‹ Decamps et son œuvreChapitre 2 sur 277 · XJ · texte numérisé non relu

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des 45, à la suite d’un bal masqué du théâtr e des Variétés où Decamps et quelques-uns de ses plus intimes amis avaient figuré dans d’indescriptibles costumes d’atelier qui eurent, ce soir-là, un succès égal à ceux du grand Chicard. Chacun des membres de la bande joyeuse portait sur l’épaule ce nombre, sorti par hasard du cerveau de Decamps quelques instants avant le départ, et dessiné au pinceau, en quittant l'atelier, pour servir à chacun de signe de reconnaissance au milieu de la foule. Le succès de la mascarade artistique fut tel que, au milieu même du bal, Jadin, improvisé grand maître de la nouvelle confrérie, dut en conférer les insignes à plusieurs camarades, tout fiers de porter, à leur tour, la marque de joyeux ralliement tracée, séance tenante, à la craie sur leur épaule. Telle fut l’origine de cet ordre drolatique, connu seulement, même à cette époque, du nombre très-restreint des initiés. 11 avait son mot de passe, son blason avec sa devise, dont J. Fau, de qui nous tenons tous ces détails, conserve précieusement le dessin original, largement esquissé de la main même de Decamps. Pour armes Decamps avait choisi une pipe, et pour devise un véritable rébus : une main, narquoisement posée sur le bout d’un ne^ qui faisait, dans le vide, ce geste bien connu du gamin de Paris, avec ces mots : Teins pas ( n’éteins pas).

Le nombre des membres de i illustre confrérie ne

dépassa jamais douze ou quinze ; c’étaient, avec Decamps et son frère Alexandre, MM. Jadin, Joseph Fau, Fiers, Alexandre Dumas, Jamar, Ribot, Boissard, Ro)^er, et deux ou trois autres dont les noms ne sont pas parvenus jusqu’à nous.

Decamps, depuis lors, ainsi que je l’ai dit plus haut, adopta le cabalistique 45 comme un contre-seing personnel réservé à ses meilleurs ouvrages.

On dit, et rien n'est plus vrai, que quand on a aimé quelqu’un, les moindres souvenirs, les plus petits détails, ceux surtout qui se rapportent aux premiers jours d’une liaison qui vous fut chère, vous restent à jamais gravés dans la mémoire; de cette vérité je ne voudrais d’autre preuve que ce qui m’est arrivé avec Decamps.

J’étais fort jeune alors, mais déjà j’avais pour fauteur de tant de chefs-d’œuvre une admiration respectueuse qui me faisait désirer vivement le connaître. Mon père, au milieu des nombreuses toiles des peintres contemporains qu’il se plaisait à collectionner, ne possédait encore qu’un seul tableau du maître, de dimensions très-restreintes, le portrait de ce chien Briffo , le mélancolique basset de J. Fau. 11 espérait, en demandant à Decamps une œuvre spécialement composée pour lui, s’assurer la possession d’une

toile vraiment capitale. Ce désir manifesté à notre ami commun, J. Fau, nous conduisit chez Decamps en octobre 1846.

Je me rappelle encore, comme si c’était hier, le jour où pour la première fois je passai le seuil de cette maison du faubourg Saint-Denis, l’aspect pittoresque de la cour, le grand escalier à la rampe de fer forgé, et cette double porte sur le palier du troisième étage, trop lente à s’ouvrir au gré de ma fiévreuse impatience. Introduits de suite dans ce modeste atelier que remplissait un monde de toiles ébauchées rangées le long des murs, nous fûmes accueillis, mon père et moi, avec cette rondeur de bonhomie qui faisait le fond du caractère de Decamps. Il n’était pas permis, nous le savions d’avance, de louer devant le maître son talent pas plus que ses œuvres -, mais l’admiration, longtemps contenue, finit par déborder, et la consigne fut oubliée. Et, du reste, Decamps, qui connaissait le goût de mon père pour la peinture, semblait heureux de sa démarche ; il savait quel sentiment nous conduisait près de lui, et son accueil s’en ressentit de suite.

