‹ Début poétique, ou, Choix de poésies diversesChapitre 8 sur 24 · LA BATAILLE DE LUTZEN · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE LUTZEN

POEME '

Un jour quelque génie, affermi sui' ses ailes, Cherchant pour son essor des régions nouvelles , ' Pourra, sans perdre haleine, en des climats lointains, 1 Suivre de nos guerriers les illustres destins; jEt, confiant leurs noms à la trompette épique, jRedire à l'univers leur voyage héroïque. tIMoi, qu'on un vol si haut ma force trahirait,

De leur gloire imposante admirateur discret,

6o UN SOUTENIR ENTRE I\IILUE.

Sans me charger du soin de tant de renominée, Je vais dire en quels lieux notre invincible armée, Suspendant pour un jour ses rapides progrès , Rajeunit nos lauriers par des lauriers plus frais.

O toi , qui fus trente ans l'appui de nos phalanges, Oui, méditant du sort les caprices étranges, En secret aujourd'hui, sur ton mousquet rouillé. Pleures de ton pays l'antique honneur souillé... Vieux soldat, lève-toi ! moins morne, moins austère, Qu'à ma voix ton regard abandonne la terre; Et que, pour enhardir et protéger mes chants. Ta bouche laisse enfin sortir ces mots touchans ; '< Toutn'est donc pas perdu ! puisque de notre gloiie ( Quelque Français au moins conserve la mémoire ; « Et, montrant du passé le brillant souvenir.

UN SOTTVENIR ENTRE MILLE. (h « L'attoste pour j^arant d'un pareil avenir, x»

Vers ces lieux où le Nord, dont l'empire commence, Au voyageur déjà souffle son inclémence, Est un chanip, qu'illustra le glorieux trépas De ce jeime héros qui, parmi les combats, \k soudain se changer, par un destin contrah'e, Le char de son triomphe en un char funéraire ^. IMars vient troubler encor ces bords infortunés. Qu'aux différens des rois le Ciel a destinés.

Le jour luit : nos soldats, de qui la vigilance A déjà du soleil prévenu la naissance, Annoncent à grand bruit leur réveil matinal , Et du combat trop lent provoquent le signal; D'un triomphe assuré favorable présage!...

Les voilà ces deux rois , ces modernes Xercès , Qui, sur la foi du nombre, augurant leurs succès , Semblent venir plutôt, arbitres de la terre , Nous proposer leur joug que nous livrer la guerre.

Tout à coup, par un bruit qui répand la fureur. Le clairon vient frapper et l'oreille et le cœur. Le bronze lui répond : et, signal des tempêtes, Le boulet précurseur a sifflé sur les tètes. L'oflicier dit un mot : cent tubes, à sa voix, Font voler dans les airs cent trépas à la fois.

Chacun veut s'élancer ; mais le chef qui nous guide , Ou dirige, ou i-etient cet instinct trop rapide. Par un chef imprudent quand le brave est conduit, Son effort est sans but et sa valeur sans fruit.

U^ SOUVENIR EM'RE MILLE. fiS Alexandre déjà, dans sa vaine assurance, Ret^arde Vessenfel des yeux de l'espéranco. L'oidre est donné; bientôt d'innombrables soldats Vers le fort menacé précipitent leurs pas. Savent-ils qu'un héros est là, dont le courage Doit mettre une barrière au-devant de leur rage? Ils volent cependant... Mais, rival plus heureux, Compans vient opposer à leur élan fougueux , Sou immobilité... Soudain leur chef s'arrête , Et bientôt, dérobant son front à la tempête. Les entraîne en sa fuite, et tous, en gémissant, Vont murmurer au loin leur coiuroux impuissant. Ainsi , de Marius allant chercher la tête. Le Cinibie qui , dans l'ombie, à l'égorger s'apprête, Accouit, le voit, suspend ses pas irrésolus, Le fer tombe : un cuup-dœil a sauvé Marius !

