‹ Decamps et son œuvreChapitre 1 sur 277 · M.DCCC.LX1X · texte numérisé non relu

M.DCCC.LX1X

DECAM PS

ue dire sur Decamps qui n’ait déjà été dit, et bien mieux que nous ne saurions le faire? D’autres voix plus autorisées, d’autres plumes plus exercées ont, avant nous, raconté sa vie, apprécié son talent. Aussi n’est-ce, à proprement parler, ni une notice biographique, ni un examen critique de ses œuvres, que nous voulons faire ici, pas plus qu’un jugement que nous entendons porter soit sur le rang qu’il a occupé parmi la génération des peintres de notre époque, soit sur celui que

la postérité lui réserve dans le cénacle des gloires artistiques de toutes les écoles.

Nous avons trop aimé l’homme, nous admirons trop, même dans ses défauts, l’illustre artiste, et le grand peintre , pour n’avoir pas craint que nos préférences personnelles n’enlevassent à nos appréciations quelque chose de cette impartialité qui en est la condition première. Nous n’essayerons pas davantage de rechercher, comme l’ont fait des critiques fort experts, si Decamps dans certaines œuvres s’inspira de Pierre de Hoogh, ou de Vandermeer, ou de Nicolas Maas-, s’il fut un réaliste ou un idéaliste ; s’il avait un talent vrai ou seulement vraisemblable. A nos yeux, s’il n’a pas toujours produit des chefs-d’œuvre, il a du moins su mettre jusque dans le plus petit croquis, dans la moindre pochade, un caractère incontestable d’originalité. Il a sa physionomie propre; avec Prudhon, Géricault, Delacroix, il constitue le groupe des génies originaux de la peinture moderne : c’est donc vraiment un maître, et cela nous suffit.

Je viens de dire combien j’affectionnais Decamps : je dirai tout à l’heure dans quelles circonstances je l’ai connu, comment il me fut donné de le voir de près et, en me liant davantage avec lui, de pouvoir apprécier sa franche et sympathique nature. Qu’on me permette auparavant de mentionner ici ceux qui, plus heureux.

figurent avant moi sur cette liste d’amis et d’admirateurs où je n’ai été inscrit que l’un des derniers ; on peut dire que ces noms se rattachent à l’histoire de l’art contemporain. Ce sont d’abord MM. Joseph Fau et Jadin, qu’une sympathie réciproque et une entière communauté de goûts avaient, dès son retour d’Orient, rapprochés de Decamps. Unis désormais par les liens d'une étroite amitié, ils furent les compagnons assidus de ses travaux comme de ses plaisirs, chasse, pêche, équitation, car Decamps, comme Géricault, était passionné pour les excercices du sport , et il y apportait toute la fougue de son tempérament. Le premier, l’accompagnant à Hyères dès l’hiver de 1882, assistait à l’enfantement de cette impérissable Bataille des Cimbres que les lignes grandioses des montagnes des Maures avaient inspirée à l’artiste. Celui-là le suivait un peu partout dans ses pérégrinations fantaisistes de Montmartre à Chailly, en passant par Saint-Maurice. Les autres, venus plus tard, comme MM. Tesson, Duvieux, Sabatier, admis, faveur bien rare, à travailler près de lui , ont pu le voir à son chevalet créer la plupart de ces belles compositions qui nous ont tant charmés depuis, et dont quelques-unes recouvrent l’esquisse réussie d’un élève. N’oublions pas non plus M. Jamar, ce fidèle de l’atelier, auquel nous devons la conservation de ces beaux essais de gravure à l’eauforte que nous décrirons plus loin. D’autres enfin, comme MM. Paul Perrier, le marquis Maison, Dreux,

Dubois, le baron Roger, sans parler de ce Prince, ami des arts, pour qui furent faits le Joseph vendu par ses frères et le Samson tuant les Philistins , attirés par l’admiration qu’ils professaient pour Decamps, frappèrent de bonne heure à la porte de son atelier. Arrivés la plupart au plus beau moment de son talent, à cette époque brillante où tout ce qui sortait de son pinceau portait l’empreinte du génie, où, suivant ses propres paroles *, « l'esprit d'invention ne lui manquant pas , il aurait tiré partie de l'idée la plus saugrenue , » ils virent éclore ces chefs-d’œuvre devenus populaires : la Patrouille turque, la Sortie de l'École , les Enfants à la Tortue, le Boucher turc, les Scènes de la vie de Samson , l’Ane et les Chiens savants.

