LE DEUXIÈME ACTE
Le ridean s'ouvre sur le bondoir de Marie Duplessis.
Les murs — et le plafond lui-même — sont capitonnés de satin © blanc. Les meubles sont précieux — Pendroit est intime, tiède et © parfumé — et, pour tout dire, on #°y peut parler que d'amour.
Elle et Deburau sont en scène.
DEPURÈUS
Eh! Bien, vois-tu, c’est ça... c’est ça, certainement !
On ne peut pas douter d’une chose évidente —
PC Cestevident:
Et pourtant j’ai cherché la note discordante,
Le défaut qui pourrait troubler mon jugement...
Jai voulu me convaincre. et savoir où j’allais…
J'ai tout pesé. j'ai réfléchi... car je voulais
Ne pas m’abandonner comme un simple rêveur.
MARFE DUPLESSIS
Mais de quoi parles-tu, mon chéri ?
DEBURAU Du bonheur.
MARIE DUPLESSIS Tu parles du bonheur ?
DEBURAU Eh! Oui.
MARIE DUPLESSIS Voyez-vous ça |
DEBURAU Je suis un peu comme un forçat Qui parlerait de liberté.
Et je voudrais en vérité Parler avec plus d’éloquence De ma nouvelle connaissance, Mais je ne trouve rien, sinon que c’est bien ça. Oui, c’est ça le bonheur... voilà, je suis fixé! Je sais enfin pourquoi, Pourquoi sur cette terre un jour on m'a placé. On ne me disait rien, À moi, Il m'a fallu tout deviner.
Maintenant tout va bien.
Je sais enfin pourquoi, mon amour, je suis né. Je suis né pour aimer — pour t'aimer, c’est certain, Du matin jusqu’au soir et du soir au matin!
On ne me disait rien, On me laissait dans lignorance.
Et j'ai vécu très prudemment Dans une tour !
Ah ! Prudence, prudence, Quand tu nous tiens, on peut bien dire : adieu l’amour ! Et j'ai perdu vingt ans peut-être de bonheur !
| MARIEPNDUP IE SSIES Comment, vingt ans ?
Ja
J'ai fui pendant vingt ans les femmes — j’avais peur! J'avais peur de souffrir
Et d’être malheureux.
J'ai voulu raisonner et faire mon bonheur.
J'ai voulu l’établir.
J'ai voulu, sans penser que c'était dangereux,
Cent fois plus dangereux, lui donner des limites,
Et j'ai fermé les yeux.
Depuis vingt ans j’évite
«Tout ce que cette vié apporte d’imprévu.
Je n’ai rien fait: je n’ai rien vu.
Et j’ai passé comme un aveugle et comme un sourd Avec la ferme volonté
Stupide de me contenter
D'un seul amour —
D’un amour calme et sans beauté
Que l’on porte à son bras comme un vêtement lourd. Je sais bien que pourtant il semble plus léger Lorsque paraît l’hiver et qu’il vient de neiger..
Je sais bien qu’il est doux quand on est mal portant... Hélas ! Pourquoi faut-il qu’il soit lourd et maussade Quand on cesse d’être malade
Et lorsque revient le printemps ?
Pour assurer mon avenir et ma vieillesse,
J'ai laissé toujours passer le présent.
Et pour avoir l'illusion de la sagesse
Jai placé mon bonheur, en somme, à trois pour cent | Et j'ai perdu vingt ans, vingt années, les plus belles. Jai voulu que de moi lon dit: « Il est fidèle ! » Sans me douter, que le bonheur,
C’est d’aimer une femme et c’est d’être aimé d’elle
Sans raison, sans contrainte et parce qu’elle est belle. Dire que j’avais peur !
Il est à cent pour cent maintenant, mon -bonheur ! Enfin donc je respire et je suis un autre être. J'étais, vois-tu, si pauvre avant de te connaître ! Maintenant je suis riche, inépuisablement.
Ma fortune, c’est mon amour —
Elle est incalculable, immense.
Je suis le pauvre parvenu !
Et je serai milliardaire dans un an
Si cela continue. .
