‹ Découverte d'un cimetière mérovingien A la Chapelle-Saint ÉloiChapitre 2 sur 24 · D UN · texte numérisé non relu

D UN

(Lu à la séance publique des cinq Académies de l’Institut, le 25 octobre 1854.)

er Bi Q-Q Q-LEe—— —

C’est une belle chose, et la source d’une émotion à laquelle personne ne reste insensible, que d’assister à la découverte d’objets antiques dans un lieu consacré par de grands souvenirs. Mais il y a peut-être plus d’attrait encore à recueillir les débris du passé, quand une circonstance imprévue vient appeler l'attention sur un sol oublié, et dont rien jusque là n’avait pu faire pressentir l’importance. C'est ce qui n’est arrivé récemment, et dans des circonstances vraiment extraordinaires. J'ai passé, pendant dix-neuf ans, avec la plus complète indifférence, aux lieux où une bonne fortune inattendue a multiplié, en peu de jours, les révélations les plus curieuses.

La Fontaine a raconté l’histoire de ces deux amis, dont l’un alla chercher la Fortune au bout du môénde, tandis que la capricieuse déesse venait trouver l’autre plongé dans un profond sommeil. Je ne dirai pas que j'aie touché les deux extrêmes

1 La Chapelle-Saint-Eloi, théâtre de cette découverte, est un ancien prieuré de l’abbaye du Bec, connu sous le nom de Saint-Lambert de Nassandre ou de Malassis, et situé dans la commune de Fontaine-la-Sorel, canton de Beaumont-le- Roger, arrondissement de Bernay, departement de l'Eure,

9 DÉCOUVERTE de cette double existence. Mais enfin, quand, à la suite des hommes illustres qui nous ont ouvert la voie, Je remontais jusqu'aux dernières limites des antiques civilisations, j'étais loin de me douter qu’un jour des monuments, comme on n’en trouve pas beaucoup en un siècle, et qui prennent date dans l’histoire des découvertes, m’attendraient complaisamment à trente et quelques lieues de Paris, au milieu de champs adoptés pour leur obscurité même, et parce que jy trouvais un contraste plus complet avec le bruit des lieux où la science marche, où les esprits sont perpétuellement agités, et où Phistoire multiplie à nos dépens ses sanglants et terribles spectacles.

Qui, jusqu’à présent, à l'exception d’un cercle étroit de famille et d'amis, a entendu parler de la Chapelle-Saint-Eloi, et même du prieuré de Saint-Lambert-de-Nassandre ou de Malassis, dont le nom se perdit, il y a deux cents ans peut-être, pour céder la place à une dénomination moins connue encore, sil est possible? Ce n’est pas néaumoins qu’on ne püt être averti par quelques signes que les lieux avaient eu autrefois plus d'importance. Déjà un savant dont le nom fait autorité dans les études provinciales, notre confrère M. Auguste le Prévost, avait signalé, à une faible distance du point oublié que j'habite dans le canton de Beaumont-le-Roger, les restes d’une villa romaine décorée avec une rare magmificence. Cette résidence, fondée dans un site remarquable, au confluent de la Charentonne et de la Risle , à portée de la voie romaine qui conduisait de Lutèce à Juliobona, entre Evreux et le Noviomagus auquel Lisieux a succédé; un camp romain d’une dimension imposante en face de la villa, et à peu de distance, les assises inférieures d’un pont de la même époque; le sol jonché partout de tuiles à rebord et d’autres débris de l’industrie des anciens; par-dessus tout, l'apparition subite en 1830, tout auprès de notre vallée, de ces vases d’argent qui, sous le nom inexact de vases de Bernay, ont acquis dans le monde de l’archéologie une célébrité immense et méritée : tout cela pouvait faire espérer qu’on apprendrait un jour quelque chose de plus sur des lieux dont le souvenir ne pouvait avoir disparu

complétement de l’histoire. Mais un quart de siècle s’était écoulé depuis la découverte des vases de Bernay, ou de Berthouville, ou mieux encore du Villeret, et la gloire réservée à cette partie de l’ancienne Gaule semblait devoir se borner à un fait isolé et désormais inexplicable. Tout d’un coup, le voile s’est déchiré : avant d’en venir à notre découverte, 1] nous suffira de quelques mots pour en raconter les préliminaires.

Un pauvre et honnête paysan de mon plus propre voisinage, attiré dans Paris, comme tant d’autres, par des espérances bientôt décues, revient tristement à son point de départ; il y retrouve une chaumière délabrée et tombant en ruines : l’idée lui vient de s’en rebâtir une autre dans une situation un peu plus avantageuse, et, avant de savoir s’il aura les ressources nécessaires pour accomplir son projet, il trace, à quatre pas de son domicile, le plan d’une nouvelle construction. A cet endroit, la côte est abrupte et la pente à peine adoucie par des éboulements d’ancienne date. Il faut dégager le terrain, afin d'appuyer la maison contre la tranchée qu’on vient d'ouvrir. Cette tranchée découvre alors les assises d’un édifice dont aucun indice n'avait fait soupçonner lexistence. Le rustique architecte n’y voit qu'une carrière, et, arrachant jusqu’au dernier moellon, il fait un monceau des matériaux de sa future façade, en attendant que les travaux de la saison l’aient mis en état de réunir quelques fonds pour lachèvement de l'entreprise. Tel est l’état dans lequel nous avons trouvé le tas de pierres que mon fils a examiné le premier avec un regard de dix-sept ans et la ferveur d’un néophyte. Je ne le croyais pas, quand il vint m’annoncer qu’il avait distingué les restes d’un monument romain; mais, à partir du premier coup d’œil, la découverte marcha “vite, et si je voulais en rapporter tous les incidents, je lasserais la patience de mes auditeurs , sans m'être réservé le temps de faire apprécier le fruit de nos recherches.

