la main, comme pour une réconciliation entre parents, et sa bouche effleura le front du jeune homme... Gédéon sentit courir dans ses cheveux la suave haleine de lady Stumley, et l'ardent Arabe du désert emporté parle délire, poussant un cri de terreur, levant les mains au ciel, frissonnant sur la racine de ses pieds, bondit en arrière sur le seuil de la porte, et prit la fuite comme un criminel. Il traversa le jardin, les bois, la prairie, et ne s'arrêta que devant la troupe d'3s défricheurs qui retenait encore Virgilio pour lui faire raconter dans tous ses détails l'histoire irritante de son injuste arrestation. Le fils de Josué apportait avec lui une fièvre dont personne ne pouvait soupçonner l'origine; aussi les premières paroles qu'il prononça en arrivant produisirent un effet immense, parce qu'elles semblaient sortir d'un cœur ulcéré par l'oppression et les crises politiques du moment.

— Vous êtes encore là, debout, s'écria-t-il, comme des hommes qui n'ont rien à venger, rien à punir ! J'étais, moi, un chef indigne de vous, je le sais et je l'avoue hautement, mais votre véritable chef vous est rendu; Virgilio est à votre tète; qu'atlendiz-vous donc, nobles enfants de l'esclave Spartacus, encore tous esclaves connue lui après deux mille ans? Y a-t-il dans le ciel une patience égale à celle de l'homme? Est-il possible qu'une nation endure une souffrance de vingt siècles, et trouve sur la terre l'éternité dH l'enfer ! Partons lous^ et forgeons des armes avec le fer de nos charrues; brisons la porte des arsenaux, soulevons toute la campagne romaine au cri de lib rlé !

— Oui 1 oui 1 s'écrièrent les défricheurs en battant des mains.

— On nons traitera d'abord do bandits, je lesai«;. poursuivit Gédéon; stupides gens! ils s'étonnent qu'il y ait des bandits, depuis des siècles, dans les Marais-Pontins ! Mais quand les gouvernemi'nts laissent une campagne inculte, et proscrivent le travail, que veut-on qu'ils deviennent, >s habitants de cette campagne ? ne sont-ils pas forcés de se faire bandils? Si vous brisez la chirrue des agriculteurs, ils prendront le poignard! C'est la faute d'une aveugle tyrannie, ce n'est pas la nôtre. Soyons victorieux, et ceux qui nous appellent bandits nous salueront du nom de héros.

De frénétiques applaudissements éclatèrent au bord du lac, et Virgilio lui-même parut ému des paroles de Gédéon, et lui serrant la main, il lui dit :

Gédéon, ce que vous exprimez si bien, je le pense, et demain à la pointe du jour...

— Comment, demain! interrompit Gédéon; point de demain! demain est l'ennemi des grandes entreprises! demain, c'est le vent glacé qui refroidit le feu de la veille! demain, c'est la réflexion qui tue l'enthousiasme ! La minute qui passe à nous, saisissons-la au vol; celle-là seule nous appartient. Venez, mes frères, ceignons nos reins, suivons le soleil qui ne s'arrête jamais quand il se lève, ci partons.

LeSdéfricheurs bondissaient comme les béliers de la Bible, sicut arietes, aux paroles de Gédéon, et déjà la troupe opérait un mouvement de marche du côté des montagnes, lorsque Virgilio, qui paraissait dominé par une pensée inconnue, fît un signe de la main et arrêta les premiers. Gédéon regarda Virgilio d'un air d'interrogation.

— Écoutez, mon ami, lui dit Virgilio en le prenant à l'écart, vous êtes dans ma pensée cérame je suis dans la vôtre. Ainsi, ne croyez pas que je vienne ici vous proposer de longs retards; mais j'ai un devoir sacré à remplir^ vous allez en juger vous-même.

— Voyons ! dit Gédéon d'une voix tremblante.

*— Lady Stumley est à la villa, poursuivit Virgilio, et j*ai quelques comptes d'intendant à régler avec elle avant mon départ; c'est indispensable, comme vous voyez. En-

484 LA JUTYL AU TATICAN.

suite, les bienséances ne me permettent pas de partir ainsi brusquement, sans faire mes respectueux adieux à une femme que je crois avoir servie avec fidélité, et qui a toujours eu tant de bonté pour moi. Ce devoir rempli, je pars comme chef ou comme soldat d'une entreprise quB je mettrai sous la protection de Dieu.

Virgilio fit quelques pas du côté du kiosque du lac, comme pour prendre la villa. Gédéon clicrchait des paroles, et ses lèvres dessécLées par la fièvre se serraient convulsivement et empêchaient l'émission de la voix; un effort suprême lui permit d'étendre sa main vers Virgilio et de lui dire :

— Non 1 c'est inutile. . . restez ! . . .

Virgilio regarda Gédéon avec une expression de visage qu'aucun peintre ne traduira jamais sur un tableau.

— Comment! c'est inutile! dit-il; vous voulez qu'un intendant ait l'air de s'échapper d'une maison sans régler ses comptes.

— Eh! dit brusquement Gédéon, lady Stumley ne tient pas à ces usages bourgeois; elle a bien d'autres soucis que celui de régler des comptes avec son intendant! Soyez tranquille, mon cher Virgilio, je me charge, moi, de vous justifier auprès d'elle, si vous aviez besoin un jour d'être justifié... Venez, venez, ces braves gens nous observent de loin avec inquiétude; il semble que nous avons des sscrets pour eux; ne leur inspirent point de défiance au début de notre entreprise. Leurs pieds brûlent comme s'ils étaient sur des tisons ardents; donnez le signal de marche, et vous verrez quels transports vous répondront.

Et setournant vers la troupe des travailleurs,Gédéoncria: ^Mes amis, nous allons partir?

Un cri de joie répondit.

— Gédéon, dit Virgilio d'une voix suppliante, je vous conjure de me donner une heure, je ne vous demande qu'une heure et nous partons.

— Virgilio, dit Gédéon encore plus alarmé par ces instances si mystérieuses et si claires à la fois, Vir^^lio, les défricheurs ne vous accordent pas une minute, leur impatience répond pour moi.

— Au nom du ciel! reprit Virgilio, accordez-moi un seul instant, tout ce qu'il faut pour dire un adieu.

— Pas même cet instant ! dit Gédéon avec une irritation Nourde, parce que cet instant peut tout changer; parce que cet instant peut briser votre résolution, et vous détourner de votre œuvre, qui est en ce moment l'œuvie de tous. Virgilio, vous ne vous appartenez plus, vous êtes à nous, comme la tête est au corps.

— Eh bienl Gédéon, dit Virgilio d'un ton résolu, si TOUS me refusez la minute d'adieu que je vous demande, j'abandonne tout, et j'entre demain au couvent des Camaldulesde Tivoli.

— Non, Virgilio, dit Gédéon d'une voix stridente mais contenue; non, vous n'entrerez pas chez les Camaldules demain, savez-vous pourquoi?

— Non, dit Virgilio, d'un air stupéfait.

— Eh bien ! je vais vous apprendre ce que vous savez, Virgilio; vous resterez dans le monde, parce que vous aimez cette femme, et parce que cette femme vous aime; voilà pourquoi vous abandonnez les travailleurs !

Virgilio, atterré par cette apostrophe inattendue, et n'ayant jamais souillé sa bouche d'un mensonge, baissa les yeux et resta immobile; ses lèvres seules s'agitaient comme s'il eût récité une prière mentale pour demander le secours de Dieu dans ce grave moment. En pareille situation, un homme du monde, un homme civilisé aurait fait bonne contenance et inventé quelque heureuse supercherie pour répondre à Gédéon; mais Virgilio, après un silence assez long, qui en disait plus qu'une confidence détaillée, avoua son amour pour lady Stumley, car il craignait, en s'obstinant à se taire, de laisser le champ libre à de calomnieuses suppositions. Gédéon écouta l'aveu de Virgilio comme le criminel écoute une sentence de mort.

— Eh bien !4ui dit-il avec cette voix folle que donne le désespoir, après cet aveu, je ne vous conseille plus de ne pas revoir lady Stumley, je vour l'ordonne ! ... Cet te fem me est ma sœur.

Ce fut comme un échange de coups de foudre entre ces deux rivaux impossibles. A son tour Virgilio fut anéanti.

Los défricheurs, persuadés que Virgilio et Gédéon discutaient entre eux un plan de campagne, rcspeclèrent leur entretien, et ils s'étaient as^i? sur les rives du lac où ils chantaient, à voix contenue, la cantilène d'Albauo :

Fior di Roma, fior d'araore.

L'orchestre des pins mélodieux accompagnait ces douces paroles, et la persienne du kiosque s'ouvrit comme une oreille pour écouter ce concert de la campagne. Il n'y a pas de bruit léger dans une solitude; la persienne, quoique ouverte avec précaution, attira simultanément les regards de Virgilio et de Gédéon; un visage de femme rayonna comme le soleil levant dans l'embrasure du kiosque, et le même cri de surprise sortit de deux poitrines, ou pour mieux dire de deux cœurs. Les deux hommes avaient nommé Deborasans prononcer son nom. Elle fit un signe imperceptible de la main, et Gédéon et Virgilio se regardèrent comme pour demander auquel des deux cet appel s'adressait; leur indécision fut comprise, car le signe se répéta, et celte fois avec deux désignations précises; on leur disait à tous deux : Venez. C'est toujours cette petite main dont parle le poëte anglais, dans Macbeth, this little hand, qui a une si grande puissance pour agiter les hommes les plus forts. Gédéon et Virgilio baissèrent la tète et obéirent comme des enfants. En entrant au kiosque, ils trouvèrent Dubora négligemment appuyée contre la fenêtre, et penchant en arrière sa tète et sa chevelure qui jouaient avec les brises du lac. Elle donna de l'assurance à sa voix, et leur dit en souriant avec tristesse :

— J'ai entendu des cris du côté du lac, et je suis venue ici par curiosité. Je ne croyais pas assister à une scène de conspiration en plein air, sur mes domaines. Vous voulez donc compromettre encore lady Stumley le lendemain de son jugement?

— iNous ne conspirons point, dit Gédéon; nous émigrons avec tous ces braves travailleurs; la vie n'est plus suj.portableici.

— Et vous partez, vous aussi ? demanda d'une voix tremblante Debora à Virgilio.

DEBORA, \S1

Virgilio, sans regarder la jeune femme, répondit par un signe de tète affîrmatif.

— J'allais faire mes adieux à milady, lorsqu'^-lle est arrivée, dif Vir;:iiio, toujours les yeux baissée.

— Gédéoii, dit Debora, en contenant des larmes qui humectaient déjà l'émail de ses yeux, tenez-vous un instant là, sur la première marche de l'escalier; i'ai deux mots à dire en confidence à mon intendant.

Gédéou hésita, mais un regard sévère de lady Slumley lui donna le courage d'un moment de résignation ; il fit quelques pas, et, sans fermer la porte du kiosque, il resta sur la marche contiguë au seuil.

— Virgilio, dit Debora en le faisant approcher d'elle, veuillez bien vous expliquer; je ne vous comprends pas. Dites-moi le motif qui a pu opérer un si brusque changement dans votre conduite et votre esprit... Parlez, Virgilio, ne me donnez pas le regret mortel d'avoir été si bonne euvers-vous...

— Milady, répondit Virgilio avec des efforts de voix renouvelés sur chaque syllabe, vos bontés ne sortiront jamais de ma mémoire. Le laboureur d'Albauo ne sera jamais ingrat envers lady Slumley.

— Vous êtes trop rv:ï«peciueux aujourd'hui, Virgilio, et vous n'avez plus raison de l'être : vous savez bien qu'il n'y a plus de lady Stumley. Je suis votre égale en condition, je suis Debora, la fille d'un marchand du Ghetto.

— Adieu! adieu! milady, s'écria Virgilio dans une subite éruption de larmes; adieu pour toujours !

Et Virgilio s'élança hors du kiosque avec une agilité surhumaine. Debora tendit les mains pour le retenir, et poussant un cri sourd et déchirant, elle s'évanouit. Gédéon vit passer Virgilio comme un éclair à côté de lui, et le suivit au vol jusqu'aux rives du lac, où le5, défiicheurs attendaient.

— Mes am; j, s'écria Virgilio avec rexaltation du délire, ne me reprochez point quelques larmes que je donne en partant à cette campagne où je suis né. Ntis aïeux aussi pleuraient lorsqu'ils abandonnaient la terre natale. C-i moment d'excusable faiblesse passé, je suis à vous; sui-

vez la trace de mes pieds, et allons où est la liberté de rhomme et du chrétien!

Gédéon voulut serrer la main de Virgilio; mais celui-ci retira la sienne avec une répugnance trop bien marijuée, et ajouta :

— Enfants de la campagne romaine, vous êtes tous chrétiens et pieux; ainsi, plaçons-nous tous sous la pro- ■ection de Dieu et de Notre-Dame d'Albano, et commentons notre sainte entreprise par un acte saint.

Virgilio se mit à la tête des défricheurs et les conduisit sous le massif de grands pins qui sert de coupole mobile à la chapelle de Notre-Dame d'Albano. Là, élevant de nouveau la voix il dit :

— Tous ceux qui entreront avec moi dans cette chapelle seront dignes de me suivre, et nous chasserons bien loin de nous ceux qui n'entreront pas.

— Nous entrerons tous! crièrent les défricheurs.

— Et vous prierez avec moi, ajouta Virgilio.

— Oui I répondit la troupe.

— A genoux sur la pierre ?

— Oui!

— Venez! dit Virgilio en regardant Gédéon; nous verrons si tout le monde priera à genoux et chantera le Sub tuumprœsidium.

Tous les défricheurs se précipitèrent dans la chapelle, et s'agenouillant à l'italienne ils entonnèrent l'hymne sainte. Virgilio, la prière faite, sortit le premier, et montrau'. Gédéon appuyé contre nn pin, il dit :

— En voilà un qui n'est pas entré! qu'il s'éloigne; sa présence nous porti-rait malheur!

Gédéon voulut essayer quelques paroles de justification ; mais les cris et les huées des défricheurs couvrirent la voix du jeune Israélite qui, repoussé de tous, se trouva biLniôl st'ul, cnant au désert, comme Caïn marqué au front du doigt de Dieu.

