Genèse, xxi
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Caffer a des cornes convexes; Tâiitre les a plates. Notre animât appartenait à la dernière variété. Une de ses cornes était entrée dans la cuisse du malheureux Sali, en déchirant tous les muscles jusqu'à l'os ; il y avait aussi une blessure s'étendant depuis le milieu de la gorge jusqu'à l'oreille; la veine jugulaire était coupée en deux. Une des cdtes était brisée ainsi que le sternum. Le buffle, comme d'habitude, n'avait abandonné sa victime qu'après l'avoir tout à fait écrasée. Le cadavre avait été trouvé enseveli dans la boue , où la tête seule faisait saillie. Le pauvro Sali n'avait pas eu le temps d'armer son fusil , car les deui^ détentes se trouvaient au repos sur la lumière. Je ne souffrirai plus que mes gens s'exposent à de telles catastrophes. Ce sont des poltrons insignes, aimant à faire du bruit, a tirer des coups de fusil en vrais gamins, et à gaspiller leur poudre sans aucun profit, tandis que, lorsqu'il y a du danger, on ne peut pas compter sur eux. Ils abandonnèrent leur camarade quand il avait besoin de leurs secours , et braillèrent comme des enfants à sa mort* Je ne les laisserai plus sortir des embarcations.
Pendant la soirée, j'entendis mes hommes s'entretenir de cette affaire tt j'appris toute la vérité. Il paraît que fiicharn et deux autres hoounes se trouvaient avec le malheureux Sali lorsque le buffle se précipita sur lui, et qu'ils prirent la fuite sans même tirer un coup de fusil pour le défendre. Réfugiés sur une grande fourmilière à environ cinquante verges de distance, ils virent du haut de ce fort Sali lancé coup sur coup dans l'air et ils pouvaient entendre ses cris d'appel désespéré. Au lieu de courir à son secours, ils lui crièrent de faire le mort, et que le buffle l'abandonnerait. Voilà un spécimen du courage des habitants de Khartoum. Mon coup de carabine avait tellement blessé le buffle qu'il n'avait pu fuir bien loin ; son épaule était fracassée, impossible à lui de traverser la vase épaisse. Ma balle Reilly, n« 10, entrée par l'épaule gauche, un peu au-dessus du poumon, se trouva sous la peau de l'épaule droite.
Les sinuosités de ce courant monotone dépassent l'imagination , et pendant les calmes plats ces immenses marais produisent un sentiment de mélancolie indescriptible. LeNilRlanc est un véritable Styx. Quand le vent vient à souffler avec force, la navigation est très-difficile, à cause des perpétuels détours
Comme les matelots sont tout à fait ignorants, et que la voile du bateau est la grande voile triangulaire commune-, chaque effort pour virer de bord amène un désordre et un tapage dont le résultat ordinaire est que nous donnons au milieu d'un marais sous le vent; cela vaut mieux, sans contredit, que de chavirer, catastrophe qui est souvent fort imminente. Ce matin même le vent souffle avec force, et nous avons les accompagnements ordinaires de cris et de confusion. Nous attendons une demi «journée la Disgracieuse qui arrive enfin en vue, à la nuit tombante. Les retards que cette barque nous cause sont des plus sérieuXyCar un voyage rapide est indispensable à nos animaux. Les chameaux souffrant déjà de leur séjour à bord, et je leur fais appliquer aux jambes des bandages mouillés.
La largeur de la zone marécageuse varie. Sur quelques points elle parait s'étendre à une distance d'environ deux milles de chaque côté de la rivière; ailleurs, elle s'étend à perte de vue, formant un horizon absolument plat ; et comme les naturels ont mis de tous côtés le feu aux herbes sèches, on voit, au delà de la limite des marécages, s'élever la flamme et la fumée. Des roseaux semblables aux bambous , mais d'une espèce distincte, de hautes herbes aquatiques comme des cannes à sucre, et donnant un excellent fourrage pour les bestiaux, puis enfin Téternel ambatch ; tel est le tapis de ce sol fangeux d'où s'élèvent des nuées de moustiques.
12 janvier. — Brise fraîche le matin; mais nous sommes obligés d'attendre la Disgracieuse qui arrive à dix heures. Combien sont absurdes les descriptions du Nil Blanc où Ton prétend que ce fleuve n'a pas de courant I Dans quelques endroits, par exemple, un peu au-dessus de la jonction du Sobat, et de là jus* qu'à Khartoum, le courant est faible; mais depuis que nous avons. quitté le Bahr-el- Gazai, le fleuve à suivant les localités une force d un mille trois quarts à deux ïnilles et demi par heure. Il est vrai qu'ici la largeur du fleuve vrai ne dépasse pas
cent mètres.