Je dirai donc en bloc que nous avons trouvé, dans un étroit espace et presque toujours à fleur de terre, la tête et les fragments d’une statue antique, les débris d’une colonne monu-

mentale qui servait à supporter la statue, les pierres chargées d'inscriptions d’un baptistère chrétien bâti avec les rumes du monument romain qu'il avait remplacé, et, sur le terrain d’un cimetière attenant, de nombreuses épitaphes, presque toutes tracées sur des tuiles à rebord : textes très-simples pour la plupart, quelques-uns assez développés, et plusieurs même mesurés en vers d’une certaine élégance. Le nombre des inseriptions ou fragments d'inscriptions s’élève à soixante-dix, et nous sommes loin d’avoir épuisé le sol qui nous a donné ces richesses.

Voilà pour le matériel de la découverte ; il faut maintenant en exposer les conséquences : nous le ferons dans un ordre historique, et l’on verra qu'il ne nous à manqué, pour ainsi dire, aucun des éléments qui pouvaient nous amener à la connaissance du passé.

Dans le site que nous décrivions tout à l'heure, c'est-à-dire au sein de la plus riante vallée peut-être de cette partie de la Gaule qui appartenait à la seconde Lyonnaise, et qui plus tard reçut de ses nouveaux maîtres le nom de Normandie, un Romain, appelé Serquinius, avait fait bâtir une maison magnifique. (était peut-être un des soldats qui avaient accompagné Marc.Aurèle dans ses expéditions de Germame. Sous le règne de Septime-Sévère, où il éleva le monument dont nous avons trouvé les débris, il devait être vieux, puisque, d’après nos calculs, son petit-fils était investi des plus hautes magistratures vers le milieu du nr siècle de notre ère. Serquinius a laissé son nom au village de Serquigny, en latin Serquiniacus, où les restes de sa demeure n’ont cessé de fournir des matériaux aux habitations élevées dans les temps modernes. Après s'être assis dans la vallée, appuyé contre un bois, en face de prairies magnifiques et d’une charmante rivière, Serquinius n'avait pas dû négliger les champs fertiles du plateau voisin. C'était certaimement un grand propriétaire, et, avec l'étendue que les Romains donnaient à leurs terres, il n’y a point de témérité à comprendre dans la sienne un hameau situé à une Hieue de distance, dont le nom, a Pile, récemment altéré et devenu la Pie, semble

indiquer l'existence d’un grand monument funéraire, de même qu’il devient très-possible que le Villeret, établissement purement rustique, où l’on a découvert les vases magnifiques dont j'ai déjà parlé, le Villeret, placé une lieue plus loin que la Pile, ait compté aussi parmi les fermes de Serquinius.

Celui-ci cependant avait étendu dans la vallée, en remontant le cours de la Risle, ses dépendances d'agrément. A deux kilomètres du centre de son habitation, il avait élevé au pied de la colline, et sur le bord d’une belle source, la colonne monumentale dont nous avons trouvé les fragments. Cette colonne, placée sans doute au centre d’une exèdre dont le baptistère postérieur aura reproduit la forme, avait le fût orné de belles feuilles d’eau qui formaient dans presque toute sa hauteur une imbrication interrompue de distance en distance par des bandeaux ornés de bossages en manière de pierres précieuses. Sur la colonne elle-même, à une certaine élévation, se détachait en relief une tablette dont Pinscription, qui nous est parvenue presque entière, atteste que Serquinius, en vertu d’un vœu, avait élevé le monument à Hercule Mercure, Herculi Mercurio. Gette divinité, qui participait sans doute des Herméracles envoyés d'Athènes par Atticus, et dont Cicéron orna sa villa de Tusculum, devait aussi, par le mélange d’idées dont elle rend témoignage, appartenir à l'olympe gaulois où les divinités locales semblent s’être formées d’importations orientales associées aux créations poétiques de la Grèce et aux formes du culte politique des Romains : combinaisons curieuses, et dont l’étude commencée depuis longtemps n’a pas fait jusqu'ici de progrès considérables.

Ce qu'il y a de certain, c’est que l’Hercule Mercure dédié par Serquinius n’avait pas les attributs du fils d’Alcmène. Il était chaussé de bottines, une draperie légère couvrait son épaule gauche. Quant à la tête de cette statue, seule partie qui soit intacte, elle offre avec certitude les traits idéalisés de Caracalla, qu’une flatterie servile (de nombreux monuments nous l'attestent) assimilait perpétuellement à Hercule. Il est donc hors de doute que Serquinius éleva son monument à Hercule Mercure alors que le jeune empereur avait atteint l’âge de ka

6 DÉCOUVERTE puberté, ce qui place l'époque présumée de cette dédicace aux environs de l’année 210 de notre ère.

Ainsi nous avons un point de départ assuré, et à l’aspect des débris du monument, surtout de la tête d’Hercule, qui n’a subi pour ainsi dire aucune injure, il devient difficile de croire qu'une statue taillée dans la pierre du pays, tendre, friable, et sujette à se décomposer sous linfluence de la gelée, ait bravé pendant de longues années les intempéries d’un climat inégal et souvent rigoureux comme le nôtre. D’un autre côté, des inductions irrésistibles nous amènent à penser que la prédication du christianisme , qui fut cause de la destruction du monument de Serquinius, n’eut pas lieu beaucoup plus de trente ans après l'époque de sa consécration. C’est à partir de cette prédication, qui fut l'œuvre du premier évêque d’Évreux, Taurinus, invoqué depuis tant de siècles sous le nom de saint Taurin, que les résultats de nos investigations se multiplient.