Dame ! Elle à ça de surprenant,
Ma fortune, quand on y pense,
Ou plutôt mon amour,
C’est qu’il augmente chaque jour
Et que je m’enrichis, vois-tu, plus je dépense ! Tout me semble à présent superbe dans la vie, Tout me ravit,
Et tout me sied.
Le repas que je fais. le livre que je lis...
Le fauteuil, quel qu’il soit, dans lequel je m’assieds. Tout est joli!
J'adorais le soleil — j’aime aujourd’hui la pluie Autant que le soleil. Et mon cœur indulgent Accueille avec plaisir tout ce qui l’ennuya,
Choses et gens.
Cat à présent.
Rien ne m'ennuie. À
Jadis je détestais que l’on me réveillit….
J'aime aujourd’hui qu’on me réveille —
Et je reprends gaiement mes pensers de la veille! Je dis avec plaisir les choses que je dis
Et je prends du plaisir aux choses que j'écoute. Est-ce bien du plaisir, après tout ?. Non, j’en doute. Mais non! Et c’est l’amout qui fait tout ça, pardi! Car je ne pense pas aux choses que je dis.
Je dis n’importe quoi. je l’avoue à ma honte,
Et si je prends plaisir aux choses que j'écoute,
C’est que j'écoute mal les choses qu’on raconte ! Tout m'est indifférent, voilà la vérité.
Cependant que je lis, mon esprit vagabonde..
Tout autre objet que toi lui paraît sans beauté,
Et je n’aimerais pas
Que l’on me réveillât
Si tu n'étais pas de ce monde !
Viens près de moi... plus près. encor un peu plus près. Voilà. Je te préviens : je vais être indiscret.
MAREE DIPEESSTS
Tu vas être indiscret ?.. Ça m'étonne de toi.
Je vais être indiscrét — mais pas comme tu crois. Ce n’est pas un secret
Que je veux t’arracher.
Ce ne sont pas des mots que de toi je réclame. Je ne vais pas t’interroger sur ton passé.
Reste mystérieuse... énigmatique : femme —
Et garde tes pensées.
Laisse-moi seulement comme ça m’approcher Et te regarder de tout près.
Vois-tu, cher ange, à mon avis,
On ne regarde pas assez
Les choses dans la vie.
Ah! Tout passe si vite — et l’on regrette après De n’avoir pas été souvent plus indiscret.
Je ne veux pas avoir à me le reprocher. Laisse-moi m’approcher,
Laisse-moi regarder de tout près ton visage.
Ah !' Comme il est harmonieux |!
Ga scest jolis.
Gavcest joe.
Tout est joli...
Ceci l’est davantage —
Et ça, c’est encor mieux |
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu,
Mais que c’est donc joli
Une femme jolie! à
C’est insensé.
Pour les yeux, quel régal !
NPA RENDU PASESSIS Hurmetpénes tuisais.
D'EBURAU Oh! Ça m'est bien égal!
MARIE DUPLESSIS Non, mais c’est vrai, tu sais. tu me gênes beaucoup.
DEBURAU Je te dis que ça m'est égal.
Regardez-moi ce cou...
Comme il est blanc. comme il est souple quand il plie... Et ces mains, regardez comme elles sont jolies ! Une main, c’est si laid
Quand ce n’est pas joli — Et c’est tellement ridicule !
(Cinq heures sonnent.)
MARIE DUPLESSIS Tu sais l’heure qu’il est ?
DEBURAU Je n’ai pas entendu Ce qu’a dit la pendule, Mais je parierais bien qu’il est l’heure d’aimer. Veux-tu t’en rendre compte ?
Hein ?.… Dis ?.… Veux-tu ?
Pourquoi ris-tu ?
MARIE DUPLESSIS
À cinq heures du soir, voyons — tu n’as pas honte!
DEBURAU Honte d’avoir envie D’aimer ?
Ah! Je peux t’affirmer Que jamais de ma vie Je n’aurai honte D’avoit envie D’aimer — Et je pourrais te démontrer.
