‹ Décadence de la monarchieChapitre 2 sur 37 · VERSAILLES · texte numérisé non relu

VERSAILLES

Il avait reçu, sous l'œil de Mazarin et d'une mère galante, une éducation abrégée, moitié italienne, moitié espagnole, qui consistait à peu près à monter à cheval et à jouer de la guitare.

On en faisait un jour le reproche à son gouverneur, le premier maréchal de Villeroy, en présence d'un nis même du maréchal, archevêque de Lyon.

— Laissez grandir le jeune prince, répondit Tarchevêque. Il fera honneur à la royauté; il ne dit pas un mot de ce qu'il pense.

Ijouis XIV regarda toujours en effet la dissimulation comme la première règle du catéchisme de la monarchie.

Mazarin mourait. Un page vit un jour passer dans la galerie du palais Mazarin, un vieillard enveloppé

d'anerobe de ebambre de camelot, fourrée de petit gris. Il allait lentement, languissamment comme un homme brisé par la flèvre, en traînant sa pantoufle sur le parquet, et en tirant un souffle entrecoupé de sa poitrine. De minute en minute il s'arrêtait devant un chef-d'œuvre de peinture, et disait d'une voix éteinte:

— Il faut quitter tout cela.

Le spectre passa devant la Véims du Titien, il porta une main décharnée à son front, et il murmura de nouveau :

— Il faut quitter tout cela.

Devant le Déluge du Carrache, il poussa le même soupir, et il ajouta, en laissant rouler une larme au bord de sa paupière :

— Adieu, cher tableau que j'ai tant aimé. C'était le cardinal Mazarin qui prenait congé de sa

galerie. Il fit cependant bonne mine à la mort ; il joua au biribi jusqu'au dernier moment.

La veille de son agonie, il parut une comète. Un courtisan dit au cardinal, en faisant allusion a son prénom de Julio :

— C'est la comète de Jules César.

Le cardinal secoua ironiquement la tête sur son chevet.

— Elle me fait trop d'honneur, dit-il.

11 expirait le jour suivant; à la nouvelle de sa mort, une de ses nièces s'écria :

— Dieu merci, il est crevé.

Louis XIV, depuis sa majorité, avait laissé le pou-

voir dans la main du cardinal, mais lorsque la mort l'eut débarrassé de son ministre :

— C'est moi qui vais régner, dit-il fièrement.

Il régna donc, et dès le début, et pour montrer sa lettre de maîtrise dans l'art de la politique italienne, il médita longuement et il prépara savamment un coup d'État contre le surintendant Fouquet. Il endormit sa victime, il h caressa, il l'enveloppa et l'immola d'un sourire.

Le duc de Gèvres possédait, en qualité de capitaine des gardes, le privilège d'arrêter le surintendant; mais il vivait dans Tintimité, «t il avait puisé à la cassette de Fouquet. Louis XIV craignait de mettre le cœur du capitaine à une trop cruelle épreuve en le chargeant de conduire non-seulement son ami, mais son bienfaiteur à la Bastille. Il confia donc sous main l'arrestation du ministre à un homme sûr^ h un coupejarret, du nom de d'Artagnan.

Lorsque le duc.de Gèvres apprit cette injure gratuite à son dévouement pour la monarchie, il tomba dans un accès de désespoir.

— Pourquoi me déshonorer? dît-il. J'aurais arrêté mon père, à plus forte raison mon meilleur ami... Est-ce que, le roi soupçonne ma fidélité?je mettrais pour lui ma tête sur le billot.

— Gèvres est en colère, répondit Louis XIV, je Tapaiserai.

Rt il l'apaisa en effet; il lui donna une gratification.

Cerfes, la monarchie avait prodigieusetnent grandi depuis la famille Capet. Puissance sortie de la féodalité, purement féodale à Torigine, et emprisonnée dans la banlieue de Paris» elle avait tini par envahir la France dans le long parcours d'une seule et même dyuastie. De toutes les circonscriptions seigneuriales, auparavant indépendantes et successivement assimilées de gré ou de force, elle avait formé une circonscription unique : le royaume, et une suzeraineté universelle : la monarchie.

