En tableaux et autres fantaisies 60,000 liv
24® Là dépense de la bougie, pendant dix-
aenf années 66O,O00Ut.
25o La dépense des falots et cbandelles. . . i 50,000
26" En belles juments, voitures, chaises à porter, chevaux de selle, quoi qu'en ait dit le gaietier d^UtrecJU, en tout 1,800,000
Je ne sais ce qu'a pu dire le gazetier d'Ctrecht à Foccasion des chevaux de madame de Pompadour, car j'ai inutilement cherché ce qui pouvait avoir trait à cette question danslacoUec* tion de cette gazette que possède la bibliothèque de Versailles. Ce qu'il y a de certain, c'est que madame de Pompadour afanait beaucoup les chevaux : qu'elle fait acheter de fort beaux éta^* Ions dans plusieurs pays, et les réunit dans sa terre de Pompadour, où elle fonda, en 1763, le superbe haras qui y existe encore aujourd'hui. «
27«> Fourrages, nourriture de mes chevaux pendant dix-neuf
années I,300,0001iv.
(Cette somme montre que madame de Pompadour devait avoir en effet un assez grand nombre de chevaux.) 28® Pour toute ma livrée dans toutes mes
maisons 250,000
29o Pour achat de Crécy 650,000
30*» Achat de la Celle 260,000
3i« Achat d'Aunay 140,000
32® Achat de la baronnie de Fréon 80,000
(Fréon est auprès de la terre de Crécy.)
SS*» Achat de Magenville 25,000
34* Achat de Saint-Remy 24,000
35» Achat d'Ovillé, à moitié chemin d'Orléans 1 1 ,000
36« Achat de l'hôtel d'Évreux, à Paris. . . . 650,000 37® Achat de terrain à côté du dit hôtel. . . 80.000
38° Dépensé à Champs pendant l'espace de
trois ans , . . 200,00a
(Champs est un village du département de Seine-et-Marne dans lequel se trouvait une fort jolie habitation.)
39"* ]>épensé à Saint-Onen, pendant Tespace de cinq ans, sans faire les réparations constatées par la maison de Gesvres. . . , 500,000 liv.
Saint-Ouen ne parait pas avoir appartenu à madame de Pompadour, mais elle en avait la jouissance; et, comme on le voit par cet article, elle y fit faire des embellissements qu'elle paya de ses propres fonds. ,
Dans cette nomenclature de richesses de madame de Pompadour. Fauteur du manuscrit ne dit rien du château de Ménars, qui appartenait aussi à la marquise; on trouve seulement dans le journal de ses dépenses, en marge de Tannée 1760, achat de Ménars. Cette propriété parait avoir été payée par elle sur ses revenus annuels et par petites sommes, car on trouve indiquées, dans les années 1760, 1761, 1762, 1763, un assez grand nombre de sommes sous le titre : Gralificaiions pour Ménars.
Enfin, cette partie se termine par un dernier article intitulé :
40û Médailles d'or et d'argent 400,000 liv.
Puis, à la suite. Fauteur ajoute quelques réflexions asse? curieuses :
a D'après toutes ces énormes dépenses, dit-il, voici un fait que personne ne voudra croire, qui est qu'à sa mort l'on n'ait trouvé à cette femme quQ 37 louis d'or dans sa table à écrire, qu'elle avait destinés pour les pauvres. y>
« Autre fait incroyable, ajoute-t-il, rapporté par CoUin (factotum de madame de Pompadour], c'est que pendant sa maladie, il fut obligé d'emprunter 70,000 livres pour faire face à la dépense. Ce fait détruit entièrement l'imposture qui est qu'on a prétendu qu'elle avait de l'argent dans toutes les banques de l'Europe, et elle se trouve devoir après sa mort la somme de 1 ,700,000 fr. »
Vient ensuite Fénumération de tous les gens attachés à madame de Pompadour, tant à Versailles que dans toutes ses maisons particulières, avec leurs appointements. On remarque parmi tous ces noms :
Mesme, premier intendant 8,000 liv.
Collin, chargé des domestiques et lui servant de
secrétaire , 6,000l!v.
Le médecin Quesaay, qae Tautear appelle entreteneur de tout 3,000
LaDuhausset, femme de chambre 150
La Couraget, femme de chambre 150
La Neveu, femme de chambre 150
On sait que madame Duhatisset a écrit ses mémoires qui donnent des détails fort curieux sur la vie intime de madame de Pompadour. L'une des deux autres femmes de chambre était femme de condition ; mais elle prit un nom emprunté que madame Dubausset elle-même ne connut jamais bien. Celle-ci seule ne changea point de nom, quoique au service de la maîtresse du roi.
L'on Y voit aussi figurer deux nègres, à raison de 1 ,800 livres, puis une série de gens attachés à la cuisine, à la garde-robe ; la livrée et les employés des différentes maisons, concierges^ portiers, jardiniers, etc., et trois aumôniers : un à Versailles, un à Fontainebleau et un à Compiègne.
Après rénumération des gens attachés au service, se trouve rétat des pensions que faisait madame de Pompadour. On voit avec plaisir dans ce chapitre qu'une partie des sommes considérables qu'elle touchait était employée à de bonnes œuvres.
La première pension sur cette liste-et la plus curieuse est celle faite à madame Lebon, pour lui avoir prédit, à Tâge de neuf ans, qu'elle serait un jour la maîtresse de Louis XV, 600 livres. Cette prédiction, dont ne parlent pas les biographes, et dont on le voit, madame de Pompadour s'est toujours souvenue, a dû avoir une grande influence sur sa destinée, et a été probablement l'une des causes qui poussèrent sa mère à chercher par tous les moyens à mettre Louis \V en rapport avec la jeune et jolie madame d'Étiolés. La reconnaissance que madame de Pompadour conserva pour madame Lebon, fut sans doute la raison qui lui fit toujours avoir un faible pour les sorcières et les sorciers.
La liste des pensions contient ensuite :
A madame de Sainte-Perpétue, sa tante du côté
maternel 3,0001iv.
(Elle était supérieure des Ursuliaes de Poissy.j A mademoiselle Clergé, ancienne femme de chambre de sa mère 600
Aux Capucines de Paris 720
(C'est dans Téglisc de ce couvent qu'elle fut inhumée.}
Aux filles de YAte-Maria 240
A madame Becker, religieuse de Saint-Josepb. . 240
A la dame Plantier, nourrice de sa fille 200
A la dame Pin, son ancienne fille de garde-robe 50
A Dablon, son père nourricier 300
Madame de Pompadour eut une fille de M. d'Etiolés, elle se nommait Alexandrine. Il paraît que sa figare était charmante et pleine de feu : sa mère rêvait pour elle les plus brillantes alliances, lorsqu'elle mourut à quatorze ans, de la petite vérole, dans le couvent de l'Assomption où elle était élevée.,On voit par ces pensions qne madame de Pompadour n'oubliait pas ceux qui avaient approché sa fille; et cela explique aussi pourquoi elle protégea toujours ce couvent de TAssomption et y fit faire des embellissements dont nous avons vu le chiffre au chapitre des bâtiments.
Au fils de sa première femme de chambre. . . . 2l21iv. (Celle qui la servait sous un nom supposé.)
Au fils de Douy 300
Au fils de madame Duhausset, seconde femme
de chambre 400
Pour le petit Beaulieu» gentilhomme 150
Pour le petit Capon, gentilhomme 300
Pour la fille de Manoyé 300
Pour mademoiselle Guillier 300
Pour mademoiselle de Pontarici 250
Pour madame la baronne de Rhône, âgée de
quatre-vingt-dix ans 3,000
Pour mademoiselle de Farges 2,000
Pour la petite nymphe de Coropiègne 4001iv.