Il existe une Vie de saint Taurin, dont les copies les plus anciennes remontent au 1x° siècle. Suivant l’auteur de cette vie, lequel se produit sous le nom de Deodatus et se donne pour un de ceux qui avaient reçu le baptême des mains de saint Taurin, celui-ci, après avoir abattu un fameux temple de Diane et établi la vraie religion dans la cité des Awlerei Eburovices, aurait été mandé in villa Gisaica, c’est-à-dire dans une propriété située près du bourg de Gisacus, par un magisirat romain, un consul, ou du moins un personnage consulaire (consularis per Galliam) du nom de Licinius, afin de rendre compte de la doctrine qu’il propageait au mépris des édits impériaux. Après avoir subi son interrogatoire dans la forme accoutumée, Taurinus aurait été frappé de verges, et Licinius, ouiré de colère en voyant sa femme s’intéresser au sort du vieillard, Licinius aurait été sur le point de faire subir à cette matrone compatissante le même supplice qu’au saint évêque, lorsqu’un message imprévu lui aurait appris que son fils, qui se livrait au plaisir de la chasse dans les environs d’Évreux, venait de succomber par suite d’une chute de cheval. Alors le théâtre du récit se transporte à Evreux même; le jeune homme est rap-

D'UN CIMETIÈRE MÉROVINGIEN. d

pelé à la vie par saint Taurin, et ses parents, touchés du miracle, embrassent la foi chrétienne avec le reste de la population. Je dois dire que cette vie de saint Taurin, misérablement interpolée, a été traitée avec la dernière rigueur par les Bollandistes eux-mêmes. Ces illustres hagiographes ont été jusqu’à dire qu’on n’en pouvait absolument rien tirer d’authentique, ex vita. nihil. Mais les défiances de la critique se trouvent souvent démenties par une découverte plus récente, et c’est ce qui arrive encore cette fois. Au nombre des inscriptions que nous avons recueillies, il s’en trouve une, composée d’au moins quatre vers hexamètres, tracée certainement dans le cours du v° siècle de notre ère, et qui démontre qu’à cette époque le martyre de saint Taurin à Gisacus était un fait avéré, de même qu’on y apprend que le lieu de ce martyre était l'emplacement même de notre découverte :

Hic ubi Taur/inus] virgarum ve[rbere cæsus] Est Gisaci vicufs|. . . . . . . .

Nous avons ici le nom de saint Taurin, la désignation précise de son genre de supplice, et le nom de la localité qui en fut le théâtre. Ce nom, qui se trouve sur deux monuments épigraphiques découverts au vieil Évreux!, avait été cherché partout ailleurs qu’à sa vraie place, et faute de mieux, en quelque sorte, on avait transporté au village de Gisai-la-Coudre, c’est-àdire au sein de l’ancienne forêt d’Ouche, la tradition du martyre de saint Taurin. Mais toute incertitude disparait devant l'inscription que nos recherches nous ont procurée : Gisacus, désigné comme un bourg des Aulerques (ex vico Gisaco Aulercorum) dans une autre inscription qui fit aussi partie de notre butin, était situé sur la rive droite de la Risle, aux confins du territoire des Lexovii. La villa dans laquelle Licinius, également dénommé dans le premier texte, procéda à l’interrogatoire de saint Taurin et ordonna son supplice, s’étendait sur l’autre rive,

1 Y. l’éclaircissement A.

et le monument élevé par Serquinius en l’honneur d'Hercule Mercure touchait au bourg de Gisacus.

Il n'est donc plus permis de traiter la vie de saint Taurin avec le même mépris qu’autrefois : l'inscription du v* siècle Jui donne une autorité dont elle était dépourvue, et quand on l’étudie sous ce jour favorable, on commence à distinguer des parties qui n’ont pas dû subir d’altérations graves. De ce nombre est l’interrogatoire du saint évêque, recueilli sans doute au moment même, selon l'usage de la primitive Église. Cet interrogatoire, tiré d’actes sincères, offre des particularités qu'un faussaire n’aurait point supposées. « Adore mes dieux, » dit Licinius, et le saint lui répond : « Tes dieux où sont-ils? Zicinius. Les voici. Taurin. Quels sont leurs noms ? Lacinius. Il y a Jupiter qui est d’or et Mercure qui est d'argent. — Tu dis, reprend vivement l’apôtre, que tu dois l'existence à ton dieu, pourquoi donc le gardes-tu renfermé dans ta cassette ? UE quid eum inclusum retines in scrinio tuo? » Lorsqu'on entend parler d’un Mercure d'argent, de dimension à être conservé dans une cassette, on ne peut s’empêcher de penser à la statue de Mercure en argent repoussé, qui fut trouvée, à deux lièues de Gisacus, avec les vases du Villeret. Cette coïncidence avait frappé un antiquaire normand au moment de la découverte, et il en concluait, sans identifier précisément les objets, que le trésor du Villeret avait dû être enfoui par crainte de la poursuite des chrétiens. Mais les plus sages s’opposèrent alors à cette témérité, effrayés qu’ils étaient d'entendre invoquer une pièce aussi décréditée que la Vie de saint Taurin, Aujourd’hui que les parties saines et intactes de cette vie se laissent mieux voir, le rapprochement que je viens de rappeler, et qui du reste avait reçu l'approbation de M. Raoul- Rochette, ne prend-il pas une certaine consistance ?