Dans le kiosque, Debora rouvrait péniblement ses yeux à la lumière; elle se leva comme une agonisante, en s'aidant des lames de la persienne, et jeta des regards tristes du côté du lac. Le paysage était d'une mélancolie

DEBORA. Ig9

profonde; il n'y avait plus de chant, plus de cris,, plus de grâce, plus d'amour : vie éteinte partout. Un rayon de soleil sortit de ia crevasse d'un nuage d'hiver, éclaira dans le lointain une bruyère hérissée de jeunes cyprès et le saules, e, Debora reconnu' tiès-distinctement la troupe des défricheurs à son chef su^ ?rbe qui marchait le premier en déployant sa ceinture rouge comme Moïse, au déseri, guidant les Hébreux vers les champs promis. C3 fut Debora qui fit en elle-même cette comparaison de Moïse; et elle en retira une sorte de soulagement, si toutefois quelque chose peut adoucir de si grandes douleurs.

liC don de la JulTe«

Dans la yie, le coup de la fatalité qui renverse se com bine heureusement quelquefois avec le souffle de la Pro vidence qui relève. Debora, encore appuyée sur le balcon du kiosque et pensant au législateur des Hébreux, tourna la tête en entendant un bruit de pas, et vit dans l'allée son jardinier et un jeune domestique qu'elle reconnut tout de suite : c'était un envoyé du cardinal Santa-Scala, et il remit à Debora le billet suivant :

a Le cardinal Santa-Scala a l'honneur et l'extrême sa» tisfaction d'aunoncer à lady Stumley que Sa Sainteté recevra le Moïse de notre grand sculpteur, qui a voulu donner un frère au Moïse di San-Pietro-in-Vincoli. Le cardinal Sacta-Scala serait bien aise de rencontrer lady Stumley au Vatican, dans la petite galerie dite de la Transfiguration, demain matin, à neuf heures. La statue Bcra attendue par les san-pietrini, à midi, devant le grand escalier, oii le gonfancwi pontifical sera arboré comme dans les plus grands jours de fête.

a Que Dieu veille sur lady Stumley !

« Avec le sceau de nos armes. »

Ct'lte snbite fièvre d'activité qui s'empare de nous, dans les occasions solennelles de la vie, secourut Debora au niomenl où toute espèce de secours semblait impossible. La lettre d .jû cardinal! un pape daignant recevoir le don d'une juive! l'étendard pontifical arboré î;ur une cornich^^ du Vatican! Il ne fallait rien moins que le concours de tant de cboses émouvantes pour distraire D bora des terribles préoccupations de ce jour. Emportée par ces pensées nouvelles, la jeune femme courut à la villa, ordonn» les derniers préparatifs, et écrivit des lettres à tous ses amis, en leur donnant rendez-vous pour le lendemain sur la place de Saint-Pierre, à V Angélus de midi. Debora trouva encore des distractions favorables dans les difficultés qui se présentèrent pour mettre la statue en bonne et sûre voie de transport. Une partie de la nuit fut employée à ce travail. Debora dormit quelques beures dans l'atelier comme un général sur le cbamp de bataille, et à l'aube elle fut debout au milieu des serviteurs pour faire acbever l'œuvre de la veille. La statue, toute voilée par les fleurs des jardins d'Albano, et placée sur un chariot des Marais-Pontins, prit la route de Rome; et Debora s'étant habillée avec une simplicité que lad y Stumley n'avait jamais eue dans ses toilettes, suivit le même chemin. A neuf heures, Debora entrait dans la petite galerie du Vatican, garnie d'un très-petit nombre de chefs-d'œuvre sur un seul côté de mur. Là rayonnent le flambeau qui éclaire la Communiop. de saint Jérôme, du Dominiquin, et l'aurore divine du Thabor, de Raphaël. Le cardinal Santa-Scala ne se fit point attendre; il salua la jeune femme avec une bienveillance très-alfectueuse et lui dit :

— J'ai voulu donner beaucoup d'éclat à cette solennité, ma chère enfant, ma chère lady Slumley, et j'espère que vous approuverez ce que j'ai réglé à l'occasion de votre belle statue de MoLe. D'abord, voici, à coup sûr, la chose qui vous sera le plus agréable, et qui donnera surtout à votre don un but sérieux : Sa Sainteté a promis de recevoii aujourd'hui unt dépulation des juifs du Ghetto ; cette députation a été choisie par mes soins; elle est toute composée d'hommes que j'estime; il n'y manque

qiie votre frère Gédéon Costantini; on Ta c1i»',rché iniitileniont; mais nous avons encore le temps de l'avertir, si vous pouvez nj'indiquer sa demeure hors du Ghetio.

Oubora poussa un soupir et secoua mélancoliquement la tète, puis t'ile répondit ;

— Mou frère Gédéon a toujours eu une existence mystérieuse, i-norée même de sa sœur.

— Enfin, dit Santa-Scala en souriant, la députation israélite sera conduite par la statue de Moï>e auprès du saint-père; vous seule et moi nous regrelterous votre frère Gédéon *,

Dcbora remercia vivement le cardinal de sa bonne inspiration, et se réjouit à Tidée que celte démarche provoquée par lui aurait un excellent résultat pour la cause des malheureux du Ghetta.

— Ensuite, continua le cardinal, j'ai donné des ordres pour que la statue de iMoïse soit t xposée, en arrivant, au milieu de la galène de Pie VI, et c'czX laque le saintpère viendra lavoir. Mon heau-frère l'amiral Van-Riiter et M. Gréant, que j'ai vus ce matin, m'ont demandé une autorisation spéciale pour assister à cette cérémonie, et je la leur ai donnée. Cependant, à ce que j'ai cru deviner, ils tiennent beaucoup plus à vous von-, vous, milady, que votre statue; ils veulent vous parler de choses fort importantes, disent-ils, et pour tout concilier, je leur ai recommandé de se trouver dans cette galerie à dix heures du matin. Le majordome ne laissera entrer personne ici d'après mes ordres. Vous pourrez parler sans témoins. Permettez-moi de vous quitter, milady, je vais m'occuper de vos affaires, qui sont aussi un peu les miennes. Vous avez une heureuse mémoire, milady, et

* Le Journal des Débats, du 24 août <846, en éDumérant les avantages que ravénrmciit tle Pie iX i>romeUait de duiintr aux ju.fs de Rome, h rapporté le fait suivatil;

« Pi.; IX icciuillit avec bienveillance la députation 'les isr. élites chargée de le foliciter à l'occas oo de cet avencraeut. Le souverain pontife ordonna que, dorénavant, les juifs participeraient aux aumônes qu'il ferait Jistnbuer. »

VOUS devez encore vous rappeler ce marin, ce capitaine Santa-Scala, qui venait protéger les juifs à Tunis.

— certes, dit Debora vivement, ce serait me faire injure que de croire à l'infidélité de mes souvenirs d'enfant, pour ce qui concerne les généreux services rendus à ma famille par le capitaine Santa-Scala. J'étais bien jeune, il est vrai, quand vous veniez visiter ma famille; mais vos traits sont restés gravés dans ma mémoire comme sur un relief de bronze. Je ne pense jamais à mes années de Tunis et de Gênes sans penser à vous, et ma reconnaissance est inaltérablement liée à tous les souvenirs qui me viennent du capitaine ou du cardinal Santa- Scala. Le cardinal remercia d'un geste très-affectueux, et, saluant Debora, il sortit eu lui disant :

— A bientôt, à midi.

Debora venait d'entrer dans un monde nouveau, et elle ne demandai* pas mieux que d'être emportée ainsi par un tourbillon irrésistible vers un horizon inconnu, sans avoir le temps de regarder en arrière. La porte qui s'ouvrit devant Paul Gréant et l'amiral Van-Hitter ramena notre héroïne au triste sentiment de la réalité; ces deux hommes appartenaient à son histoire, et elle n'aurait plus voulu vivre qu'au milieu d'êtres inconnus, qui ne lui eussent rien rappelé d'un passé trop récent. Van-Ritter embrassa Debora avec la tendresse d'un père, et désignant du doigt Paul Gréant :

— Je viens, dit-il, avec cet excellent jeune homme, notre ami, pour invoquer votre témoignage sur une affaire des plus graves. M. Gréant m'a raconté quelque chose de si incroyable, que j'ai douté, sans pourtant suspecter sa bonne toi; je me suis dit ceci : M. Gréant a une imagination de feu et une tête ardente, et le délire d'un rêve ou d'une vision peut lui avoir fait croire, le lendemain, à la vérité d'un événement qui était un mensonge la veille. Mais comme deux pei-sonnes ne peuvent Atre dupe^ «je la même illusion dans une affaire de cette nature.^ je viens à vous, Debora, avec une intention de prudence qui ne doit nullement blesser le caractère de M. Paul Gréant, notre ami. Un excès de bon sens me fait

DEBOnA. 193

peut-être commettre une faute contre les convenances; mais toutes ces fines délicatesses du savoir-\'ivre sont inconnues à un vieux marin; et d'ailleurs, il /agit, comme je vous Vdi dit, d'une chose si grave et dont les conséquences seront probablement si terribles, qu'il me faut deux témoignages pour mettre ma conscience en repos.

Debora écouta ce préambule un peu long, mais indispensable, avec une attention inquiète. Paul Gréant, comme s'il eût été indifi'érent à cette scène, s'amusait à faire tourner les tableaux sur leurs pivots pour les voir sous leur meilleur jour.

— Recueillez bien vos souvenirs, poursuivit Van-Ritter, et redevenez enfant et rentrez à Gênes. Vous rappelezvous naturellement, et sans effort, l'aventure nocturne et affreuse du pont de la villetta et du belvédère?

Debora regarda Paul Gréant qui s'était tourné vers elle, comme pour l'engager à répondre; mais Debora ne comprenant pas bien l'intention du jeune homme, balbutiait et ne répondait point.

— Vous pouvez parler avec franchise, dit Gréant à Debora; il n'y a plus de secrets entre nous tous. Nos bouches ont été longtemps fermées ; elles peuvent s'ouvrir aujourd'hui et tout dire.

— Eh bien ! amiral, dit Debora, le pont du belvédère est encore pour moi comme un souvenir d'hier. Une pareille Bcène ne s'efface jamais de la mémoire.

Et Debora raconta dans tous ses détails l'horrible nuit du mariage de Van-Rilter, et les angoisses subies au pont de lu villptta di Negro. Van-Ritter laissa tomber ses bras de toute leur longueur, et inclina sa tête comme si elle eût été trop faible pour soutenir un pareille coup. Après un moment de silence, l'amiral dit :

— C'est bien, maintenant... J'avais besoin de deux témoignages pour croire une si incroyable horreur... Et vous, Paul Gréant, vous n'avez pas reconnu, dites-vous, le jeune complice de Talormi ?

— Je n'ai reconnu que Talormi, répondit Paul, et c'est suffisant, il me semble.

— Non, ce n'est pas suffisant, murmura Van-RiUer d'une voix sourde, il y aura toujours un criminel qui ne sera pas connu.

— CtciesirufTairede Dieu, remarqua Paul ; un criminel est toujours puni, et quand l'aveugle justice des hommes le laisse échapper, il est égorgé au fond d'un bois par son propre complice. Le crime punit le crime. Voyez comme la Providence conduit bien les choses ! J'avais le secret du crime de Talormi, mais Talonni avait mon secret. Nous étions tous deux condamnés à un silence éternel. Tout à coup survient notre entrevue du bagne de 'l'ermini. Vous devenez, vous, amiral, le conûdont involontaire et secret de toute notre histoire. Votre cœur généreux oublie et pardonne. Eh bien ! alors, j'ai pu parler, car je n'avais plus aucune raison de cacher le crime de Talormi, le crime de C(.t homme que vous avez si longtemps honoré de votre contiance et de votre amitié.

Cet entretien se prolongea jusqu'à V Angélus de midi, et le majordome vint annoncer à Debora que la statue de Mom, portée par \m^{ san-piet}'im\ habitués à ces sortes d'inaugurations artistiques, était déjà posée sur son piédestal, dans la galerie de Pie VI. Debora prit le bras de Van-Rilter, et, faisant un signe à Paul, elle suivit le majordome dans ce merveilleux labyrinthe de marbre, de jaspe, de porphyre, qu'on appelle le Vatican. La d-^putation Israélite que Santa-Scala venait d'introduire aliendait le sainl-père, autour de la statue du législateur des Hébreux; Moïse protégeait les enfants du Ghetto, non loin du tombeau de saint Pierre, et les vieux enfants de Jacob osaient entin lever la tète en face de leur glorieux patron du Sinaï. Tous les artistes de Rome, le grand .sculpteur en tète, s'étaient mêlés parmi les Israélites, et la sainteté du lieu put seul contenir un cri d'enthousiasme lorsque Deboia la juive parut. La tolérance ronuiine, qui place les trois Grâces, décentes et nues, dans la sacristie de Sienne, a mêlé dans la galerie de Pie VI les images des di^-iix, d -s saints, des héros et des grands lionmies. La .it.itue do Moï-e rayonnait, avec toute la pureté de son marbre v irginal, au milieu des visages de l'Olympe et du Ciei, et

Domosfbènps, sur son piédestal, .semblait proparor luio harangue diune de la f'ôte, et que lui seul pouvait prononcerdaiis la langue d'Homère et de Périclès. Escorté de ses cardinaux intimes, Pie IX entra dans la galerie frindé© en faveur des arts par son auguste prédécesseur, et Sauta- Scala, s'inclinant devant lui, le conduisit devaut la statue de Moïse. Pie IX, artiste comme tous les grands papes, donna dt s éloges à l'œuvre de Bezzi et dit:

— Le Moïse de Buonarotti, qui garde le tnmbean de Jules II, est assis et au repos, comme l'ouvrier de Dieu qui a terminé son travail. Ce Moïse est debout, couime le laboureur levé à l'aurore, parce qu'il a son œuvre à faire. Et nous aussi, nous sommes tous debout comme lui, parce que notre labeur est grand.

Et la main qui bénit la ville tt le monde se tendit vers tous les assistants prosternés. Pic IX donna des paroles de consolation et d'espoir aux israélites, et ses dernières paroles furent un remerciement à lady Stumiey que lui présentait Santa-Scala. La foule inondait l'immense gali rie voisine, nommée Monumenta veterum christ ianorum, et Van-Ritter, qui ramenait Debora, ne perçait qu'avec peine les rangs compactes des hommes et des femmes qui voulaient voir la jeune et belle juive, dont le plaidoyer en sacra consulta était l'entretien de la ville. Tout à coup Van-Ritter fit un mouvement brusque, et se tournant vers Paul Gréant il lui dit:

— Voici une occasion que je ne veux pas laisser échapper. Donnez le bras à lady Stumiey jusqu'à sa voiture, et allez m'attendre place Navone; je vous rejoindrai dans quelques instants.