Pour le petit Jeau-Simon 300
(Elle faisait distribuer dans les greniers de Versailles, par son homme de confiance, tous les ans,
12 à 13,000 livres) 12,000
Au petit Sans-Bras 144
A un pauvre boiteux 36
A madame Questier 72
A madame de Gosmoni, pour être religieuse. . 1,800
A mademoiselle Dulaurent» pour être religieuse. 1 ,800
A mademoiselle Duhausset 400
A mademoiselle de Longpré, sa parente 600
A madame de La Croix 300
A madame Frusson, pour remettre à quelqu'un
à Paris 240
Puis vient une longue liste des maisons religieuses auxquelles madame de Pompadour accordait des secours; ces maisons sont au nombre de cinquante et une.
Elle leur donnait tous les ans dans le carême. . 600 liv.
A tous les curés de ses maisons 1,452
Aux deux curés de Versailles^ à chacun 10 louis 480
Au curé de Fontainebleau 120
Au curé de Choisy 120
Aux sœurs grises de Choisy 120
Aux sœurs grises de Fontainebleau. ,. 120
A tous les curés de Compiègne 600
A toutes les maisons religieuses de Compiègne. . 1»200
A un pauvre abbé de Compiègne, aux Carmélites 48 A madame de Villars, pour ses pauvres, tous les
ans 1,200
Aux frères de la Forêt de Sénart 46
A la bouquetière du château de Versailles, suivant la cour 120
La fondation d'une grand'messe aux Carmélites
de Compiègne 600
Le jour de Tan, à tous les officiers des petits ap-
partements du roi et garçons du château, à ehacan
une très-belle veste 1,000 liv.
A tous les autres domestiques du roi, suisses des appartements grands et petits, valets de pied, frotteurs, cochers, postillons et palefreniers du roi, et tous les métiers travaillant au château 1,200
A la naissance de Monseigneur le duc de Bourgogne, elle donna 3,000 livres à distribuer aux pauvres de Versailles 3,000
Ainsi qu'aux autres naissances, trois autres fois. 9,000
Elle fit donner aux pauvres de la Trappe, en deux fois 15,000
Elle fit, à Crécy, en deux fois, quarante-deux mariages à l'occasion de la naissance des princes, et dota mari et femme à raison de 300 livres, et 200 livres pour les habits 21,000
Le manuscrit est enfin terminé par une récapitulation des sommes dépensées par madame de Pompadour pendant les dixneuf années de sa faveur, le total général est de 36,327,268 livres 12 sous 5 deniers.
Voilà, sur sa déclaration, le relevé de ce que madame de Pompadour a coûté à la France.
[Revue de VlnstrucHon publique,}
poi^itique: de biadahos db pompaikiur.
Un document récemment publié nous montre la marquise sous un jour tout nouveau, c'est-à-dire comme une femme parfaitement habile à juger les choses et les hommes, et très au courant des affaires de l'État. Ce document a paru en 1856, dans les Mélanges de littérature et d'histoire recueillis et publiés par la Société des bibliophiles français. C'est une entrevue que Durey de Meinières, président de la deuxième chambre des requêtes du palais, eut, en 1757, avec madame de Pompadour.
Le président, homme fort instruit, qui a laissé divers ouvrages d'histoire et de littérature, sollicitait pour son fils une place d'enseigne. Il s'adressa d'abord au roi, par l'entremise du duc de Biron ; mais le roi répondit au duc que le président de Meinières étant continuellement occupé de cabales et d'intrigues dans le parlement, il n'accorderait aucune grâce à sou fils, soit pour la robe, soit pour Tépée. Désappointé du peu de succès de sa démarche, le duc de Biron donna le conseil au président d'écrire à madame de Pompadour pour lui demander son appui. De Meinières lui écrivit en effet, et après bien des démarches, il obtint enfin, par l'entremise de l'abbé Baile, la faveur d'être admis auprès d'elle. L'entrevue eut Heu à Versailles, le 26 janvier 1757, et il est facile de voir, au récit qu'en fait le président, combien il fut frappé de la tenue sévère de la marquise et de l'éclat de sa conversation : a Madame de Pompadour, ditil, était seule, debout auprès du feu ; elle me regarda de la tète aux pieds avec une hauteur qui me restera toute ma vie gravée dans l'esprit; la tète sur l'épaule, sans faire de révérence, et me mesurant de la façon du monde la plus imposante, d Le président resta quelque peu interdit en présence de cette reine anonyme, qui jouait si bien son rôle de souveraine, et il nous apprend lui-même qu'il lui exposa l'objet de sa requête <c d'un ton de voix mal assuré et avec un peu de tremblement. )»
Après les compliments d'usage, le président en vint au fait et réclama l'intervention de la marquise, afin d'obtenir du roi, pour son fils, une place de cornette dans un régiment de cavalerie, en ajoutant qu'il avait eu le malheur de déplaire au roi, mais qu'il ne pouvait deviner la cause de cette disgrâce. « Quand j'eus fini, dit-il, elle prit la parole très-vivement et elle me dit :
— Comment, monsieur, vous ignorez, dites-vous, ce que vous avez fait et quel est votre crime?
— Oui, madame, je l'ignore absolument.
— Comment cela est*il possible ! vous u'avez donc pas un ami?
— Vous voyez bien, au contraire, madame, qu'il faut que j'en aie, puisque c'est par eux que j'ai obtenu la grâce d'avoir l'honneur de vous faire ma cour aujourd'hui.
— Comment! ignorez-vous la considération dont vous jouissez?
Je me mis à rire et je lui répondis : — Madame, je n'aurais jc^maiscru qu'on me fit un crime de la considération que j'ai pu acquérir dans l'exercice de mon métier.
— Entendons-nous, monsieur. Cette considération est fondée sur l'utilité dont vous avez été en différents temps à votre compagnie par vos livres, vos manuscrits, vos recherches; vous avez fourni des citations, des autorités pour des remontrances, qui, le plus souvent, ont déplu au roi, et Sa Majesté en a conservé contre vous une prévention qu'il n'est pas possible d'effacer. »
Le président se justifia du mieux qu'il put, protesta de son attachement au roi, et insista surtout sur ce point que, s'il avait eu le malheur de lui déplaire, ce n'était pas une raison pour fermer à son fils une carrière honorable. Madame de Pompa** dour reprit en ces termes :
(c — Le roi est le maître, monsieur; il ne juge pas à propos de vous marquer son mécontentement personnellement, mais de vous le faire éprouver en privant monsieur votre fils de jouir d'un état. Vous punir autrement serait une affaire ; vous êtes officier, il emploie le moyen qui est dans sa main ; il faut respecter ses volontés. Je vous plains cependant, et je ne désirerais pas mieux que de me voir à portée de vous rendre service. Vous savez, par exemple, que le roi désire en ce moment des marques de soumission de la part de messieurs des enquêtes et des requêtes, qui ont donné leur démission; qu'il a donné des preuves de ses bontés à ceux qui lui ont écrit des lettres particulières. Si vous vouliez en écrire une de même, et par votro exemple engager plusieurs antres à en écrire de semblables^ ce serait un service que vous rendriez au gouvernement dans les circonstances présentes, que je serais en état de faire valoir, et alors vous pourriez espérer quelque changement dans les dispo* sitions du roi à votre égard. Mais quand je n'aurai rien autre chose à dire à Sa Majesté, sinon : « Sire, j'ai vu aujourd'hui M. de Meinières ; il m'a protesté de l'attachement le plus respec* luenx à votre personne^ etc. » Le roi me répondra : «c Qu'a-t-il
fait pour me le prouver ? Rien. » Et les choses demeureront dans le même état, et je ne pourrai rien faire pour vous. »
Le président répliqua qu'il lui était impossible d'écrire la lettre que lut demandait la marquise ; que ce serait une lâcheté, et qu'il ne pouvait ni ne voulait se rendre coupable d'un acte qui le dé^norerait aux' yeux de ses confrères du Parlement.