Assis devant son chevalet, sa calotte de velours inclinée sur l’oreille, une pipe d’écume dans le coin de la bouche, à la main cette palette magique, il travaillait à un tableau que je n’ai pas vu depuis, mais dont je me rappelle encore jusqu’au moindre détail Sans

doute, et je le comprendrais de reste, c’est avec un soin jaloux que son possesseur a conservé cette toile, puisqu’elle n’a figuré dans aucune vente publique ni paru chez aucun marchand. Peut-être a-t-elle quitté la France. Quoi qu’il en soit, je la proclame ici une des plus belles choses dont j’aie gardé le souvenir. — C’était une scène de nécromancie. Au premier plan, une vieille femme, en costume de gitana, interrogeait avec une attention profonde la main qu’une jeune fille lui tendait. L’aspect puissant de cette peinture, où ces tons roux du fond, si goûtés du maître , faisaient ressortir la coloration blonde des figures et mettaient en relief la blanche chemise de la jeune fille, me frappèrent vivement. Le soleil, qui ne brillait guère au ciel ce jour-là, semblait sortir de cette petite toile et illuminer tous les objets d’alentour.

Decamps se leva, nous tendit la main : la présentation était faite. Ce qui m’étonna tout d’abord, dois-je le dire, ce furent les outils de peinture que mes yeux, curieux du moindre détail, aperçurent pour la première fois, posés sur le bord du chevalet ; un rasoir couvert de couleur, une pierre ponce. C’étaient bien là, en effet, comme je l’appris depuis en les lui voyant manier, ces instruments qui, la patience de l’artiste aidant, donnaient en fin de compte à certaines toiles longtemps reposées cette solidité de ton, cet émail précoce que le pinceau seul n’aurait jamais pu obtenir.

Ficelles, dira-t-on peut-être. Oui sans doute, entre les mains d’imitateurs maladroits; mais lorsqu’on voit dans la moindre toile du maître cette préoccupation constante de la grandeur des lignes, le soin curieux de la composition et cette horreur du convenu qui caractérise si bien ses œuvres, on reconnaîtra sans peine que les moyens d’exécution, pour être quelquefois singuliers entre ses mains , n’en restaient pas moins toujours secondaires.

Comme je l’ai dit plus haut, c’était la commande d’un tableau qui nous amenait alors chez Decamps, et, moins qu’un autre, je ne l’aurais oublié. Aussi, la présentation une fois faite, mon père aborda la question sans préliminaires. « T ai déjà fait bien des promesses dont voici là-bas les muets témoins, » répondit l’artiste en étendant la main vers les toiles retournées que nous avions aperçues en entrant : « Patiente { un peu, ajouta-t-il, bientôt je vous ferai quelque chose : du sujet nous causerons d’ici là, car je veux que vous soye\ content de moi. »

Ce n’était pas cependant tout à fait ce que nous avions rêvé : grâce à nos intelligences dans la place, nous savions que le maître avait sur le chantier bien des toiles ébauchées qui n’attendaient plus qu’un dernier jour d’inspiration pour prendre place dans leur cadre-, nous n’ignorions pas non plus que, dans le

nombre, quelques-unes n’avaient peut-être pas encore de destination arrêtée. Nous insistâmes : qui n’en aurait fait autant? Bien nous en prit.

C’est alors que Decamps, dont la pipe s’était éteinte, se mit à retourner ces toiles, aperçues par nous en entrant, et nous fit assister au plus beau défilé artistique, à l’exposition la plus variée que l’imagination puisse concevoir; paysages, scènes d’intérieur, sujets turcs, il y avait de tout et dans toutes les dimensions. Mais, hélas! la plupart de ces ébauches portaient déjà au dos, écrits à la craie, suivant l’habitude du maître, les noms des futurs destinataires. Il se faisait tard, la nuit venait rapidement par ce jour d’hiver, quand, tout à coup, surgit de l’ombre une toile oblongue qui de suite captiva nos regards. C’était un effet de soleil couchant éblouissant de lumière : Un corps de troupes turques, cavaliers et fantassins, traversant un gué avec des chariots , sujet déjà traité par Decamps à plus d’une reprise, mais ici nouveau par l’effet et la disposition des figures. Nous eûmes tous les deux à la fois, mon père et moi, la même pensée : puisse cette toile n’ètre pas déjà promise! et tous les deux aussi la même joie nous saisit en entendant Decamps nous la promettre, en le voyant écrire sur-le-champ devant nous notre nom sur le châssis, vierge de toute attribution anté¬

rieure.

