‹ Décadence de la monarchieChapitre 1 sur 37 · PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

PUBLIC LIBRARY

A8TOR, LENOX ANO TILOEN FOUNOATIONa

UN PHEMIER MOT.

L'homme qui à iait le plus* de mal à la France, c est Louis XIV; l'hamme que la Frj^fnce a le plus admiré, c'est Louis XIV ;peut*çtrevl*adm1rce-t-elle encore.

Il savait sans doute régner,* comme on régnait alors, comme on a régné depuis : dép<eàser, bâtir, aimer, L proscrire, danser, chassera .Ct^npiègne et parader sur ^ un tréteau recouvéHifeVoftjtirs.

it^ « Grand roi ! » disait la foule attendrie; grand pour

rœîl, en effet, ou pour la mise en scène ; il atfectait la majesté de l'Olympe. Il portait la télé haute en marchant ; il savait arrondir la jambe à chaque pas et V montrer à sa cour la grâce d'un mollet. Un seigneur anglais le vil un jour à Versailles et le compara sur sa ^ tournure à un maître d'escrime.

Louis XIV a bien voulu donner lui-même la théorie

de son règne et mettre la postérité fdans le secret.

« Je suis lieutenant de Dieu, a-t-il dit dans son ma- )) nuel à Tusage du Dauphin.

» Lorsque je prends une résolution, Dieu m'envoie » son esprit.

» Je poss^âè^.vie et la fortune de mon peuple en

» toute prçpjiêlé.

» Qï| vol^jùà "gloire lorsqu'on peut en acquérir sans

••;!> 'J'j^leHô^^iàtîti royaume en dépensant beaucoup. ' »^ La' néticrfi réside tout entière dans la personne » du môfihsirque. »

Cest bien là le programme du desp^isme selon la formule du droit divin, car le despotisme, comme le miracle, a besoin de la caution de Dieu pour trouver crédit. Louis XIV croyait donc que le ciel l'avait envoyé sur la terre pour la contraindre à l'obéissance, bien plus, à l'adoration I Une torche brûlait, et Tencens fumait nuit et jour au pied de sa statue. Lorsqu'une duchesse de la cour traversait la chambre à coucher du roi, elle devait plier le genou et faire la révérence au lit de Sa Majesté.

Louis XIY avait pris le soleil pour emblème, et r avait étalé partout, pour que la pierre réfléchît à profusion Tastre royal au regard de la multitude» Dans son palais, et autour de son palais, il av&it un sanctuaire réservé sous le nom de Salle d'Apollon. Il possédait cependant une taille assez médiocre pour un dieu d'Homère et il avait cru devoir allonger

rhomme en lui par chaque bout, par le talon et par ia perruque.

Cette doctrine de Tincarnation de la Divinité dans la personne du monarque, circulait comme une monnaie courante sur toute la surface du royaume. Le clergé a naturellement porté à la bassesse, » comme disait le cardinal de Retz, donnait l'exemple du fétichisme. Un minime de Provence compara Louis X[V à Dieu, dans une thèse de théologie, de manière toutefois à laisser croire que le roi était l'original et Dieu la copie.

Le premier tort de Louis XIV, ce fut sa naissance. Dans la vie ordinaire, chacun traite sur le pied d'égalité, et compte par conséquent avec son semblable. Cette loi de solidarité contient l'homme par l'homme et le maintient dans le devoir. L'un peut toujours dire à l'autre : Partie intégrante de la société au même titre, tu es moi, je suis toi ; je ne peux te blesser sans me blesser le premier, attenter à ton droit, sans détruire du même coup ma garantie.

Mais lorsqu'une fiction sociale appelée monarchie vient briser cette harmonie de nature et retirer un homme de l'humanité en relevant au-dessus de toute responsabilité morale, qu'arrive-l-il par la logique forcée de cette perturbation d'équilibre? C'est que ce roi mis hors de page, la télé dans la nue, osera tout, parce qu'il peut tout et qu'il mesure sa puissance à son audace.

Plus de réciprocité, plus de vertu sociale par con-

séquent. En haut l'insolence, en bas la servilité. Le despote porte le premier la peine de son omnipotence. li impose un vice et il en contracte un autre en échange. Le maître avilit Tesclave, et l'esclave déprave le maître à son tour.

Pour faire d'un autre côté le bonheur d'un peuple, il faut aimer ce peuple, il faut l'estimer surtout, croire au bien dans le monde, aspirer au mieux ; brûler en un mot, de cette passion sacrée que la foi nomme cha« rite, et la politique philanthropie. Mais à quelle heure, mais à quelle école, en temps de despotisme, le limon princier sorti du flanc d'une reine, au bruit du canon, aurait-il puisé cette tendresse, cette piété de l'homme pour l'homme, première condition de dévouement et de concours au perfectionnement de l'espèce?

Emprisonné dès le berceau, derrière la triple muraille de l'étiquette, condanmé à respirer toute sa vie l'air vicié de la cour, que connalt-il? que voit-il à ce rendez-vous de l'ambition? La lie et l'écume de l'àme humaine, la flatterie ou l'intrigue.

Le despote tient à la main la corne d'abondance. D'un signe, d'un froncement de sourcil, il élève ou il abaisse une existence. La foule dorée baise donc cette main avec furie, pour obtenir une grâce, une faveur; et lui le maître, et lui le destin, à force de voir l'humanité prosternée devant lui, finit par la prendre en mépris et faire de ce mépris le piédestal de sa grandeur.

Plus l'humanité descend, plus il croit monter, et

pour monter sans resse, il Tenfonce sans cesse davantage dans la servitude, jusqu'à ce qu'enfin, perdu dans le vide, à je ne sais quelle hauteur fantastique, la tête lui tourne de vertige, et que d*un front sinistre, frappé de la folie césarienne, il proclame intrépidement luimême son apothéose.

Du moment que, trompé le premier par son propre mensonge^ il suppose que sa volonté relève d'un ordre supérieur a la terre et plonge dans le ciel, il perd le sens du bien et du mal et il commet indifféremment l'un ou Tautre, au hasard de la minute. Tel est noire plaisir, c'est là son prolocole. L'inspiration divine coule en lui ; elle récrée l'acte h son image , elle justifie l'effet par la cause et transforme l'iniquité en justice.

Mais ce qui fait de Louis XIV le chef-d'œuvre du genre, ce n'est pas seulement la naissance, c'est aussi le caractère. L'homme en lui complétait le souverain; la nature l'avait créé pour le despotisme. Car qu'est-ce que le despotisme à proprement parler? l'exploitation organisée des vices d'une nation. Mais pour organiser les vices en corps d'État, il fallait un certain talent de mécanicien, et ce talent, Louis XFV le possédait, par intuition, jusque dans le dernier rouage.

Non qu'on veuille dire ici que son règne ait jailli d'unseul jet, tout formé d'avance dans son cerveau. Loin de là ; c'est empiriquement, c'est pièce à pièce et uniquement avec le génie du détail que Louis XIV a réalisé son système de monarchie.

Page 1