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À VERTISSEMENT
Voulant éclaircir dès à présent autant que possible les questions que j'ai touchées dans les deux morceaux qui précèdent, je prends le parti de publier une nouvelle édition de la Vie de saint Taurin, ou plutôt un texte de cette Vie différent de celui qu’ont donné les Bollandistes. Ce nouveau texte, auquel je crois devoir accorder la préférence, m'a été indiqué par M. Léopold Delisle, et fait partie du manuscrit n° 989 de l’ancien fonds latin de la Bibliothèque impériale. I1 a été tracé avec beaucoup de soin et d'élégance dans ies premières ‘années du xi* siècle, et M. Delisle pense qu'il a fait partie de la Bibliothèque des Religieux Bénédictins de Fécamp. On irouve en effet, à la fin du volume, une litanie où le nom de saint Taurin, transcrit en majuscules, se trouve associé à celui de saint “rotmundus (Sce Frotmunde, intercede pro nobis), et ce dernier saint est particulier à l’abbaye de Fécamp, où l’on sait d’ailleurs qu'une partie des reliques de saint Taurin était conservée. On trouve dans ce manuscrit : 1° la Vie de saint Taurin (pp. 8-24); 2° l’Anistorre de l'invention de ses reliques, sous ce titre : Zncipiunt aliqua de miraculis (pp. 24-30) ; 3° deux sermons pour la fête de saint Taurin (pp. 30-40), dont le premier a été certainement composé pour l’église d'Évreux, et dont le second n’est pas achevé ; 4£°et enfin (p. 53 v°), une hymne en l'honneur de saint Taurin, dont la musique
est indiquée à la fois au moyen de la notation alphabétique et
des neumes, comme dans le fameux manuscrit de Montpellier. La Vie de saint Taurin, de même que la Relation de ses miracles, a été revue par une main plus expérimentée, dont les corrections se distinguent à la pâleur de l'encre. Nous indiquons en italique ces changements, qui servent souvent à faire voir les libertés que les transcripteurs des Vies de saints prenaient avec les textes qu’ils reproduisaient. Il semblait qu'à chaque fois ce füt une nouvelle composition à laquelle ïl aurait été permis d’ajouter de nouveaux embellissements, et c’est principalement par l’abus de ce procédé qu'à moins de circonstances extraordinaires comme celle de notre découverte, des écrits, éminemment précieux quand on les rencontre dans leur rédaction première, perdent tout droit au respect de la critique et à l'attention des historiens, après qu’on leur a fait subir plusieurs de ces remaniements successifs.
M. l’abbé Saintyves, de la congrégation des Missions de France, a publié récemment un excellent travail sur les différentes versions qu’on possède de la vie de sainte Geneviève {. Mais ce savant ecclésiastique a pu, grâce aux manuscrits, montrer l’altération progressive de ce texte précieux à partir de l’exemplaire primitif, et nous n'avons à notre disposition aucune ressource de ce genre. En effet, le mss. n° 989 n’a que bien peu d'avantages sur celui que les Bollandistes ont fait imprimer. Nous n'en croyons pas moins utile de donner ce texte inédit, dans lequel la première rédaction semble, à certains égards, avoir subi moins d’altérations.
Ainsi le prologue, entièrement différent de celui qu’on lit dans le Reéueil des Bollandistes, tout en conservant la physionomie d’une rédaction assez récente, ne renferme pas néanmoins la contradiction dont le P. Pierre Boschius avait été frappé en comparant le début de l'ouvrage avec quelques assertions qu’on rencontre dans le récit; contradiction, du reste, moins évidente qu'il n'avait semblé au docte Jésuite.
Les expressions de filiolus (filleul), senior (seigneur), qui ont paru au P. Boschius d’un emploi trop moderne, se trouvent plus rarement, ou manquent tout à fait dans notre manuscrit.
Les transitions y sont mieux amenées, comme on peut s’en Con-
# Vie de sainte Geneviève, patronne de Paris. Paris, 1846, in-80.— Pièces justificatives. Vie e sainte Geneviève. Goncordance et variante des manuserits, P. k-CXLIv.