« — Vos raisons, lui dit la marquise, ne valent rien. Premièrement, on ne vous accorderait pas tout à Fbeure ce que vous désirez pour monsieur votre fils ; ainsi cela ne paraîtra pas être la récompense de votre complaisance. En second lieu, n'allant plus au palais^ c'est une raison pour vous moins embarrasser de la façon dont on prendra votre démarche. Si elle est suivie d'autres, le roi vous en saura gré. Si personne n'imite votre exemple, ce ne sera pas votre faute» et le roi ne vous en saura pas moins de gré. Répondez-moi à cela? »
Le pi^ésident ne se tint pas pour battu ; il essaya de prouver qu'il ne pouvait écrire la lettre ; que l'honneur du parlement l'exigeait ainsi, et, dans son récit, il ajoute . - Madame de Pompadour se mit à rire, et me dit avec une éloquence admirable : «cJe suis toujours étonnée d'entendre mettre m avant leur prétendu honneur pour ne pas faire ce que le roi désire, ce qu'il veut, ce qu'il ordonne, et ne pas considérer qu'il est du véritable honneur de remplir les devoirs de son état, et de faire cesser le plus tôt qu'il est possible le désordre qui règne dans toutes les parties de l'administration, par le défaut de justice. Voilà, monsieur, en quoi il faut faire consister son honneur : à reconnaître ses torts, la légèreté, la précipitation d'une démarche si contraire à toute règle, à toute bienséance ; à tâcher, par une conduite différente, à effacer dans l'esprit du roi et de ses sujets l'impression défavorable qu'une action de cette nature doit y causer. Je crois que personne n'ignore combien j'honore la magistrature, mais il n'y a rien que je ne donnasse pour n'avoir point un pareil reproche à faire à ce tribunal auguste, à cette cour de France qui fait d'elle-même un éloge pompeux dans tous les écrits, les remontrances. Quoi! c'est cette cour si sage qm veut sans cesse rectifier le gouvernement)
qui, ea un quart d'b&sLve, se porte à uoe extrémité de eette espèce? On ne suit que sa passion, son ressentiment, son aveugle* ment, sa fureur, et Yoilà les démissions parties. C'est pourtant avec ces insensés-là que vous avez donné votre démission, monsieur de Meinières, et vous mettez votre honneur à ne pas vouloir vous détacher d'eux! Vous aimez mieux Voir périr le royaume, les finances, l'État entier, et vous faites en cola consister votre honneur! Ah! monsieui^da Meinières^ ce n'est pas là rhonneur d'un sujet véritablement attaché à son roi, ni même d'un citoyen. »
La discussion contiaua quelque temps encore sur ce ton. M. de Meinières, qui voulait avoir une place pour son fils» tout en continuant son opposition, ne savait trop que répondre, il en convient lui-même; et, comme il essayait de disculper le Parlement, la marquise lui répondit :
«( — C'est la trop grande bonté du roi, dont il a été jusqu'à présent, qui vous rend aujourd'hui tous si entreprenants et si difficiles. A la fin, monsieur, sa bonté se lasse et il veut être le maître. N'allez point attribuer aux ministres le ressentiment particulier et personnel du roi, comme vous faites toujours : il ne s'agit point d'eux; c'est ici le roi qui est personnellement blessé, et qui, par lui-même et sans y être en aucune façon excité par personne, veut être obéi.
<c Mab je vous demande un peu, messieurs du parlement, qui ètes-vous donc pour résister comme vous faites aux volontés de votre maître? Croyez-^vous que Louis XV ne soit pas aussi grand prince que Louis XIV ? Pensez-vous que le Parlement d'aujourd'hui soit composé de magistrats supérieurs en qualité, en capacité et en mérite à ceux qui composaient alors le Parlement? Ah ! je le souhaiterais bien. Qu'il s'en faut qu'ils leur ressemblent ! Mais considérez vous-même ce qu'a été le parle^ ment depuis 1673, après que Louis XIV lui eut ôté les remon«trances, jusqu'en 1713, et vous verrez si le parlement a jamais été plus grand et plus considéré que dans cet espace de temps. Pourquoi, aujourd'hui, messieurs du Parlement, trouvez-vous extraordinaire qu'on vous ramène à Texécution de l'ordonnance de 1667, lOTsque le Parlement qui existait pour lors n'a pas
soufflé après le lit de justice de 1673, qui était bien plus rigoureux? »
La rapidité et la vivacité avec laquelle madame de Pompadour me débita ce discours^ ajoute le président, m'étonna, m'embarrassa et me fit làcfaer fort indiscrètement à mi-voix : lU n'osèrent pas. Elle m'entendit et reprit avec feu :
ce — Y songez-vous, monsieur de Meinières? Ils n'osèrml pas, et vous l'osez ! Pensez-vous donc que le roi soit moins puissant que son bisaïeul? lU n'osèrent pas/ Ah ! mon Dieu ! quel sentiment ! quelle expression ! Je sais que c'est la façon de penser de ces messieurs du Parlement et à d'autres ; mais il y en a peu qui l'avouent, et je suis fâchée de savoir de votre propre bouche que vous avez aussi ce sentiment. »
La conversation s'envenimait ; madame de Pompadour y mit fin par quelques politesses banales, et conduisit doucement vers la porte le président qui s'en alla, dit-il, rempli d'étonnement et d'admiration.
[NoU de VÈdittuT du Journal à/s Barbier).
MORT DE Dil^MlEIViS.
1^ 28 mars fut le jour terrible pour lui, et où il passa les quatorze plus terribles heures. Dès quatre heures du matin, on loi lut sa sentence ; il ne fut étonné de rien, sachant tout cela de longue main, et sa vanité le portant même à conduire les juges s'ils avaient oublié quelque chose. A sept heures, il fut mis à la question ordinaire et extraordinaire qu'il soutint jusqu'au bout et au plus fort, et dont il fut moulu ; il dit d'avance qu'il n'avait point de complices, qu'ainsi il n'en pouvait pas nommer. H chercha tant qu'il put à se ressouvenir de tout ; enfin, il se ressou-* vint qu'un secrétaire, dans une maison où il était à servir, avait dit devant lui, il y avait environ quatre ans, au sujet d'une frayeur qu'eut le roi, que ce serait bien fait de lui faire peur» que cela le ferait rentrer en lui-même, et que lui, Damiens, ayant entendu cda, ce propos l'avait frappé ; et que depuis ce
temps, il avait été tourmenté de la manie de frapper le roi poar le faire rentrer en lui-même, et qu'il avait résolu, s'en sentant le courage, de se sacrifier pour cela.
Vers trois heures, il fut mené dans le tombereau à Notre- Dame pour y faire amende honorable. De là/on le conduisit à la Grève. Il y avait un monde affreux partout où il passait, mais sans témoigner ni haine ni pitié. Arrivé à la Grève, il examina tout. Il alla à l'Hôtel de Ville où il ne fut qu'une demi-heure. Il dit nettement pardon à Dieu, au roi et à la justice et à M. l'archevêque, de tous les discours qu'il avait tenus contre lui; d'ailleurs qu'il assurait de nouveau qu'il n'avait ni complots, bI corn* plices. C'est par où il finit, et s'y tint sans chercher à retarder sou supplice, et désirant au contraire de finir.