A cette époque, comprise entre les années i83q et 1846, époque si féconde en chefs-d’œuvre, où, pour me servir d’une expression triviale sans doute, mais qui rend bien cependant ma pensée, « il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre; » à cette époque, chacun de ces amateurs choisissait suivant ses goûts; celui-ci plus particulièrement amoureux des aquarelles et des dessins; celui-là préférant les sujets orientaux, tandis que les chiens, les singes, les

* Lettre à M. le docteur Véron, publiée dans les Mémoires d’un Bourgeois de Paris.

intérieurs ou les paysages des environs de Paris formaient le lot des autres.

M. Paul Perrier, à tout seigneur tout honneur, car il fut le plus gâté de tous par le sort dispensateur des chefs-d’œuvre du maître, s’appropriait ainsi les dessins de V Épisode de la bataille des Cimbres , la suite charmante des Fables de La Fontaine , les aquarelles de la Sortie de /’ École, du Jésus che{ les Docteurs, de la Lecture d’un firman che{ un Aga, du Passage du Gué; et parmi les tableaux, les Sorcières, le Bon Samaritain.

M. Dreux emportait un jour le Singe Peintre (j’en oublie des meilleurs), une des toiles les plus réussies du maître, si chèrement disputée à la vente du feu duc de Morny; un autre jour, cette aquarelle splendide des Chevaux de halage , dont le temps a respecté jusqu’à ce jour toute la brillante coloration. Fortuné priseur,, M. Dreux pouvait, à chaque instant du jour, contempler, sur le couvercle de sa tabatière, cette scène des Petits Nautoniers , qui, dans ses quelques centimètres carrés, vaut tout un tableau.

M. Dubois acquérait cette petite Fcole turque , de forme ovale, que Decamps, si difficile pour lui-même, considérait à bon droit comme un de ses meilleurs ouvrages -, puis le Retour du Berger, toile bien

discutée au Salon de 1846, mais que l'admiration du public, lente à venir, a cependant définitivement consacrée au feu des enchères; et des dessins d’une magistrale tournure, comme le Mendiant Italien et le Siège de Clermont ; et des aquarelles, comme le Départ pour la chasse , les Cavaliers kurdes traversant un gué; enfin, ces inimitables bijoux, autrement précieux pour un véritable amateur que les diamants et les perles, ces broches à l’aquarelle et au fixé, où toute l’humour du peintre éclate si bien; petits enfants, singes pêcheurs et chasseurs, polichinelles, et cette Fuite en Égypte , réminiscence du tableau, où des anges voltigent légèrement au-dessus de la tète de l’Enfant Dieu.

M. le marquis Maison, à qui son acquisition du Corps de garde au Salon de 1834 avait aussitôt donné droit de cité chez Decamps, choisissait successivement, avec ce goût si sûr qui le caractérisait, le Village turc , la Cavalerie orientale traversant un gué , connues seulement au sortir de l'atelier par un petit nombre d’amateurs et d’amis seuls admis dans l’hôtel delà place Vendôme, œuvres magiques qui toutes, hélas! viennent de quitter la France.

M. le baron Roger, enfin, obtenait vers 1849 Rébecca à la fontaine , une des plus importantes compositions du peintre.

Voilà pour ces amateurs si justement célèbres dont les éloges et les encouragements pécuniaires soutenaient le maître dans ses travaux, l'affermissaient dans ses tentatives nouvelles. A côté d'eux, nous citerons ces marchands éclairés, Arrowsmith, Tédesco, Susse, utiles intermédiaires qui apprenaient au public à aimer ce talent original, et, ce qui n'est jamais à dédaigner pour un artiste, habituaient peu à peu les amateurs à payer aussi cher les belles productions du pinceau de Decamps que certaines œuvres banales dont l’oubli a depuis fait justice.