POUR LA VIE DE SAINT TAURIN. 81 vaincre, en comparant les chapitres vi ad calcem et 1x énitio du nouveau texte, avec les passages correspondants des $$S 12 et 13 de l'édition des Bollandistes.
Notre rédaction finit d’une manière naturelle, tandis que la conclusion de l’autre texte est embarrassée et confuse.
Néanmoins nous avons trouvé dans la copie adoptée par les Bolandistes plusieurs variantes précieuses, et il semble même qu’à plusieurs; reprises, le correcteur du mss. n° 989 se soit guidé sur l’autre rédaction pour réformer celle dont il avait entrepris la révision.
Celle-ci offrait quelques fautes grossières que le censeur s’est hâté de faire disparaître; mais ces solécismes ont cela de précieux qu'ils semblent indiquer, ‘pour la rédaction recopiée au xi° siècle, une époque de barbarie. Comme l'invention des reliques de saint Taurin par l'évêque Laudulphe eut lieu sous Le règne de Clotaire Ii, au commencement du vu: siècle, il est à présumer que la Vie de saint Taurin reçut alors la forme sous laquelle le mss. n° 989 nous l'aurait offerte, sans les soins que prit pour l’améliorer le correcteur du xi° siècle.
On peut croire qu’à l’époque de l'invention des reliques, on possédait encore, dans son intégrité, la vie originale de saint Taurin, écrite par son disciple Deodatus. Mais les récits qu'elle contenait s'étaient amplifiés par la tradition, et l’on ne dut se faire aucun scrupule d'ajouter ces détails légendaires aux témoignages contemporains. Il y aurait même lieu de considérer le remaniement et la transformation du document primitif comme encore plus récents, si l’on remarquait, après le P. Boschius, que l’identification de saint Denis l’Aréopagite avec l’apôtre du diocèse de Paris, admise par notre rédaction, ne paraît avoir été proposée qu’au vu siècle en Orient, et au 1x° en Occident. Mais le rapprochement que nous venons d'indiquer a trait aux premiers chapitres, relatifs à l'origine, à la jeunesse et à l’ordination de saint Taurin, et nous ne semblons autorisés à commencer sérieusement la vie de cet évêque
qu’au chapitre vi du nouveau texte ($ # des Bollandistes). S1 le document a subi une nouvelle altération après le commencement du vu siècle, cette altération porte certainement sur le début de l'ouvrage, qui, dans la rédaction de Deodatus, ne devait contenir qu'un très-petit nombre de renseignements.
Je ne fais donc aucune observation particulière sur les chapi-
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38 À VERTISSEMENT tres I-V. Toutce qu’on y trouve de relatif à saint Clément, pape, et à saint Denis l’Aréopagite (juste objet des critiques du P. Boschius) semble n'avoir aucune authenticité. On y remarque un singulier méange du récit de Grégoire de Tours, qui place le renouvellement de l’apostolat des Gaules sous Trajan Dèce, vers l’époque du pape saint Fabien, avec la tradition qui fait remonter au 1% siècle la mission du premier évèque de Paris ; ou plutôt c’est la donnée même de Grégoire de Tours avec l'identification des deux saints Denis et la substitution de saint Clément à saint Fabien. L'origine romaine du patron de l’église d’'Évreux n’a pas besoin d’être prouvée par le chapitre II : elle résulte évidemment du dialogue de Taurin et de Licinius (chap. VIT); maïs il doit y avoir quelque fondement à la mention du nom de Domitien. Peut-être faut-il en conclure que la famille de saint Taurin était venue de Rome en Gaule, à l’époque de cet empereur.
Nous ne croyons pas non plus devoir rejeter absolument la tradition qui mêt saint Taurin en rapport avec saint Denis, évêque de Paris. Si saint Denis a vécu à l’époque que Grégoire de Tours lui assigne, il était contemporain du premier évèque d’Évreux ; et celuiel, après avoir fui la maison paternelle, de connivence avec sa mère déjà chrétienne, pouvait s’être mis sous la direction du premier évèque de Paris, et en avoir recu l’ordination épiscopale.