On le mena vers quatre heures et demie au milieu de la place de Grève, où l'on avait fait une barrière, laissant un espace d'un demi arpent, au milieu duquel était une petite table basse fortement scellée en terre par six gros pieux. Il n'y avait autour de lui que dix bourreaux et les deux confesseurs. Il aida lui-même à se déshabiller, ne témoignant ni crainte ni étonnement, mais seulement envie de finir (il avait voulu se tuer). On retendit sur cette espèce de table où des cercles de fer en tous sens fixèrent son corps ; deux en travers, un en fourche laissant le cou libre et un entre les cuisses, le tout se joignant au milieu, et se serrant par de gros écrous sous la table, de sorte que le tronc était ab^ solument fixé. On lui attacha la main droite à une menotte, et on la lui brûla an feu de soufre, ce qui lui faisait jeter des hurlements horribles.
Ensuite on lui lia très-fortement les bras et les cuisses, d'abord en haut, et de là en tournoyant jusqu'au poignet et au pied, et l'on attacha ces cordes aux harnais de quatre chevaux qui étaient placés aux quatre coins de la table, et le signal étant donné par le bourreau, on fit tirer les quatre chevaux par secousse qui n'emportèrent rien, mais lui firent faire des cris affreux. On redoubla les secousses sans pouvoir l'emporter, et ses hurlements recommencèrent, et s'entendaient très-bien malgré le bruit du nombre prodigieux de spectateurs. On le tira ainsi plus d'une heure, et l'on y ajouta même les deux chevaux du
tombereaa sur ses cuisses en tirant et écartelant, les six chevaux partant à la fois. Gela ne servit qu'à redoubler ses cris qui se soutenaient de la même force, tant cet homme était vigoureux. Le bourreau, ne sachant que faire, fut demander à THôtel de Ville. On dit qu'il fallait qu'il fût écarielé. On recommença les secousses, et les cris continuèrent. Mais les chevaux se rebutèrent de toujours tirer sans avancer. Alors les juges permirent qu'on le dépeçât. Le bourreau lui taillada le haut des cuisses faisant tirer les chevaux. Il levait encore la télé pour voir ce qu'on lui faisait, et quoiqu'il fut ordinairement joreur, il ne jura points mais jetait souvent la tète du côté du crucifix, et le baisait. Les confesseurs lui parlaient.
Enfin après une heure et demie passée de ces souffrances sans exemple pour la longueur, la cuisse gauche partit la première, à quoi le peuple battit des mains. Jusque-là, il n'avait paru que curieux et indifférent. Ensuite, à force de taillades, l'autre cuisse partit; les cris continuèrent avec la même force. Ensuite on taillada une épaule qui partit; ses cris continuèrent, mais avec moins de bruit, et la tète continua à aller. Enfin on taillada la quatrième partie, c'est-à-dire l'autre épaule, et ce n'est que là que la tète tomba, quand elle fut emportée, ne restant que le tronc. On le défit des cercles de fer et l'on dit qu'il palpitait encore quand on le plaça sur le bûcher où l'on brûla le tout. Telle fut la fin de ce misérable, qui souffrit, à ce que l'on croit, les plus grands supplices que jamais honmie ait éprouvés à cause de la longueur des douleurs.
Le lendemain, les pairs s'assemblèrent; on leur rendit compte de la question et de tout ce qui s'était dit ainsi qu'à l'Hôtel de Ville et au supplice. La suite de ces rapports, toujours conformes les uns aux autres, ne laissa plus de doute, et les personnes sages furent tranquillisées. Cependant les esprits échauffés ne purent se contenter de cela ; parce que les juges, malgré ce que je leur avais conseillé, firent la faute de laisser une contumace ridicule à la fin de l'arrêt contre un prétendu quidam.
Ce quidam n était autre chose qu'une erreur du garde de la porte qui avait bien entendu un propos que Damiens, ainsi que celui à qui il l'avait tenu» avait éonfirmé; savoir qu'il avait dit.
loi, Damiens, qu'il attendait un maitre pour s'offrir à son service, et qu'ayant une deuxième fois été rencontré par le même homme ou quidam, il avait dit : f attends. Ce propos décousu paraissait quelque chose, et le garde de la porte se trompa de deux personnes qui passaient, et Fattribua à l'un qui ne Favait pas dit, et qui est ce quidam inconnu, plutôt qu'à celui qui l'avait entendu et qui le répétait comme Damiens ; et le garde de la porte, mal interrogé, persista à mal rendre son signalement; ce qui causa cette erreur et ce Ipuche qu'il était bien aisé d'éclaircir comme je l'avais dit d'avance.
Le lendemain, on jugea les autres personnes du procès : son père, sa femme et sa fille furent condamnés à être bannis, les frères à changer de nom; les autres furent déchargés d'accusation, et tout le monde fut élargi. Je ne fus plus occupé qu'à faire payer les témoins que j'avais fait venir, ce qui fut exécuté. Ainsi finit cette malheureuse histoire.
Le premier du mois d'avril, après avoir fini plusieurs affaires, j'allai à Versailles, et je soupai chez le roi, où ne se trouva pas Madame de Pompadour, vu son indisposition. Sa Majesté ne parla plus du supplice de Damiens, dont on disait qu'il avait entretenu les ambassadeurs avec trop de détail.
{Revue ritroepecUve.)
Si nous lisions qu'aux Terres Australes il existe une nation douce et éclairée, dont le gouvernement n^est pas sanguinaire, dans la capitale de laquelle, cependant, on conserve avec soin un abîme, où tous les citoyens peuvent être pré^ cipités sans jugement, sans motif connu, quelquefois même sans prétexte.
Que l'infortuné qu'on plonge dans cet enfer de la civilisation (car les sauvages n'ont point de Bastille) n'a d'autre canal, pour faire entendre ses plaintes, que celui que veulent bien lui laissa ses persécuteurs ; qu'il est presque toujours sans livres.
sans papier, sans communication ; qii*il ignore tout ce qui concerne sa famille, ses amis, sa patrie, son honneur dans le monde ; qu'il n'a aucune garantie contre les plus durs traitements, pas même contre la mort, puisque son innocence ne le préserverait pas d'un empoisonnement ou d'un meurtre, toujours facile, puisqu'il est toujours caché et impuni.
Si un pareil tableau se trouvait dans les voyages de Cook on d'Anson, combien ne ferait-il pas frémir?
Eh bien! ce pays, c'est la France; cet abîme, la Bastille; et encore n'ai-je point parlé de ces tortures de l'âme, de cette agonie qui cause toutes les douleurs de la mort, sans en amener le repos!...
Ajoutez à tous les supplices imaginables ce mystère qui, Vous couvrant des plus épaisses ténèbres, dérobe votre séjour et votre existence môme à vos amis, vos parents, vos enfants; et pourquoi ce secret; sinon pour tourmenter plus d'innocents à la fois?
Dans les vues de l'instituteur de la Bastille, ce mystère avait un but, celui de cacher l'assassinat des victimes désignées; mais Louis XVI n'est pas Louis XL
Si du moins la gravité des délits déterminait cet horrible incognito? Mais non; les plus innocents sont les plus mystérieusement gardés, ou au moins la Bastille, comme la mort, égalise tous ceux qu'elle engloutit. Le mystère qui environne les détenus est si impénétrable, qu'il y en a sans doute plusieurs qui implorent, du fond de leur cachot, Louis XV et le duc de la Vrillière! Ainsi, faute d'examen, l'oppression reste la même, quoique l'oppresseur soit évanoui. Le prisonnier gérait à la Bastille, parce qu'il y est et qu'on l'y oublie. Maintenant que les opérations de M. Neckcr sont détruites, il y a, dans Thorrible prison, un Genevois, Pélisseri, qui n'a d'autre tort que d'avoir censuré ces mêmes opérations, tant la justice des cachots est inactive.