Mais» à mesure que la monarchie étendait sa puissance, elle développait l'importance de Paris, entrepôt naturel de tout le matériel et de tout le mobilier du gouvernement : arsenal, parlement, épargne, hôtel de la monnaie, etc. Paris vaut bien une messe, disait Henri IV : il comprenait qu'aussi longtemps que la royauté n'aurait pas franchi la porte Saint-Hônoré, elle représentait tout au plus un titre eu camp volant.

Âinsi^ toute la puissance que la royauté avait accaparée, elle l'avait conquise sur la féodalité, en luttant contre elle k outrance, de siècle en siècle, de province en province, jusqu'à ce qu'elle l'eût déracinée du sol, et rattachée, en partie résignée, en partie frémissante, h la personne du monarque, par la chaîne dorée d'une diarge de palais ou d'une faveur.

La monarchie transforma ainsi la féodalité en noblef^e. Mais à quelle condition opéra-t-elle cette révolution? A la condition d'attirer et de domicilier la

noblesse à Paris. A coté et autour du Louvre, les grands seigneurs terriens, Gondé, Gnise, Bouillon, Soubise, Rohan, etc., avaient construit un autre Louvre au petit pied, et venaient l'occuper avec une escorte personnelle de gentilshommes; de sorte que la noblesse tenait garnison à Paris, et bloquait la royauté dans son palais. Lorsque, par une cause ou par une autre, elle faisait alliance avec le Parlement, et à l'aide du parlement avec la bourgeoisie, ou, comme disait Louis XIV, avec la canaille, elle forçait la royauté à rendre son épée ou bien à évacuer sa capitale, et à régner sur le grand chemin.

L'antagonisme, toujours survivant, quoique par moment étouffé, de l'aristocratie et de la monarchie, avait donc fait de Paris le champ de bataille des deux puissances. Or, la Ligue d'abord et ensuite la Fronde avaient suffisamment démontré que, dans la guerre des pots de chambre, pour parler la langue du grand Condé, la royauté courait la chance de perdre la partie. En même temps, et comme par une rencontre de l'histoire, l'Angleterre enseignait à l'Europe, par un coup de hache hardi, qu'une tête royale pouvait tenir dans la main du bourreau.

Louis XIV trembla devant cette leçon d'histoire, sinon pour lui-même, du moins pour sa descendance. Il alla bâtir, au milieu des bois, un château environné de casernes. L'histoire a vu, jusqu'à présent, dans Versailles, un caprice du monarque. Elle Ta même appelé quelque part un favori sans mérite;

car, en France, elle trouve plos aisément une épigramme qne la vérité.

Certes, si Louis XIV avait uniquement songé à bètir un palais d'agrément, il avait peut-être le sens de la vue assez développé pour entrevoir que le sol aride de Versailles, sans autre eau que Teau du ciel, manquait è la première condition du programme. Lorsqu'il envoyait une armée chercher la rivière de l'Eure, ia pioche sur l'épaule, pour amener Teau prisonnière de guerre en quelque sorte à Versailles, il soupçonnait probablement que cette lutte acharnée contre la nature le condamnait d'avance à une héroïque dépense. Or, à moins de supposer l'absurde pour Tabsorde, du moment qu'il persistait h improviser le sable du désert en jardin d'Armide, il devait obéir à une pensée première, supérieure à toute considéralion d'économie.

C'est qu'il voulait élever sur le plateau de Versailles la citadelle du despotisme, pudiquement déguisée en palais. Il en avait choisi l'emplacement à portée à la fois et à dislance de Paris ; assez près pour tenir sa capitale sous la main; assez loin pour mettre sa couronne à l'abri d'un coup de tête de la noblesse.