La foule, qui s'obstinait à faire une espèce d'ovation à Debora, ne permit ni à Paul ni à la jeune femme d'adresser la n. oindre observation à Van-Ritter, et à la faveur du tumulte, l'amiral, dont l'œil perçant ne s'était pas trompé, marcha vers un homme qui feignait de lire avec attention l'épitaphe d'un tombeau veteris christiani, et le touchant au bras, il lui dit :

— '^.omte Talormi, avez-vous un instant à me donner?

— Ah ! c'est vous, amiral? dit Talormi avec une sur-

prise bien jouée; je suis prôt à vous donner tout le jour si vous me le demandez.

— Un instant suffit, comte Talormi.

— Avez-vous vu la cérémonie? demanda Talormi en prenant familièrement lu Lias de Van-Ritter.

— Oui, comte.

— Eh bien ! voilà Pie IX qui se fait juif 1 Que ditesvous de cela, mon cher amiral ?

— Je ne dis rien.

— Au fait, vous avez raison, amiral; les diplomates comme nous doivent toujours se taire; le silence ne compromet jamais. Vous paraissez un peu soucieux, Van- Ritter ?

— Oui, comte Talormi, et vous en saurez la raison quand nous nous serons délivrés de cette foule... Gagnons vite le grand escalier.

— Nous serons à notre aise sur la place de Saint-Pierre pour causer... Est-ce quelque chose de secret que vous avez à me dire, mon cher amiral ?

— Oui, très-secret.

— Je comprends; il s'agit du jugement de la sacra consulta. Vous voulez épuiser toutes les juridictions. Nous nous élèverons, je le vois, jusqu'au tribunal délia spjjnatura.

— Plus haut que cela, comte Talormi, dit Van-Ritter avec un regard sinistre.

Ils étaient arrivés sur la place du Vatican. Van-Ritter entraîna Talormi sous la colonnade circulaire, et ses yeux prirent la teinte de la mer orageuse, et sa main droite serra le bras du diplomate comme dans un étau de fer.

— Comte Talormi ! dit-il d'une voix qui siOlait en passant à travers des lèvres serrées par la ragi^, vous allez m'écouter sans répondre un seul mot, sans faire un seul geste, ou je vous brise sur mon genou, comme sur un cabestan !...

DEBOBA. 197

Vn amiral et deux passagcrM.

Talormi regarda autour de lui et ne vit que les colonnes du Bernin ; c'était désert comme un péristyle de Palmyre ; "1 fît alors bonne contenance et prit un de ces airs candides qui semblent défier tout rapport calomnieux et promettent une victorieuse justification lorsqu'il sera permis de parler.

—Comte Talormi, poursuivit Van-Ritter, il y a eu deux crimes commis dans les ténèbres, Tun au belvédère di Negro, à Gênes, l'autre à la place Navone; le même homme les a commis tous les deux, et puisqu'il n'y a pas de justice humaine pour frapper certains coupables, voici une main qui frappera. Comte Talormi, je n'admets aucune justification; vous comprenez bien qu'à mon âge et avec mon expérience, lorsque je vous dis ceci en face, avec cette crudité, c'est que toutes les preuves me sont acquises, et qu'il n'y a pas l'ombre du doute dans mon esprit. Ainsi, Monsieur, ne niez point, ne discutez point, ne plaidez point; si vous me refusez satisfaction, je suis tout prêt à vous faire en public l'aff'ront le plus sanglant et le mieux mérité. Ainsi tout est dit, et réglons tout.

— Amiral, dit Talormi d'un ton superbe, v(;us m'insultez, et c'est moi qui vous demande satisfaction; voilà toute l'afi'alre; je n'ai rien à justifier, rien à discuter, rien à plaider.

— Soit, di t Van-Ritter; prenez la chose comme vous voudrez, je suis con tent, ponrvu que vous vous battiez avec moi .

Si un indifi'érent eût été témoin de cette scène, il aurait remarqué l'expression étrange que prirent tout à coup les yeux de Talormi, comme si une pensée soudaine eût éclaté dans cette tête fatalement puissante, où l'enfer sem-

\dS LA JUIVE xVU VATICAN.

blait avoir déposé les secrets de toutes ses inventions

— Amiral, dit Talormi d'un ton grave, si vous connais siez mieux le comte Talormi, vous sauriez qu'il a toujours une arme au service de son honneur. Les Talormi se sont même fait en ce genre quelcjne renommée. Dieu merci ! . . .

— Assez de paroles oiseuses. Monsieur, interrompit Van-Ritter, réglons nos conditions.

— Oui, amiral, et voilà précisément le point délicat!... Nous sommes, vous et moi, à Rome, dans une position qui nous impose de certaines réserves et de graves devoirs. Nous ne pouvons pas nous batte étourdiment comme les premiers venus. Voici donc ce que je vous propose. Nous choisirons nos quatre témoins dans la haute noblesse romaine et nous irons vider la querelle sur les terres de Naples...

— Non, Monsieur, interrompit brusquement Van-Ritter; je ne veux point mettre quatre personnes dans la confidence d'une aifaire d'honneur qui touche à de si délicates questions de famille. Au reste, vous n'avez rien à m'imposer, Monsieur, et malgré vos prétentions étranges, c'est à moi à tout exiger de vous... Nous nous battrons sans témoins...

Talormi lit un mouvement de surprise, avec ce naturel de comédien qui ne l'abandonnait jamais. D'ailleurs, dans toute cette scène, le diplomate et le prestidigitateur s'éleva par le ton, le geste, le maintien, la fourberie, aux suprêmes régions de son art.

— Sans témoins! dit-il. Voilà ce qu'un Talormi n'acceptera jamais. Les Talormi sont habitués à sortir d'un champ clos la tète haute, comme ils y sont entrés. Leurs témoins ordinaires, les Pallaviciui, les Monte-Catini, les Pignati'lli, les San-Giordano ont toujours rendu bons téinoip;nagnes de notre loyauté en fait d'armes, et u\\ Talormi ne s'exposera jamais à passer pour un assassin.

La dignité naturelle qui accompagna ces paroles en imposa au brave Van-Ritter.

— Seigneur comte, dit-il, tout peut se concilier. Nous écrirons, vous et moi, nos dernières volontés, en déclarant

DEBOR.V i[)9

que nous Gnissons notre vie par le suicide. Cela nous dispense d'avoir des témoins.

— Vraiment, amiral, dit Talormi en croisant les hras sur sa poitrine, vous n'êtes pas heureux dans le choix de vos expédients de duel secret... Si je succombe moi, à qi^i ferez-vous croire dans Rome que le comte Talormi, jeuu*^, riche, heureux, s'est tué par dégoût de la vie, dans sa .lune de miel avec Clelia? On dira qu'un rival infortuné a égorgé traîtreusement le comte Talormi. Ce soupçon odieux peut même retomber sur vous.

— Mon Dieu, Monsieur, dit Van-Ritterenfrappantla terre du pied, que de temps nous perdons en subtilités oiseuses!

— Comment,, interrompit Talormi avec un air de franchise touchante, comment un homme de haute intelligence et de rare bon sens peut-il traiter de subtilités oiseuses un raisonnement aussi juste! De bonne foi, amiral, croyez-vous qu'il nous soit possible de nous battre sans témoins?

— Comte Talormi, ditbrusqueraent l'amiral, les témoins sont des confidents; il y a déjà eu trop de scandales autour du nom d'une femme. Plus de paroles ! silence et action! Me croyez-vous disposé à prendre encore sous le bras deux gentilshommes romains pour leur coûter de tristes choses, et les faire sourire tout bas, pendant qu'ils auront l'air de me plaindre tout haut? La raillerie italienne est impitoyable sur certaines questions; elle n'a déjà que trop usé de son droit; je ne veux pas qu'elle en abuse par ma faute... Au reste, l'homme qui ne veut pas se battre trouve toujours de boones raisons pour couvrir sa lâcheté.

A ce njot, Talormi fit un mouvement superbe, et prenant un ton sec et contenu :

— Amiral, dit-il, brisons là et concluons; je vais vous faire la concession la plus large. J'accepte de me battre avec un témoin, un seul témoin pour nous deux, vous pouvez même le prendre dans le rang le plus obscur, puisque vous redoutez les gentilshouiiues ; vous pouvez même le choisir dans Li maison de votre propre famille, ici, au Vatican, ou à la place Navone. Ce sera ton-

jours im témoin accepté par moi. Vous voyez, amiral, que je ne suis pas très-exigeant. Proposez-moi un domestique, un intendant, un valet de chambre, un liommo enfin déjà initié à toin vos secrets de famille, et tous mus scrupules sont levés. Osez dire ensuite, amiral, que je cherche une excuse pour éviter ce duel.

Van-Ritter réfléchit un instant, et répondit :

— Il y a ici tout près un homme qui vient de donner des preuves de dévouement à notre famille et à mes amis; il est attaché au service du cardinal Santa-Scala...

— Mon Dieu ! dit Talormi avec l'abandon le plus gracieux, tout cela m'est indifférent; j'accepte, c'est un témoin; il ne m'en faut pas davantage. Ce sera notre garantie à tous deux.

— Attendez-moi un instant dit Van-Ritter, je vais chercher ce témoin.

L'amiral sortit de la colonnade, gagna précipitamment l'escalier pontifical et monta chez Santa-Scala, où elait le témoin que Talormi lui avait si adroitement proposé.

— J'ai besoin de votre valet de chambre pour deux jours, avait dit Van-Ritter à son beau-frère Santa-Scala; et Barbone, voyant déjà percer dans ce singulier emprunt un rayon du génie de Talormi, avait pris une allure somnolente, et descendait sur la place de Saint-Pierre en suivant de près l'amiral.

— Voici notre témoin, dit Van-Ritter à Talormi. Talormi regarda Barbone d'un air indifférent, et Bar-

bone regarda Talormi et Van-Ritter d'un air stupide comme un serviteur qui n'ose interroger de hauts personnaL^es et attend son sort avec anxiété.

Van-Ritter prit Talormi à l'écart et lui dit:

— J'ai fait ce que vous avez voulu; vous ferez maintenant ce que je voudrai. Une rencontre entre nous deux ne doit être qu'un duel à mort.

Talormi inclina la tète en signe d'adhésion. Barbone paraissait pn-ndre un grand plaisir à chercher l'arc-enciel qui se dessinait dans la gerbe de la fontaine voisine, sur la place du Vatican.

— A mon âge et dans ma profession, continua Van-Rit-

fer, on ne fait pas du duel une promenade d'écolier ex^rà muros.

— C*estaussi mon opinion, dit Talormi.

— Nous respecterons le territoire romain, poursuivit Tamiral; vous voyez que j'entre dans vos vues; et demain, à neuf heures du matin, je vous attends à Civita- VecchÏR, à l'auberge de la Grande-Europe. S'il est dans mon destin de succomber dans ce duel, je veux voir la mer une dernière fois avant de mourir.

— A demain, à Civita-Vcccbia, dit Talormi, en adres sant un salut froid àVan-Ritter.

Le marin rendit un salut imperceptible et descendit vers le Bourg-Neuf, toujours escorté de Barbone qui avait retiré de son visage toutes les expressions, excepté l'insouciance et la stupidité. L'auberge de la Grande-Europe domine le port de Civita-Veccbia; au seuil de sa porte on trouve un escalier tournant qui descend à la marine; de ses fenêtres on découvre la citadelle, bâtie par Michel- Ange, la jetée rocailleuse qui défend les navires contre la haute mer et un horizon splendide, mais souvent obscurci aujourd'hui par la fumée des paquebots italiens et levantins.

Van-Ritter avait quitté sa femme sous le prétexte fort naturel d'aller voir à Civita-Yecchia un navire hollandais ancré dans ce port. L'amiral, arrivé de très-bonne heure, avait ouvert la fenêtre de l'hôtellerie, et contemplait cette mer dont les tempêtes sont si douces auprès des orages de la terre ; il suivait, avec des yeux humides, les navires à voiles et à vapeur qui se croisent nuit et jour sur ce grand chemin du monde, et il pensait à sa première vie de marin toujours illuminée de soleil et d'étoiles, dans les golfes du Malabar ou du Coromandel.

— Oui, se disait-il à lui-même, j'ai traversé les archipels des Maldives et des Laquedives, les bas-fonds de Calimojava, le détroit de Magellan, tous les archipels sousmanns de l'océan du Sud, et je n'ai rien entendu craquer sous mes pieds. Au premier voyage qu'un marin fait à travers une ville, il se brise à un écueil ! Et l'on ose parler des dangers de la mer ! Les vrais écueils, les seuls re-

doutable?, sont les écueils vivants, et les villes en sont des arcllipels infinis.

En se parlant ainsi, l'amiral tenait son regard fixésurnn point blanc et toujours écumeux qui se détachait snr,lc' fond ^zur de la mer, à quelque distance de la citadelle deMichel- A.ngo; une lunette d'approche , déroulée sur la ramp*». de fer du balcon, montra de près à Van-Ritter un banc de rocher, formant une petite île, à cinq cents pas du rivage. Cette découverte parut lui donner une idée, car il inclina la tète d'un air de satisfaction et se mit à réfléchir comme pour arrêter un plan. Au coup de neuf heures, une chaise de poste arrivait de Rome et arrêtait ses chevaux, inondés de sueur, devant l'auberge de la Grande- Europe. Talormi parut et fut reçu à la porte par Barbone, qui lui demanda, du ton béat dii soldat qui suit une consigne, si Son Altesse était monseigneur Talormi?

— C'est moi-même, répondit Talormi avec un sérieux qui aurait été fort comique pour des gens instruits de la criminelle intimité de ces deux hommes.

— J'ai ordre de conduire Son Altesse chez Sa Seigneurie l'amiral, ditBarbone.

Et il précéda Talormi, pour le conduire à Tappr-rtemenf de Van-Ritter. En montant l'escalier, Talormi et Barbone échangèrent à la hâte des phrases brèves, mais qui avaient une vaste signification pour deux interlocuteurs si habiles. Le dernier mot de Talormi à Barbone était celui-ci :

11 faut toujours s'inspirer de la circonstance, e* la bonne inspiration arrive toujours.