Hélas! qui nous aurait dit alors que ce tableau que le maître traita si longtemps, depuis ce jour, en enfant gâté, qui le suivit à Neuilly, à Fontainebleau, auquel dans chacune de ses pérégrinations il travailla avec tant de soin et d’amour, qui trois fois terminé fut trois fois remanié presque dans son entier, qui nous aurait dit qu’il resterait inachevé dans le cadre où , depuis 1848, Decamps l’avait placé lui-même?

Tel était cependant le sort réservé à ce tableau; et, quand en 1 853 , pris d’une défaillance momentanée, Decamps livrait aux enchères les œuvres inachevées qui garnissaient son atelier, que sa tête malade craignait de ne pouvoir plus désormais terminer, sa main ajoutait à la signature depuis longtemps tracée sur la toile ce mot, cette date, à jamais tristes pour moi : Faciebat 1 853 . De ce tableau cependant la destinée est moins douloureuse que celle de la plupart de ces toiles un instant entrevues par nous le même jour, et que dans un accès de sombre et amer désespoir l’artiste devait détruire lui-même : Petits Enfants au papillon , Caravane au retour de la Mecque , Danse d' Aimées. Combat de Chiens, dont il ne reste même pas les cendres.

De ma première visite à Decamps je ne dirai plus ici qu’un mot : aussi bien n'est-ce pas un roman que

j’écris et je craindrais de fatiguer le lecteur en m’arrê-

tant plus longtemps sur des souvenirs personnels qui n’ont d’intérêt que pour moi.

Notre tableau choisi, Decamps, en nous reconduisant, nous fit traverser ce petit salon dont la porte ouvrait sur l’atelier. J’aperçus, pour la première fois, ces œuvres de prédilection du maître, inappréciables ornements du foyer que je devais admirer depuis bien souvent jusqu’au jour où les enchères publiques de sa Première Vente les firent connaître au public. A droite et à gauche de la cheminée, cette Offrande à Pan , petit tableau resté inachevé, et dans lequel Meisson nier fit, vers 1 856, quelques petites figures pour l’heureux possesseur; les Réductions des dessins de l’Histoire de Samson ; une Femme italienne dans une chapelle, , portant son enfant dans ses bras; la Petite Fille à la Chèvre ; une Chienne de chasse et ses petits.

La nuit était venue tout à fait, sans quoi j'aurais trouvé sans peine, je le crois bien, quelque motif de demeurer encore.

Voilà comment j’ai connu ce grand artiste, ce bon, cet excellent homme.

Depuis lors je me suis assis bien des fois dans cet atelier, auprès de ce poêle qui, dans un moment à jamais fatal pour l’art, devait dévorer tant de chefs-

d’œuvre. J’ai vu tour à tour cet intérieur modeste de la Porte-Maillot, l’installation provisoire de l’hôtel de la Sirène, le pied-à-terre de la rue Saint-Merry, à Fontainebleau; j’ai entretenu avec le cher artiste jusqu’au fond du Lot-et-Garonne, à ce triste Veyrier, une correspondance amicale dont la lecture me cause toujours un plaisir nouveau-, mais jamais je n’ai éprouvé d’émotion plus vive, jamais je n’ai ressenti de joie plus grande que le jour fortuné où, pour la première fois, j’ai serré la main de Decamps.

