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conversion de Licinius et la relation des derniers moments de saint Taurin. Mais d’après ce qu’on a vu plus haut, ce n’est pas à Rome, c’est à Gisacus que saint Taurin dut retrouver Les restes de sa mère. Les faits groupés dans ce paragraphe, par lequel la narration des derniers jours de saint Taurin se trouve interrompue, se présenteraient donc dans l'ordre suivant :
À Gisacus, saint Taurin rend les derniers devoirs à sa mère Eutychia;
Il fait le voyage de Rome ;
Mort de Mariniana ;
Retour de saint Taurin dans son diocèse ;
Persécution de Valérien ;
Mort de saint Taurin ;
Captivité et mort de Valérien chez les Perses.
Rien n'empêche absolument que Déodatus n’'eût accompagné saint Taurin dans son voyage et n’en eût écrit la relation, en mentionnant les faits qui s’y rattachaient naturellement. Mais si cet auteur eût rappelé un premier ouvrage en composant le second, il l'aurait fait sans doute plus adroitement, avec plus d’exactitude et à une meilleure place; c'est pourquoi nous considérons le paragraphe en question comme une interpolation, fondée, ou sur l'existence d’un premier écrit de Déodatus, ou simplement sur la tradition. En tous cas, j'étais en droit de faire usage de ce qui se rapporte à la sépulture d’'Eutychia, sans m’astreindre rigoureusement à la mention du lieu énoncé dans le texte.
Le travail que j’ai entrepris, d’ailleurs, pour distinguer des additions postérieures les parties sincères et originales de la vie de saint Taurin, présentait, à certains égards, des dificultés insurmontables : je ne m'y suis livré qu’avec une juste défiance de moi-même, et je prie mes lecteurs de l’envisager, à mon exemple, comme une pure hypothèse. À partir du vi* chapitre (tout le commencement ne m’ayant offert aucun point d'appui raisonnable), j’ai mis entre crochets tout ce qui m’a semblé sortir du ton des Actes sincères, et par conséquent défigurer la simplicité et la gravité du document original. On verra que plusieurs de ces additions sont du fait de celui qui a révisé notre manuscrit, et qui s’appuyait alors sur d’autres copies moins pures que la nôtre, et semblables à celle que les Bollandistes ont reproduite. Si l’on prend la peine de lire le morceau tout entier, sans tenir compte des phrases séparées"par les crochets,
POUR LA VIE DE SAINT TAURIN. 41 on sera frappé, j'en suis convaincu, de la suite qu'offre le récit, et on trouvera qu'il n’y manque que quelques signes de transition, effacés sans doute par les remaniements successifs auxquels étaient soumis les monuments hagiographiques.
La partie du texte qui m'a causé le plus d’embarras est le commencement du chapitre vit, où se trouve racontée la transformation du temple de Diane en une église dédiée à la Mère de Dieu. J'étais tenté de retrancher l’apparition du démon sous la figure d’un Éthiopien : car il n’est pas dans les habitudes des premiers siècles de donner à l’antique adversaire des traits hideux et grotesques. Mais j'ai été retenu par un monument vraiment extraordinaire que l'on conserve à Évreux, et qui semble offrir la tte de l'Éthiopien sous le monogramme de la Vierge. Ces emblèmes sont sculptés sur un fragment de colonne qui remonte certainement à l’âge romain, et qui peut avoir appartenu au temple transformé en église par saint Taurin !. C’est donc encore, si je ne me trompe, un témoin inattendu qui vient défendre la vie de saint Taurin dans un des passages où notre scepticisme rencontre une rude épreuve. Malgré cela, ni dans cet endroit, ni dans les autres, je n'ai pu me résoudre à conserver les longs discours que l’on a mis dans la bouche du démon. À plus forte raison ai-je retranché, et la résurrection tout à fait inutile de l’écuyer {armiger) du jeune Marinus , personnage dont le nom, d’origine chrétienne (Paschasius) , n'aurait pu être introduit que par prolepse (en supposant qu'il leüt reçu sur les fonts du baptème), et les descriptions de l’autre monde attribuées soit à l’écuyer de Marinus, soit à Marinus lui-même. L'Évangile n’a pas mis un mot dans la bouche de Lazare, ni dans celle de la fille de Jayr ou du jeune homme de Naïm après leur résurrection ; c'est aux apocryphes que commencent les compositions de ce genre, et je ne connais aucun récit sincère qui en offre la trace, à moins qu'il ne s'agisse d’une vision comme dans les Actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Le fait de la mort du jeune Marinus, huit jours après son baptême, doit avoir figuré dans le récit primitif, mais je n’ai pas su comment le dégager de ce qui l'entoure aujourd’hui.