— Toujours, dit Barbone comme un écho mteliigent. Et ouvrant la porte de Van-Ritter, il prit un accent d'antichambre, et annonça :

— Monseigneur le comte Talormi.

L'amiral reçut son adversaire avec îa politesse glaciale conforme à l'étiquette du duel. Talormi ouvrit deux agrafes de sa polonaise à brandebourgs, vrai costume de duelliste italien, et en lira deux lettres, largement cachetées à cire rouge :

— Je laisse ici ces deux lettres, dit-il, l'une est pour la comtesse Talormi, ma mère....

11 s'arrêta nn instant, comme suffoqué par un accès do douleur, et poursuivit ensuite :

— L'autre pour mademoiselle Clelia. En cas de mort, je lui laisse mon [alais sur le Tibre, et quarante mille écus en dépôt chez Torlonia...

— Comme il est difficile ou même impossible de cacher des épées, dit Van-Uilter, nous nous battrons au pistolet.

— Ce n'est pas mon arme, dit Talormi, mais j'accepte la vôtre... Je n'ai rien apporté, j'ai compté sur vous, amiral.

— J'ai ici deux armes de choix, et le valet de cbamhre de Santa-Scala en chargera une... une suffit, et elle ne fera pas long feu, je vous le promets !

— Soit, dit Talormi... Mais, est-ce que nous allons nous battre dans cette-chambre ?

— J'ai déjà choisi le terrain, comte Talormi, et la police ne nous y suivra pas, je vous le promets , et nous ne violerons pas les lois du pays, ce qui est très-important pour moi.

— Vous auriez pu dire pour nous, remarqua gravement Talormi.

Barbone fat appelé; il chargea une seule arme avec l'impassibilité d'un automate, et sortit pour attendre de nouveaux ordres. Van-Ritter mit les deux pistolets sur une table, les couvrit d'un tapis épais, et les ayant fait rouler longtemps entre ses plis, il dit à Talormi :

— Choisissez le vôtre. Monsieur, vous êtes chez moi. Talormi étendit sa main gauche sous le tapis, et ayant

fait de sa main droite un signe de croix, il en retira une arme.

Van-Ritter prit l'autre, et les deux combattants cachèrent l'arme choisie dans l'endroit le plus secret de leurs vêtements.

— Vous voyez, amiral, dit Talormi, que ^ j me soumets docilement à toutes vos volontés.

— Monsieur, dit Van-Ritter, vous n'aviez pas d'autre conduite à tenir pour défendre le peu d'honneur qui vous reste. Si, par lâcheté, vous vous étiez dérobé sous moi, j'en jure ma foi d'amiral cette main rude vous aurait souf-

fleté sur les deux joues en plein Corso ^ un dimanclie, à midi.

— Amiral, ditTalormi avec une dignité magnifique, entre hommes de cœur on ne s'insulte jamais sous les armes.

— Parlons, dit Van-Ritter.

Il sonna et Barbone parut.

— Tout est prêt, n'est-ce pas? demanda-t-il.

-- Oui, Excellence, répondit BarLone.

Les deux adversaires et leur faux témoin sortirent de l'auberge, descendirent Tescalier tournant et prirent le chemin du port. Là, un canot loué par Barbone attendait avec ses quatre rames flottantes et sa voile latine à demi déployée. On s'embarqua; l'amiral et Barbone ramèrent jusqu'à la sortie du port; puis on mit à la voile et on gagna la haute mer.

Le vent soufflait de terre avec violence, mais sans soulever do fortes vagues ; la mer était pourtant afi'reuse, et, sous un ciel sombre, elle ressemblait à uns immense rivière qui charrie des glaçons. Rien de triste et de désolé comme la côte basse qui se déroule après Civita-Vecchia; c'est une longue frange de bruyères et de tamaris, toujours agités par les tempêtes et couverts par l'écume des vagues. On ne reconnaîtrait pas l'Italie sur ces parages; c'est la copie des terres mornes et des solitudes du Van- Dicmen. Aucun vaisseau ne se montrait aux horizons ; quelques barques de pêcheurs, efl'rayées par les convulsions d'une mer écumeuse et sans vagues, se réfugiaient dans le port, au milieu d'un vol de timides goélands, oiseaux qui avertissent les mariniers.

L'amiral Van-Ritter, calme comme sursonbanc de quart, dans une bataille, tenait le bois du gouvernail et regardait amoureusement la mer, cette orageuse amante qui ne l'avait jamais trompé. Les trois passagers gardaient un silence profond, car les plus hardis n'osent parler et écoutent lorsque lu «•emj-èîe parle aux abîmes cette langue de désolation qui, après la mort du dernier homme, sera la dernière langue de l'univeio. Barbone tira de sa poche un rosaire, baisa la croix avec une grande ferveur et Tégrena

(le pater en ave, en agitant ses lèvres, comme s'il eût prié mentalement. Talormi avaii adopté d'avance le rnaiiUioa stoïque de l'homme qui s'attend à tout et d'avance a tout accepté- De temps en temps Barbone interromjiait sa fausse oraison lueutalë pour dire : Che cattivo tempo/ jt il redoublait de ferveur, eu serrant les grains de son chapelet. Un froid vif el pénétrant tombait d'une atmo-jihère brumeuse; le milieu du jour ressemblait au crépuscule des soirs d'été; des bruits sourds montaient delà mer, comme des éruptions de cratères invisibles; toutes les tristes choses de la nature se réunissaient pour ébranler le courage des plus forts... Van-Ritter étendit la main en faisant un signe de la tête^ et Talormi suivit de l'œil cette indicatioû.

L'éeaell.

Comme tous les hommes d'un caractère noble et loyal, Van-Ritter, quoique acharné dans sa vengeance si légitime, ne pouvait s'empêcher de rendre hommage, au fond du cœur, à la conduite d'un adversaire qui venait ainsi donne" une réparation en acceptant tout ce qu'on lui proposait. Deux combattants, animés l'un contre l'autre des plus justes griefs, s'accordent souvent une mutuelle estime en arrivant sur le terrain, et sentent diminuer leur irritation. Le courage a des privilèges contre la haine, parce que le courage est une vertu qui semble exclure les vices les plus odieux. En voyant Talormi si brave et si calme au milieu d'un si grand péril, Van-Ritter n'oublia rien, car il ne pouvait rien oublier, mais il crut au moins devoir adoucir l'amertume du langage qu'il tenait depuis la veille devant lui ; ou en jugera par la forme de cette demande :

— Comte Talormi, lui dit-il en lui montrant du doigt un point noir couvert d'écume, comment trouvez- vous ce

terrain qwe j'ai choisi pour notre rencontre? Est-il de TOtre {Toût, ce pré à fleur d'eau?

— Mais je ne vois que l.i nier, dit Talornii aprè? avoir longtemps regardé, et je ne devine pas encore vos intentions. Il me semble que nous nous écartons de la terre et que nous faisons voile vers la Sardaigne... Au reste, tout m'est indifférent ; j'ai des aïeux orientaux, et je suis fataliste. S'il est dans ma destinée de saccomber dans cedml, il m'importe peu de savoir si j'aurai pour dernier linceul la terre ou la mer.

Talormi avait dans son organe une mélodie naturelle qui était toujours une séduction pour son auditeur; cette fois, en parlant ainsi, les notes de sa voix empruntaient à la situation une mélancolie touchante, et Van-Ritter se sentit profondément ému et fut sur le point de lui serrer la main. Il fallait bien qu'elle fût grande la fascination exercée par la grâce et l'esprit de Talormi, pour la voir presque triompher en pareil moment.

— Comte Talormi, dit-il, nous n'irons pas en Sardaigne, je vous le promets; nou: nous battrons sur une terre qui n'appartient à personne et qui n'est pas bien loin de nous.

Talormi croisa les bras, inclina la tête et se montra comme absorbé par les graves pensées de la mort et de l'immortalité de l'âme. Barbone tourmentait toujours les dizaines de corona, aux grains d'argent. Un coup de vent, que Van-[{itter recueillit dans la voile par un habile mouvement de gouvernail, fît glisser le canot comme sur une pente glacée, et les trois hommes se trouvèrent bientôt à quelques brasses d'une roche assez large, dont la surface, presque unie partout, se hérissait de deux pointes rongées au sommet par l'éternel laminoir des vagues. Si une autre espèce de vent eût soufllé, il eût été impossible d'aborder sur cette petite ile, que la mer aurait entièrement couverte. L'amiral prit la chaîne d'amarre, d.'scendit le premier, et iixa le canot à Tune des deux pointes du rocher.

— Vraiment, dit Talormi avec insouciance, on dirait que ce roc a été bâti là tout exprès pour nous.

DEBORA. 20T

— C'est une découverte que j'ai faite ce matin, dit Van-IMler.

— C'est votre métier de découvrir des îles, dit Talormi.

— Ma foi, reprit l'amiral, j'en ai vu deux d.ms l'océatt du Sud, qui ont été découverte-^ par le capitaine Marchand et le vaisseau le Solide, qui ne sont pas plus^^andes que celle.^-là ; ou leur a pourtant donné le nom de l'armateut et du lieutenant : l'île Beaux et l'île Masse.

En di-ant cela, Van-Ritter s'occupait toujours à couronner la pouite du roc de trois rangs de chaînons d'amarre, précaution fort nécessaire, car, disait-il, si la mer emportait le canot, nous sprious obligés de gagner la côte à la nage, et le temps n'était guère bon pour ce bain de mer. Talormi saisit au vol cttte réilexion , et dit :

— Pour d'excellents nageurs comme nous, nous brasserions Cttte distance en cinq minutes.

— Je vous le donnerais bien en dix, comte Talormi.

— Soit, amiral. Aussi je ne crains pas que la mer em-^ porte le canot, puisqu'il ne faut que dix minutes pour atteimlne la terre... Mais pardon, amiral, est-ce que nouî? sommes venus ici pour causer géographie et natation?

— Je ne crois pas, comte Talormi ; mais puisque non-' sommes dans la minate où l'un de nous va mourir, je crois que nous devons vivre en bonne intelligence pour si peu de temps. Ou doit tant se pardonner au moment de la mort, car ou a soi-même besoin de pardon devant Dieu !

— Amiral, dit Talormi, il est plus difiicile de mourir que vous ne pensez, quai qu'en dise Maufred de Byroo. Vous avez préparé deux arjues ; l'un de nous deux a dans la poche de son habit la mort de l'autre; mais un coup de pistolet ne tue pas toujours; les balles sont capricieuses ; j'ai dîné avec des uiilitairLS qui avaient eu, daiis une bataille, la poitrine percée de part en part. Vous voyez donc^ amiral, que l'un de nous deux a des chances de vivre, même aprdî avoir reçu un coup mortel.

— Cela est incontestable, Monsieur, dit Van-Ritter; mais lorsqu'on est bien décidé, comme moi, à maintenir une provocation dans toute sa rigueur, on trouve toujours des expédients.

208 LA Jurris au yatigan.

— Eh bien! amiral, trouvez-en un seul d'expédient, je vous en détîe.

— On reclîarge les armes.

— J'étais sûr que vous alliez dire cela, amiral; eh bien ! ce n'est pas un expédient pour maintenir une provocation dans tonte sa rigueur. L'un de nous deux tombe frappé ; mais il est reconnu que la blessure n'est pas mortelle, et on recharge les armes pour recommencer le combat entre un adversaire debout et un adversaire tombé I Allons donc, amiral, vous ne ferez jamais cela, ni moi non plus.

C'est ainsi que, par une perfidie merveilleuse, Talormi obtenait toujours ce qu'il voulait en ayant l'air de subir la loi d'autrui. Pour arriver ainsi à ses fins, il avait à sa disposition toutes les subtibilités de la langue, une incroyable présence d'esprit, la physionomie et l'art du comédien consommé, et une gamme toujours naturelle dans le timbre de la voix, à tel point qu'à force d'entrer dans l'esprit d'un rôle de fourberie, il se serait trompé luimême, si un entretien de ce genre se fût prolongé trop longtemps et eût fait oublier le point de dépait. Van-Kitter regardait la mer, qui à chaque instant gagnait du terrain sur l'ilot, car le vent tournait insensiblement au nord, ou pour mieux dire deux vents étaient en lutte, et les vagues commençaient à dessiner de larges plis de saphir sous des franges d'écume folle. Une brume triste couvrait l'horizon. L'air était plein de bruits sinistres qui ressemblaient à des voix. Barbone cLerchait, avec une curiosité enfantine, les petits coquiiliiges qui se cachent, comme des incrustations d'argent, dans les fentes des rochers. Talormi jugt-a le momunt favoi'able pour porter un coup décisif en prononçant un nom qui devait réveiller toutes les haines que la solennité de l'heure et du lieu semblait avoir assoupies dans le généreux cœur de Van- Ritter.

— Quoi qu'il arrive, continua Talormi sur un ton légèrement railleur, j'étais bien aise d'éclairer un amiral sur les résultats équivoques d'une provocation rigoureuse et d'un duel à mort. Maintenan; U me reste une dernière

DLiUOHA. 209

chose à ajouter à ce dernier entretien déjà trop long. Au moment qui peut être celui de mon agonie, je crois devoir vous apprendre que le comte Talormi avait demandé en mariage, à Gênes, mademoiselle Memma Santa-Scala bien avant l'a. rivée du capitaine Van-Ritter.

Deux éclairs jaillirent des yeux de l'amiral, et ses mains se fermèrent en frissonnant. Dans les duels sérieux, il <emble que la Providence a toujours soin d'envoyer sur le lieu de la rencontre des passants d'occasion qui suspendent les apprêts mortels et souvent interviennent pour opérer une tardive réconciliation. Cette fois, l'amiral et Talormi croyaient n'avoir pas à redouter cette bienveillante attention de la Providence, et pourtant elle vint se manifester, selon son usage, afin d'arrêter dans ses veines le sang généreux ou criminel qui devait couler, ce sang qui n'appartient qu'à Dieu. Des plis du rideau de brume tendu sur la mer sortit un nuage de fumée, et l'écho de la mer apporta au rocher du duel le bruit cadencé des deux roues d'un paquebot à vapeur. C'était la Maria-Antonietta qui arrivait de Naples, et volait sur la mer comme un saurien des premiers âges du monde; en quelques coups d'ailes, le paquebot se trouva dans les eaux de la petite île, et le capitaine Damazega, qui a toujours l'œil à sa proue, voyant trois hommes et une barque échouée sur un écneil, au milieu d'une mer afi^reuse, fit arrêter la machine et leur envoya un canot de sauvetage. Deux cents passagers couvraient le pont de la Maria-Antonietta pour voir les naufragés de l'îlot, et tous remerciaient la Providence qui faisait ainsi passer un navire si à propos pour secourir trois infortunés. Ces passagers avaient raison sous l'apparence du tort. Talormi, debout sur une pointe du rocher, reçut les matelots envoyés par le capitaine Damazega, et les remercia le plus gracieusement du monde en ajoutant qu'il était venu là avec un ofllcier de marine pour dresser le plan d'un phare à feux mobiles qu'on se proposait d'élever sur cet écueil.