Quelle position stratégique autour de Paris plus facile à défendre que Versailles, couvert, en première ligne, par la Seine, et, en seconde, par les hauteurs boisé*es de Saint-Cloud et de Meudon? On ne pouvait y arriver que par le défilé de Sèvres, la seule route ouverte en ce temps-là ; et, en cas de défaite, la troupe

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royale avak sa mtraiie assiii*ée sur la f^oire et sur la Normandie. Car, il faut bien le remarquer, ce n'était pas seulement contre une population indisciplinée et incapable de tenir la campagne que la royauté avait à combattre dans Thypothèse d'une insurrection de Paris, mais aussi contre une véritable armée, recrutée et commandée par l'élite militaire du royaume.

En transférant le siège de la royauté à Versailles, Louis XIV isolait la noblesse du Parlement. La robe sans l'épée tombait dans l'impuissance. Il pouvait la faire taire comme une meute, en faisant claquer son fouet. Il avait encore, toutefois, à compter avec la noblesse : car elle avait retenu dans sa défaite une part respectable de pouvoir; elle occupait de plein droit les gouvernements de province, les places fortes de frontière. Et, lorsqu'elle éprouvait un accès de turbulence, elle pouvait tourner contre le roi les forces confiées par le roi lui-même, et ouvrir les portes de la France aux armées de l'étranger.

Que devait faire Louis XIV pour mettre la noblesse au repos forcé? Recommencer contre elle la politique tragique de Richelieu, et la poursuivre la mèche h la main, jusque dans son dernier repaire? mais c'était vouloir la détruire, c'était changer la constitution du royaume, c'était régner par la bourgeoisie.

Or, Louis XIV, premier gentilhomme du royaume, et gentilhomme par principe, portait au fond du t^œur un mépris tellement forcené pour la roture, que, dans un édit contre le duel, signé de sa main, il

appelait ofÛcielietnent le bourgeois ifjnoble, el punissait YignobU de la poteace» non pour avoir provoqué UD noble, quel noble aurait accepté le cartel? mais simplement pour avoir chargé un gentilhomme de soutenir sa querelle ; cause indigne^ cause abjecte^ disait redit.

La violence, d'ailleurs, est Tenfance de Tart, la première intelligence venue d'un pouvoir sans intelligence. L'habileté suprême consiste à vaincre l'ennemi sans le combattre et a l'amener en silence à consentir de bonne grâce et à concourir lui-même a son propre asservissement.

La Turquie donne la fidélité de la femme k garder à la grille du harem et au yatagan de Teunuque : voilà la politique de violence. La Chine, au contraire, persuade à la femme de broyer son pied dans un étao, sous prétexte qu'elle marche avec plus d'élégance lorsqu'elle ne peut plus marcher : voilà la politique de conciliation.

Louis XIV adopta le procédé chinois à l'égard de la noblesse ; au lieu de l'attaquer de vive force, il aima mieux la confisquer en douceur. Il fit de Versailles nne sorte de paradis terrestre, et il y organisa un vaste système d'embauchage. Il développa son palais à perte de vue, afin de pouvoir y emprisonner agréablement Vétat-major de l'aristocratie. Il mit la noblesse à l'engrais : elle mangea, et ensuite elle mourut.

LA COUH.

Et d'abord^ pour marquer la distance du roi au gentilhomme, Louis XIV perfectionna le culte journalier de rétiquette à Tusage de sa personne. Une liturgie digne du siècle de Gambyse prenait Tidole au saut du lit, et réglait minute par minute, la façon d'ôter un bonnet et de mettre une pantoufle. Le roi créa une religion de la chemise, et en institua le grand-prétre un prince du sang : car, pour avoir le droit de toucher cette chair sacrée, il fallait porter dans sa veine une goutte de sa céleste essence.