C'est à l’aide de Ja vie de saint Taurin qu’il est possible, je pense, de résoudre les-difficultés que soulève la translation évidente du
‘ y, à la in de cet opuscule l'Explication de La vignette du titre.
chef-lieu de la cité des Aulerci Eburovices, de #ediolanum à a ville dont l'Évreux moderne occupe l'emplacement. Dans le martyrologe d’'Usuard, écrit à la fin du 1x° siècle, la mention de saint Taurin est aïnsi conçue ; Apud Castellum Ebroas, sancti Taurini episcopi. Ge mot de castellum, appliqué à Évreux, est remarquable ; et c’est pourquoi, contre l’ancienne opinion de mon savant confrère, M. A. Le Prévost, je considère le C'astellum Alerci, mentionné dans la Vie de saint Taurin, comme l'indication, non du Vieil-Évreux, mais de l’Évreux actuel. La forme pleine aura été, dans l’origine, Castellum Aulercorum Eburovicum, et c'est ainsi qu’on aura désigné d’abord le château que les Eburoviques avaient élevé sur l’'Iton, dans le voisinage de leur Cité, Mediolanum Aulercorum, aujourd’hui le Vieil-Evreux. Mais quels qu’eussent été les motifs qui avaient porté les Eburoviques à établir le centre de leur nation sur le plateau, à une certaine distance des cours d’eau, il avait sufti du défaut d’entretien des aqueducs ou de la nécessité de se fortifier ‘ pour accroître l'importance du castellum, dépeupler progressivement la cifé, et amener enfin la translation de la cité elle-même dans les murs du castellum. À l’époque de saint Taurin, le castellum était devenu le point central de la contrée ; on lui atiribuait déjà dans le langage vulgaire le nom de cité, et saint Taurin le choisit pour théâtre de son apostolat et pour siége de son évèché. On avait dit d’abord Castellum Aulercorum Eburovicum, Castellum Aulercorum (Vie de saint Taurin)}, Caslellum Eburovicum (Usuard) : l'emploi abusif du mot de Civitas Eburovicum dut s’établir au nre siècle, concurremment avec l’ancienne désignation, et c'est ainsi que, dans la Vie de saint Taurin, nous lisons ici (vi) Eüroicas expetens, (Vin) pergamus ad civitatem, et 1à (vin) cérca Caslellum Alerci. Mais le titre de civiras, pour avoir passé au castellum, n’en resta pas moins attaché à l’antique Mediolanum ; et
1 L’effort des nations germaniques pour envahir la Gaule, reprimé avant notre ère par Jules César, et dans le 1cr siècle par Germanicus, ne redevint très-menaçant que sous Alexandre Sévère. C’est alors qu’on dut songer à fortifier les villes de l'intéricur,| et en effet, nous n’avons pas dans notre pays, si l’on excepte les colonies du midi, un seul mur de ville romaine antérieur au milieu du sne siècle. Ce système de défense, dont Alexandre Sévère dut donner le signal dans jes préparatifs d'expédition qui précédèrent sa mort, s’étendit sous Aurélien, et prit une forme générale et régulière à l’époque de Dioclétien. Nous sommes portes à croire que la translation du chef-lieu de la cité de Mediolanum à Evreux eut lieu vers le règne d'Alexandre Sévère.
c’est pourquoi nous trouvons (xn) que Déodatus s'était retiré à Mediolanum, toujours accompagné de son ancien nom de cité, Civitate Mediolanis, où, retenu par la fièvre, il occupait son loisir à écrire la vie de son maître saint Taurin. Probablement après la prise et la destruction du casfellum par les pirates, lesquels devaient suivre le cours des vallées, les habitants qui avaient échappé à ce fléau s'étaient en partie retirés à Mediolanum.