Les matelots reprirent leurs rames et regagnèrent le paquebot, qui déploya de nouveau ses ailes et s'éloigna comme l'oiseau. Cependant les vagues deyenaient plus

21 0 l'A. JUIVE AU VATICAN.

fortes, et leur écume couvrait toute la surface de lltot, ne laissant en rolii^f que les deux pointes situéos II cinq pas l'une (le l'autre, et dominant une mer profonde. Il ne fallait plus perdre un mommit, car la teiujiètt devenait si viok'ute qu'elle menaçait de submerger le terrain choisi pour ce terrible duel. Van Ritter sortit brusquement de ses réflexions, comme un homme qui vient de trouver une idée, et regardant Talormi d'un air sombre :

— Monsieur, lui dit-il, vous m'avez rendu, avec une seule parole, les vrais sentiments que je dois avoir pour Vous, et vous serez satisfait...

— Tant mieux! interrompit Talorrai ; et moi aussi je reprends toute ma haine, et j'en suis ravi ; car rien n'est intolérable comme cette urbauité fausse dont s'accablent deux hommes qui vont s'égorger. Oui, nous devons nous haïr, et nous jeter notre haine au front, dans ce moment qui est le moment suprême de l'un de nous. Oui, je veux votre mort, amiral Van-Uitter, parce que vous m'avez arraché par la ruse une femme qui devait être la mienne, et je serais encore excusable, si, pour ressaisir mon bien perdu, j'avais commis ce qu'on appelle un crime dans le jargon des accusateurs publics!

— Misérable! s'écria Van-Ritter, tu avoues donc le crime ! Mon Dieu ! mon Dieu ! je vous rends grâces ! je craignais encore de frapper un innocent.

— Oui! répondit Talormi d'une voix stridente qui dominait le fracas de la temi-ête, oui, je t'ai déshonoré; j'ai flétri ta couche nuptiale; je me suis vengé de Ion mariage, qui fut un voL Cruue pour criinrl J'ai savouré toutes les voluptés du mien, et ^i j'échappe à ce duel, si je laisse \ci ton cadavre, je saurai bien retrouver mes extases de la nuit de Noël et donner la joie à la fiiuune eu lui annonçant ta mort.

Un rugissement éclata dans la poitrine de Van-Ritter.

— Voyons! s'écria-t-il , que le sort décid».*! Ta vie ou la mienne sont déjà trop longues d'une minute !

Il tira un fraucescone de sa bourse, U lit tournoyer dans ses mains, et le déposant au foud de son chapeau, il dit à Talormi :

DECORA. 2!t

— Devine, si ta peux.

Taîonni devina, et devait tirer le premier. La rnge bouillonnait dans la tète de l'amiral; nuis Talormi n'a ?aif que l'apparence de rexaspéralion ; il éuit au fond calme comme toujours.

— Maintenant, dit Van-Ritter, ainsi que je vous Tai annoncé, vous serez satisfait dans vos scrupules. Nous allons nous placer à la distanc^* de cinq pas, vous sur cette pointe de l'ilot, moi sur l'autre. Il y a vingt brasses d'eau derrière ces deux positions; il y a donc deux morts inévitables pour celui des deux qui sera frappé : le feu et Tean.

— Je connais ce duel, dit Talormi; vous ne Tavez pas inventé; mais un fort nageur comme vous peut encore se tirer d'affaire en tombant. J'accepte la première partie de yolre coudilion, mais vous accepterez la seconde...

— J'accepte tout!... interrr'uipit l'amiral, écumant de rage et d'impatience.

— Votre domei tique, votre fidèle valet de chambre de Santa-Scala, dit Talormi, cet idiot que vous avez amené va nous lier étroitement les pieds à la cheville, et quand l'un de nous tombera dans cette mer furieuse avec une balle à la poitrine ou au front, il oubliera son métier de nageur, n'est-ce pas?

— Très-bien ! dit i'amiral en applaudissant des mains. Et il appela Barbone qui s'occupait toujours de sa

pêche aux coquillages, et qui ouvrit de grands yeux hébétés en enteadant l'ordre de Van-Ritler. L'ilot n'était plus habitable; les vagues arrivaient de l'horizon avec des ond."!alions énormes, et se biisant contre le rocher, elles s'élevaient par-dessus la tète des deux ennemis. Talormi monta le premier sur son espèce de piédestal, et Barhone, avec les formes du plus profond respect, et se résignant à ses fonctions comme par obéL-sance aveugle, lui lia les deux pieds avec un trousseau de cordes Xvomvécs dans le canot.

— A moi ! dit Vaa-Ritter, debout à cinq pas de dii tance sur l'autre pointe, toute couverte de l'écume glissante de la mer.

Barbone eut encore l'air de s'excuser de son action et lia beaucoup plus étroitement les pieds de l'amiral. Au même instant, le jeune et vigoureux bandit se releva avec nonchalance et précipita l'amiral dans la mer Ou entendit sous les vagues un cri terrible, et Barbone tirant un long poignard, resta quelv|ue temps au bord de l'ilot, tout prêt à commettre un nouveau crime, si, par miracle impossible, la victime de cet abominable guet-apens venait se cramponner aux aspérités du roc. La précaution était inutile; mais elle annonçait chez Barbone une grande expérience dans les choses du crime. Talormi s'était dégagé facilement de ses liens, et, se plaçant à côté de Barbone, il regarda d'un air sombre le gouffre où l'amiral venait d'être englouti. Les deux assassins gardaient un silence morne, et leurs yeux cherchaient autour d'eux sur la mer, pour voir si quelque témoin à vapeur ou à voile ae passait point en ce moment. Partout les vagues, partout l'écume ! Pas un regard d'homme, pas un rayon de soleil. Dieu seul avait vu le forfait : on pouvait donc être tranquille. Ils restèrent une heure en sentinelle au bord de l'îlot, toujours regardant, toujours écoutant; rien ne reparut à la surface, aucun bruit ne se fit entendre, excepté le fracas du vent et de la mer.

— C'est fait, dit froidement Talormi.

Et il fît un signe à Barbone, qui défit l'amarre du canot, et il s'y plaça tout de suite après son maître.

— Là, dit Talormi en désignant la côte voisine. Barbone prit deux rames, commença la manœuvre;

mais la violence du courant était si forte que Talormi fut obligé de ramer lui-même, et il fallut bien des eC jrts pour faire échouer le canot sur un banc de sable où on l'abandonna, comme pièce de conviction pouvant servir à prouver le suicide de Van-Uilter, si son cadavre était jeté sur cette côte par la mur.

— Je suis content de toi, dit Talormi à Barbone; tu es un serviteur rare; tu n'as pas besoin de la parole pouç comprendre; tu comprends un signe, un geste, un regard; tu comprends même le silence du mdîire qui ne peut te parler. Barbone, tu as mérité une fortune^ et tu

DEnORA. 213

l'auras. Une bonne part t'est réservée dans les richesses de Jesué Costantini. Voilà maintenant le nouveau but de not?e ndresse et de nos efforts communs. Il faut nous séparer ici. Moi, je vais seul à Civita-Vecchia. Tu vas prendre le chemin de Rome, mais par la cam[iagne et en évitant les sentiers battus. Le cardinal Santa-Scala te demandera indubitablement des nouvelles de so-n beaufrère Van-Ritter. Il faa. être prêt à répondre... Voyons^ que répondras-tu?

— Une chose naturelle et simple, dit Barbone. J'étais dans la chambre du cardinal lorsque Van-Ritter est venu me demander comme un domestique d'emp^runt pour raccompagner à Civita-Vecchia ; il n'a pas été question du duel entre l'amiral et Santa-Scala : ainsi^ je suis à mou aise. Je répondrai ceci : Éminence, l'amiral Van-Ritter m'a renvoyé à Rome en me di-ant : « Je n'ai plus besoin de toi ; » et je suis rentré à Rome sans rien savoir de plus.

— Oui, tu peux répondre cela, dit Talormi; je n'ai pas besoin de te recommander de prendre dans ta réponse un ton bien naturel et de mettre sur ta figure une expression naïve.

— Soyez tranquille. Monseigneur; je suis votre élève en ce genre, et chaque jour encore vous me donnez des leçons dont je profite bien.

— Pars, mon petit Barbone, ne t'arrête point en route; lu viendras me voir k Rome demain. C'est maintenant que j'ai plus besoin de toi que jamais... Il y a une belle veuve au palais de la place Navone, et ce n'est pas pour les beaux yeux de M. Paul Gréant que nous avons débarrassé cette femme de son mari.

— Heureusement, dit Barbone d'un air béat, il n'y a pas eu de sang versé dans cette affaire !

— Tais-toi! hypocrite, dit Talormi; pars. Je ne te donne que huit heures pour arriver à la porte San-Pancrazio.

Barbone salua Talormi respectueusement et allongea le pas, dans celte immense et inculte campagne qui s'étend de Rome à Civita-Vecchia. Talormi, resté seul sur le rivage, regarda quelque temps la mer, comme s'il eût

craint encore d'en voir sortir un spectre couvert d'un linceul d'algues. La mer gardait toujours le crime et ne rendait rien. La cô'.c était aussi déserte dan>- Ion te son étendue; aucune forme humaine ne se levait au milieu des massifs de pourpiers de mer et de tamaris échevilés. Talormi s'applaudit au fond de son cœur, et se mit en route le long du rivage, en se dirigeant sur la haute tour de Michel-Ange, qui se montrait comme un point noir sur l'horizon du nord.

Em Bear d'i%lbano.

La cloche du Capitole, qui ne sonne que pour Télec tion d'un pape ou le premier jour du carnaval, a donné le signal des saturnales chrétiennes; toute la ville est livrée à l'ardente et joyeuse furie des jours gras; tout un peuple semHe être devenu fou, au pied de ses monuments si graves. Ce n'est point comme dans nos villes du Nord, où quelques habitants privilégies font le monopole de la folie en carnaval et traversent deux rangs d'une population austère, qui garde un imperlubable sérieux. A Rome, le délire est unanime; la lièvre brûle pour tous; personne ne se dérobe à la contagion. C'est une ronde immense où chacun se lie avec ses mains, et qui fait trembler sur leurs bases les trois cents coupoles de la ville sainte, les ruines des empereurs, les palais du moyeu âge, les obélisques égyptiens, les colonnades catholiques, les spirales de Trajan et d'Antonin, les thermes du p;uple roi, les masures du peuple esclave, les cirques, les théâtres, les ponts, les lemi)les, les basiliques, les tombeaux, toute cette merveille qui est Rome, moitié debout, moitié "ouchée ; écartelée de vie it de mort, de grandeur et ùe néant; vieille bacchante ijui ressuscite et se raj«uui\ dan.s l'ivresse du carnaval chrétien. La longue et large rue dd

DKBORA. 2ll)

Corso, bordée àa gradins et d'ainpliithéàtros, toute décorée de teni lires, pavoisée de drapeaux de fantaisie et montrant à toute? ses fenêtres de joyeux visages de femmes, est pour ainsi dire le fleuve central où les flots vivants au carnaval romain s'agitent, se heurtent, se roulent, depuis la porte du Peuple jusqu'à la place de Venise. C'est là que courent les chevaux ^a/^en, la tête parée de plumes, la croupe chargée de feuilles de paillon; le peuple les applaudit ou les siffle comme des acteurs, après leur victoire ou leur défaite, constatée par le gouverneur même de Rome, assis sous un baldaquin devant le palais de Tambassadeur autrichien. Dans Tintervalle des courses, les riches équipages de la noblesse se pavanent au milieu du Corso, et les voitures plébéiennes suivent les lignes latérales, en croisant les feux de rartillerie sucrée des confetti, dont les éclahoussures blanchissent les passants et ricochent aux spectateurs des estrades et des balcons. Le détilé se fait au pas. Il est défendu aux cavalcades de traverser le Corso, afln que rien ne puisse troubler la foule dans ses divertissements. Un éclat de rire immense et sans fin descend des toits aux trottoirs et accompagne les masques. Toutes les fantaisies du costume impossible bariolent la ligne du Corso. Ou salue de bravos frénétiques les pazzi, qui n'ont pour vêtement que

Le simple appareil D'une laideur qu'on vient d'arracher au sommeil;

les pietrots d'institution nationale, les polichinelles qui se saluent en agitant des cloches de mulet; les pagliacette, femmes d pierrots, dont le vêtement favorise si bien les révélations de la taille romaine; les paysannes deTibur, de Subiaco, d'Albano, toutes brillantes de broderies d'argen' et d'or, fiaitnes et belles jeunes filles, toujours prêtes pour les mascara des ou les processions; les jardiniers armés du scaletto, échelle longue et pliante, qui ofi'rent, avec ses Jeux pointes serrées comme deux doigts, des leurs, des fruits, des confetti, des billets doux à toutes les femmes des balcons. Ce spectacle, où tout le monde est acteur et

joue un rôle, a un caractère impo?ant à force d'un inimité folle. On sont qu'il reste encore une vitalité puiss ntetiii iond d'un peuple nui montre tant d'énergie dan? le pl.ûsir, et que Iss choses sérieuses le retrouveraient deL'Oiu, si la cloclie ^apitoline sonnait une autre fête le lendenic'iii d'un carnaval. Ainsi TancienneRome rendait témoignage de sa virilité puissante dans l'immense débauche des bacchanales, et lorsque se levant de son lit de pampres, de lierre, de thyrses, toute pâle de ses orgies, elle reprenait son épée, et donnait la terreur à l'univers.

