‹ DecampsChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Tableaux de style de Decamps. — La Défaite des Cimbres. — Le Supplice des crochets. ■ — Joseph vendu par ses frères. — Elietfer et Rebecca. — L'Histoire de Samson. — Josué arrêtant le soleil. — Le Christ au prétoire. — Succès de Decamps à l'Exposition universelle de 1 855. — Ses dernières années. — Son séjour dans le midi de la France et à Fontainebleau. — Affaiblissement de sa santé et de son talent. — Efforts nouveaux : les Moissonneurs, la Fuite de Lotit. — Sa mort. — Son influence sur ses contemporains. — Conclusion.

La Défaite des Cimbres par Marins excita, lorsqu’elle fut exposée au Salon de i83q, beaucoup de scandale et des admirations enthousiastes. Aujourd’hui, toutes ces passions sont bien calmées, et on en pourrait dire le plus grand bien ou le plus grand mal sans s’exposera être lapidé. Cette grande esquisse peinte est d’un effet très dramatique; elle produit une vive impression d’ensemble, mais il n’y faut pas chercher un sujet principal auquel l’esprit puisse s’attacher. La bataille est dans l’air, dans le ciel, dans l’aspect des terrains dévastés, autant au moins que dans les groupes des combattants. Les personnages, qui sont innombrables, mais de très petite dimension, et perdus dans la couleur sombre du tableau.

LES ARTISTES CELEBRES

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ne suffisent pas pour expliquer l’action. Les amateurs de stratégie ne trouveront pas là leur compte, et à cet égard la moindre toile de Vernet ferait beaucoup mieux leur affaire. Cependant on sent que la bataille a été terrible, acharnée, et que la déroute est complète. Les longues files de fuyards, les femmes, les enfants, les chariots, se pressent sur le premier plan. De nouvelles bandes surgissent de tous les plis de terrain; des cavaliers demi-nus font un retour offensif contre les Romains vainqueurs, mais on voit déjà que rien ne pourra les sauver. Le paysage, très largement dessiné, a un aspect sinistre qui convient à cette scène de destruction : c’est une campagne aride, déserte, rocheuse. Des collines âpres et pelées s’enfoncent à perte de vue dans un horizon sans limites. Le ciel est sombre, coupé, parallèlement aux terrains, de grands nuages noirs illuminés de lueurs orageuses. Cette composition a beaucoup occupé Decamps. Il en a traité à part, dans des dessins très achevés, plusieurs des épisodes les plus importants. Il est certainement regrettable qu’elle n’ait jamais été exécutée dans de grandes dimensions, d’autant plus que la belle esquisse qu’on en possède a souffert un peu du temps. Les ombres, trop marquées à l’origine, ont noirci, de sorte que l’aspect général de ce dramatique ouvrage est sombre et uniforme, et qu'il a perdu dans quelques parties son harmonie primitive.

Le Supplice des crochets est un des plus célèbres parmi les ouvrages dont la place est marquée dans ce groupe. Au premier abord, l’aspect de ce tableau n’est pas agréable. Il est peint dans des tons rouges, durs et heurtés, qui n’ont rien de séduisant; mais l’excellent sentiment du dessin, l’énergie des expressions, le saisissement que cause cette scène d’horreur, rachètent bien des imperfections. La manière dont le sujet est compris rappelle en quelques points les traditions de la peinture de genre. La scène principale n’est pas sur le devant, et l'unité, la simplicité de l’impression résultent bien plus des sentiments exprimés par les spectateurs groupés au bas de la toile que du supplice lui-même. Le tableau est occupé au second plan, dans presque toute sa largeur, par la muraille extérieure d’une ville d’Asie. On aperçoit sur le haut du bastion les exécuteurs qui précipitent les condamnés; l’un de ceux-ci est déjà suspendu aux crochets, et son corps se balance contre la muraille, vivement éclairée. La foule terrifiée, repoussée par les janissaires, contemple avec la stupidité ou la résignation orientales cette horrible exécution. Quelques personnages, parents ou amis des victimes, expriment par leurs gestes

IVaprè' une lithographie de Decamps. publiée par Gihaut frères, en mars i83i.

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leur douleur et leur désespoir. La donnée de ce tableau étant admise, il faut convenir que Decamps a atteint son but, qui était d’émouvoir violemment.

C’est à l’Orient que Decamps doit le pittoresque, la couleur, toute une veine riche et nouvelle, un genre qu’il a créé, une manière qui lui appartient; il lui doit aussi quelques grandes inspirations qui complètent son œuvre. J’ai souvent eu l’occasion de dire que Decamps est plus qu’un peintre habile et un homme d’esprit. Sa grande et rêveuse imagination a trouvé dans les scènes pastorales de l’Ancien Testament les sujets de quelques-unes de ses compositions les plus belles et les plus émouvantes. La connaissance qu’il a du pays, de ses mœurs, de ses costumes, lui a permis de les traiter d’une manière nouvelle, avec beaucoup d’accent et de réalité. Il n’a vu ni Rebecca, ni Joseph vendu par ses frères, à travers la tradition classique. Il a cherché ses inspirations dans les récits bibliques et dans le pays où se sont passées ces scènes si grandes, si simples, si touchantes, et, chose singulière, s’il a trouvé en puisant aux sources mêmes quelques traits de vérité, négligés par l’école du xvie siècle et par Poussin, ses observations directes n’ont fait en général que confirmer et justifier de la manière la plus complète les œuvres des maîtres qui l’ont précédé.

La composition de Joseph vendu par ses frères étonne au premier abord. Le devant du tableau, occupé par des mouvements de terrain, quelques rochers, une source où une femme puise de l’eau, n’a que peu de rapport avec le sujet principal. Peint dans des tons sombres; ce premier plan sert à faire valoir les fonds; mais cette raison ne me paraît pas suffisante pour le motiver, et on pourrait le retrancher sans dénaturer gravement la composition. Le sujet véritable est rélégué au second plan, et j’avoue que j’ai quelque peine à m’expliquer l’utilité de cette manière de composer qu’on retrouve dans la plupart des grands ouvrages de Decamps. On se demande si on a sous les yeux un paysage ou un tableau de figures; l’attention est partagée, et l’impression n'a pas d’unité. Il faut là, comme en toutes choses, prendre un parti absolu et sacrifier sans hésitation les détails secondaires qui doivent être subordonnés. Ces observations faites, et à part le chameau debout qui forme le centre du tableau et relie les groupes de la composition, mais qui a trop d’importance, cet ouvrage est des plus remarquables, et l’on n’a plus qu’à louer. Le Joseph est d’un dessin charmant et d’une extrême élégance; tout le

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