Avec ces explications, l'itinéraire des personnages mentionnés dans la vié de saint Taurin est facile à tracer. On amène le saint évêque en un seul jour d’Evreux à Gisacus, par la voie qui passe à Feugueroles, au-dessus de la côte de la Rivière-Thibouville. A la nouvelle de la chute mortelle du jeune Marinus, Taurin avec son persécuteur et la suite de ce dernier personnage revient, en un seul jour aussi, de Gisacus à Evreux; et, comme c'était dans le voisinage de cette dernière ville, comme qui dirait dans la forêt de Navarre, que Marinus se livrait au plaisir de la chasse, rien n’est plus facile à saint Taurin que de faire rapporter les corps du jeune homme et de son écuyer dans l’église’ de la ville.
On remarquera enfin qu’outre les expressions trop modernes que j'ai déjà écartées, notre texte, réduit autant que possible à ses éléments authentiques, n’a plus rien de ce qui avait le plus choqué la critique et même les sentiments du P. Boschius. Dans le récit des derniers moments de saint Taurin, le narrateur, pour exprimer le ravissement que lui firent éprouver les signes avant-coureurs de la béatitude de ce grand serviteur de Dieu, fait un emprunt maladroit et certainement sacrilége, au texte dans lequel saint Paul rapporte son extase (Il Cor. 1-2. Si gloriari oportet, non expedit quidem, veniam autem ad visiones … Scio hominem in Christo..…. sive in corpore nescio, sive extra corpus nescio, Deus scit, raptum hujusmodi usque ad tertium cœlum), et là dessus, le savant jésuite ne sait comment exprimer son indignation. Mais, en cet endroit, notre texte, quoique encore répréhensible, est plus modéré que celui dont les Bollandistes ont fait usage. On liséit dans leur manuscrit Testor Deum non me laudans, quasi unus ad cælum me vidi esse (nescio tamen quomodo) in ejus obsequiis. Notre manuscrit se contente
1 Cette dernière circonstance n’est relatée que dans notre manuscrit : Sanctus sacerdos ad defunctorum, quæ deferri jusserat, corpora conversus. Le texte des Bollandistes se contente de dire : Venerunt ad corpora defunctorum, sans indiquer comment ces corps s'étaient retrouvés dans l’église.
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14 AVERTISSEMENT de dire : Zestor Deum, non me jactans dico, quod quasi usque ad cælum esse me vidi in ejus obsequiis. Toutefois, sous une forme ou sous une autre, on n’a aucun besoin de cette rhétorique compromettante. Si Pon retranche la phrase incriminée par le P. Boschius, le récit est plus simple et marche mieux.
Je ne parle pas des raisons que d’habiles critiques ont pu avoir, à une autre époque, pour condamner absolument la Vie de saint Taurin, parce qu’elle offre l’idée d’une prise de possession de notre pays par le christianisme, qui ne saurait s’accorder avec la manière incomplète, et pour ainsi dire subreptice, dont la foi nouvelle s’introduisit parmi nous. Il nous semble que le progrès des études historiques a dü détruire ces scrupules. Si le paganisme résistait énergiquement à Rome, et y restait en possession de tous ses sanctuaires, 1l n’en était pas de même au fond d’une province où le lien de lautorité politique se relächait, à mesure que se mulüplaient des calamités dont les maîtres du pays étaient presque toujours dans l'impuissance de détourner le fléau. A cette époque, les vieilles superstitions de la campagne, encore vivaces de nos jours, avaient plus de force que les symboles de la religion d’État.