Parmi le grand nombre de masques de toute physionomie qui ruisselaient dans le Corso, les yeux et les mains regardèrent ou désignèrent une troupe très-nombreuse de pazzi qui n'avaient pas les allures folles exigées par l'absence de leurs habits et les usages de leur profession. On se disait tout bas, et bien loin des oreilles de la police, que tous les chefs du parti libéral s'étaient enrôlés dans cette compagnie carnavalesque, et que Ciceruacchio ne devait pas être loin. On ne se trompait pas beaucoup. Cette année-là, les folies des bacchanales chrétiennes avaient un but sérieux dans bien des têtes. Il ne s'agissait de rien moins que de faire reculer l'obscurantisme par le coup de foudre d'une révolution. On disait encore, et avec raison, qu'un jeune Iiomme Israélite, plein de courage, et prodigue de son sang comme de son or, après avoir enrôlé dans son complot les défricheurs mécontents, leur avait encore trouvé des auxiliaires intrépides parmi les libéraux de la ville, et que son projet était de s'emparer de vive force du Vatican et du château Saint-Ange, après les derniers moccoletti éteints *.

On ne nommait point Gédéon Costantini, mais c'était lui qui avait organisé ce plan et caché la révolte sous le

* Les moccoletti sont dos boucries qui illuminent tout le Corso après YÂve Maria du soir du mardi ^ras. Tout RomaiJC est obligé de tenir à la main son vwccoletto, et de s'efforcer d 6te;:idre celui de son voisin. On crie partout : Ammazotto quello che n^n ah il moccolettol c Que relui qui n'a pas de bougie soit assommé! » Dans le carnaval romain il n'est permis à personne d'être sage. C'est très-bien raisonné : la sagesse d'un seul serait une insulte pour tour.

DLUUUA. 217

masque. Ce jeune homme, marqué au front comme C:\in, chasbé comme un lépreux par les défricheurs, ch;issé par lui-même de l'habitation de Dehora, et n'ayant plus d'autre conseiller que le désespoir, avait repris toute:? Ses affections et toutes ses haines politiques, et faisait jaillir du fond du Ghetto l'étincelle qui devait emhraser les ttats- Romtins. Au deuxième étaiie de la maison continue au palaisRuspolietaucfl/ëiVwoi»o, le plus beau café de Rome, deux femmes avaient souvent attiré les regards de la foule par leur costume et leur beauté, et plus d'un faux jardinier avait dirigé vers elle les sonnets galants et les confetti, à l'aide du scaletto. Ces deux femmes regardaient, avec une sorte d'inquiétude mal déguisée par des sourires tristes, la troupe û.qs pazzi, qui venait detre refoulée par les carabiniers de la place Colona dans le Corso.

— Je suis sûre, dit l'une de ces femmes, que Gédéon mon frère est là.

— Si je le savais, dit l'autre, j'irais l'enlever, pour l'emprisonner chez moi j usq u'au mercredi des cendres. Ce j eune homme voudra être plus fou que tout le monde, aujourd'hui, et si on renferme au carceri nuove, je n'ai plus mon ancien pouvoir sur Pacitico pour le faire mettre en liberté.

— Mon Dieu, ma bonne Clelia, dans quel horrible temps vivons-nous ! Nous avons eu un seul moment d'espoir, et tout s'est évanoui. Quel carnaval I Comme le deuil de tous est bien couvert sous le même masque. Il y a des complots et du sang dans l'air; qui s'en douterait en voyant tant de folie !

— Debora, interrompit Clelia, votre figure est trop triste. Riez toujours en disant les choses qui font pleurer. Tous les yeux nous regardent; mon nom est dans toutes les bouches. Je veux paraître folle et gaie comme la ville. Masquons-nous aussi; rions.

En ce moment une calèche découverte attirait aussi les re^rds de la foule, et ser\ait de point de mire à la douce artillerie des con/e/^i.Talormi, accompagné de deux jeunes et naïf.s attachés de légation, s'épanouissait sur la banquette du fond, et recevait, avec des éclats de rire charmants, la poussière des dragées qui venaient rebondir sur

6011 frac noir. Les femmes suivaient d'un œil d'admiration ce jeune homme superbe qui passait comme un triomphateur srr la route du Capilole, et lui souriait à la foule, applaudissait les masques, serrait les mains des pagliacette, saluait les femmes des balcons, et se donnai, ainsi des titres à la popularité bourgeoise, comme un candidat aux él étions an<;laises. Devant le café Ruspoli, la calèche triomphale s'arrêta un moment, et Taloimi arrondit son bras et envoya, par le chemin de l'air, à la belle Clelia, un de ces saluts qui compromettent une femme, et disent à toute une ville le secret d'une intrigue ou d'une passion.Clelia, qui ne crai^^naitpas de se compromettre, rendit le salut, et fit même pleuvoir une neige de fleurs sur la calèche de Talormi : tout cela était faux comme un masque de carnaval.

Debora ne s'était pas montrée au balcon pendant l'ovation de Talormi; elle s'y replaça, déguisée en juive, seul déguisement qui n'avait rien de faux dans les mensonges de ce jour, et sa beauté orientale, rehaussée encore par le costume et la coiffure à la Uébccca, excitait des transports d'admiration dans le Corso. Un passant de haute taille, déguisé en sage de la Grèce, et le visage voilé du capuchon du péripatéticien, leva la tête; en montant le large trottoir granitique du palais Uuspoli, et apercevant Debora, il franchit lestement le seuil de la porte, et, retroussant les plis inférieurs de sa tunique talaire {tunica talaris), il franchit en quelques bonds les deux étages et entra, comme un ami, dans rai)partement de Dubora.

— C'est vuus! dit la jeune juive en croiSdut les mains au-dessus du front.

Le sage mit son doigt index sur ses lèvres, et répondit VOIX basse :

— Oui, c'est bien moi.

Cklia, suuiçouiiaut quelque mystère dans cette rencontre, ne quitta pas le balcon, et ses yt-ux suivaient toujours Talo'iiii, comme les yeux du Sphinx suivaient, du haut du tiylhérou, le passant qui ne comprenait pas les énigujes, et veuaiiéiouidiiiient allronler une grotte pleine d'oaScuieuts humains.

'— Oui, mon enfant, dit le visiteur déguisé en sage ; voilà ce que jr suis obligé de faire sous la pression des circonstances. Anjourd hui, je me suis souvenu, par nécessité, de mon ancien niélierde n)arin et de oonreur d'aventures. Héla-^! li le fallait l)ien. Le cardinal Santa Scala e4 toujours tidèle à sa mission. Vous savez aussi bien que moi ce qui se passe, machero Debora. Un complot d'ins iiTeClion est sous nos j ieds. Les cardinaux du conseil ont resoin ce matin de supprimer tons les divertissements de ce carnaval, qui n'était aujourd'hui qu'un prétexte de révolte populaire. Je me suis levé seul contre cette mesure qui devait produire le plus mauvais tfTet dans Rome. Pie IX m'a soutenu contre ses ministres. Jai donné ma parole d'bouneur que Tordre ne serait pas troublé, etgiàceàcet engagement hasardeux que j'ai pris^ on a pasbé outre, et le carnaval n'est pas interdit.

On devait aussi arrêter les chefs patriotes et votre frère Gédéon. J'ai encore obtenu que les plus compromis quitteraient Fiome, du moins momeutauément, et qu'aucune arrestation n'aurait lieu.

Je vais de ce pas, à la faveur de mon déguisement, voir Cicemacchio et ses amis; je vais calmer l'agitation atia d ôter tout prétexte à nos ennemis et de remplir mon engagement. Ce soir, je vous reverrai à Aiiberti, on sera tout Rome; c'est là aussi que.j'espere rencontrer plusieurs de vos amis et les détourner de leur dessein. Pré|)ai\z-nioi la liste de ceux qui vous intéressent, vous me la remettrez ce soir. Je leur parlerai. L'heure brûle; je n'ai pas même le temps d'entendre votre réponse. A ce soir, Debora.

— Éminence, dit la jeune femme en arrêtant Santa- Scala, il y a un usage fort ancien chez les femmes juives, en temps de carnaval romain:..

— Oui, je sais ce que vous voulez dire, interrompit le cardinal.... la petite pièce d'étolfe cousue...

— Et on dit que cela porte bonheur, Éminence.

— Cela sert du moins à reconnaître ceux qu'on aime dans la foule, et lorsque tout le monde est déguisé.

— Ainsi, à cause de toutes ces raisons, vous permettez,

220 LA JUIVE XV ViTICAN.

ÉmineDce, que la juive Debora se conforme à Tusage de celles de sa religion*?

Le cardinal se prêta de bonne grâce au désir de la juive et sortit eu disant :

— A ce soir, à Aliberti; maintenant s'il y a beaucoup de costumes comme le mien vous me reconnaîtrez.

Il y avait foule devant le café Nuovo du palais Ruspoli lorsque Santa-Scala passa sur le trottoir, en quittant la juive. Dans un groupe on remarquait Cicertiaechio, Bezzi et autres du parti libéral, qui s'entretenaient avec calme, en apparence du moins. Le cardinal Santa-Scala les reconnut sous leur déguisement de Cassandres, et il attendit un instant favorable pour leur parler. La foule escortait en ce moment un autre triomphateur monté sur un cabriolet dont il ne restait que les roues. C'était le barbier Caracalla avec le costume du charlatan de V EUsir (ï Amore. Il vendait, au prix modique d'une baïoque, un remède infaillible pour exterminer les insectes malfaisants. Ce remède était enfermé comme une dragée dans sa papillotte, et le barbier promettait de dire la manière de s'en servir lorsqu'il aurait vendu toute sa cargaison. Les pièces d(3 monnaie s^amoncelaient dans une corbeille placée aux pieds du charlatan, qui chantait un air de Donizetti pour calmer l'impatience des acheteurs. Enfin, devant le café Nuovo, il fît un signe et le peuple fit silence comme de vaut le joueur de flûte que Phèdre a immortalisé.

— Peuple et noblesse, dit le barbier, mou remède se compose de deux cailloux plats recueillis sur les bords de l'Anio. Quand vous trouverez un insecte malfaisant, vous le placez sur un de ces deux cailloux, et avec l'autre vous l'écrasez.

A ces mots, une huée générale éclata autour du barbier, et tous les cailloux tombèrent comme une grêle sur son

* Ed temps de carnaval, les jeunes fennmes juives cousent un petit morceau tl'éloCfe de couleur vive aux habits de doguiseiiieiit, et par ce moyen elles recoiinaissciit dans les lieux publics^ et dans une foule bariolée du loulcs sortes do coslura'^s, ks pcrsouiics qui les inljresseut et qu'elles veulent revoir. (Voir les usages du carnaTil romain.)

char triomphal. Alors, et nous n'inventons rien de toutes ces scènes, une explosion terrible se fit entendre duvan. Je café Nuovo; plusieurs hommes tombèrent Ijlt'ssés; mais la foule, croyant qu'on tirait les boîtes des chevaux barbes, ne s'effraya point de cette détonation, et la promenade continua. Voici ce qui était arrivé: au moment où le cardinal Santa-Scala causait avec Ciceniacchio, un masque lui oflrit un bouquet superbe, qui fut accepté gracieusement; ce boi.quet, comme Thisloire de ce jour le rapporte, était une machine infernale en miniature, qui éclata et blessa le cardinal SanîL-Scala, mais sans gravité.

— N'ébruitons point cet accident, dit-il à Ciceniacchio, nos ennemis, qui en sont les auteurs, en tireraient un prétexte pour changer en deuil la joie publique. Adieu, soyez calmes et prudents.

Et le cardinal prit une de ces rues étroites qui aboutissent à la via del Coronari, et rentra rapidement chez lui. Fidèles à la recommandation reçue, les amis de GiceraacchioétûuOerenl l'accident à son germe; on parla d'une explosion involontaire d'arme à feu ; on dissipa les craintes dans les groupes les plus rapprochés, et une armée de -pazzi faisant irruption par la via délie Murate sur le Corso, vmt donner une vive recrudescence à l'animation du carnaval. A la tête de cette troupe folle, marchait un homme de taille élevée, dont un masque de cire couvrait le visage; impossible de le reconnaître, car un bonnet de laine couvrait même ses cheveux. Ces pazzi, en exécutant une farandole grotesque, chantaient un air de campagne, ce qui faisait croire qu'ils n'étaient ni popolani, ni ti^asteverini, mais des pazzi très-peu fous et sages enfants des villages voi>ins. Leur chef gagna les devants, s'isola de ^a troupe, et muni d'un scaletto, il s'arrêta dt-vant la maison de Clelia, et fixa l'attention des deux jeunes femmes accoudées sur la fenêtre.

— C'est singulier, dit Debora avec un frissonnement de cygne, voilà un masque qui m'a donné une émotion dont je ne me rends pas bien compte; je voudrais bien qu'il passation ciienim.

— Je suis sûre que c'est un gentilhomme déguisé, dit

222 LA JLiVL Au vatica:..

Clelia; il marrhe avec une piâce et une aisance qui manquL'Utaux jardiniers en général, et au mien en particulier.

L'inconnu prit, comme dans un reliquaire, une fleur de thyuillétrie,lai>o?aaul)Out de S(>n scalttto, et Téleva au niveau des nuiinsde Dcbora, qui tressaillit convulsivement. UiK" femme ne peu! rien refuser, en carnaval, de toul ce qui lui est pié>enté au bout d'un scaletto. Debora prit donc la Heur, et même un imperceptible billet arrivé par la même voie... Le masque avait disparu. Le billet contenait ces lignes :

« Un ami vous prévient que vous êtes en grand péril à Home. Votre ange gardien passe, et vous dit : Soyez prudente et craignez. »

Dtbora examina l'écriture avrc attention, et se parlant à elle-même : un ami !.... dit-elle; un ami !.... Il n'y a que lui... oui... cette écriture... ce bouquet... la fleur d'Albaao... Serait-il revenu à Rome.

lia loge lofcrnale.

Rentré c"hez lui, le cardinal Santa-Scala crut ne devoir conlier le pansement de sa blessure qu'à son valet de chambre, le Gdèle liarbone : deux doigts de sa main droite avaient été meurtris par l'explosion, la Gèvre était survenue, et un repos absolu devenait nécessaire. Barbone tit roflice de docteur et prescrivit ses ordonnances, toujours en gardant le plus profond respect envers le ble-sé, son illustre maître. Le zélé serviteur déshabilla le cardinal, lava la blesbure, posa le premier appareil avec une dextérité qui fit sourire le malade, et amena un entrelien familier.