A onze heures vingt minutes du matin nous mettons à la voile sous une brise très-forte; mais nous sommes à peine en route depuis une demi-heure que la grande vergue de la Disgracieuse se brise encore une fois. 11 nous faut prendre à la remorque ce bâtiment. Ce n'est plus la peine d'en réparer la vergue, et si ce
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n'était à cause des ânes, j'abandonnerais la Disgracieuse à ellemême. Les bateaux de Kourshid Aga passaient près de nous à toutes voiles quand le gouyemail de son dahabié se brisa soudain, et l'embarcation dériva au milieu du marais. Je promets à mes hommes une ration de grog si tous les bateaux sont réunis au coucher du soleil, lorsque le tambour battra.
13 janvier. — Nous nous arrêtons près d'un village sur la rive droite en compagnie des deux dahabiés de Kourshid Aga. Les naturels viennent vers les bateaux ; ce sont des sauvages au superlatif^ des hommes nus comme la main. Leur corps est frotté de cendre, et ils se teignent les cheveux en rouge avec un mélange de cendre et d'urine de vache. Ce sont bien les diables les plus affreux que j'aie jamais \us ; il n'y a pas d'autre manière de les désigner. Les femmes non mariées sont également nues; les autres ont autour des reins une espèce de frange faite d'herbe. Les hommes portent au cou des colliers de perles fort lourds ; ils ont à la partie supérieure du bras deux épais bracelets d'ivoire, des anneaux de cuivre aux poignets, sans compter un horrible bracelet de fer massif armé de pointes d'environ un pouce de longueur, comme les griffes du léopard, et dont ils font le même usage que cet animal. Joctan, chef d'un village Nouer, vient me rendre visite avec sa femme et sa fille. Ils me demi^ndèrent tout ce qu'ils virent en fait de colliers ou de bracelets, mais refusèrent un couteau comme leur étant inutile. Ils s'éloignèrent enchantés des cadeaux que je leur fis. Les femmes se pratiquent une incision dans la lèvre supérieure, et y portent en guise d'ornement un fil de fer long de quatre pouces couvert de perles. Ce fil de fer s'avance comme la corne d'un rhinocéros. Les femmes sont hideuses. Les hommes, grands et forts, sont armés de lances. Ils ont des pipes contenant près d'un quart de livre de tabac, et ils fument du charbon de bois quand leur plante chérie leur manque. L'acide carbonique produit par le bois amène une légère ivresse , résultat fort désiré. Kourshid! Aga leur ramenait de Khartoum une jeune fille qui avait été prise par un chasseur d'esclaves ; ceci charma la peuplade, et ils amenèrent de suite un bœuf comme tribu de reconnaissance. La vergue de la Disgracieuse étant brisée en deux morceaux, je fus obligé de chercher un endroit sec pour faire les réparations nécessaires. M'éloignant donc du village des Nouers-Eliab, j'amenai
dans ta soirée la malheureuse vergue. Je pris la Disgracieuse h la remorque, et nous voici eu ce moment à huit heures trente minutes du soir, voguant à travers des moustiques et à la recherche d'un point de débarquement dans ces marécages. Pendant
TmUq, eb«f do Noneri.
que le chef Nouer était dans ma cabine, assis sur un divan, je dessinai son portrait, ce qui lui fit le plus grand plaisir. A mes questions touchant l'utilité de son bracelet à pointe de fer, il répondit en me montrant le dos et les bras de sa femme cou-
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verts de cicatrices. Ces pauvres noirs sont des gens fort aimables, comme disent les négrophiles anglais ; et mon chef était tout fier d*avoir déchiré la peau de sa femme comme upe béte féroce. En vérité, mon singe Wallady a l'air d'un être civilisé comparé à ces sauvages cruels. Le front du chef était tatoué de lignes horizontales qui ressemblaient à des rides. Les cheveux se
portent ramenés en arrière. Hommes et femmes ont au cou un sac, apparemment pour mettre les présents qu'on leur donne, car ils ne laissent rien traîner. Direction Sud-sud-est.
ik janvier. — Toute la journée se passa à réparer la vergue; la peau de l'animal qui avait tué Sali-Achmet fut ce que nous trouvâmes de mieux pour en rajuster les morceaux. Dans la soirée , nous voguâmes de conserve, avec un bateau appartenant à la mission autrichienne, entre des rives distantes d'environ 120 vergues, et sur un courant d'environ deux milles à l'heure. Je trouvai beaucoup de natron sur le terrain marécageux qui borde larivière.