Tous ceux quiont vu démolir les murailles romaines de nos antiques cités ont été surpris d’y trouver accumulés les débris des temples du paganisme. Il ne faut pas sans doute tirer une conclusion absolue des faits de cette nature. Quand le dauphin Charles, pendant la captivité du roi Jean son père, prit le parti rigoureux de détruire une moitié des faubourgs de Paris, afin d'assurer par des fortifications imposantes la conservation de la ville contre les Anglais, on sait qu’il sacrifia une quantité d’édifices religieux; et si l’on avait aujourd’hui à démolir les murailles qu’il fit construire alors, les débris d’églises et de couvents qu’on en tirerait ne devraient pas faire croire que la France eût alors abjuré le catholicisme. Mais les anciens ne plaçaient qu’un certain nombre de temples à l’extérieur des villes, et Les murs de nos cités ont fourni les fragments de tant d’édifices de ce genre, qu’on ne peut s'empêcher de croire à la destruction ou à l’abandon préalables des monuments, qui fournirent ces matériaux à la défense des villes vers la fin du me siècle. Les populations, qui devaient, presque immédiatement après, contribuer dans une proportion formidable à la révolte des Bagaudes, conservaient sans doute peu de respect pour la religion importée ou du moins profondément modifiée par les Romains. Aussi, loin de trou-
ver rien d’invraisemblable dans l’action de saint Taurin, arrivant dans une cité gauloise, et profitant de son premier succès pour marcher droit au temple principal et le convertir en église, croyonsnous que les faits de ce genre ont dû se multiplier à la même époque dans le nord de la Gaule, de manière à fournir une meilleure explication qu’on n’en a pu produire jusqu'à ce jour, de la nature des matériaux dont se composent les murs romains de nos cités.
Puisqu’il est question de temples, disons un mot de la répugnance que le P. Boschius éprouvait à croire qu'un Romain des premiers siècles, tel que Déodatus, ait fait de Diane la sœur et l'épouse de Jupiter. Il s’agit du discours que l'historien met dans la bouche de saint Taurin, lorsqu'il entre dans le temple de Diane : Vultis ergo Dianæ servire, quam frater ejus Jovis in conjugium accepit, quod nefarium est in omnibus legibus °? C'est cette phrase que le savant hagiographe déclare indigne d’un écrivain (1. d’un évêque) né dans le premier siècle, à Rome, d’un père idolâtre. Mais outre qu’il est fort douteux que saint Taurin, confondu ici par le docte jésuite avec son biographe, füt né à Rome, nous trouvons assez de divergences dans la mythologie des anciens, pour admettre la possibilité de l'existence à Évreux d’une tradition suivant laquelle Diane aurait été substituée à Junon comme sœur et épouse de Jupiter. Pour ceux qui ont l'habitude de ces sortes de matières, Diane, très-voisine de Dioné, lune des déesses unies à Jupiter, Diane qui, dans certains récits, passe non pour la sœur, mais pour la femme d’Apollon, devient, en tant que fille de Démèter, et comme identique à Coré, l'épouse soit du Jupiter adoré dans les mystères, soit du Jupiter infernal. On ne peut douter que, dans Ja Gaule, la religion n’eût conservé une partie de ses combinaisons propres et de sa physionomie nationale ; et saint Taurin, en parlant aux habitants d’Évreux, se serait gardé de les entretenir d'autres fables que de celles qui régnaient dans leur temple principal.
Il ne me reste plus qu’à dire un mot-de la méthode que j'ai observée dans la publication du nouveau texte de la vie de saint Taurin. La division en chapitres, marqués en chiffres romains, est fournie par le manuscrit, sauf pour le premier et pour le second, où j'ai dû suppléer la numération marginale. J'ai placé en concordance,
1 Le mss. B. ajoute romanis, mal à propos sans aucun doute.
et en chiffres arabes, les paragraphes adoptés dans l'édition des Bollandistes. On a vu que les mots ou les lettres en italique servaient à distinguer les corrections introduites par le réviseur de notre manuscrit. Quand la première énonciation n’a pas disparu, j'ai placé le changement entire parenthèses (); deux traits perpendiculaires || marquent les mots ajoutés ; les crochets [ |, je l'ai déjà dit, sont réservés pour la séparation que j'ai tâché d'établir entre les parties saines de l'écrit de Déodatus et les imterpolations postérieures.
Si j'avais voulu indiquer toutes les variantes fournies par le texte des Bollandistes, il aurait fallu donner une seconde copie du texte : car, grâce à l'habitude des remaniements qui régnait dans la reproduction des monuments hagiographiques au moyen âge, il est peu de phrases qui se présentent sous une forme identique dans les deux textes. Je me suis donc contenté de noter les différences qui prouvent la supériorité de notre manuserit, ou celles moins communes qui peuvent servir à le corriger et à l’améliorer. Ces variantes précédées d’un B (pour PBollandistes) ont pour signe de renvoi des lettres italiques. Les chiffres correspondent à un petit nombre de notes destinées à compléter les éclaircissements contenus dans cette introduction.