Tellement céleste, en effet, qu'elle passait tout entière dans un fœtus et lui communiquait, au sortir du ventre, toute sa puissance et toute sa splendeur. Lorsqu'un fils du roi venait à naître, on l'appelait Tenfant de France ; on Temmaillotait dans son berceau, on

mettait sur sa layette le cordon du Saint-Esprit, et Teufant de France bavait là-dessus. ,

Du lever au coucher du jour , chaque pas du roi dans son palais, c^iaque mouvement, chaque détail, chaque fonction de sa machine, chaque exigence de la nature, chaque bouchée de paio, chaque verre de vin : sa toilette, sa digestion, sa promenade, sa maladie, sa pharmacie, étaient une cérémonie publique, compliquée à r infini, célébrée en grand appareil, avec un concours toujours varié d'acteurs et un perpétuel changement à vue de décorations.

Celui-là offrait la salve ou la soucoupe, celui-ci mettait le cadenas ou le couvert, cet autre portait le bougeoir, cet autre tenait Tétrier, cet autre attachait la jarretière, cet autre nouait la cravate, cet autre présentait le gobelet, ou bien encore la patte de cerf après la curée; mais, dans cette savante organisation du service de la garde-robe, de la cuisine, du chenil, de Técurie, Louis XIV avait conservé l'ordre du blason, pour piquer la noblesse d'honneur, et tirer de la domesticité même une occasion de vanité.

r^e prince du sang occupait naturellement un office de valet plus sonore que le prince courant, et le prince courant que le marquis, et ainsi, de cascade en cascade, depuis le grand chanibellan jusqu'au simple chambellan, depuis le premier écuyer jusqu'au palfretiier, depuis le panetier jusqu'au hàteur de rôt, au chauffeur de cire, au capitaine des levrettes de la

chambre, au piquer de vol pour la corneille, au chef ^de vol pour pie, à l'advertisseur-bouche du roi et au couducieur de la volaille. Toute cette valetaille dorée, à commencer par le grand Condé, portait la livrée du roi : une casaque bleue galonnée sur chaque couture, et appelée « justaucorps à brevet. » Louis XIV avait fait du justaucorps un instrument de rè$i;ne. La noblesse sollicitait comme un honneur le droit de le porter.

Grâce à cette savante hiérarchie d'antichambre, chacun faisait à son tour sa révérence; seulement on mettait sa fierté à la faire le premier. Si un gentilhomme troublait par hasard la symétrie de l'étiquette, il commettait un crime d'État.

Le roi plantait, un jour, par une pluie battante, dans le jardin de Marly. « La pluie de Marly ne mouille pas, disait le cardinal' de Pologne. » Cependant l'averse avait effondré le chapeau de Sa Majesté; je ne sais plus quel duc lui en offrit un autre à la barbe du duc de Larochefoucauld , seule autorité compétente pour le changement de coiffure. Le duc protesta hautement contre cette usurpation de pouvoir ; ce fut un scandale, un orage de palais. « Il y allait de l'honneur! dit Saint-Simon, tout était perdu. x>

Cette parade chinoise avait cependant quelque chose de sérieux; c était le salaire. Le maître rétribuait largement la dose de mérite indispensable à un gentilhomme pour suivre une chasse ou incliner la tête devant une alcôve; il avait donc imaginé expédient

sur expédient pour soudoyer en coriscienco la noblesse sans offenser sa pudeur :

D'abord le traitement : le roi payait une courbette par jour, à un duc et pair, sur le même pied que le commandement d'une armée.

Ensuite, le cadeau de la main à la main, pension ou somme une fois donnée : pension de cent mille livres, par exemple, à la princesse de Conti, de cent mille à la princesse de Bourbon, de soixante-dix mille au duc de Bourbon, de quatre-vingt mille à la duchesse de Fontange, etc., somme une fois donnée, de trois cent mille livres entre autres à Madame de Bregy, de deux cent mille au duc de Boinvilliers, de cent mille au maréchal d'Estrées, de cent cinquante mille à mademoiselle Lamothe, etc.

Ensuite, la commende ou collation d'une abbaye sur la feuille des bénéfices : le moine jeûnait ou priait dans sa cellule, et un courtisan touchait, par luimême ou par son cadet, le revenu du couvent.