On intercepte tout ce qui entre à la Bastille, comme tout ce qui en sort; les lettres du prisonnier, s'ilpetU en écrire, pas-^ sent toutes ouvertes à la police, qui se divertit des soupirs des malheureux, en les étouffant. J'ai écrit à Monsieur et an comte
d'Artois, et le lieutenant de police m'a déclaré qu'il avait lu mes lettres^ mais qu'elles n'avaient point été remises, par ordre supérieur.
Mais quel est l'intérieur de la Bastille? On commence par fouiller le nouveau venu ; on lui enlève ses bijoux, ses papiers, ses ciseaux, ses couteaux; enKn, tout, et puis on l'entraîne vers sa loge.
Les murs en ont au moins douze pieds d'épaisseur, et, dans le bas, trente et quarante. Chaque loge a un soupiraif pratiqué dans le mur, et traversé par trois grilles de fer, placées de manière qu'il reste h peine à la vue, entre chaque maille, un passage de deux pouces.
En hiver, les caves sont des glacières ; en été, ce sont des poêles humides; il s'exhale de la plupart des soupiraux une infection pestilentielle.
Six bûches, si minces qu*on peut les regarder à peu près comme des allumettes, composent la provision de vingt-quatre heures pour un habitant de la Bastille.
Deux matelas rongés de vers, un fauteuil de canne dont le siège ne tient qu'avec des ficelles, une table pliante, une cruche pour Tcau, deux pots de faïence, dont un pour boire, et deux pavés pour soutenir le feu, voilà l'inventaire de mes meubles. On m'a accordé, par commisération, une pincette et une pelle de fer.
Ma chambre avait tout autour de ses sombres murailles, une galerie de peintures à l'ocre qui n'égayaient point ma situation douloureuse ; on y devinait toutes les attitudes de la Passion.
A la Bastille, on n'existe réellement que pour ses bourreaux qui frappent de façon qu*on se sente mourir: qu'ils parlent ou qu'ils se taisent, ces cerbères humains ont grand soin que leur activité soit cruelle comme leur inaction.
Il n*y a pas de communication possible entre les captifs; seulement les clefs, les verronx, les portes roulantes, les avertissent qu'ils ne sont pas seuls et leur donnent Teffrayante facilité de supputer le nombre de leurs compagnons d'infortune.
Sentir qu'il y a près de nous un malheureux comme nous, qui poiurrait nous consoler et recevoir nos consolations ; comprendre, par le silence d'un cachot, qu'il y a un infortuné de moins; ne savoir s'il a reçu la mort ou la liberté, ce sont les supplices réunis de Tantale, d'ixion et de Sysiphe.
On ne peut couper ses ongles ni ses cheveux sans acheter ce faible plaisir par Taffreux tourment de voir un geôlier qui se lait, ou ne vous parle que pour vous faire souffrir.
L'exemple de M. de Lally prouve que surprendre un rasoir sufQt pour faire sonner le tocsin, marcher vingt baïonnettes et préparer les canons. Cette surveillance serait ridicule et amusante si elle n'était pas continuellement horrible.
On reçoit la visite des porte-clefs trois fois par jour, à sept heures du matin, à onze et à six heures du soir : ce sont là les heures du déjeuner, du dîner et du souper.
La moindre grâce demandée ne s'accorde que lentement et à demi. Résolu de m'occuper de géométrie, je demandai un étui; il m'arriva après deux mois, mais sans compas; cependant, après de longs mémoires et un autre mois d'attente, on m'apporta les compas garnis en os.
Le vin de la Bastille n'est que de vinaigre. Chaque prisonnier reçoit par repas quatre onces de viande. Si du moins tout y était sain !... Quelques-uns ont obtenu la permission de se faire apporter de chez eux leur nourriture, mais cette grâce est très-rare ; alors l'incognito serait rompu ; elle m'a été constamment refusée.
Malgré toutes les précautions que j'ai prises, le huitième jour depuis mon entrée, j'ai eu des coliques et des vomissements de sang qui ne m'ont presque pas quitté : j'ai dit à tous mes geôliers qu'on m'empoisonnait; un rire insultant a été leur réponse. Au reste, je veux bien m'étre trompé, mais tonjours est-il vrai que près de deux ans passés dans des cachots, sans air, sans exercice, dans les angoisses de l'ennui, dans les convulsions de l'attente, ou plutôt du désespoir, ne font pas moins d'impression sur les organes que le venin le plus actif».
* FI est triste pour un prisonnier de savoir ((ue la Bastille a été jadis une
Le jardin, les plates-formes sout interdits; reste donc pour la promenade la cour du château : les murailles qui la ferment ont plus de cent pieds de haut, point d'abri quand il pleut. Cette cour est très-froide en hiver S c'est un vrai four dans le temps des chaleurs. Mais, pour récréer les yeux, Thorloge prcseate aux prisonniers son horrible cadran, où deux figures sont peintes, enchaînées par le cou, par les mains, par les pieds, par le milieu du corps ; les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le devant former un nœud énorme : tel est pourtant, avec Faspect de la taciturne sentinelle, l'objet qui fixe les regards du captif, pendant sa promenade !
£t encore mille causes la diminuent, la suspendent, la troublent, l'interdisent : la visite d'un curieux, le passage du marchand de légumes, un diner du gouverneur, suffisent pour qu'on fasse rester le prisonnier dans sa caverne, ou séjourner douloureusement dans un boyau de douze pieds de long, sur deux de large, qu'on appelle le cabinet.
Les officiers de la Bastille, le médecin lui-même, ne peuvent jamais seuls visiter le prisonnier.
Si vous y avez des incommodités passagères ou des attaques subites qui se guérissent avec des secours prompts, mais qui, faute de soins opportuns, causent la mort, rcsigiiez-vous à votre sort, et mourez : vous ne pouvez être secouru qu'en frappant. 11 est des maladies qui ne le permettent pas ; mais, quand vous le feriez, vous ne seriez presque jamais entendu; vous êtes donc réduit à attendre les visites.
Si, en criant fortement, vous vous êtes fait entendre, par le
école de poison; c*est là qu'un FUlien, Exili, donna des leçons affreuses à Vamant de la fameuse Brinvilliers, qui les reçut elle-même, et en fit, comme on sait, un horrible usage.
* Après avoir passé une partie de l'hiver en habit de campagne pour Tété, on m'envoya des bas et des culottes, et tout si étroit qu'un enfant de six ans n'aurait pu s'en servir. Gomme je priais le gouverneur de renvoyer cette layette et de me laisser acheter les vêtements nécessaires, il répondit en présence de ses
collègues et d'un porte-clefs que je pouvais m'aller faire f , qu'il se f....
bien de mes culottes, qu'il fallait ne pas se mettre dans le cas d'élre à la Bastille, ou savoir souffrir quand on y était.
soupirail, dçs sentinelles quelquefois endormies» qni se trouvent à près de deux cents pieds, alors Talarme, eu circalaul, arrive au corps de garde; le caporal s'instruit de quelle fenêtre est parti le gémissement; il s'en assure en venant écouter à la porte correspondante; il faut ensuite éveiller un porte-clefs, qni va réveiller un laquais du lieutenant du roi, qui réveille son maître pour avoir la clef; on éveille le chirurgien et le frère Chapeau; mais avant que tous ces gens soient bien éveillés, bien habillés, deux heures se sont écoulées; k troupe alors se rend à grand bruit chez le malade : on l'examine; s'il est mort, tout est dit, s'il respire encore» on lui promet d'écrire le lendemain au médecin, et ou lui souhaite le bonsoir. Ce médecin demeure aux Tuileries, il est souvent à Versailles; n'importe, il faut l'attendre ! £t c'est à la lin du dix-huitième siècle, au milieu de la France, que les bastilles existent, et sont soumises à ce régime! Et ce sont des hommes, la plupart innocents, toui nan convaincus^ qui souvent ont rendu des services à l'État, qu'on traite ainsi !