— Vraiment, dit le cardinal, vous êtes un serviteurprécieux. Où donc avez-vous appris ce nouveau métier que je ne vous connaissais pas ?

— Au coiiveptdos soDi:rs de Sainfe-Claire, qnanfl j'étais tcncit TLre. Le docteur Derretli m'a douiié des leçons.

— Vous éti( z bien jeune alors ?

— J'avais vin^^t ans.

— Mon Dieu ! mon Dieu 1 dit le cardinal en se frottant le front, cela me fait songer à ma pauvre sœur que j'oublie !... Toute ma journée m'a été prise par des affaires si graves !...

— Mais moi, dit BarboD^, j*ai deviné les intentions de Son Éminence; et comme jo J^avais point d'affaires, j'ai fait à cheval une course à Frascati, et j'ai demandé à mon siiccesseur, le concierge du couvent des Clairistes, desnouvelles de la santé de madame Van-Ritter.

— Très-bien ! très-bien ! dit le cardinal en donnant un léger coup sur l'épaule de Barbone, voilà une attention dont je vous sais gré... Et que vous a répondu le concierge de Sainte-Claire ?

— Madame Van-Ritter a passé une assez bonne nuit; die n'avait plus de flèvre ce matin.

— Pauvre Memma, dit le cardinal avec un accent de mélancolie profonde, pauvre sœur ! A son âge, s'ensevelir ainsi dans un couvent !...

— Votre Éminence n'a rien à se reprocher, dit Barbone; Votre Éminence n'a jamais conseillé à madame Van- Uitter de se faire soeur de Sainte-Glaire après la mort de son mari.

— La mort ! la mort ! Est-ce bien sûr que ce bon Van- Ritter soit mcrt ?

— Aujourd'hui encore, Éminence, j'ai passé au bureau des vapeurs de Civita-Vtcchia: point de nouvelles, comme toujours; point de lettres, comme toujours. Lui qui aimait tant sa femme ! Lui qui aimait tant Son Éminence ! Un postillon de Fiumicino, de mes amis, un honnête f't brave garçon qui se nomme Catlieri, m'a dit que le 1 ruit courait à Civita-Vecchia que l'amiral s'était noyé, et qu'on avait trouvé son cadavre tout défiguré sur le rivage. ^

— Impossible I impossible! interrompit vivement le cardioal. Un brave maria comme Vaa-Kitter ne se tue

pas. Un suicide est une lâcheté devant les hommes et devant Dieu...

— J'ai rhonneur, dit Barbone, de répéter à Son Éminence ce qui se disait à Civita-Vecciiia.

•— Enfin ! ajouta le cardinal, le temps et la Providence révèlent tout. Il n'y a pas de mystère éternel pour les patients.

— Si Son Éniinence le désire, dit Barbone, je ferai, ce soir, ma course ordinaire au palais de la place Navone, pour savoir s'il n'y a rien de nouveau.

— Oui, allez... Je n'ai besoin que de repos et de sommeil... Emportez cet habit de déguisement; il m'a été utile pour empêcher bien des malheurs aujourd'hui.

Berbone roula négligemment le costume de sage, s'inclina devant le cardinal et sortit. Il courut aussitôt chez Talormi qui l'attendait, et lui fit son rapport. Talormi se disposait à se rendre au bal d'Aliberti et aux deux solennités théâtrales qui devaient avoir lieu dans la même soirée. Une révolution importante venait de s'opérer dans le domaine de l'art dramatique â Rome : l'ancien pouvoir clérical qui dirigeait les spectacles cédait sa place à une commission municipale, dont le prince Corsini, sénateur, était nommé président. Les deux théâtres lyriques, éclairés à giorno, regorgeaient de foule; au théâtre Apollo, on jouait Attila, de Verdi, et, pour lever de rideau, une comédie intitulée la Pamela nubile, jouée par la truppa drammntica. Le ténor était Ivanoff, les basses, Badiali et xMitrovich; mesdames Albertini etNissen, premières chanteuses. Au théâtre Valle, on jouait Vltaliana, avec Pozzolini,Rinaldini, Cambiaggio, et la prima donna Biscotlini- Fiorio. Aux deux théâtres, l'enthousiasme arrivait au fanatisme; des bravos furieux accueillaient les membres de la commission municipale, assis dans des loges décorées avec un luxe inouï, et le cardinal Altieri, protecteur des arts, rosFÏniste exalté, donnait lui-même le signal des applaudissements aux airs d'Attila. Une foule immense assistait au^si en même temps aux reprcsentalions de poses plastiques données par la troupe de Keller. Jamais Borne ne dut présenter tant de délire artistique depuis le jour

OÙ Princeps jouait de la flûte au théâtre de Murcellus. Talormi attendait donc Barbone impatiemment, car il comj)reuait que sa présence faisait une lacune énorme dans deux théâtres inondés de foule.

— Barbone, dit-il, il faut profiter de ces jours où tout le monde esl devenu fou pour marcher droit à notre but. Il faut que Debora et Gédéon disparaissent de ce monde. On m'écrit de Sinigaglia que Josué Costantini est presque agonisant; cela veut dire, en termes de correspondance discrète, qu'il mourra ou qu'il est mort. Nous sommes donc ses héritiers fort naturels, et le trésor du caveau est à nous.

— Nous l'avons bien gagné, dit Barbone.

— Pas encore, continua Talormi, mais nous le gagnerons.

— Plus vite que le paradis, ajouta Barbone.

— Maintenant, dit Talormi en déployant le costume de sage que Barbone lui avait emporté, j'examine avec attention celte longue robe, et j'y découvre un petit morceau d'étoffe cousue... C'est une signature juive. L'aiguille Israélite a passé par là. Très-bien ! ce sera mon déguisementau bal d'Aliberti... Ne t'éloignepas trop, Barbone... reste toujours à portée de mon signe et de ma main.

Talormi s'affubla du déguisement de Santa-Scala, et se rendit en toute hâte au théâtre Aliberti, dont la salle est exchisivement réservée aux bals publics. Un masque léger de cire couvrait les traits du diplomate prestidigitateur. La folie du jour se continuait au bal d'Aliberti; des milliers de bougies éclairaient la salle; des milliers de costumes émaillaient les loges; un immense chœur italien unissait sa mélodie éternelle aux deux orchestres du bal : il n'y avait plus dans Rome d'autre conspiration que celle du plaisir.

Talormi entra d'un pas grave, comme un sage du Portique, ou comme un péripatéticien qui, surpris dans ses promades habituelles par l'humidité de la nuit, -e réfugie dans un asile mondain, et regarde en passant, du haut de sa philosophie, les folles misères de l'humauité. Un frôlement d'étoffe grhiça derrière la toge du sage.

226 LA JtriYE AU VATICAN.

et le petit pant pnille d'un domino rose toucha la large manche de Talornii.

— Ti cono^co, dit une voix hardie qui tremblait.

— Talonni reconnut tout de suite la voix de Debora. Talormi olTrit sou bras au douiino rose et lui dit à l'oreillc:

— Parlonstrès-bas... Je savaisqu'il y avait ici une femme qui me reconnaîtrait tout de suite, à la pièce d'étoffe cousue, et c'est pour cette femme que je viens.

— Exacte au rendez-vous, comme vous voyez^ dit Debora.

— Très-bien! dit Talormi.

Et il se tint sur la réserve pour attendre.

— La chose est prête.... ajouta mystérieusement la belle juive.

— Ah I elle est prête 1 dit Talormi ; très-bien !

Et il donna un coup d'oeil à une loge obscure, nommée loge infernale, où il reconnut Pacifico qui battait la mesure d'un quadrille sur le velours d'appui.

— J'ai fait tout ce que vous m'aviez demandé, dit Debera.

— A merveille! répondit le diplomate, qui craignait toujours d'ajouter un mot, de peur de perdre une confidence qui promettait d'être si importante pour lui.

— Ainsi, vous m'afûrmez que tout ira bien? demanda Debora.

— Tout ira très-bien, répondit Talormi.

— Ils n'auront absolument rien à craindre?

— Absolument rien.

— Ceux que j'affectionne davanta?:e surtout?

— Oh ! ceux-là, soyez bien tranquille; ne craignez rien pour eux.

— Il n'y a qu'un homme, dans la ville, assez digne do ma confiance en pareille occasion...

— Et cet hoiume, demanda négligemment Talormi.

— Eh bien! cet homme, c'est vous. Monseigneur

Peut-il y en avoir un autre ?

— Au lait, c'est juste; il ne peut y avoir que moi.

— Avez-vous aperçu le comte Talormi au bal?

DKBORA. 227

— Non... j'ai entendu dire qu'il avait été arrêté ce matin...

— C'est impossible.

— Arrêté pour dettes.

— Pour dettes ou pour autre chose, dit Debora, ce serait un grand bonheur. Savez- vous, Monseigneur, que je suis, depuis hier, poursuivie par une idée... une idée qui ressemble à une vision... Nous autres juives, nous avons de ces secondes vues.

El quelle est cette idée ? demanda Talormi avec insouciance.

— Monseigneur, je crois que Talormi a fait disparaître Van-Ritte dans quelque guet-apens ténébreux.

Talormi ne put réprimer un mouvement qui, pour Debora, n'avait rien de délateur.

— Ah! cette idée vous est venue? dit-il; et l'avez-vous communiquée à d'autres?

— Non, Monseigneur; jusqu'à présent, je l'ai gardée pour moi.

— C'est plus sage, dit Talormi ; je réfléchirai à votre idée... Il ne faut pas hasarder une inculpation si grave à propos d'une vision... Laissez-moi réllecliir, et puis nous verrons ce qu'il faudra faire. Le bruit court à Civita-Vecchia que l'amiral s'est noyé...

— Ah! voilà qui est impossible! dit vivement Dehora. Un brave marin comme Van-Ritler ne se tue pas ; il aurait tué Talormi. Je connais le caractère de Van-Ûitter.

— Nous rétléchirons, dit Tdiormi... Revenons maintenant à... l'essentiel... au principal...

— A la liste? demanda Debora.

— A la liste, répondit Talormi du ton d'un homme qui connaît très-bien la chose dont on va lui parler.

— Je l'ai apportée ici, dit Debora.

— Ah! vous avez bien fait.

— Mais ne me l'aviez-vous pas recommandé. Monseigneur?

— C'est très-juste, je vous l'avais recommandé.

— Il me semble, Monseigneur, que vous avez des distractions... Pîxcusez-moi de vous parler ainsi.

2J8 LA JUIVlî AU VAIICAIN.

— Moi, do? distractions!... Point du tout... C'est qu'à force de parler si bas, par prudence, je n'entends pas très bien au milieu du fracas de ce bal.

— Eh bien! Monseigneur, voulez-vous que je vous donne celte liste? Croj'ez-vous le moment favorable?

— Très-favorable. ..Vous n'avez rien oublié sur cette liste?

— Non, Monseigneur; il y a les noms des patriotes les plus compromis et ceux auxquels je porte le plus grand intérêt. J'ai inscnt en tête le nom de Gédéon pour montrer que je regarde aussi les auti es comme mes frères.

— Le moment est favorable, donnez-moi cette liste.

— La voici, Monseigneur.

— Vous pouvez être tranquille, maintenant; j'aurai soin de Gédéon et de vos autres frères; ils soit en bonnes mains... Quant à vous, je ne vous caciie pas que votre présence à Rome peut vous être funeste...

— Mon Dieu, oui! c'est bien ce qu'on me dit de tous côtés.

— Ah! vous vojez bien, ajouta Talormi ; mais vous ne devez croire que moi. Il faut donc que vous quittiez Rome; et quand vous serez absente, je vous défendrai mieux. Ne perdez point de temps, et allez attendre mes instructions à Viterbe,, dans la grande auberge qui est sur la place. Vous y serez toujours lady Stuniley.

— Je vous obéis aveuglément, Monseigneur, dit Debora du ton d'une tille soumise qui obéit à son père.

— Avant de partir, avant de quitter Home, ajouta Talormi, voyez deux ou trois chefs patriotes, de ceux qui sont sur votre liste, et dites-leur de se réunir dtnnain au lever du soleil, avec leurs amis, à la fontaine de Moïse, près la plaine de Termini. C'est là que j'irai moi-même leur parler, et leur indiquer un asile où ils n'auront plus rien à craindre de nos ennemis.

— Tout sera fait selon vos volontés augustes, dit Debora; heureuse l'esclave qui vous sert!

Et quelques incitants après, la belle juive avait quitté le b*al Aliberti. Deux hommes, au milieu de ce bal enivrant, semblaient protester contic le délire de tous; nous connaissons l'un de ces deux hommes, et l'autre ne sera pas nommé; il nous sufûra de dire que Pacifko et Talormi

DLilORA. 229

eux-mêmes subissaient rasceiidant de ce mystérieux inconnu qui, le front voilé d'un capuchon noir et assis dans le fond do la loge mfernale, écoutait le récit de Talonni, et lisait la liste si fatalement livrée par Debora. ralorm'i était venu compléter le trio dans cette loge ténébreuse, qui formait un contraste avec toutes les autres loges, toutes resplendissantes de clarté. Pacifico battait toujours la mesure, et fredonnait le finale délirant de la Cornecchia del' Italiana, et il ajoutait comme en aparté:

— Il faut en finir avec ces juifs, avec ces libéraux, avec ces démons.

— Il faut eu finir, redisait le troisième sous son capuchon noir.

— Et surtout, ajoutait Talormi, il faut en finir avec cette visionnaire Debora qui connaît les secrets de tout le monde, et qui met le feu à tous les cerveaux révolutionnaires.

— Cra/ craf fredonnait Pacifico, sur l'air admirablement fou de Rossini.

— Cela veut dire? demanda Talormi.

— Cela veut dire, répondit Pacifico, qu'il faut tous les pendre, et tout de suite, parce que je veux aller entendre à Valle le duo de Papataci...

Et il fredonna le duo de Papataci de Vltaliana qu'on jouait à Valle en ce moment.

— Il faut d'abord faire arrêter, demain au lever du soleil, tous les révolutionnaires qui seront rassemblés à la fontaine de Moïse, dit l'homme noir d'une voix aigre et résolue, et les écrouerdans les cabanons de Termini.

L'orchestre exécutait un air divin du ballet de Mosè de Rossini, et Pacifico, s'agitant sur ses talons, disait :

— Et si on commençait par les pendre, on les mettrait à Termini après, mais pendus; ce serait mieux.

