D'UN JEUNE POÈTE A SON PÈRE
Cher auteiu* de mes jours ! dès long-temps je balance A traliir un secret qu'enferme le silence; Mais dût tomber sur moi ton courroux mérité, Je sens qu'à ton amour je dois la vérité.
Mon père, je le sais, ta tendresse éclairée
De la vie avec soin sut m'aplanir l'entrée;
Et toujours tu voulus , me tenant par la main ,
Guider mes pas errans sur cet obscur chemin.
' Tu crois toucher bientôt, dans ta flatteuse ivresse,
I Au terme fortuné promis à ta sagesse;
Et, quand tu vas jouir du fruit de tes travaux, Tout à coup te livrant à des tourmens nouveaux , Ton fils , sourd désormais à la voix qui l'appelle, Aux droits sacrés d'un père oppose un front rebelle.
Sans doute ces mots seuls m'ont ravi ton amoui ... Interdis-moi ton sein, maudis-moi sans retour, Parle, tonne!... ou plutôt, si , sur un fils qui t'aime. Tu peux, pour un moment, suspendre l'anathème. Écoute...., et tu pourras, lorsque j'aurai parlé. Sur le coupable front de ce fils désolé, Que ta sévérité refusera d'absoudre , Du courroux paternel faire éclater la foudre !
« Voilà le temps enfin , me dis-tu quelquefois , « Où sur un sort futur tu dois fixer ton choix :
« De Thtrais, si tu veux, suis les leçons austères;
« De la nature humaine observe les mystères;
'( Choisis les champs de Mars, les comptoirs dePhitus,
1 N'importe : on peut partout cultiver ses vertus :
« Consulte-toi, choisis. » C'est en ces mots, mon père,
Que tu m'offres l'espoir d'un avenir prospère;
Je garde le silence; et ta crédulité
Y voit un sûr garant de ma docilité !
Mais depuis trop long-temps ton erreur se prolonge :
Ma ruse est un abus, mon silence un mensonge !
Connais-tu mon destin? soit raison, soit erreur, Sais-tuquelestmongoût,mon penchant, mafureur?.. [ Regarde cette lyre : elle est muette encore....
Prends-la; cherche un moment à la rendre sonore ; Mais, ô mon tendre père ! insensible et sans voix ,
Le luth capricieux est rebelle à tes doigts.
Eh! bien, désires-tu que, frappant ton oreille,
L'indocile instrument tout à coup se réveille ?
Donne; écoute: entends-tu, sans gène et sans efforts.
S'élever dans les airs d'harmonieux accords?...
Ce bois est éloquent, ce corps possède une âme;
Mais il faut la chaleur d'une céleste flamme
Pour réveiller cette âme endormie en ses flancs ;
Pour animer la lyre , il faut des doigts brùlans !
Par ce talent nouveau je te surprends peut-être ; Tu voudrais , je le vois, savoir quel fut mon maître... Un maître!... en est-il un dont la témérité Prétende avoir jamais, par son art limité, D'un mortel non divin fait éclore un poète ? Du langage des Dieux ce magique interprète
Doit tout à la nature!... Ah! mon pcic, crois-moi, Jamais on ne se trompe, en observant sa loi ; Bien plus, l'homme, en suivant une loi qui la blesse, Est, par un long malheur, puni de sa faiblesse : Il flotte, sans espoir, dès la fleur de ses ans, Entre un devoir pénible et des goûts séduisans; Sa ^"ie est un combat , sa vertu son supplice; Il meurt !... et la nature ainsi s'est fait justice!
Tu frémis! car enfin tu m'aimes... Me vois-tu, Victime du devoir, languissant , abattu , Déplorer, mais en vain, ma triste obéissance; Combien tu maudirais ta funeste puissance!... Mais, sans anticiper sur l'avenir lointain, Écartons ces tableaux d'un malheur incertain; Ton fils consent à vivre en suivant la naluie !....
go ÉPITRE.
