‹ DecampsChapitre 13 sur 31 · PAYSAGE · texte numérisé non relu

PAYSAGE

ction d'une planche de Louis Marvy. (Collection Paul Périer.)

LES ARTISTES CELEBRES

large et correct, d’une couleur presque parfaite, est un véritable joyau. On pourrait lui reprocher quelque chose de cerné et de trop marqué dans les contours; mais j’éprouve vraiment quelque honte à relever d’aussi légères imperfections dans ce gracieux et admirable ouvrage.

C’est plus que jamais en parlant des tableaux de caractère de Decamps qu’il est nécessaire de rappeler qu’un talent aussi original, qui s’est développé dans des conditions toutes spéciales, ne peut être jugé qu’en lui-même, et sans tenir compte des préférences personnelles, des traditions ou des systèmes. Decamps n’a point appris son art dans les écoles; il combattait avec son crayon à l’âge où d’autres dessinent d’après l’antique ou le modèle, forment et développent leur goût par des études régulières. Il a parlé patois dans son enfance, et si sa langue est éloquente, elle n’est ni toujours élégante, ni toujours correcte. Sa voix a su trouver des accents magiques, qui émeuvent et qui passionnent ; mais elle a gardé des bégayements et l’accent du terroir. Decamps a reçu des maîtres tout ce qu’une étude intelligente et obstinée, mais irrégulière et tardive, peut donner. Il sait par cœur Rembrandt, Murillo, Poussin et les autres. Cependant, préoccupé à l’origine des questions relatives au métier, attiré par un goût décidé vers le pittoresque, s’arrêtant volontiers au détail et à l'anecdote, aimant non seulement la beauté, mais les effets bizarres, inattendus, et jusqu’aux jeux de l’esprit, où il excelle, ses habitudes premières ont laissé des traces sensibles et regrettables dans ses meilleurs ouvrages. Decamps n’est presque jamais irréprochable, et on aurait souvent beau jeu à le trouver en défaut. Je n’admire certes pas ses imperfections, et ma sympathie pour son talent ne me porte pas à les celer. Ses défauts, que je vois, ne m’empêchent pas d’apprécier ses éminentes et rares qualités. La saveur un peu âpre de son talent ne me déplaît pas, et je préfère de beaucoup ses moindres ouvrages, quelque incomplets qu’ils soient, aux irréprochables niaiseries qu’on nous donne tous les jours pour des chefs-d’œuvre.

Decamps s’explique lui-même sur le goût qu’il eut de tout temps pour la peinture de style, sur les tentatives qu’il ht à plusieurs reprises et de plus en plus dans ce sens. « J’essayai divers genres... Lorsque j’exposai cette grande esquisse de la Défaite des Cimbres , je pensai fournir là un aperçu de ce que je pourrais concevoir ou faire. Quelquesuns, le petit nombre, la parcelle, approuvèrent fort ; mais la multitude, l’immense majorité qui fait la loi, n’y put voir qu’un gâchis, un hachis,

D'après une lithographie de M. Jules Laurens.

suivant l’expression d’un peintre alors célèbre, et que la France aujourd’hui regrette, à ce que j’ai lu quelque part... Je vous ai parlé des Cimbres parce que ce sujet était caractéristique de la voie que je comptais suivre; mais le peu d’encouragement que je trouvai d’abord, le caprice, le désir de plaire à tous, que sais-je encore ? m’en ont plus ou moins détourné. Je demeurai claquemuré dans mon atelier, puisque personne ne prenait l’initiative de m’en ouvrir les portes, et, malgré ma répugnance primitive, je fus condamné au tableau de chevalet à perpétuité. Je vis avec chagrin tous mes confrères chargés successivement de quelque travail sur place. Là était mon lot, là était mon aptitude; pour moi, un tableau à l’effet était un tableau fait; un tableau de chevalet ne l’est jamais. Et pourtant je forçai ma nature. Sans doute les chétives productions qu’enfantait mon génie étaient peu propres à donner de mon imagination une idée bien relevée. Je le sentais, et je donnai le jour en diverses fois à de grands dessins et compositions; mais ce fut en vain... J’exposai, il y a une dizaine d’années, une série de dessins vivement exécutés et par des procédés divers (histoire de Samson). J’espérais démontrer que j’étais susceptible de développement, Ces compositions, très diversifiées de contexture et d’effet, présentaient cependant un ensemble homogène dans sa variété... Les dessins furent fort loués sans doute, au delà meme de leur mérite certainement : un amateur distingué me les acheta généreusement; mais ni l’Etat ni aucun de nos Mécènes opulents n’eurent l’idée de me demander un travail de ce genre. Et pourtant l’esprit d’invention ne me manquait pas, et j’aurais autrefois tiré parti de l’idée la plus saugrenue, si l’on m’eût accordé une salle quelconque. Ce que j’eusse produit eût été fort attaquable, j’en conviens; enfin, organisé d’une manière particulière, ce que j’eusse produit fût un peu sorti de ce système de plafonnage usité... Mais, bah! avec la prétention de marcher à la tête de tout progrès, nous sommes peut-être le peuple le plus routinier de la terre. Sans me mettre au niveau de cet excellent artiste, j’eus le sort de Barye. Ce génie piquant et original, aux aptitudes et études spéciales, qui eût décoré nos places de monuments uniques dans le monde, se trouva trop heureux de pouvoir formuler ses idées dans les proportions d’un surtout d’un usage impossible, et finalement il est triste de constater qu’un talent qui seul peut-être eût pu doter son pays d’un monument vraiment original se vit réduit à la fabrication de serre-papiers. Quant à moi, j’ai la conviction que la nécessité où je

me suis trouvé de ne produire que des tableaux de chevalet m’a totalement détourné de ma voie naturelle... Le mot de l’énigme est qu’il fallait demander, solliciter, se faire appuyer, toutes manœuvres pour lesquelles je n’avais nulle aptitude, non par orgueil, comme on pourrait le supposer, mais par une sorte de honte et de répugnance tout à fait insurmontables L »

Page 1