Les voilà ces deux rois, ces modernes Xercès, Qui, sur la foi du nombre, augurant leurs succès , Semblent venir plutôt, arbitres de la terre , Nous proposer leur joug que nous livrer la guerre.

Tout à coup, par un bruit qui répand la fureur. Le clairon vient frapper et l'oreille et le cœur. Le bronze lui répond : et, signal des tempêtes, Le boulet précurseur a sifflé sur les tètes. L'officier dit un mot : cent tubes, à sa voix , Font voler dans les airs cent trépas à la fois.

Chacun veut s'élancer ; mais le chef qui nous guide , Ou dirige, ou i-etient cet instinct trop rapide. Par vui chef' imprudent quand le brave est conduit, Son effort est sans but et sa valeur sans fruit.

U^ SOUVENIR KNÏRK MILLE. 65 Aloxandre cU-jà, dans sa vaine assurance, Regarde Vessenfol des yeux de l'espérance. L'ordi e est donné ; bientôt d'innombiables soldats Vers le fort menacé précipitent leurs pas. Savent-ils qu'un héros est là , dont le courage Doit mettre une barrière au-devant de leur rage? Ils volent cependant... Mais, rival plus heureux, Conipans vient opposer à leur élan fougueux, Son immobilité... Soudain leur chef s'arrête, El bientôt, dérobant son front à la tempête, Les entraîne en sa fuite, et tous, en gémissant, Vont murmurer au loin leur courroux impuissant. Ainsi , de IMarius allant chercher la tête. Le Cimbre qui , dans l'ombre, à l'égorger s'apprête, Accourt, le voit, suspend ses pas irrésolus. Le fer tombe : un cuup-d'œil a sauvé Maiius !

Il est, non loin du centre, où le combat s'anime , Un hameau, de vingt chocs la scène et la victime ; C'est Kaia : sur ses murs avec rage engagé , Chacun des deux partis, assiégeant, assiégé, S'élançant pour l'assaut, ou repoussant l'offense, Prend, quitte tour à tour l'attaque et la défense. Le courage tantôt décide du vainqueur ; Tantôt, d'une embuscade empruntant la faveur. Le vaincu s'y l'etranche , et bientôt , plein d'audace , Il fond sur son rival, le surprend et le chasse. Tel un serpent, caché dans ses plis inégaux, Dont lui-même a sur lui ramassé les anneau.^, Impatient, contraint, l'œil fixe, attend sa proie. Il est là... paraît-elle? Aussitôt, avec joie. De son corps sinueux déroulant la longueur, Voyex-le s'élancer, redoubler de vigueiu',

UN SOIVEMR ENTRE MILLE. 67 Précipiter ses coups, et, fort de sa souplesse, Attaquer par la ruse et vaincre par l'adresse. Cependant, pris, repris, ouvert de toutes parts, Kaia par mille points reçoit nos étendards.

Mais, dans ces champs poudreux, sous ce nuage sombre Qui prête à ces tableaux le voile de son ombre, Quels sont ces trois guerriers, ces héros ou ces dieux. Qui, bravant le trépas, le portent en tous lieux? .On dirait que la Mort, souriant au ravage, Veut peupler par leurs bras son ténébreux rivage. C'est Souham, c'est Girard , c'est Ney ; nobles guerriers Que l'œil voit, au péril s'exposant les premiers, Aller, venir cent fois pour repartir encore. De leur sang précieux nul fer ne se colore , Tous trois impunément signalent leur courroux, ■

Que dis-je? hélas! Girard se sent percé de coups... Mais en vain le trépas vient planer sur sa tète ; Il va sur ses rivaux détourner la tempête ; Ses transports irrités en sont plus furieu.xj Général attentif, soldat audacieux, Il commande , il agit , à ses soins rien n'échappe ; Il est partout; partout son œil voit, sa main frappe!