MARIE DUPLESSIS Chut! Chut! On frappe. Entrez.
(La femme de chambre paraît.)
LA FEMME DE CHAMBRE C’est madame Rabouin, madame.
th)
MARIE DUPLESSIS Qu’elle attende.
(La femme de chambre sort.)
Tu la connais ?
DEBURAU Qui ça?
M'A RTE EDUXP RESSTS La Mère Rabouin, tu sais, la vieille marchande...
DEBURAU Non.
MARIE DUPLESSIS La Mère Rabouin, tu ne la connais pas ?
Mais non, je te promets.
MARIE DUPLESSIS
Tu las vue — oh! voyons ?
Mais, je te dis — jamais,
Ni de près ni de loin.
Tu penses bien, chérie, que je te le dirais.
Et qu'est-ce qu’elle vend, cette mère Rabouin ?
MARLESD UP EESSNS gênée, un peu De tout.
DEBURAU Oh! C’est beaucoup.
MARIE DUPLESSIS Pourquoi ?
DEBURAU Hum ! Et tu la reçois ?
MARTE DUPLESSIS
Oui, car elle à parfois
Des dentelles qui sont jolies.
Des cachemires,
De grands châles de soie
Pour mettre dans son lit.
Des sachets spéciaux pour faire dormir...
Des savons au benjoin,
Des parfums exotiques,
De la crème pour la figure,
De la poudre nacrée..
Sacrée Mère Rabouin, C’est toute une boutique |
MARIE DUPLESSIS Elle dit également la bonne aventure...
DEBURAU Ah! Bon!
MARIE DUPLESSIS
Elle lit dans la main... elle tire les cartes. Veux-tu la voit ?
DEBURAU Oh! Non.
Non, il faut que je parte.
MARIE DUPLESSIS Un instant — elle va te dire ton passé.
DE B'URSYU Hélas ! Je le connais, tu sais!
MARIE DUPLESSIS
Alors, ton avenir.
DEBURAU Mon avenir ?…. Ah! Non!
Je ne veux pas qu’on touche à mes illusions.
Suttout ne la fais pas venir.
Songe qu’elle pourrait faire tomber d’un mot Tout ce que mon esprit échafaude et combine | Si tu savais comme il est beau
Mon avenir —
Lorsque je l’imagine |
MARTE DUPLESSIS
Tu n’es pas curieux, allons — décidément.
Moi, curieux ?.. Oh! Non, vraiment.
NESRPESDUPLESSTIS Et c’est même incroyable! |
Ah ?
MEAMREE A DIUEP L'ESSIS Oui — c’est insensé !
Tu dois le faire exprès, Car je sais une chose à laquelle jamais Tu n’as pensé.
DEBURAU Ah ! Oui — qu'est-ce que c’est ?
| MARIE DUPLESSIS
C’est à me demander mon nom tout simplement.
Tiens — mais c’est vrai.
Je n’y avais Jamais pensé |
MARIE DUPLESSIS C’est par indifférence ou par délicatesse ?
C’est par distraction Peut-être encor bien plus que par discrétion.
MARIE DUPLESSIS Il faut pouttant qu’un jour enfin tu le connaisses.
DEBURAU Si tu veux, dis-le moi, va — mais je te préviens Que cela ne changera rien. :
Et tu n’as pas besoin pour moi d’avoir un nom.
MARIE DUPVESSTS Oui, mais enfin, voyons, Quand tu parles de moi ?
DEBURAU Je n’en parle à personne, Tu sais.
MARIE DUPEESSIS Oui, mais dans ta pensée ?
DE DIRE Ah! Là... c’est autre chose.
MARTE-DUPLESSIS Là, j’ai bien un nom, je suppose ?
D'ÉBUR AU Là, mon Dieu, non.
C’est un surnom Que je te donne.
MARTESDUPIESSES Un surnom ? Quel est-il ? Va, dis-le vite. allons! x
DEBURAU Il évoque assez bien, je trouve, la personne Dont nous parlons.
Et celle à qui mon sort pour toujours se lia, Ne peut en moi porter qu’un nom...
FA