Danse chapitre de la Vie de saint Taurin le plus évidemment altéré peut-être, on donne pour père à cet évêque un Romain du nom de Tarquinius, et sa mère est une Grecque appelée Euticia ; celle-ci professait le christianisme, et dans l’interrogatoire emprunté aux Actes sincères, Licinius se vante del’avoir

immolée six ans auparavant aux dieux de Rome. On peut s’étonner que notre antique cimetière, dans cette partie de la Gaule, nous ait fourni même une inscription grecque : en effet, nous men avons trouvé qu’une seule ; les caracteres en sont remarquablement beaux, assez purs pour qu’on puisse faire remonter le monument jusqu’au mf siècle, et c’est l’épitaphe d’une Eutychia, c’est-à-dire d'une femme qui s’appelait à peu de chose près comme la mère de saint Taurin, honorablement ensevelie par son fils, dit la vie de l’apôtre des Eburoviques (mafrem suam honorifice sepelivit}. S'il y a chance pour que PEutychia de notre inscription soit la même que l’Euticia, mère de saint Taurin, suivant l’auteur de sa Vie, pourquoi le nom du père de cet évêque n’aurait-il pas subi une altération à peu près équivalente? et qui pourrait nous empêcher désormais de comparer le prétendu Tarquinius avec le Serquinius, auteur du monument à Hercule Mercure ? La conclusion est si directe, qu'il n’y a guère moyen de s'en abstenir. Comment croire qu'un Romain du temps de l’Empire eût porté le même nom que les rois étrusques de la Rome primitive? La critique, en présence d’une énonciation peu probable, laissait tomber de ses mains le manuscrit qui la contenait; et, cependant, avec un léger changement justifié par un texte, le nom invraisemblable devient un renseignement précieux.

On pourrait aller plus loin encore.

Saint Taurin n’est pas seulement le fils de Serquinius et d’Eutychia; les actes de son martyre lui donnent une origine 1illustre et nous apprennent en même temps que le personnage consulaire, du nom de Licinius, quile fit frapper de verges, était son neveu du côté maternel. Le seul Licinius contemporain de saint Taurin, qui eût été consul awant cet événement, esl P. Licinius Valerianus, qui parvint à lempire en 253, et qui termina par une ignominieuse captivité chez les Perses une vie illustrée d’abord dans les plus grandes magistratures, et qu’entourait une rare considération. Valérien avait été marié deux fois; sa seconde femme, dont les médailles ont révélé le nom, s'appelait Mariniana, et le fils de Lici-

oius, rendu à la vie par saint Taurin pour recevoir le baptème, mais qui mourut presque immédiatement après, est désigné sous le nom de Marinus. On ignore complétement, du reste, quelle fut la patrie de Valérien, et rien ne s’oppose à ce qu’il ait tiré son origine de quelque puissante famille de la Gaule. Ainsi le père de Gallien et le prisonnier de Sapor, après avoir persécuté les Chrétiens (on trouve encore ailleurs des traces de ces poursuites ‘), aurait conçu, sous l’impression des événements accomplis dans notre province, un sentiment profond de vénération et d’attachement pour la vraie religion. On comprendrait ainsi beaucoup mieux l’éloge que saint Denys d'Alexandrie décernait aux commencements de son règne, lorsque cet évêque, dans une lettre citée par Eusèbe, présentait Valérien comme plus favorable aux Chrétiens que les empereurs mêmes qui avaient fait profession ouverte de la foi nouvelle, et montrait sa maison remplie de fervents adorateurs du Christ, en un mot, plus semblable à une église qu’à un palais. Plus tard seulement, et après la mort de Mariniana, il en revint à ses anciennes fureurs, attirant sur sa tête la punition terrible que Lactance a éloquemment décrite dans son livre de la Mort des Persécuteurs.

Mais ces derniers résultats sont de ceux qu’il faudrait établir au moyen d’une discussion approfondie. J’en reviens donc à ce qui est positif, et je n’hésite pas à reconnaître dans saint Taurin lui-même l’auteur de la destruction du monument élevé à Hercule Mercure, et de la substitution à ce monument du baptistère dont nous avons reconnu et étudié les débris. Dans cette circonstance, nous pouvons encore nous appuyer sur lhistorien de l’apôtre des Eburoviques, quand il nous représente son héros comme défruisant partout les idoles et consacrant des églises à Jésus-Christ.

Maintenant nous savons l’origine de la religion attachée aux lieux que nous avons explorés ; l’étonnement que nous éprouvions d’abord en voyant les marques de la vénération des Chré-

* V. l'éclaircissement B.

tiens prodiguées à un monument tombé plus tard dans un tel oubli, cesse devant une explication précise et naturelle. Nous ne pouvons d’ailleurs nous appesantir ici sur examen du singulier édifice construit à la place de l’exèdre de Serquinius. La cuve elliptique destinée à administrer le baptême par immersion, le mur à hauteur d’appui qui entoure la cuve et en épouse la forme, l’étroit et oblique passage qui y conduit, le rebord hémisphérique qui règne autour de Pellipse, Pabsence bien constatée de coupole ou même de toiture, et par conséquent l'existence, observée peut-être pour la première fois, d’un baptistère chrétien à ciel ouvert, tout cela constitue un ensemble dont la rudesse s’accorde avec la simplicité du christianisme naissant. Et en même temps, on ne peut s'empêcher d’être frappé de la ressemblance qu'offre, pour la figure et même pour la dimension, notre cuve baptismale, creusée grossièrement dans un bloc de la pierre du pays, avec les baignoïres de porphyre, du genre de celles qui se conservaient soit à la cathédrale de Metz, soit à Saint-Denis, et dont la dernière passait pour avoir servi au baptème de Clovis.