On charge , on fuit, et Mars est encore indécis ; Mais tandis qu'en tous lieux nos r;»ngs trop éclaircis S'étendent, et font face aux légions puissantes , Qui s'offrent à nos coups mille fois renaissantes, Kaia n'est soutenu que d'un léger renfort... Frédéric l'aperçoit : » Soldats ! gloire au plus fort ; « Doublez, triplez vos rangs, la force est le courage! Il dit : cent bataillons sui- le faible villa-'e

Concentrent leurs efforts... le village est repris. Lorsque de nos travaux est perdu tout le prix ; Quand déjà, regrettant leur inutile ouvrage, Nos guerriers frappent l'air des acccns de leur rage; Dérobant son courroux au soldat désolé, Mortier reste muet, mais son œil a parlé : C'est du choc des revers qu'émanele i^rand homme; ToujoursRouieensortitplus grande encorqueRonie! Mortier, qui juge alors les momens précieux,

Vers la plus jeune escorte a dirigé ses yeux^.

De braves, de héros pépinière naissante ,

Ces soldats jusqu'ici , dans leur lutte innocente,

Ont entre eux des conil)ats imité l'appareil ;

Et, chargeant ou fuvant avec un art pareil,

(Is n'ont encor tenté, dans leur guerre illusoire,

3\ie des revers sans honte et des succès sans gloire.

Mais enfin, dans ce jour long-temps sollicité, Conduite de l'image à la réalité , Leur valeur vierge cncor se tourmente; ctleur plainte De leur impatience a trahi la contrainte.

« Amis ! a dit Mortier, nos compagnons nouveaux ! « Ainsi que notre honneur, partagez nous travaux... « Un seul mot doit suffire aux enfans de la France : « Là-bas est l'ennemi : marchez ; votre vaillance « Sans doute observera cette loi des grands cœurs: « Ou ne pouit revenir ou revenir vainqueurs ! »

Il dit : ilssont partis; trop long-temps prisonnière, Leur fougue tout à coup a rompu sa barrière. Tel le nitre enfermé vole avec plus d'éclat. Ils ont devancé l'ordre et leur chef au combat;

L'oeil à peine les suit... Mais déjà le jilus brave, D'un fragile rempart forçant la value entrave , Sur la brèche apparaît, l'étendartl à la main; L'arbore, et tout à coup se frayant un chemin , Où des rangs ennemis 1,1 masse est concentrée, Ouvre'à ses compagnons une profonde entrée ; On le suit, on répand le trépas au hasard ; t On attaque avec force, on évite avec art.

Le Russe attendait moins de leur jeune courage . Et nos guerriers du Russe attendaient davantage! . :^ !^Iais bientôt il s'ébranle, et, glacé de terreur, f I fuit : nos bataillons redoublent leur fuieur, F.t,d'un premier exploit savourant tous les charmes, , Proclament à grands cris le début de leurs armes. , 1 Tant des cœurs nés Français le transport couragen.x Les en traîne au X combats, en fai t leu 1 s jnemicrs jeux.;

Et prouve aux nations que la terre où nous sommes.

Enfante des héros en enfantant des hommes!

Cependant qu'ai-je dit? ô belliqueux enfans ! Ne quittez pas encor vos glaives triomphans : Voj'ez-vous accourir, sous des flots de poussière, Des escadrons d'airain la foule meurtrière: L'hydre menace encor... soldats! point de repos; Rassemblez-vous contre elle, autour de vos drapeaux ; Surtout suivez l'honneur dont la voix vous exhorte, Et vous lui renverrez le trépas qu'elle apporte !