Mais enfin ce médecin arrive : si vous pouvez vpus traîner, on vous pose sur votre table des médicamens, qu'il faut apprêter, et faire chauffer vous-même; si vous êtes à toute extrémité, on vous donne pour garde un vieU invalide.
La religion n'est pas plus respectée à la Bastille que l'humanité; il n'est point permis à tout le monde d'aller à la messe; et ceux qui obtiennent cette permission, ce que la servitude a de plus horrible les suit jusqu'au pied de l'autel.
La chapelle est le dessous d'un colombier ; à travers une lucarne le prisonnier peut, comme par le tuyau d'une lunette, découvrir le célébrant.
L'office du confesseur, qui fait partie de l'état-major, ne peut-être qu'un piège ou une dérision.
Je ne sais dans quel dépêt et avec quelles cérémonies on jette les cendres de ceux qui y meurent : on ne les rend pas à leurs familles. Il y a peut-être, pour cette mesure, de trop bonnes raisons.
Une chose, à mon avis, plus horrible que tout ce que j'ai décrit, et qu'on croirait à peine, si tout n'était pas croyable,
après la oertUade de tant de dureté et d'injustice, un tourment plus affreux que je ne puis dire, c'est celui que j'ai sonrfert pendant le mois de décembre 1781 et celui de janvier 1782 : jugé malade à la mort par le médecin lui-même, je demandai la grâce de faire un testament. Quoi déplus simple en apparence! Eh bien ! on m'a refusé jusqu'à la satisfaction de laisser après moi des traces de bienfaisance et des marques de souvenir à mes amis!... Cependant il y a un notaire de la Bastille, et je n'étais sous le poids d'aucune condamnation.
Si, du moins, ces rigueurs n'étaient exercées que contre les criminels d'État; mais non, la Bastille renferme des hommes accusés de la violation des lois civiles les plus communes.
Une femme de qualité fabrique au commerce de faux billets; une femme est accusée d'avoir été la confidente pécuniaire d'une société depuis longtemps disparue ; on se brouille avec un premier commis ; un subalterne a fait des faux, on les met à la Bastille. Et certes, madame de Saint-Vincent, la dame Roger, le sieur Le Bel n'étaient point des prisonniers d'État.
Chose inexplicable ! les grands criminels, ceux que la vindicte publique écroue à la Bastille, y trouvent des douceurs Inconnues, des égards refusés à tous les antres !
Au reste, la Bastille ne déroge à son régime horriblement stable, que dans le sens contraire à celui qu'indiquerait la justice.
Ainsi, la Bastille est instituée pour tourmenter, au nom du roi, des innocens, ou, du moins, des hommes dont la culpabilité n'est pas démontrée, puisqu'il n'y a pas eu de jugement, souvent pas même d'interrogatoire.
C'est à vous que je m'adresse, 6 Louis XVI ! ce n'est pas seulement votre bonté que je réclame, c'est votre justice. Comblez ces cachots, l'opprobre de la France, abolissez cette législation ténébreuse et vindicative, eruelle et arbitraire ; vous n'êtes point coupable des maux que tant d'innocents ont soufferts sous votre règne, vous les ignoriez; mais un sujet fidèle a dessillé vos yeux et vous seriez comptable à Dieu comme à votre peuple des tourments qu'on infligerait à de nouveaux malheureux : on est complice des crimes qu'on tolère.
Il m'en coûtera ma patrie ; mais je peux lut faire ce dernier sacrifice, il ne sera pas infnicteax. Les bastilles s'écrouleront, frappées de vos foudres royales; et le prix de ce généreux effort sera Taugmentation du bonheur et de Tamour de vos peuples^ et la bénédiction de la postérité.
* LiNGUET.
uiv DUEL, aoûts uouia xvi.
La malheureuse affaire de MM. de Barras et de Sainte-Mesme contre M. de Ménii-Durand n'ayant pu être arrangée ni terminée à leur garnison, ces messieurs se donnèrent rendez-vous à Valenciennes, et partirent pour s'y rendre le l«r octobre. Ils arrivèrent à Charleville le 3 au soir» lorsque M. de Ménil- Durand arrivait de son côté à Mézières. M. Angot, son cousin, ofQcier au régiment de la Reine-dragons, qui l'accompagnait pour lui servir de témoin, vint trouver ces messieurs le 4 dans la matinée, et leur proposa de ne pas aller plus loin, étant à proximité de la frontière.
Ces messieurs acceptèrent avec empressement et s'adressèrent au régiment de Bourbon pour avoir des témoins. Dans le reste de la journée on s'occupa des conventions et des arrangements nécessaires pour le combat, et, le lendemain 5, à onze heures du matin, comme on était près de partir, ces messieurs furent arrêtés par le lieutenant des maréchaux de France qui retarda le moment où ils devaient terminer leur affaire; mais M. de Ménil-Durand ayant échappé à son garde, partit au même instant pour Paris; et aussitôt que M. de Barras et de Sainte- Mesme furent relevés de leurs arrêts, ils se rendirent à Rumel, village près de la frontière, où ils attendirent le retour de leur adversaire.
Les régiments d'Aquitaine et de Bourbon profitèrent de ce délai pour entamer une négociation dont l'objet était de sauver, s'il était possible, trois braves gens dont le courage et la fermeté excitaient leur intérêt et leur admiration^
On obtint dn régiment de Ségar tout ce qui pouvait marqaer rintérôt qu'il prenait à MM. de Barras et de Sainte-Mesme, et autoriser la garnison à devenir l'arbitre de leur sort, et parut s'éloigner de tout ce qui pouvait avoir le moindre rapport avec M. de Ménil-Durand. Cette raison n'empêcha pas de suivre avec le même zèle la démarche qu'on avait entreprise. Le mardi 1 1 octobre, on la communiqua à M. de Ménil-Durand qui était arrivé le matin, et le lendemain, dès la pointe du jour, onfnt en faire part à MM. de Barras et de Sainte-Mesme.
M. de Ménil-Durand demandait son argent ou la mort : ce J'ai » un coup de poing que je chéris et que j'adore. Il n'y a pas 9 loin de ma poitrine à mon cœur, et le coup de poing y est » resté (ce sont ses propres paroles). Messieurs, je me battrai » à mort : voilà mon dernier mot, ma dernière décision. »
Toute espèce de tentatives et de propositions d'arrangement fut inutile. Ces messieurs résistèrent à toutes les objections qu'on leur réitéra avec instance, et le combat fut arrêté pour l'après-midi du 12 octobre.
Les lois da combat furent que M. de Sainte-Mesme commentcerait; que ces messieurs, armés chacun de quatre pistolets à la ceinture, chargés à balle franche, seraient placés à cent pas l'un de l'autre; que les témoins se retireraient et ne verraient pas le combat; qu'alors au signal donné les combattants iraient à la charge, et se battraient à volonté et jusqu'à la mort. La loi était que le premier qui serait blessé et renversé, Tautre Taché-, verait, s'il lui restait encore à tirer, et qu'alors le vainqueur pourrait appeler; qu'avec M. de Barras, qui ne pouvait tirer que de la main gauche à cause de sa blessure, M. de Ménil- Durand ne se servirait que de sa main droite seule et sans s'appuyer du bras gauche. Même convention pour les témoins et pour la suite de combat.
Le lieu du combat ayant été choisi dans un bois hors des limites de France, on partit de Mézières à midi, et à trois heures tout le monde y était rendu.