Après être entrés dans le baptistère de saint Taurin, et Pavoir reconstruit en imagination tel qu’il existait peut-être il y a bien peu de temps, nous nous trouvons entourés des plus vieux et des plus vénérables souvenirs du christianisme. Notre attention est d’abord attirée par les inscriptions monumentales dont on avait décoré, dans un temps sans doute postérieur à la construction de l'édifice, le dedans et le dehors du recouvrement convexe de l’enceinte. Sur la face extérieure, c’était l'inscription souvent répétée à cette époque : Fiat par [intrantibus|, que la paix soit avec ceux qui entrent dans cette enceinte. Au fond du baptistère on lisait : Christe spi[ritus], sus[cipe] or[atijone|m nostram], à Christ-espriti, exaucez notre prière; et au-dessus étaient gravés les emblèmes des premiers siècles, la colombe, le vase eucharistique et le chrisme formant une croix aux bras de laquelle sont suspendus l’alpha et l'oméga, arran-

4 V. l’éclaircissement C.

Ses METZ

13 DÉCOUVERTE gement adopté comme une protestation contre les Ariens après le concile de Nicée.

L’impression causée par ces objets, qui nous reportent au y* siècle, s'accroît encore à l'examen des fragments de vases qu’on recueille au milieu des décombres. Nous y retrouvons en effet presque tout le symbolisme des catacombes, la croix grecque, les différentes formes du monogramme deJésus-Christ, le mystérieux poisson, la palme, avec les acclamations signalées par les explorateurs de la Rome souterraine, [pie] zes[es|, bois, el tu vivras, formule grecque écrite en lettres latines et qui fait allusion au sacrement de l'Eucharistie, vivas in Deo, vis en Dieu, tracé avec tant d’élégance sur un vase rouge d’une pâte si parfaite, qu'on craindrait de se tromper en ne remontant pas, à laide de cette indication, jusqu’au siècle même de saint Taurin.

Alors se déroule la série des noms de ceux qui ont laissé sur la cuve du baptistére ou sur le mur qui l’entoure la trace de leur passage et le souvenir de leur vénération. Cette série se complète par celle des épitaphes du cimetière, accompagnées presque toujours de la formule primitive in pace : double chaîne qui semble commencer avec la religion même du lieu et s'interrompt, ainsi que les caractères paléographiques des inscriptions le démontrent, à la fin du vr siècle, ou dans les premières années du vn°. La limite que nous venons de déterminer ne répond à aucune invasion, à aucune catastrophe politique dans notre pays; mais on l'explique aisément par cette circonstance, que les reliques de saint Taurin, dont la trace s'était perdue peu de temps après sa mort, à la suite des désastres du pays, ne furent retrouvées, par lPévêque Laudulphe, que sous le règne de Clotaire IF, c’est-à-dire à l’époque même où s'arrête la suite de nos monuments. Dans un beau récit des derniers moments de saint Taurin, qui contient la vie de cet évêque, et qui porte des caractères d’authenticité, l’apôtre des Eburoviques prédit la destruction prochaine de la cité qu'il avait évangélisée: et effectivement, vers la fin du règne de Valérien, à l’époque où nos calculs

placent la mort de saint Taurin, commença, pour les côtes septentrionales de la Gaule, l'invasion des pirates Francs et Saxous qui promenèrent au loin l'incendie et le pillage, et ne furent réprimés que vers la fin du m° siècle par la main visoureuse de Carausius. On comprend qu'après de telles dévastations, le souvenir du lieu où les disciples de saint Taurim avaient caché le corps de leur maître se fût entièrement oblitéré, et, tant que sa tombe fut ignorée, le concours des fidèles se porta vers les lieux où s’était conservé le souvenir de ses combats pour la foi. Mais quand on eut retrouvé les reliques du saint confesseur et bâti une église sur l'emplacement de son tombeau, le silence se fit autour du baptistère de Gisacus, longtemps avant que les ravages des Normands n'eussent effacé jusqu’au nom même de la bourgade gauloise.

L’étude des noms propres que nous avons recueillis fournit des inductions intéressantes : on y remarque surtout des formes purement latines, quelques-unes d'origine grecque, et une seule, jusqu'à présent, de physionomie gauloise, tant l'empreinte romaine s'était marquée sur la population de nos contrées. À côté de Viriodurus, qui, après avoir exercé, sans doute à la cour des empereurs, la profession de porteur de litière, était venu mourir au lieu de sa naissance, nous trouvons d’une part Eugenius et Theodorus, de lPautre Firmus, Lœtus, Sextus, Vincentius, Frumentius, Fortunatus, Festus, Optatus, Rusticus, Liberius, Gentianus, Ursus, Laurentius, Clemens, Barbara, Columba , et d’autres encore, tous noms romains et dont pas un ne tire son origine des idiomes de l'Orient par l’intermédiaire de l'Évangile. Le caractère dans lequel ces épitaphes sont tracées est généralement très-pur ; on n’y rencontre pour ainsi dire aucun exemple des substitutions de lettres et des orthographes défectueuses dont abondent les inscriptions des bas temps. La forme des lettres pourrait souvent convenir, même au second siècle de notre ère; un grand nombre de monuments se placent commodément dans le v°, et parmi ceux qu’à des signes positifs on re-

fà DÉCOUVERTE éonnaît pour avoir été tracés dans le vie siècle, la pureté des éléments de l'écriture et la correction du style ont subi moins d’altération peut-être qu’à Rome même. Les épitaphes métriques, qu’il n’est pas difficile de compléter, se distinguent par la pureté du langage et un certain degré d'élégance. Sur l'une on lit :

Gafllius hic tegitur juvenis] sub clfave sepuleri]. Servatufr corpus, | spiritus a[stra colit].

sur autre, qui indiquait le tombeau d’un enfant :

Corpus in hoc [tumulo] Tuti servatufr amati] Quem matri [rapuit] mors [inimica suæ].