Maïs tout change ; et dès-lors , avec plus de chaleur C'est un combat nouveau, c'est une autre valeur. Quand déjà nos soldats, trop animés peut-être, Ont épuisé le plomb que lance le salpêtre ;

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 7^ Quand, trompant leur valeur, les stériles mousquets, En repos dans leur mains, restent froids et muets; Une épée, autrefois à Bayonne inventée, Vu tube qu'elle allonge est par eux ajustée; l.t,. cette arme en arrêt, le hardi fantassin Attend des cuirassiers le formidable essaim. Il s'élance , il arrive , aussi fort dans sa course Qu'un fleuve avec fracas descendant de sa source; Mais nos soldats, courbés sur leurs dards alignés, Les bras roidis , les pieds l'un de l'autre éloignés , A.rrêtent, de leur fer, le coursier qu'ils déchirent; Dans son large poitrail le plongent , le retirent Et le plongent encor... L'indocile animal, Qui , souple, en arrivant, d'un pas toujours égal , Sur le sol ébranlé bondissait en cadence , Par sauts tumultueux ou recule ou s'élance ;

Et son maître bientôt tombe à terre en courroux,

Renversé par ses bonds ou frappé par nos coups.

Contre tant d'escadrons ô succès mémorable ! Que leur sert cet acier, habit impénétrable Qui défendait au plomb d'arriver à leur cœur? Il n'est, pour arrêter le bras de la valeur, Pour briser de son choc la violence extrême, Qu'un solide rempart... La valeur elle-même !

A cet aspect subit, nos plus anciens guerriers Ont senti de leurs fronts s'agiter les lauriers : Une honte héroïque a réveillé leur âme... Mars! prête-moi ton fer, ma muse le réclame : Viens, donne^ pour graver de tels faits sur l'airain , Le ^lai^ c seul de Mars doit servir de burin I

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 75 Cependant le Soleil, déjà couché dans l'onde, De son dernier regai'd a salué le monde : Quand tout à coup au centre, à grands pas et sans bruit, La Garde part : tout tremble; elle arrive : tout fuit; Son ardeur est prudence et sa rage est réglée ; La colonne ennemie, en tous points ébranlée, Sent perdre par degrés sa force et son terrain ; Le clairon la poursuit du bruit de son aiï'ain; Et Drouot, vers les flancs, déployant son génie, Foudroyé avec calcul sa ligneMésunie.

Las enfin de combattre au milieu du fracas, Ici soldats sans chef et là chef sans soldats N'opposent à nos flots que le cri des alarmes ; Les uns jettent leur aigle , et tous de vaines armes... - Seule dans ce chaos la valeur est debout; La peur fuit, la mort reste, et la nuit couvre tout'..

76 UN SOUVENm ENTRE MILLE.

Fuis donc, ô Prussien, dont la fourbe exécrée A de notre alliance enfreint la loi sacrée ! Fuis , et va dans Berlin raconter que sur toi Le courage a vengé la cause de la foi. Toi, Czar, quin'armas point tonbras d'un fer parjure, Ce jour à ta fierté ne porte pas injure : Celui-là cède aux Dieux, qui cède à des Français! Si sa défense est noble elle égale un succès ; Et sa mémoire encore , honorée et chérie, Un jour peut réclamer un marbre à sa patrie.

Et toi, qui dans ces champs conduisis nos soldats, Enfin, Napoléon, suspends ici tes pas; Arrête, ou tremble ! hélas ! nos rivaux, à ta honte. De nos exploits sanglans pourront nous tenir compte. Alors, contre dix Rois, en vain prétendras-tu

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 77 Rassembler les débris du grand homme abattu... Il n'en sera plus temps; entraînés dans ta perte , Les Français sur tes pas verront leur tombe ouverte. Dieux! reculez encor ce douloureux moment!... Mais que vois-je? ô douleur ! fatal prcsseutiment ! Le Nord, long-temps foulé contre ses monts de glace A reflué sur nous. Tout a changé de face : Les vaincus aux vainqueurs ont rapporté leurs fers ; Et sur un peuple seul pèse tout l'univers ! Mais la France, qu'enfin instruisit son histoire, Après avoir fourni sa carrière de gloire , Aux combats meurtriers ferme son horizon , Et met son pesant sceptre aux mains de la raison. Telle autrefois Pallas se montrait sur la irrre, Ou sage dans la paix, ou terrible à la guerre.

Page 1