Les trois combattants continuèrent toujours à montrer une égale bravoure, paraissant les plus tranquilles spectateurs de l'appareil dont ils étaient l'objet. M. de Ménil-Durand avait
nne forte lâche à remplir -. deux combats à essuyer contre des adversaires di^jà blessés à la vérité dans leurs premiers combats, mais pas moins redoutables, les armes à la main, par le sang-froid avec lequel ils allaient à la mort. On pourrait cependant avoir à reprocher à M. de Ménil*Durand de trop se livrer à son caractère, dans une circonstance où les propos et les fanfaronnades ne décident nullement des opinions. Ils furent d'autant plus remarqués, qu'ils avaient pour contraste Thonnéteté soutenue et le courage noble et tranquille de MM. de Barras et de Sainte-Mesme. On entendit, entre autres propos, M. de Ménil-Durand dire, en approchant du champ de bataille : a Messieurs, comme je me flatte d'enfoncer le ventre à M. de ï) Sainte-Mesme et que j'espère que cela ne sera pas long, je » ne voudrais pas qu'on fût chercher M. de Barras bien loin, » ni attendre longtemps. » Quelqu'un qui se trouvait très à portée de lui, répondit : « M. de Barras ne se fera jamais » attendre. »
Après les dernières dispositions pour le combat de MM. de Sainte-Mesme et de Ménil-Durand, les témoins se retirèrent. Le signal donné, le combat commence et, au second coup de pistolet, on entendit après un moment de silence : <c A moi ! » à moi! » Alors on s'avança, de différents cdtés à la fois. )> M. de Sainte-Mesme était étendu sur le champ de bataille. » M. de 31énii-Durand qui venait d'appeler, ajouta : « Messieurs, » voilà M. de Sainte-Mesme! C'est de mon premier coup que » je l'ai abattu. Mon second pistolet vient de rater, tu
Un instant après, pendant qu'on était autour du corps de M. de Sainte-Mesme, il rejoignit deux autres, personnes et leur dit : a 11 m'a attendu, et m'a tiré à 15 ou 18 pas. 11 me visait » à la ceinture, et la balle m'a brûlé Toreille. J'ai couru sur » lui et Tai tiré à 8 pas. J'ai ajusté à la poitrine; le coup a re- » levé, et la balle lui est entrée au milieu du front. »
Il voulut alors marcher vers M. de Sainte-Mesme qu'il venait de tuer. (In des témoins lui cria : a N'avancez pas, Monsieur, 9> retirez-vous. » Aussitôt il revint sur ses pas aux deux mêmes » personnes et continua : « Messieurs, je peux ne pas avoir » tué M. de Sainte-Mesme, quoique je le crois bien mort. Il
n me reste deux coups à tirer dont je suis en droit de faire » usage, je ne Tai pas fait. Mais certainement je n'en agirai pas » de même avec M. de Barras. C'est le troisième combat que j ai » avec lui : ce sera sûrement le dernier, d
Dans le moment du combat, M. de Saint-Mesme était mort sur le coup, et M. de Ménil -Durand, pouvant l'ignorer, avait couru sur lui pour Tachever, lorsque quelqu'un lui cria au même instant : (( Eh ! Monsieur, que faites-vous? Il est mort, d Alors il se retira en appelant à lui.
Pendant les moments d'intervalle qui suivirent le premier combat, on fut obligé d'écarter les paysans qui rôdaient* et dont on craignait l'attroupement. Un des témoins et M. de Mcnil-Durand se jetant dans les bois pour les éloigner, M. de Mônil-Durand affeeta de vouloir encore aller considérer son ennemi vers Tendroit où on l'avait mis à l'écart. Le témoin l'arrêta, et à plusieurs reprises lui ordonna de s'éloigner.
Cependant, quelqu'un avait aperçu de l'émotion sur M. de Ménil-Durand, l'instant d'après qu'il eut tuéM. de Sainte-Mesme, et on l'aurait cru courageux sans férocité. A la vérité, il n'était encore quitte de rien ; il attendait un second adversaire, et cette position n'altéra pas un instant la fermeté qu'il conservait. U finit même par causer avec le témoin qui était resté avec lui, de choses indifférentes et très-étrangères à l'événement, mangea quelque chose pour se soutenir, prit aussi un peu de liqueur qu'il avait apportée, et son courage paraissait avoir pris un caractère plus calme ; mais, si dans le premier moment il eut à' écarter quelques impressions naturelles, il pouvait se raidir contre elles sans affecter la férocité.
A cette première scène d'horreur pour les témoins, devait succéder une seconde attaque. Les combattants s'y préparèrent avec un sang-froid toujours égal, et les dispositions furent les mêmes.
3L de Barras, allant «au combat, était sûr de ne plus revoir son ami. Sa fermeté retint les mouvements de la nature qui prirent ensuite le plus violeut essor, mais dont il ne parut rien tant qu'il eut besoûi de sa tète et de son sang-froid.
Les deux combattauls, en présence l'un de l'autre, s'atta*-
quèrent avec une valeur et une animosité qui ne pouvait être que parfaitement égale par la manière dont les coups se succédèrent. M. de Barras laissa tirer M. de Ménil-Durand le premier, et lui riposta. M. de Ménil-Durand tira son second coup qui se confondit avec le second aussi de M. de Barras. Ces messieurs se serrèrent jusques à quatre pas. M. de Ménil-Durand tira son troisième coup, et peu de temps après tira son quatrième, qui fut immédiatement suivi du troisième seulement de M. de Barras. Après ces deux derniers coups où Ton pouvait juger que les combattants s'étaient tués ou blessés tous deux, il se fit un silence; et, après quelques moments, on reconnut la voix de M. de Ménil-Durand paraissant demander delà poudre et appelant les témoins d'une manière à la fois chancelante et précipitée. On arrive, et on voit avec étonnement M. de Barras reculant de quelque pas, mais toujours sur le champ de bataille et encore armé d'un pistolet, criant au premier qu'il aperçoit : ce N'avancez pas, messieurs! Messieurs, retirez-vous! » On vous a appelés ; mais décidez. J*ai essuyé quatre coups de y> feu, messieurs, et n'en ai tiré que trois. H m'en reste encore » un; j'en appelle, et je demande mes droits, d
M* de Ménil-Durand, déjà sorti du champ de bataille, était blessé au haut de la cuisse gauche, et, marchant vers les témoins en se soutenant à peine, se laissa tomber au moment où il les aperçut, leur criant : < Arrivez donc, Messieurs ! à moi ! »
Au même instant où il avait appelé, un chirurgien, qu'on avait eu la précaution d'amener, s'était aussitôt avancé et s'occupait même à le secourir. Pendant que M. de Barras prononçait sa réclamation, les témoins, qui alors ne commençaient qu'à paraître, continuent de s'avancer. M. de Barras, resté dans sa même position, s'était arrêté en finissant de parler; et M. de Ménil-Durandi apparemment étonné de le voir encore, et oubliant tout à fait les règles du combat, s'écria avec précipitation : « Qu'on me Vùie des yeux, Messieurs ! Qu'on lui été son pistolet., » car il est homme à le tirer. » Un des témoins, qui allait à lui, n'avait pas fini de le lui demander, que M. de Barras le lui remettait généreusement. M. de Ménil-Durand ajouta même encore : oc Tu no le tireras pas; va! )> M. de Barras lui répondit
simplement : « Vous voyez que j'ai remis mon pistolet, Mon* sieur! » Et aussitôt il se retira un peu plus loin avec quelques personnes qui restèrent auprès de lui.
