‹ DecampsChapitre 16 sur 31 · LE DESERT INDIEN · texte numérisé non relu

LE DESERT INDIEN

' un« lithographie d'EMgcne .Le Roux, publiée dans les Artistes anciens et modernes , recueil imprimé et édité par M. Bcrtaut*

LES ARTISTES CÉLÈBRES

groupe des marchands ismaélites est d’un très bon caractère. Les figures qui se profilent sur le ciel ont une distinction, une pureté dignes des maîtres. Le ciel est d’une profondeur inouïe; le désert montueux de Do thaï m, clair et immense, va rejoindre, par des dégradations infinies, un horizon sans limites. Ce n’est pas le désert sans herbe et sans eau, l'océan de sable ; ce n’est pas non plus l’oasis verdoyante : ce sont les grands pâturages intermédiaires où Abraham, Jacob et Laban conduisaient leurs troupeaux, et où l’histoire du monde a commencé.

Elie\er et Rebecca donnent lieu aux memes observations. Le premier plan obscur, qui ne sert que de repoussoir au sujet, est un hors-d’œuvre,

SAMSON RENVERSE LES COLONNES DE LA SALLE DES FESTINS. D’après une gravure parue dans Y Illustration.

et décidément Decamps emploie trop souvent cet artifice; mais la composition elle-même est excellente. Eliezer incliné, et les bras croisés sur la poitrine, s’avance vers la fille de Bethuel. Cette figure de Rebecca est une des plus poétiques créations de Decamps. C’est bien la fille très agréable, la vierge parfaitement belle dont parle la Genèse. Les jeunes filles qui l’accompagnent, celles qui, plus en arrière, portent des amphores, ont une grâce sérieuse qui émeut et ravit. Je ne veux pas comparer ce tableau à celui de Poussin sur le même sujet, et cependant il -m’y a fait penser. Decamps parle une langue qui est à lui et qui ne ressemble pas à celle de son grand devancier; mais les deux ouvrages de ces génies, d’ailleurs si différents, produisent une impression analogue, ce qui me paraît indiquer que les deux maîtres ont compris avec sincérité et sim-

LES ARTISTES CELEBRES

plicité l’un des plus charmants motifs de la poésie et de ï'histoire.

Mais de tous les sujets que Decamps a empruntés à l’Ancien Testament, celui de Samson me parait convenir mieux que tout autre à son talent. La vie de Samson forme une suite d’aventures où la grandeur et le drame coudoient l'humour et presque le burlesque. Cet Hercule biblique, qui se venge de ses ennemis en en tuant mille avec une mâchoire, qui assassine et dévalise des passants pour payer ses paris, ce juge en Israël qui, vaincu par la volupté, livre son secret à une courtisane, présente, à côté de sa signification précise et historique, un sens symbolique qui devait frapper et séduire Decamps. Ces admirables cartons ont plus qu’aucun des autres ouvrages de Decamps les traits caractéristiques de son talent, la verve, la fantaisie, l’expression vraie, fortement accusée de sentiments très divers, depuis l’esprit et la raillerie jusqu’au pathétique le plus émouvant. Tout est coordonné, logique, nécessaire dans ces compositions si larges et si variées, où le plus imperturbable bon sens donne une incroyable réalité à des conceptions presque chimériques. Il suffit de rappeler en passant ces ciels magiques, un peu alourdis par l’exécution, où semblent se réfléchir le sens et l’émotion des scènes qui se passent sur la terre. Decamps dessine un nuage et compose un ciel avec autant de soin qu’une figure, et personne n’a peut-être compris aussi bien que lui la signification et la beauté de ces formes légères, et à quel degré elles peuvent servir à compléter le sens d’une composition. La figure de Samson est une des plus originales et des meilleures de son œuvre. Elle revient neuf fois dans ces cartons, toujours identique, toujours animée de passions et de sentiments différents. Dans le Samson déchirant un lion, c’est la force brutale d’une jeunesse héroïque. Dans le Combat contre les Philistins, le jeune homme, armé, de sa mâchoire d’âne, bondissant au milieu de ses ennemis, semble animé d’une ardeur et d’une vigueur surhumaines. L’incendie rappelle trop la manière de Poussin, mais la figure de Samson, assis au premier plan sur un bout de rocher, tenant son pied gauche de sa main droite, suivant l’usage oriental, et contemplant d’un air railleur le succès de son extravagante invention, est d’une beauté et d'une puissance extraordinaires. Cependant, c'est surtout dans le Samson tournant la meule que Decamps me parait avoir résumé et concentré ses plus fortes et ses plus hautes qualités. La scène se passe entre trois personnages : Samson, l’esclave armé d’un bâton, chargé île hâter son travail, et un rat qui se chauffe au soleil. Le jour

entre par la porte grande ouverte. Cet homme attaché à sa meule comme un bœuf, courbé sur son madrier, enchaîné, aveugle, bafoué, esclave d’un esclave, cet homme qui s’est stupidement confié à la femme « qui l’endormait sur ses genoux et faisait reposer sa tête sur son sein », pleure de ses yeux crevés d’inutiles larmes de rage. Dans son impuis-

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