Comment en effet ne pas parler ici d’Arrowsmith, cet étranger original venu à Paris vers i832, qui, ne se bornant pas à faire connaître en France le talent des aquarellistes anglais, les Fielding, les Boys, les Prout, les Standfîeld, les Cattermole et tant d’autres, encourageait encore dans ses débuts Bonnington, le grand artiste auquel le public français décernait bien vite ses lettres de grande naturalisation? Arrowsmith avait du même coup compris et apprécié le talent de Decamps ; c’est pour lui que le maître fit , à l'origine , la plupart de ses tableaux de singes et d’animaux, entre autres Bertrand et Raton, les Bouledogues enchaînés (grandeur nature), héros mémorables de ce drame aujourd’hui quasi légendaire du Clos Saint-Lazare, et la Chienne défendant ses petits, et le Singe ménétrier. Mais, hélas! si le marchand doublé d’amateur savait

si bien choisir et se faire servir les meilleurs morceaux, les nécessités du commerce étaient là qui ne lui permettaient guère de garder longtemps des tableaux qu’il eût voulu pouvoir conserver toujours. Je tiens de J. Fau, cet intime ami de Decamps qui a bien connu Arrowsmith, qu’en mainte circonstance, une fois la toile partie, il l’aurait volontiers rachetée plus cher qu’il ne l’avait vendue. Etrange figure, en effet, que celle de ce négociant aux goûts d’artiste qui, re- ; nonçant un beau jour à son commerce favori, s’en alla ouvrir rue Saint-Marc la première taverne, rapidement devenue le rendez-vous des célébrités artistiques d’alors, leur premier cercle.

Mais, puisque j’ai parlé des marchands qui des premiers s’adressèrent à Decamps, je ne saurais passer sous silence le nom de Mme Hulin , aujourd’hui inconnue à nos amateurs aussi bien qu’à nos peintres , dont, cependant, tous les adeptes de l’École Romantique, comme on a appelé depuis l’École de i83o, ont conservé le souvenir. Ce fut elle qui, accaparant à son profit les aquarelles de Bonnington, leur fit atteindre des prix alors sans précédents et qu’elles n’ont pas souvent dépassés depuis lors; c’est elle aussi qui sut faire accepter, non sans peine, par sa difficile clientèle, les premiers tableaux de Cabat ; Géricault lui envoyait de Londres ses plus beauxdessins ; Roqueplan, lesdeux.Tohannot, firent pour elle leurs meilleures

aquarelles-, Decamps lui-même, vers la fin de l'année 1832, lui rapportait ses premières compositions du genre biblique, inspirées par les paysages du midi de la France, qu’il venait de traverser-, et l’on peut dire, sans être taxé d’exagération, que son magasin de la rue de la Paix fut, un moment, l’un des centres les plus vivants du mouvement artistique de l’époque.

Bien des fois, pour mon compte, j’ai entendu Decamps lui-même se louer des relations qu’il avait formées avec ces honorables négociants . Dansles lettres nombreuses que je possède, il parle d’Amédée Susse avec une véritable sympathie ; dans d’autres, il réserve à Tédesco tel morceau bien venu dont il se déclare satisfait : « Vous levendre { bien, et d' avance f en suis content , » écrit-il. C’est qu’à côté du peintre toujours préoccupé de ce qu’il produisait, toujours jaloux de ne rien laisser sortir de l’atelier dont il ne fût vraiment satisfait, il y avait l’homme honnête et scrupuleux qui n’aurait pas compris que celui qui lui achetait ne trouvât pas son profit à s’être adressé à lui.

C’était là, en effet, un des traits distinctifs de cette noble nature d’ignorer tout ce qui était négoce et commerce, d’y rester volontairement étranger-, produire et produire des œuvres dont il fût content, voilà sa préoccupation constante; en tirer de gros profits, il n’y songea jamais. Jusqu’à son dernier jour, au mo-

ment même où dans des ventes célèbres certaines de ses toiles atteignaient déjà les prix des tableaux des grands maîtres anciens, il ne changeait riervà ses demandes, tant il connaissait peu les exigences; il voulait, avant tout, que ceux qui à l’origine avaient cru en lui, que ceux-là fussent les premiers à bénéficier des élévations de prix dues au succès toujours croissant de ses œuvres.

A ce nom d’ Arrowsmith , dont nous avons parlé plus haut, se rattache le souvenir d’une particularité étrange et peu connue.

Tout le monde a pu remarquer, dans certaines des plus belles compositions de Decamps, le chiffre 45, toujours placé à l’endroit le plus apparent, tantôt sur un mur, tantôt sur quelque accessoire ou sur le dos d'un des personnages principaux, chiffre qui n’est ni une date, ni un numéro d’ordre servant à une classification quelconque. L’emploi que fit Decamps de cette marque, justement célèbre depuis dans l’œuvre du maître, date de l’époque de ses premières relations avec Arrowsmith.

Peut-être, à ce propos, me saura-t-on quelque gré de donner ici l’explication de ce chiffre cabalistique.

Ce fut vers i832 que prit naissance la Société

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