Ensuite, la synagogue : le roi vendait au juif le droit de cité et battait monnaie sur Israël; lorsqu'un commensal de Versailles criait famine. Sa Majesté lui cédait la synagogue de Metz, comme une ferme en Picardie.

Ensuite, le traité extraordinaire : On appelait ainsi^ disait le maréchal de Noailles, une opération flnancière qui consiste à enlever de force à une famille, sous un prétexte frivole, une partie non de son revenu, mais de son capital ; c'était le vol à main armée ; toutefois, LouisXIV partageait le butin arec sonescorte.

Ensuite un homme, quand il était noyé ou pendu, mais pendu et noyé de son fait, comme certain finan- *cier nommé Foucault; car la couronne héritait en ligne directe du suicide pour consoler sans doute la famille.

Le roi donna Foucault, dit une chronique du temps, à la princesse d'Harcourt. Elle en tira vingt mille livres de rentes pour sa maison^ la plus riche peut-être du royaume.

Ensuite la gratification, sous la rubrique d'ordonnance au porteur. La modestie du gratifié exigeait le mystère, car la somme allouée figurait invariablement avec ce préambule sur le registre secret de dépense : Au porteur de Tordonnance la somme de cent vingt mille livres, « dont Sa Majesté ne veut être cy fait mention. » Au porteur d'une autre ordonnance, cent mille livres, même formule, etc., etc. C'était toute litanie avec rinfatigable ritournelle « dont Sa Majesté ne veut être cy fait mention. »

Ensuite la concession, c'est-à-dire l'exploitation d'une industrie quelconque, même de charlatan de la foire, par voie de monopole ; concession au duc de Bouillon de la vente de sachets contre la vermine ; concession au comte d'Armagnac de l'entreprise des litières; concession au duc d'Ayen des coches et chariots entre Paris et Rouen; concession au duc du Lude des coches et carrosses entre le Pecq et Paris ; concession au marquis de Vallavoir du transport sur canal ou rivière y par bateau ou galiote; concession au mar-

quiô d^ Cavoyo des chaises à porteur de Paris, elc.

Ensuite Tavis* Un gentilhomme soupçonnait* il de malversation un fournisseur de l'État, il dénonçait k somme détournée, et en recevait le quart pour prix de sa délation. Le duc d'Orléans tira ainsi un million d'un trésorier de l'armée. Le comte de Grammoot dépista de son côté un agioteur sur le fourrage. II pria le roi de lui abandonner cet homme en toute ]^vopriété. Le roi lui en fit cadeau.

Ensuite le pot-de-vin ; lorsque le roi renouvelait le bail d'un impôt, il exigeait un pot-de-vin du fermier, et en prince généreux donnait de la main droite ce qu'il avait reçu de la main gauche, dix raille pistoles à la reine, par exemple, cinq mille à Monsieur, cinq mille h Madame, et cinquante mille écus k maderaoi*^ selle Fouilloux.

Ensuite la lettre de répit. Qu'était-ce que la lettre de répit? Un duc et pair, je suppose, avait souscrit un emprunt. Le bailleurexigeaitlepayementdesacréanceé Alors le roi intervenait du haut de son trône, et par une lettre de surséance accordait au débiteur le droit de faire provisoirement banqueroute. Le roturier in« solvable devait porter, de par la loi, le bonnet vert en signe d'infamie. Mais le gentilhomme endetté recevait un brevet d'honneur sur parchemin, en récompense d'une vie de débauche.

Enfin la loterie : c'était la part des duchesses. De temps à autre le roi organisait une loterie d'étoiles et de bijoux. Tous les billets gagnaient naturel leiueul«

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i'un une robe, l'autre un collier. Madame de Mai ntenon tirait comme les autres, disait Saint-Simon, mais elle cédait son lot à sa voisine. L'intendant Bullion y mettait moins de cérémonie. I^orsqu'il donnait h dtner aux seigneurs de la cour, il faisait servir, au dessert, des louis d'or au lieu de dragées. fiCs convives pillaient le plat en un clin d'œil et remplissaient les poches de leur pourpoint.