Après l’avoir si bien connu, j’ai pensé qu’admirateur passionné de son talent j’aurais peut-être quelque excuse aux yeux du public à l’entretenir de cette personnalité si grande et si exceptionnelle. La religieuse piété de ses amis lui a élevé à Fontainebleau, son pays d’affection, un monument funèbre : j’ai désiré, à mon tour, rendre à sa mémoire un hommage modeste, conforme à sa modeste nature. C’est dans ce but que j’ai réuni avec un soin scrupuleux, depuis le jour où nous l’avons perdu, toutes les Compositions qu’il s’était plu à reproduire par la lithographie, la gravure, tous les dessins que son crayon a tracés sur le bois pour l’illustration de quelques publications privilégiées. J’y ai joint les Reproductions de toute sorte et par tous les procédés qui ont été faites de ses différents ouvrages, afin de permettre d’une part d’embrasser dans son ensemble l’œuvre si varié de Decamps, de l'autre

de conserver à Fart jusqu a la trace la plus légère et souvent la plus fugitive d’un talent qui bien souvent s’est ignoré lui-même. Enfin, comme complément de mon travail, j’ai cru devoir ajouter à ce Catalogue le relevé chronologique des prix d’adjudication atteints par les nombreux tableaux et dessins du maître, depuis i83o jusqu’à ce jour, dans les Ventes Publiques où ils ont figuré.

Certes, lorsqu’il s’agit d’un tel artiste, notre pensée n’est pas de disputer à l’oubli le souvenir de ses œuvres. J’ai voulu seulement, m’inspirant de généreux exemples, marcher à mon tour dans cette voie, si bien ouverte par quelques-uns des admirateurs et des amis de nos grands artistes.

Ce que MM. Delacombe, Giacomelli, Clément, ont fait avant moi avec tant de succès pour Charlet, RafFet, Géricault, j’essaye donc de le faire pour Decamps, cette autre gloire de notre école française moderne. Tous ceux qui, aujourd’hui, ont vraiment le goût de l’art, et le nombre s’en accroît chaque jour; tous ceux qui, plus tard, n’ayant pas sous les yeux les peintures de Decamps, voudront au moins posséder soit une eau-forte ou une lithographie originale du maître, soit seulement les reproductions de quelques tableaux ou dessins célèbres, ceux-là, j’en ai la confiance , accueilleront favorablement mon humble tra-

vail : c’est pour eux que je me suis plu à collectionner,, c’est pour eux, maintenant, que j’écris ces lignes.

Durant les longues et minutieuses recherches auxquelles j’ai dû me livrer pour recueillir, décrire, classer les diverses pièces de l’œuvre de Decamps, pour constater les différents états, l’époque et le lieu de leur publication , en un mot pour rendre mon travail aussi complet que possible, j’ai frappé à bien des portes, qui, toutes, se sont ouvertes avec un même empressement. Ai-je besoin d’ajouter que ceux auxquels je m’adressais ainsi m’étaient désignés de longue date par leur goût passionné pour les travaux de nos grands artistes modernes et la richesse de leurs collections ?

Je tiens donc à donner ici un témoignage de reconnaissante gratitude à ces amateurs éclairés, collectionneurs éclectiques des chefs-d’œuvre de la lithographie française, qui m’ont si gracieusement ouvert leurs riches portefeuilles , tous pleins des plus belles et des plus rares épreuves de Charlet, Lemud, Géricault, Gavarni, Raffet. A MM. Moignon, Mène, G. Halphen, je dois la connaissance de certaines planches à peu près inconnues-, à MM. J. Berville et Gihaut, des documents précieux sur les différents états de certaines planches, sur la date précise de leur publication; à MM. G. Jadin, le baron de Triqueti et Jamar, la com-

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munication de plusieurs essais de gravure à l’eauforte de Decamps, qui, bien que non signés, sont entourés par leur provenance d’une authenticité indiscutable*.

Ainsi donc, à ce monument artistique que j’ai voulu élever à la mémoire de Decamps chacun de ses admirateurs aura apporté sa pierre. S’il est, ainsi, vraiment digne de celui dont il voudrait perpétuer à jamais la gloire, je suis heureux d’avance de renvoyer à chacun de mes bienveillants collaborateurs la part d’un succès qu’ils m’auront si bien aidé à atteindre.

* Ces diverses pièces ont été données par Decamps lui-mème à MM Jadin et Jamar, ses amis.

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