LES NEUF MUSES AU BAIN
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une preuve de la manière forte dont sent et pense Decamps, du talent avec lequel il sait faire partager et comprendre ses idées et ses sentiments.
Le Saint Jérôme au désert, grand fusain, peint à l’huile après coup, est un des chefs-d’œuvre de Decamps. Je ne crois pas qu’il ait jamais donné plus d’accent et de grandeur au paysage, ni plus de caractère à la figure humaine. Le premier plan de ce tableau est revêtu d’une ombre transparente et profonde, qui fait valoir la partie plus éclairée où se trouve le saint en prière devant la croix. Les rochers qui arrêtent l’œil sont couverts à gauche d’une sombre végétation. A droite, un grand lion se détache en profil sur le ciel immense, profond, obscur, rayé de lueurs orange. La figure du saint est à peine éclairée, et quelques éclats de lumière indiquent seuls la couleur rouge de son vêtement; mais ce qu’on en voit a tant de justesse et de signification, qu’on la devine et qu’on la comprend. Devant cette grande conception, on ne peut s’empêcher de regretter le temps et le talent que Decamps a dépensés à des ouvrages charmants, mais comparativement frivoles.
Decamps a fait, sur les ailes de l’imagination seulement, à ce que je crois, un voyage dans les Indes, mais Jacquemont ne désavouerait pas le bel ouvrage qu’il en a rapporté. Le Désert indien représente d'une manière saisissante cette terre hostile à l’homme, ces immensités dépeuplées, inania régna, où la bête et la plante peuvent seules vivre : une plaine sans bornes, quelques palmiers, des collines basses, un ciel d’une poésie étrange tout mêlé de tons fauves et bruns; au premier plan, au bord d’une mare, un tigre et un éléphant. Cet éléphant est une des créations les plus extraordinaires que je connaisse. Les oreilles étendues, la tête agrandie par la trompe qui se perd dans l’ombre du corps, dissimulé lui-même dans le raccourci, les jambes plantées comme des colonnes, se détachant de toute sa hauteur sur le ciel, descendant par son ombre dans la mare jusqu’au bas de la toile, remplissant ainsi à lui seul toute la hauteur du tableau, cet animal gigantesque, chimérique, est cependant d’une incroyable réalité. Un naturaliste y trouverait peut-être quelque chose à blâmer; le poète et l’artiste ne peuvent qu’applaudir. Tous les détails sont hardiment sacrifiés aux traits importants de la figure. L’impression est simple et complète; l’attention ne s’égare pas sur ce qui est inutile, secondaire, sans signification et par conséquent sans valeur réelle. C’est là de la peinture du plus grand
I) apres une eau-fortc relevée de burin, de Ch. Carrev, publiée, en i85o, par l’Artiste
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caractère, et Decamps a tiré d’un sujet qui semble d’un médiocre intérêt une des meilleures pages de son œuvre.
Deux tableaux excellents, le Moïse sauvé et la Pêche miraculeuse, sont déjà sur la limite du paysage historique et appartiennent par quelques points au style proprement dit. Les personnages ne sont pas importants, dans ce sens qu’ils ne dominent pas la composition, mais ils sont traités avec une largeur et dans un caractère qui ne permettent pas de les rapporter à la peinture de genre. Les fonds ont de la grandeur; l’effet général est calculé pour faire valoir les scènes principales, sur lesquelles l’intérêt se porte sans hésitation. Claude Lorrain lui-même n’a rien fait de plus lumineux et de plus éclatant que la Pèche miraculeuse. C’est vers le soir. Le soleil est perdu dans les brumes embrasées du lac de Génésareth. On aperçoit au loin la rive opposée, entourée de montagnes d’un gris bleuâtre, d’une distinction et d’une finesse extrêmes. A droite, et en avant, la foule admire le miracle; à gauche sont d’autres personnages et deux cavaliers armés, d’un dessin grand, hardi, frappant. La barque, rapprochée du bord, se perd dans l’ombre du rivage. Les pêcheurs, penchés jusque près de l’eau, en s’efforçant de retirer leurs filets, laissent toute la place au Christ, seul debout, et qui se détache sur le fond clair et chaud du tableau. Sans trop insister sur les tours de force et sur les difficultés vaincues, qui intéressent les artistes plus que le public, il est bon de faire remarquer le cheval blanc du premier cavalier, qui, tout en étant du même ton et de la même valeur que l’eau du lac, s’en détache cependant avec une netteté parfaite.
Dans le Moïse sauvé , les caractères qui distinguent la peinture historique sont encore mieux marqués que dans la Pèche miraculeuse. Le paysage est splendide, mais il est disposé de manière à ramener et à concentrer l’attention sur le groupe principal, si bien que, malgré son importance, on ne le voit qu’après coup et par réflexion. La berge du fleuve, haute et rocheuse, est dans l’ombre. Les seconds plans à droite et à gauche sont également obscurs. Toute la lumière est portée sur le groupe des jeunes filles, nobles, élégantes, admirablement disposées, et qui sont parmi les meilleures figures de Decamps. La fille de Pharaon en particulier, vêtue de blanc et inclinée pour recevoir l’enfant, est d’une jeunesse et d’une poésie charmantes. Le fond montagneux, éclairé d’une lumière matinale et tranquille, est une des plus belles conceptions qu’on puisse imaginer. Ce tableau, d’une excellente composition, d’un dessin