Ce nom de Tutfus, qui n’est certainement pas commun, a déjà paru dans notre pays; les plus beaux vases de la découverte du Villeret ont été dédiés à Mercure Auguste par Q. Domitius Tutus. Ce nom s’était donc transmis dans les mêmes lieux, soit par le sang, soit par les affranchissements.

Parmi nos monuments funèbres dont la formule varie peu, on distingue une épitaphe tracée en grandes lettres d’un beau caractère et qui se lit: svr{o] raM [vivs] p£l1}. Ce titre de serviteur de Dieu, sauf des exceptions propres à certaines contrées, semble indiquer, sur les inscriptions des premiers siècles chrétiens, l’adoption de la vie religieuse. Si le temps nous à envié la désinence du nom qui désignait notre solitaire, la tradition va combler immédiatement cette lacune, et fournir un exemple frappant de la persistance et de la fidélité des souvenirs populaires à l’égard des pérsonnages éminents par leurs vertus. La Chapelle-Saint-Eloi, que je possède, située à quelques centaines de pas du baptistère de saint Taurin, et dont la partie la plus ancienne remonte à la première moitié du xr° siècle, renferme la statue, grossièrement renouvelée à une époque très-moderne, d’un personnage vêtu en moine, et au-dessous duquel est

1 V. l’éclaircissement D.

écrit le nom de saint Suron. Ce saint , sur lequel les martyrologes n'apprennent rien, est l’objet d’un pèlerinage qui a conservé toute sa ferveur ; on l’invoque pour la guérison de certaines maladies, et la source qui sort de la chapelle passe pour avoir une vertu miraculeuse. Les savants en étaient réduits aux conjectures à l'égard de saint Suron, et les ecclésiastiques suspectaient l’origine de son culte. Maintenant, grâce à notre découverte, nous ne pouvons plus douter que saint Suron, dont le nom est de forme latine, n’ait vécu de la vie religieuse dans le lieu consacré par le souvenir de saint Taurin, et qu’il n’ait continué de sanctifier le monument vénérable des premiers combats du Christianisme dans nos contrées. Une note relevée sur un manuscrit de Fécamp par un diplomatiste éminent, M. Léopold Delisle, fait voir qu'a Evreux, sous le règne de Philippe-Auguste, on trouva dans la chässe de saint Taurin des reliques de saint Syrin (Syrinus). Cest évidemment le même personnage, et l’on comprend aujourd’hui le motif de celte association.

Les inscriptions des temps antérieurs à l’établissement des conquérants germains dans la Gaule ne nous ont offert jusqu’à présent aucune indication chronologique; mais à partir du vi siècle, les dates du règne des monarques Mérovingiens se montrent ei se multiplient. Malheureusement aucune de celles dont les vestiges nous sont parvenus n’est complète : il y en a de Childebert I” et d’un Clotaire qui est peut-être le second, En même temps nous voyons arriver les noms d’origine barbare : un Baudulfus s’est inscrit sur une des pierres de l'Eglise attenante au baptistère, et dont on retrouvera sans doute les assises inférieures ; un Teudulfus, mort à vingt-un ans, reposait dans le cimetière. Mais ce qui devait à juste titre exciter notre attention, c’est la trace laissée par des personnages qui appartiennent à l’histoire. Sous ce rapport, je ne pense pas qu'aucun sanctuaire ait fourni jusqu’ici rien d'aussi digne d’intérêt que le nôtre, puisqu'on lit sur les pierres de notre baptistère le nom et en quelque sorte la signature du fils et successeur de Clovis, Childebert [*, et du contemporain, du

ve | a 4 |

conseiller, de lami de ce dernier prince, saint Germain d’Autun, évêque de Paris. On avait par le célèbre autel du Ham, conservé aujourd'hui dans la bibliothèque publique de Valogne, et qui fut dédié sous Thierry IT, dans le vin siècle, la preuve que les personnages éminents de cette époque, tels que les évéques, ne dédaignaient pas de graver leurs noms sur les monuments célèbres par leur sainteté ‘. (est ce qu'ont fait, pour le baptistère de saint Taurin, et Childebert et saint Germain de Paris. Les deux inscriptions qui s’éclairent mutuellement, paraissent avoir été tracées par la même main. Le mémorial de saint Germain est en quatre lignes, d’un caractère cursif, remarquablement ferme et élégant pour l’époque, qui tient à la fois de l'écriture employée sur les tablettes par les Romains du Haut-Empire, et de celle dont les plus anciennes chartes sur papyrus offrent le modèle. On lit: Germanus.. fui anno S M, regnante Childeberito : moi Germain, je suis venu ici l'an 46 du régne de Childebert. La date est en grec, comme il convenait à un homme élevé dans les écoles d’Autun, où toute tradition des études helléniques n’était pas encore effacée. L’an 46 de Childebert, 597 de notre ère, répond à l’époque où saint Germain, élevé sur le siége épiscopal de Paris, ne quittait plus le souverain qui l’avait adopté, et exerçait sur les derniers jours du fils de Clotilde une influence salutaire. Si, comme il paraît certain, nous avons sous les yeux un specimen authentique de l'écriture de saint Germain, nul doute qu’il n’ait aussi gravé le nom du prince qu'il accompagnait.