La position des témoins devenait très-épineuse. La nature de cette affaire aussi malheureuse qu'atroce ; les lois terribles du combat, mais immuables et formelles, puisqu'elles étaient raccord des mutuelles ^olontés des combattants ; toute cette horrible réunion ne pouvait être au premier moment qu'un chaos imposant; mais il fallait prendre un parti. Un des témoins^ sV dressant à M. de Ménii-Durand, lui disait : ce Votre combat n'est » pas fini; et^ selon les lois dont nous sommes les garants, nous » devons nous retirer. » — « Si cela est, répondit-il, si vousToryt donnez, éloignez-vous! Que M. de Barras m'apporte un pis- D.toletsur la tête et ne me manque pas; mais pouvez«vous or- » donner un assassinat? »
La délicatesse des témoins et tous les sentiments de Thumanité les faisaient hésiter sur les dernières clauses du combat, et ils s'occupaient à l'écart de cet objet important, lorsque le chirurgien, qui n'avait pas quitté M. de Ménil-Durand, vint leur dire de sa part : <k Messieurs, M. de Ménil-Durand se plaint que y> vous l'abandonnez; il désirerait que quelqu'un vint auprès » de lui. ï>
On se rapprocha effectivement. Le même témoin vint encore lui répéter : a Le devoir exige que nous nous éloignons. » Alors il s'écria en frissonnant et joignant les mains : ce Quoi ! Mes- » sienrs, vous m'abandonnez; vous souffririez im assassinat? » Quel rôle jouerai-je donc ici? Ma vie est plus nécessaire à » M. de Barras que ma mort. Qu'on me rhabille et qu'on me 9 remmène ! »
Dans ce moment d'indécision et d'effervescence, on parla d'une nouvelle composition de combat que M. de Ménil-Durand accepta; mais tout le monde la jugeant aussitôt tout à fait hors de sens et de toute équité, elle fut à l'instant rejetée. Cet incident inattendu fit renaître l'espérance de pouvoir arrêter toutes les suites de cette affaire et l'empêcher de causer de nouveaux malheurs. Les propositions commencèrent à circuler; tout le monde était réuni> et il fallait un arrangement immuable. M. dé
Barras attendait Tissue de cette délibération » sans donner d'au Ires marques des effets de sa position que les regrets de la plus extrême sensibilité sur la perte de son ami. Deux des témoins ne tardèrent pas à le joindre et à Ini porter les premières propositions d'arrangement. Elles se continuaient aussi du côté de M. de Ménil-Durand, en y joignant toute l'énergie que, malgré l'embarras de cette circonstance, elle donnait à toute les idées ; et si en appelant à lui, malgré les lois du combat, il avait obligé que l'on en suspendit la rigueur, elles ne restaient pas moins, ainsi que sa vie, à la disposition de M. de Barras. On le répétait à M. de Ménil-Durand ; et un des témoins, le voyant hésiter à en convenir, il fut obligé d'ajouter avec plus de force encore : « Vous devez signer à M. de Barras qu'il était le maitre de votre » vie, et qu'il vous l'a généreusement donnée. » — « Eh bien.! » Messieurs, répond M. de Ménil-Durand, je consens ; je souscris » à tout. De braves gens ne peuvent rien faire qu'on puisse » désapprouver. Si ma démarche déplaît à mon corps, si on » cherche à m' écraser, je me réclamerai de vous ; et si je ne » dois plus espérer de ressources sur celte terre, je viendrai, » Messieurs, sous vos. ordres et dans vos régiments, y servir r> comme grenadier ou comme simple dragon. Tout ce que vous » ferez sera bien fait. Ah ! qu'il est doux, qu'il est beau de » souffrir sous vos yeux! On lui ajouta sur-le-champ : a Eh » bien ! voyez Barras. Embrassez -le ; nous sommes sûrs qu'il ne » demande pas mieux. )>
A ces mots, les mouvements du plus horrible désespoir frappèrent d'étonnement ceux qui venaient de l'écouter. On le vit réunir tout ce qu'il eut de forces pour se tordre les bras et les mordre avec fureur. Il fut impossible de ne pas mêler de l'indignation dans les reproches qu'on lui en fit, et surtout dans la manière de lui faire sentir combien ils étaient éloignés de la position où les circonstances venaient de l'amener.
De l'autre côté, l'î\me héroïque de M. de Barras, en cédant aux premières instances avec la noble générosité de la vraie valeur, ne s'arrêtait que sur l'inconvénient de voir suspendre encore une affaire dont la mort d'un des deux combattants qui restaient devait être le terme. Aussitôt toutes les personnes qui
rentonraient s'écrièrent d'aae voix commane: a Noi^ M. de Ménil-Darand ne peut plus avoir de recours sur vous; nous sommes témoins de ce qui vient de se passer; et n'importe où nous nous trouverions, il faudra qu'il se coupe' la gorge avee nous tous avant d'avoir le moindre démêlé avec vous sur cette affaire. D'ailleurs, lui ajouta- t-on, vous conserverez toujours le droit incontestable que vous donne sur lui votre quatrième coup que vous n'avez point tiré; et nous l'attestons à touterla terre. »
M. de Barras, alors, n'objectant plus rien, s'avançait avec les personnes qui l'entouraient vers le lieu où M. de Ménil-Durand était étendu, leur réclamant cependant une attestation des faits du combat, et surtout que toute espèce de retour soit anéanti çur cette affaire. Il ne fut pas difficile d'être d'accord sur une demande aussi juste, et on ne pouvait hésiter non plus sur celle d'avoir par écrit, de M. de Ménil-Durand, qu'il reconnaissait devoir la vie à la générosité de M. de Barras.
Il était déjà prévenu de cette convention ; elle lui fut encore proposée, et il lui eût été difficile de la contester.
Malgré cela, ses mouvements de désespoir recommencèrent encore à manifester le violent effort qu'il se faisait à l'approche de M. de Barras. Le nouvel étonnement que produisit cette récidive, et qu'il aperçut sur tout le monde, l'obligea enfin de les calmer.
M. Angot, qui avait été se jeter au cou de M. de Barras, revint vers son pareot et lui dit avec le caractère et la fermeté qu'il a toujours montrés vis-à-vis de lui dans toute cette affaire : « Embrassez Barras comme vous le devez, comme un brave » homme qui vous a généreusement donné la vie; et, si vous » vouliez encore le chercher, ce serait par moi qu'il faudrait D commencer. »
De ce moment on vit les expressions de la sensibilité la plus touchante se mêler aux impressions d'horreur dont on était encore frappé. M. de Barras, emporté par le mouvement de son àme, embrasse M. de Ménil-Durand, en le couvrant de larmes. Il se lève et ne pense plus qu'à pleurer son malheureux ami, à qui on rendit à l'instant même les premiers hommages
qu'on devait à sa brayonre et à sa mémoire. On se jurait en même temps d'éteindre tout souvenir de cette malheureuse affaire, et les spectateurs, émus d'attendrissement et d'admiration pour raction sublime de M. de Barras, mêlèrent aussi leurs larmes et leurs embrassements à la promesse qu'ils donnèrent de joindre leur attestation à l'arrangement inviolable qu'on venait de prononcer.
Ënûn, la nuit approchant, on ne put quitter trop têt le théâtre d'une scène aussi sanglante, et où on laissait une victime que Thumanité n'avait pu sauver de la rigueur des préjugés et de la funeste prédestination qui l'attendait.
Le lendemain, on s'occupa de rédiger les écrits qui attestent à jamais de part et d'autre rentière extinction de cette affaire, et qui sont le résultât des paroles d'honneur réciproquement données sur le champ de bataille. Ce fut enfin le terme des démarches cruelles qu'occasionna ce malheureux événement.
{RBvue rétrospeelive.)
FIN DE l'appendice.