Et le roi donnait encore, le roi donnait toujours, car, en dehors ou h côté de la place de cour, de la gratification de cour, de la bonne-main de cour^ de l'étrenne de cour, il donnait aussi chaque place de

l'Etat ou l'investiture de chaque place, dans l'armée, dans le clergé, dans la finance, dans l'administration, dans le parlement; et il ne signait une nomination, ou n'autorisait une transmission d'office, qu'a un homme de cour, ou à la demande et sur l'apostille d'un homme de cour, de sorte que, pour obtenir un emploi ou monter en grade, il fallait avoir bouche à cour, comme on disait alors, ou bien y avoir une caution.

Ainsi le roi tenait la noblesse à Versailles, et, par la noblesse, le royaume. On ne vivait que là, on ne trouvait que là considération et fortune. Sire I un évéché pour mon frère; sire! un régiment pour mon fils, et Sa Majesté souriait, et on espérait, ou elle détournait la tète, et on tremblait ; et l'ambition, tou* jours en haleine, redoublait d'assiduité et d'obséquiosité pour le monarque.

Mais malheur au grand seigneur qui préférait la

tranquillité d'une existence domestique au fond de son ch&teau, à la cohabitation bruyante et à la bril* lante cohue du palais de Versailles. L'auatbème tomihait sur sa maison jusqu'à la troisième génération. Il n'y avait plus pour lui ni pour sa famille ni sel^ ni eau, ni place, ni faveur. I.e duc de Mazarin voulut vivre à l'écart, dans la dévotion et dans l'étude. Col* bert lui reprocha durement de passer son temps avec la canaille, et le somma de venir reprendre, à la porto de l'antichambre du maître, le collier doré de courtisan.

Et ainsi [^uis XIV planait sur la cour, enveloppé de l'étiquette comme d'une nuée divine, et par l'éti* quette il tenait inflexiblement l'humanité à distance. Ne pouvant manger autrement qu'un autre homme, il mangeait seul, pour montrer que, mémo la fourchette à la main, il restait encore le prodige de son espèce. II avait reçu du côté maternel un appétit autrichien» et il en faisait étalage.

L'histoire raconte que Charles-Quint engloutissait chaque jour un festin. Malheureusement, il avait, aii suprême degré, le menton protubérant de la maison d'Autriche ; de sorte qu'à l'œuvre, laYnâchoire supérieure portait à faux sur la m&choire inférieure, et que, par l'échappée de cette meule de travers, la nourriture tombait à moitié broyée dans l'entonnoir. Après quoi, il plongeait la tête dans un banaps ou plutôt un seau en verre de Bohême rempli de moût aromatisé de séné; il ingurgitait d'une haleine celte prodi-

gieuse înfasion, et, dans ce torrent de boisson atnère, il entraînait péle-raèle et précipitait au fond de Timmense ^cavité de Testomac impérial la grosse besogne a peine triturée de la saucisse à la flamande et du pâté de lamproie.

Lous XIV pouvait rivaliser avec son aïeul Charles- Quint pour la quantité de matière absorbée. Lorsque le grand aumônier avait dit le Benedicite, le roi consommait aisément dans un seul dîner, au témoignage de la duchesse d'Orléans : « Quatre assiettes de soupes dite verses, un faisan entier, une perdrix, une assiette fi de salode, deux tranches de jambon, du mouton » au jus ou à Tail, une assiette de pâtisserie, et, au » dessert, une profusion d'œufs durs et de fruits de « toute qualité. » Le grand aumônier disait ensuite les Grâces, le premier gentilhomme de la chambre présentait la serviette, Sa Majesté essuyait sa bouche et levait la séance.

Il semblait que la nature voulait donner chaque jour, dans la voracité de cet appareil digestif, une répétition publique de ce moi dévorant du despote qui engouffrait en lui un royaume comme un repas.

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