Ce nom est groupé en monogramme, suivant l’usage officiel de l’époque. Aucune charte authentique ne nous a transmis jusqu’ici la signature de Childebert ; mais le monogramme que nous avons relevé sur le baptistère de saint Taurin, comparé à ceux des princes ostrogoths ou bourguignons, rend une autorilé singulière à des combinaisons du même genre, émanées de Clovis I* et de Clotaire I, qui furent recueillies par Du

" Je dois ce renseignement précieux à M. Edmond Le Blant, auteur d’un beau

tiavail sur les Inscriptions chrétiennes de la Gaule, couronné par l’Académie des Inscriplions, et qu’on imprime en ce moment.

Cange, mais que les bénédictins n’osèrent insérer dans le Nouveau traité de diplomatique‘. M. le Prévost, notre savant confrère, me rappelle à propos que Childebert I‘ possédait dans notre voisinage plusieurs palais qu’il devait souvent habiter, et d’ailleurs à Pépoque de sa visite au baptistère de saint Taurin, qui est celle de la révolte de Cramne en Aquitaine, le roï de Paris a pu faire un voyage en Neustrie, pour se rapprocher du neveu dont il soutenait l’entreprise. Quant à saint Germain, sa Vie, écrite par Fortunat, nous montre la trace de ses miracles à Épône, à Mantes, et plus loin à Tassilly, dans l’ancien Hiémois, à peu de distance de Falaise. Notre monument marque une station intermédiaire dans le même voyage du saint prélat.

À côté du monogramme de Childebert I‘ et de linscription de saint Germain de Paris, on lit un troisième nom, qu’il est bien difficile de séparer des deux premiers, c’est celui de Clodoald. N’y a-t-il pas quelque vraisemblance à ce que le fils encore jeune de Clodomir, irrévocablement voué à la vie religieuse , ait accompagné, sous l'égide de saint Germain, son oncle Childebert dans son voyage, Childebert conquis désormais à la religion, et qui d’ailleurs, au milieu de ses remords, devait se souvenir qu'il avait au moins cherché à protéger le second frère de Clodoald, contre la cruauté ambitieuse de Clotaire [°? Mais le nom de Clodoald offre une particularité inattendue : 1l est conçu dans un caractère qui n’est ni latin, ni grec; en un mot, il est écrit en lettres runiques, et ce n’est pas le seul exemple que nous ayons trouvé de l'emploi de cette écriture. Un autre Franc, du nom de Herman, s'était inscrit en runes sur la vasque dans laquelle il avait sans doute reçu le baptème. Neuf épitaphes sur tuiles à rebord, dont trois bilingues, offrent les noms de personnes des deux sexes, semblables à ceux qu’on rencontre le plus fréquemment parmi les Francs Saliens ; deux de ces inscriptions portent leur date. Voilà done des exemples imdubitables de l’emploi des runes germaniques,

2 V, l’éclaircissement E.

remontant à la première moitié du vi siècle, et c’est là sans contredit, des résultats que nous avons rencontrés jusqu'ici, celui qui offre le plus frappant caractère de nouveauté.

De tous les écrivains de l’époque mérovingienne, le seul qui ait parlé des runes est Fortunat (vu, 18), lequel florissait à la fin du vie siècle. Mais c’est en faisant de l’érudition, et en accumulant tout ce qu’il savait sur les divers genres d’écriture, que le poëte chrétien mentionne les caractères runiques. Il se plaint d’un ami qui ne lui écrivait point, et lui dit en substance : Est-ce que le papier vous manque? Employez telle matière et tel caractère que vous voudrez ; servez-vous de l’hébreu ou du grec, ayez recours aux lettres des Achéménides,

Doctus Achæmeniis quævis præscribito signis,

(Ce qui indique évidemment l’alphabet pehlvi, gravé sur la monnaie des Perses Sassanides, qui circulait alors dans l’orient de l’Europe), ou bien enfin :

Barbara fraxineis pingatur runa tabellis, Quodque papyrus agit, virgula plana valet.

« Tracez des runes barbares sur des tablettes de bois de frêne, » qui font l'office du papyrus. » Fortunat, dans son voyage d'Italie en France, avaittraversé la Germanie, ses relations étaient intimes avec plusieurs des personnages les plus illustres de cette contrée, et 1l devait avoir rencontré chez les Germains Pusage qu’il décrit; mais rien, dans ce qu’il en dit, ne semble se rapporter au pays qu’il habitait.

Cependant au nombre de nos textes runiques est un fragment qui indique une date du règne de Childebert I‘; ce prince, qui mourut au milieu du vie siècle, avait donc encore vu ses sujets se servir des caractères apportés du fond de la Germanie, et si le nom de Clodoald est celui de son neveu, il faut que l’enseignement de l’écriture nationale ait fait partie de l’éducation des descendants de Clovis, à la seconde génération.