On remarquera une contradiction évidente entre le reproche adressé par Licinius à saint Taurin : Quantum temporis est ex quo fugisti patrem tuum ? et le récit des premiers chapitres suivant lesquels saint Taurin aurait été confié dès sa naissance à saint Denis l’Aréopagite; à moins qu’on ne suppose qu'après avoir été élevé par saint Denis, il serait retourné plus tard chez son père, pour l'abandonner une dernière fois, afin de se joindre aux missionnaires de la Gaule. Mais une telle explication ne fait que multiplier les invraisemblances ; tandis que Licinius, établi dans l'héritage de son aïeul, et y faisant ramener son oncle maternel, après lui avoir demandé, au nom de la loi, son nom et celui de ses parents, doit de même, pour suivre les formes de l’interrogatoire, s’enquérir de l’époque de sa fuite, quoique n’ayant pas besoin d’information à cet égard.
Licinius, d’après ce qu’il dit à saint Taurin, avait fait martyriser sa mère Eutychia six ans auparavant. Il aurait pu commettre ce erime en [talie avant son départ pour la Gaule, et on s’expliquerait
ainsi que saint Taurin n’eût appris le sort de sa mère que de la bou che de son bourreau. Mais pourquoi Licinius, qui pouvait bien venir chercher saint Taurin dans la cité, théâtre de sa prédication, le faitil amener à la campagne, dans une villa, si ce n’est parce que cette villa lui appartenait? C'était done au mème lieu que Licinius avait dû faire périr la seconde femme de son aïeul. Saint Taurin arrivé récemment à Évreux, et qui avait passé les années précédentes à Paris auprès de saint Denis, a pu très-naturellement ignorer ce que sa mère était devenue.
Après l’inconsistance des premiers chapitres, ce qu'il y a de plus incohérent dans la vie de saint Taurin, telle qu’elle nous est parvenue, consiste dans la manière dont l’auteur interrompt son récit à la fin du chapitre X, pour mentionner des circonstances tirées d'un premier écrit qu’il aurait composé en l’honneur de saint Taurin. Après la mention que Taurin mourant fait du pape saint Sixte, le prétendu Deodatus rappelle qu’il avait accompagné son évêque dans un voyage à Rome; que dans cette ville saint Taurin avait rendu les derniers devoirs à sa mère, et qu'après avoir recu fa bénédiction du pape Sixte, il était revenu dans sa patrie avec
Pauteur du récit. Toute cette incise depuis £go auter Deodatus
jusqu'à hic prætermisi s’enlève sans difficulté, et le récit se continue alors d’une manière tout à fait naturelle. Mais est-il impossible qu'après la persécution de Licinius et avant sa mort, saint Taurin eût fait le voyage de Rome, et le souvenir de ce voyage ne pouvait-il pas s'être conservé à l’état de tradition jusqu’à l'époque de l'invention de sesreliques? D’après nos caleuls, saint Taurin, battu de verges à soixante et un ans, en 242 de l’ère chretienne, serait morten 259, à soixante-dix-huit ans. Dans cet Intervalle de dix-sept ans, son voyage à Rome se placerait sans difficulté, et même s’il est permis d'identifier Licinius avec Valérien, l’évèque des Eburoviques aurait pu être attiré vers le palais impérial, asile des Chrétiens à l’époque décrite dans la lettre de saint Denis d'Alexandrie, non sous le pontificat de Sixte IE, mais sous celui de saint Etienne, son rrédécesseur. Dans cet intervalle se place la mort de Mariniana, seconde femme de Valérien, la même, dans notre système, que Léonilla, femme de Licinius, et rien n’empèche de croire que le repentir eût expié chez les Perses les crimes de Valérien. Joignez à ces circonstance, les honneurs funèbres rendus par saint Taurin à sx mère, vous aurez les matériaux d'un récit à placer entre la premiere
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