— enverra, dit froidement l'homme au capuchon noir.

— Nous disons toujours on verra, remarqua Pacifico^ et nous ne voyons jamais.

— C'est que Pie IX est encore puissant, répliqua le iLystérieux personnage; mais chaque jour nous lui ro- P^fions un pouce de sa tiare de laine avec nos ciseaux.

—Nos ciseaux sont mal aiguisés, dit Talormi.

— Compt'Z sur moi, dit rinconnii; j'ai chez moi une pierre ponce du Vésuve qu'on m'a envoyée de Naples, et qui aiguise très-bien l'aci.r d'Atropos.

— Et que ferons-nous de Debora? demanda Talormu

— Ce que les juifs nous ont appris à faire sur le Golgotha; nous la crucifierons. Puisque cette femme veut opérer la rédemption des juifs, elle sera contente.

— L'idée est bonne, dit Pacifico.

— Et la sentence irrévocable, ajouta le juge souverain; la fille de Josué Costantini sera crucifiée dans la forêt de Viterbe ; cette forêt est providentiellement garnie de croix tumulaires; il y a plus de croix que d'arbres, vous choisirez la meilleure pour Debora. J'ai dit; qu'il soit fait!

Ces derniers mots furent prononcés avec une de ce? voix qui semblent un écho des plombs de Venise. Pacific* et Talormi s'inclinèrent. On servit dans la loge des sorbets et du Champagne; le trio infernal but à pleins verres, et on s'applaudissait de la sentence qui condamnait Debora la juive au supplice inventé par les juifs. Pacifico se leva^ tout empourpré de joie et de Champagne, et dit:

— Je vais à Valle entendre le trio de Papataci. Talormi resta seul avec l'homme au capuchon noir

pour arrêter les bases de la future et irrévocable exécution. Au théâtre Valle, les couronnes et les fleurs plt^uvaient en rosée odorante sur la prima donna lors(|ue Pacifico enlra; et comme il cherchait dans le corridor la loge nouvelle, accordée aux mpmbres de la commission municij^ale, il rencontra une femme qui cherchait la loge des artistes...

— C'est vous, Cl'jlia! dit Pacifico avec une exaltation fille de toutes les ivresses; vous venez entendre Y Italiana!

— Vous savez que je ne suis pas Verdiste, dit CItdiaeu serrant les mains de Pacifico, j'aime mieux 17/a/mna de Valle que V Attila d'ApoUo.

— Bravo, Clelia! Vous me voyez gai comme l'alouette à trois heures du m.atin. Je ris comme un carnaval. Hier^ j'étais triste comme un mercredi des cendres. Savez-voui ce qui vient d'arriver?

DEBOr.A. 231

— Non, dit Clolia; iustruis» z-moi,, je saurai.

— Une chose incroyable, inouïe, fabuleuse! dit Paciîico; préparez-vous à rire comme un parterre devant Papataci; c'est la j)lus belle de toutes les folies du carnaval.

— Voyons, voyons, dit Glelia, ne riez pas toujours, si vous vouiez que je rie un peu.

— Non, c'ist trop diôle! ajouta Pacifîco en se tordant d'Lilarité. Figurez- vous que Taiormi a pris le déguisement de Sauta-Scala et qu'iK^vVenu au bal Aliberti.., Laissez-moi rire, Clelia...

— Eh! vous ne faites que cela, Monsignor... Mais après, après?

— Après? Vous allez voir, Clelia... La petite juive Debora a cru parler à Santa-Scala, et elle a parlé à Taiormi au bal. Comprenez-vous un quiproquo plus comique? Cherchez-en un plus amusant dans les comédies de Goldoni ! Debora élait en verve de confidence , elle a tout dit à Taiormi; elle a dénoncé tous ses amis, Gédéon son frère, ses parents, tous les diables incarnés! Taiormi a écouté, avec ce sang-froid que vous lui connaissez, et nous allons en voir de belles demain... Adieu, Clelia, vous vous faites bien rare depuis quelque temps. Venez donc chez moi vous faire pardonner tous les torts que j'ai envers vous. On m'attend chez les municipaux; adieu.

Clelia resta immobile sur la place où l'indiscrétion délirante de Paciflco Tavait clouée. La jeune femme mit ses mains sur son front comme pour chercher une idée secourable. Debora perdue à jamais ! Debora victime d'un quiprocjuo de bal masqué! Oh! cette idée fit bouillonner le sang de Clelia. 11 faut voir Debora tout de suite, se ditelle; il faut lui révéler le piège abominable dans lequel elle est tombée; il faut la sauver !.. Elle sortit de Valle et courut au bal d'Aliberti ; elle coudoya toutes les danseuses, déshabilla tous les dominos, mit un visage sur tous les masijues, montra sa figure à découvert à tous les yeux. Foin' ;le Deboi#i. Au théâtre d'Apollo, il n'y avait point de ma.-ques; il était plus facile de reconnaître un visage ami. Point de Debora. Même déception au spectacle de la troupe Relier. La voiture de Clelia parcourut tous les

quarliei'a de Rome, s'arrêta devant toutes les maisons connues, pénétra même, malgré l'heure, dans les ténèbres du Ghetto. Uien, toujours rien. Clelia, désespérée, rentra chez elle, ouvrit les fenêtres de ses appartements, illumina ses girandoles, et passa toute la nuit à son balcon avec yïdée que Debora passerait sur le Corso à la sortie d'un bal, d'un spectacle, d'une soirée, et qu'elle s'arrêterait en la voyant. Nuit perdue; nuit dévorée par la double fièvre de l'insomnie et de l'attente! L'aurore, blanchissait la statue de la colonne Antonine, et Debora n'avait point paru pour consoler le désespoir de Clelia.

XXÏV

Masnadierl

Le carnaval dure encore, et nous allons le retrouver à Vjterbe, avec un de ses incidents les plus imprévus, et qui atteste la féconde imagination du peuple italien. Viterbe est une ville de vingt mille habitants, presque tous ayant le superbe dédain de l'industrie, du commerce et du travail, ce qui ne les rend pas plus malheureux; car, dans un beau pays, l'oisiveté philosophique est une existence comme une autre, et, moins laborieusement qu'une autre, elle se termine aussi par la mort, ce dénoûment général de l'humanité. Le Viterbois se promène dans sa ville et cause sur les places publiques, toujours drapé d'un manteau séculaire, légué par un père à son fils, comme la seule chose dont un Espagnol et un Italien aient besoin sous leur soleil. La garnison de Yiterbe se compose de quatre soldats indisciplinés, toujours en maraude, et d'un cardinal gouverneur toujours absent. Cette ville n'offre non de remarquable dans son enceinte; mais du côté de Bolsena, elle est bornée par une vaste esi)lanade ornée d'une fontaine, et de l'autre côté par l'immens) et sombre forêt qui porte son nom. En voyant le luxe inouï

DEBOBA. *233

déployé pour le carnaval, le ministre des finances a songé aux besoins de son trésor, et il a envoyé sur les quatre points <:^rdinaux des États-Romains quatre percepteurs des finances, improvisés p ur le moment et tous quatre habiles à trouver de l'argent dans les plis les plus secrets, av( c la fausse clef de l'exaction. Pacifîco est chargé de la province du nord, et il s'est établi à Viterbe au moment où le carnaval expire, et où le prêtre bénit et prépare les cendres du lendemain. Les populations des villages voisins arrivaient à Viterbe comme dans une petite capitale qui représente Rome, et Paciûco, venu pour extorquer la dîme des patriotes, trouva encore Tingénieux moyen d'improviser un impôt d'occasion sur les paysans étrangers accourus pour célébrer l'agonie du carnaval. Quelques forestiers de Ronciglione, apprenant à la lisière de la forêt de Viterbe qu'un ini} ôt les attendait devant le monastère de Notre-Dame de Viterbe^ rebroussèrent chemin, et comme ils se plaignaient de cette taxe illégale aux chênes séculaires qui bordent les hauteurs du lac de Vico, leurs doléances furent recueillies par les oreilles de sylvains domiciliés depuis peu dans ces déserts. Ces sylvains baptisés étaient les sentinelles de la troupe des défricheurs commandés par Virgilio. Les instructions données par Debora n'avaient pas été perdues. Le coup de main tenté sur Rome en plein carnaval ayant avorté, les compagnons de Virgilio passèrent dans la nuit le Tibre à la nage du côté de Testaccio, devant les ruines des greniers de Lollius, pour éviter les ponts, passage dangereux quand la police vient de découvrir un complot. La troupe, marchant à travers plaines, collines et campagnes, ne s'arrêta que sur les bords du lac de Vico, dont les eaux plombées et sulfureuses réfléchissent, comme un miroir terni, les pics de la montagne de Viterbe chargés d'arbres et de croix. Manlius, lieutenant de Catilina, avait assis son premier camp sur le même lieu. C'est un vrai site de conjurés. La nature n'y étale que des horreurs superbes, des ravins béants, des gouffres horribles, et comme tous les terrains y sont incultes, l'homme n'a pas songé à s'y établir. Le passant s'y montre quelquefois, le laboureur

jamais. Il y a surtout dans ce site un acr.idcnt de sol fort remarquable, et qui ^st la répétition de l'étrange paysage qu'on trouve au milieu de la grande rue de Roiici-lione, vis-à-vis la masure délabrée qui est l'iiôtel de la Poste. La nature se copie quelquefois, ce qUi ne porte aucune atteinte à son principe éternel, la variété dans la création. Ici, dans ce coin de l'Italie romaine, à un mille d'intervalle, on trouve la même configuration de terrain. C'est comme un immense cratère de volcan, dont les parois à pic se hérissent de plantes sauvages, et au fond duquel roule, au lieu de lave, un torrent ténébreux voilé par une verdure que ks ardeurs du solstice ne jaunissent jamais. Pour éviter les dangers d'une agglomération délatrice, les défricheurs s'étaient éparpillés dans le terrain qui s'étend des rives méridionales du lac de Vico, c'est-à-dire de la grande route de Viterbe jusqu'à ce cratère de volcan éteint dont nous venons de parler, tous résolus à vivre de la vie aventureuse des proscrits, en attendant des jours meilleurs ou la mort. Une seule femme avait suivi les compagnons de Virgilio : c'était Ruzzarina, qui, toujours contrariée dans ses proj^'s de mariage à cause des événements politiques, était venue rejoindre son père, le guichetier des carceri nuove, compromis par l'évasion de Debura. Virgilio, tout dévoué à la cause des défricheurs, veillait comme une providence sur ces malheureux, et savait pourvoir à tous les besoins de leur existence; mais il vivait presque toujours à l'écart, évitant les entretiens oiseux, et promenant sa tristesse incurable dans ces sites agrestes et sombres, toujours en harmonie avec la désolation de sa pensée. Les infortunes vulgaires sont volontiers causeuses, et croient se soulager par l'épanchenjent; mais Virgilio était arrivp à ce degré de malbeur qui trouve dans le silente et la solitude une poignante volupté. Or, ce jour-là, quelques-uns des défrichfnirs vinrent à lui, et lui demandèrc:nt la permission de se mêler aux paysans qn. se rendaient à Viierbe pour fêter Tinhumatiou du carnaval. Ils avaient de plus un projet dont ils ne parlèrent pa^ à Virgilio^ et qui se rattachait aux exactions ûscales dont Pacifico se rendait coupable depuis quelques jours

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Il faut que cotte fièvre du carnaval soit bien ardente -ous répidornie des Romains, puisque de mallicuroux proscrits conçoivent un plan de mardi gras, et sortent do leurs refuges pour l'exécuter dans une ville avec une audace qui fait hésiter la plume de l'histonen.

i)ans le tableau des Chasseurs de Salvator Rosa, exposé au Louvre, on trouve la peinture exacte des chemins abruptes, crevassés, ténébreux où passèrent les défricheurs pour monter à la foiêt de Viterbe et se mêler aux paysans qui suivaient le même chemin. Il y avait dans la ville un si graud nombre d'étrangers, que l'arrivée des défricheurs n'y produisit et ne pouvait y produire aucune sensation. En ce moment, l'opéra de Verdi, / Masnadieri, faisiiit fanatisme en Italie; dans ce beau pays, il y a toujours un opéra qui fait fanatisme, et alors on en parle dans la chaumière comme dans le palais, au café comme à la sacristie, chez les mendiantscomme chez les cardinaux. / MasnadieiH étaient donc en pleine vogue; cet opéra est imité dos Brigands de Schiller*, on disait partout que la cavntina du ténor était un chef-d'œuvre incomparable, que le duo de ténor et basse arrivait en droite ligne du conservatoire du paradis, que les chœurs des brigands donnaient pour quinze jours le frisson au parterre le moins nerveux, et que, enûn, dans ce cnpo-d'opera, il y avait un chef-d'œuvre encore plus chef-d'œuvre, c'était un duo de ténor e kti prima donna, àon\ la beauté supprimait toute musique antérieure et même future; c'était un écho de VHosanna in excehis, recueilli par Verdi dans une partition de sémphin, c'était un plagiat céleste, le dernier mot de la mélodie, le chant du cygne de l'univers musical. Ceux qui ne connaissaient pas 1 air de cet incroj aLle duo eu récitaient les paroles, qui sont en effet ravissantes, et nous font dédaigner la poésie iroquoise qui déshonore nos opéras français et donnent une physionomie si stupide aux artistes qui les chantent. Voici les paroles de ce duo des Manoèdieri:

A coup siir on ne trouverait pas dans la banlieue de Paris un agriculteur capable de retenir efde chanter un air de Guillaume Tell ou de la Favorite; mais toutes les banlieues italiennes abondent en tenori sfogati qui apprennent hs cavatines en écoutant aux portes des mélodieux salons d'une villa. 11 en est ainsi dans les campagnes et les populations ouvrières de nos villes du midi de la France. Une foule de basses chantantes, domiciliées dans la vieille ville, à Marseille, disent admirablement le Céleste man placatadeMosè, et ont destitué les refrains de la chanson à boire, en les remplaçant par le^ mélodies de Rossini, d'Hérold, d'Auber et d'Adam. On ne sera donc point étonné eu trouvant ici une œpie exacte de raffiche manuscrite que les défricheurs de Virgilio placardèrent sur la place de Viterbe, le mardi gras (h\ Tan 18i6.

TflÉATRE DE T I T E R B E

PRIMA REPREZENTATIONE

I MASNADIERI

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