Mais arrivé sur ce terrain, je dois me rappeler mon incompétence, et, me bornant au rôle de rapporteur, j'indiquerai succinctement les opinions des savants versés dans l’étude des antiquités germaniques. Notre illustre confrère, M. Jacob Grimm , que j'ai consulté à ce sujet, a bien voulu me répondre avec une ponctualité dont je le remercie. IL attache, comme je le faisais déjà, une sérieuse importance au résultat de ma découverte : il remarque que le caractère de nos inscriptions s’éloigne des runes anglo-saxonnes comme de cellés que Hraban- Maur attribue aux Marcomans, et se rapproche des scandinaves, sans pourtant se confondre avec ces dernières. L’0 est commun aux Anglo-Saxons ; VF ne se retrouve que dans les lettres d’origine évidemment germanique, au moyen desquelles Ulphilas, dans le rv° siècle, compléta lPalphabet des Goths convertis au christianisme. Quelques formes de dialecte, quelques emplois de lettres, étonnent le vénérable patriarche de la philologie allemande, et en effet cette révélation inattendue de Pécriture et de la langue propre aux Francs Saliens tend à distinguer plus fortement ce peuple des autres groupes germaniques, et à le reporter notablement du côté des Scandinaves : ce qui d’ailleurs s'accorde avec les traditions poétiques communes aux peuples de l'extrême nord et à la nation qui fonda notre première dynastie.

Les noms tracés sur nos épitaphes runiques, Sigefried, Hagen, Sigebert, Ingomer, Clotilde, Nantechilde, Cremhilde sont ceux qu’on rencontre dans Pantique épopée germanique ou dans la famille des Mérovingiens. Quant à la date qu’il faut attribuer à ces monuments, indépendamment de la manière dont ils s’encadrent dans l’ensemble de nos richesses, nous possédons des indications positives. J’ai déjà cité le fragment qui faisait partie d’une épitaphe datée du règne de Childebert. Une autre inscription, qui heureusement nous est parvenue dans son intégrité, est ainsi conçue : Angomer, fils de Hagen, en paix, sous le règne de Clovis, consul. La formule în pace se trouve traduite par in Friede. Le titre de consul est transcrit sans altération en lettres runiques (Konsoul). Il va sans dire que l’Ingomer dont on

20 DÉCOUVERTE déposa le corps auprès du baptistère de saint Taurin n’avait rien de commun avec Penfant du même nom, que Clovis perdit avant Ja bataille de Tolbiac, et que le roi barbare croyait avoir été frappé par la vengeance de ses dieux, parce que sa mère Clotilde lui avait donné le baptême. Indépendamment de lintervalle des temps et des lieux, nous n’avons dans le cimetière de Gisacus que des sépultures modestes, et rien n’indique qu'aucun personnage de sang royal y ait été enseveli. Mais l’Ingomer, dont nous possédons l’épitaphe, avait cessé de vivre à l’époque où Clovis, ayant reçu de empereur Anastase les insignes du consulat, célébra dans Tours la pompe triomphale que le père de uotre histoire a décrite. Cet événement eut lieu en 510, et Clovis mourut l’année d’après. Ce point fixe nous permet, d’accord avec les juges les plus compétents, de ranger ici nos textes runiques parmi les monuments les plus anciens que l’on possède de la langue et de lécriture des Germains.

L'emploi des runes n'était pas nouveau quand les soldats de Clovis, établis dans notre province, en laissérent la trace au pied du monument élevé par saint Taurin. Déjà plusieurs savants ont reconnu l’origine orientale de cette écriture, et l’on est autorisé à croire que les tribus germaniques et scandinaves, après l'avoir empruntée à l’une des plus anciennes civilisations de l'Asie, l'avaient conservée depuis le temps où elles erraient encore sur les rivages du Pont Euxin. Ainsi s’éclaire de plus en plus la grande marche des peuples du sud-est au nord-ouest de l’ancien monde, et notre découverte tiendra désormais une place honorable entre les faits qui ont appris à l'Europe l’origine de ses habitants.

En même temps on ne peut qu'être frappé de la double influence qui s’exerça sur les tribus franques lors de leur établissement dans notre pays. En appropriant à leur langue la formule des catacombes, in pace, elles montraient l’ardeur de leur attachement pour la foi religieuse qui donnait enfin un aliment substantiel à leur instinct de spiritualité. En proclamant le titre de Consul. que leur souverain venait de recevoir, elles témoignaient du respect involontaire qu'inspirait la grandeur ro-

D'UN CIMÉTIÈRE MÉROVINGIEN. 1

maine à ceux même qui en dispersaient les débris. Cependant les guerriers qui avaient brandi la framée, venaient, à leurs derniers moments, solliciter un asile autour d’un lieu sanctifié par la religion de Jésus-Christ, et si, dans leur tombeau, on les distinguait encore à leur langue et à leur écriture, comme pendant leur vie ils s’étaient tenus isolés par leur loi, devenus enfants d'un même Dieu, ils se couchaient entre les générations romaines, avec l’espérance d’une glorieuse et commune résurrection.

Je n'ignore pas qu'ailleurs, et même assez près de nous, à l'aide de patientes et ingénieuses recherches, on a cru parvenir à des résultats bien différents. Suivant l’auteur des explorations dont je parle, les Francs établis dans la Gaule auraient continué de camper à part dans le tombeau comme pendant la vie. Si ces dernières conclusions subsistent, il n’en est pas moins vrai que celles auxquelles nous sommes arrivés s’accordent bien mieux avec ce qu'on sait de la France formée par les Évèques.

Il ne fallait rien moins que des résultats aussi considérables pour justifier la témérité dont je viens de faire preuve, en communiquant à un auditoire aussi imposant le récit de nos émotions de famille; mais l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres s’est émue presque autant que nous, et c'est sur son ordre que j'apporte ici le récit des vacances d’un antiquaire.

Page 1