Toi-même, jeune encor, de ta gloire future N'avais-tu pas déjà le doux pressentiment ? Quel malheur pour l'état, et pour toi quel tourment, Si ton père , inflexible à ta juste prière, T'eût défendu des lois l'honorable carrière ! Combien, juge attentif, d'un œil prompt et perçant , Tu sais du criminel discerner l'innocent ; Deviner la vertu , par un instinct sublime , Et sauver à Thémis le repentir d'un crime!
Mon père, cet instinct dont la rapidité, Te fait sous mille erreurs voir une vérité ; Ce sentiment si vif, éclair de ta belle âme, Qui te fait distinguer le juste de l'infâme... Eh! bien, ce sentiment, moi-même je m'en sers, Pour tenter de saisir le secret des beaux vers !
Ta règle est la raison, ma règle est le délire! Tu reçus la balance et je reçus la lyre !... Oui, je la tiens, mon père; et, de crainte affranchi, Je ne la veux quitter qu'après t' avoir fléchi. Je tiens un talisman dont l'heureuse merveille Prend , pour aller au cœur, le chemin de l'oreille. Dès qu'il est dans mes mains alors tout m'est permis : J'enchaîne avec des sons jusqu'à mes ennemis. Qu'il m'échappe! et bientôt je cherche ma pensée; Mon cœur est interdit, ma parole est glacée; Je tremble, et suis vaincu, tel qu'un pâle guerrier, Au plus fort du combat, surpris sans bouclier. Mais ce n'est pas en vain qu'à sa vive éloquence Je conûe en ce jour le soin de ma défense : Je sens entre mes mains l'instrument affermi ; ! J'en approche mes doigts et la corde a frémi !
Aussitôt des Amours la troupe m'environne; Les Muses sur ma tète ont posé leur couronne; Je triomphe!... Bien plus : je triomphe à tes yeux! j Et soudain saisissant le moment précieux , Où ton âme surprise, ébranlée, attentive S'abandonne au pouvoir du luth qui la captive ; Certain de mon pardon, défiant ton courroux, Le front ceint de lauriers, je tombe à tes genoux; Et, dans tes pleurs touchans lisant ta joie extrême, J Je viens te demander le terrible anathème !
C'en est fait; et mon père, en cet heureux moment, Malgré lui dans sa main retient le châtiment : Son indulgent souris me répond de ma grâce!... Cependant cet espoir, qu'avec ardeur j'embrasse, S'il n'était qu'une erreui-; et si je cai'essais
La vaine illusion d'un fortuné succès?... Alors je briserais ma couronne impuissante, Puisqu'elle aurait trahi mes vœux et mon attente!... Mais non : pour te fléchir, par un effet plus prompt , Mon père, j'oserais la poser sur ton front, Et dans tes cheveux blancs enlacer sa verdure. Certain de mettre un terme aux tourraens que j'endure, Je te dirais alors : « Tu triomphes par moi ! «Ma gloire t'appartient , mes lauriers sont à toi; «A ma vocation refuse encor de croire!
«Abjure ta couronne et démens ta victoire! >■
Mais je porte à ton cœur trop de coups à la fois; De tant d'émotions il soutient mal le poids; Ton bras est désarmé, ta rigueur amollie, Et ta sagesse enfiç pardonne à ma folie.
De ma naissante ardeur si j'écoute le feu, Je pourrai quelque jour mériter ton aveu : Peut-être que bientôt, admis chez Melpomène, Je pourrai par ma verve enrichir son domaine. Alors si, dans son temple, un murmure flatteur Demande, autour de toi, le nom du jeune auteur, A ton transport long-temps tu feras violence , Et tu supportei'as le fardeau du silence... Mais enfin, répondant aux spectateurs ravis. Plein de joie et d'orgeuil tu diras : « C'est mon fils ! »
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CONTE
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