Nous eûmes ce joor-là pour dîner un dindon, cddeau de Kourshid-Aga ; et, cho3e merveilleuse, les Msras (sorte de gâteaux que Ton mange en guise ae pain) n'étaient pas mêlés de sable. Depuis mon arrivée en Afrique, je dois avoir avalé en sable, détaché de la pierre meulière {mowrhaka), dont on se sert pour faire la farine, Téquivalent d'une meule de moulin de belle taille. Quand le mourhaka est neuf, c'est une grande pierre pjate, pesant environ quarante livres ; c'est sur cette dale que l'on broie le blé au moyen d'une autre pierre cylindrique que Ton fait tourner aveb les deux mains. Au bout de quelques mois d'usage, la moitié de la meule a disparu, les débris étant amalgamés avec la farine; de telle sorte que Ton mange positivement la meule. Voilà, sans doute, pourquoi le cœur s'endurcit dans le pays.
15 janvier, — Ce matin, nous avancions en nous halant à travers une forêt de roseaux qui nous masquaient l'horizon, lorsque le bruit de la corde, qui frôlait leurs cimes, troubla le sommeil d'un hippopotame flottant à fleur d*eau tout près du bateau. Il n'avait atteint qu'à peu près la moitié de la taille d'un animal ordinaire, et, en moins d*un instant, environ vingt de mes hommes, le prenant pour un jeuiie de son espèce, se précipitèrent dans Teau, espérant le saisir. Il reparut soudain, et, comme il était trois fois plus grand que les hommes ne s'y attendaient, ils ne furent plus aussi empressés de s'attaquer à lui.
DU CAIRE A GONûOKORO. M
Cependant le tm Diabb, donna bravement l'exemple, et saisit la béte par une des jambes de derrière ; tous les autres se précipitèrent aussitôt, et il y eut une grande lutte. On jeta des cordes de dessus le vaisseau, des nœuds coulants furent passés autour de la tête de l'hippopotame ; mais comme il était le plus fort, et commençait à entraîner avec lui ses assaillants au milieu de la rivière, je me vis obligé de terminer l'affaire en lui envoyant une balle dans la tète. U était couvert de marques faites par les dents d'un de ses congénères, qui l'avait sans doute malmené. Les uns disaient que c'était son père, d'autres affirmaient que ce devait être sa mère; la dispute s'échauffait. Ces Arabes ont un penchant extraordinaire à argumenter sur des vétilles*. J'ai souvent vu mes hommes discuter pendant la plus grande partie de la nuit et reprendre le même sujet le lendemain. Ces discussions se terminent ordinairement par des voies de fait, et dans le cas actuel l'ardeur de la chasse ajoutait une nouvelle force à la chaleur du débat. On convint enfm de s'en rapporter à moi, et les deux partis s'approchè^ent, défendant à grands cris leurs théories respectives ; les uns soutenaient que le jeune hvp'po avait été tyrannisé par son père, les autres affirmaient que c'était par sa mère. En qualité d'arbitre, je me hasardai à dire que l'offenseur était peut-être l'oncle du défunt. Wah lUahi Sahé ! (Par Allah, c'est vrai!) Mon avis satisfit les deux partis; on abandonna la théorie pour la pratique, et on s'acharna à coups de hache et de couteau sur le sujet de la dispute. L'hippopotame était gras comme du beurre, et mes gens, pour qui c'était un véritable don du ciel, le partagèrent avec beaucoup d'entrain et de bonne humeur.
Nous formons maintenant une flotte de sept bateaux, ceux de plusieurs commerçants s'étant joints à nous. La vergue de la Disgracieuse a beaucoup meilleur air qu'autrefois. Je l'ai raccourcie de dix pieds à une extrémité, parce qu'elle portait trop de ce côté-là. La vergue de ce genre de barque rappelle par sa forme une longue ligne de pèche, et devrait être élastique en proportion, car elle s'amincit graduellement de manière à se
1. « Les Orientaux, dit M. le comte de Gobineau, excellent, comme on dit, à fendre un cheveu en quatre; et de ces quatre intangibles, ils feront un pont qui portera voiture. » {les Religions et les philosophies de l'Asie centrale, p. 4, édit. in-18.)(-M.)
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terminer en pointe. J'apprends que les Shillouks ont attaqué les gens de Ghènouda; dans sa retraite précipitée, celui-k:i a vu chavirer son bateau, et quelques hommes ont perdu la vie. Juste punition pour les marchands d'esclaves ; je me réjouis de leur défaite. Le fleuve continue à remonter au S.-E.
16 janvier. — Nous avons un nouveau platl II ne s'agit pas d'une fausse soupe à la tortue ^ . La véritable turth soup ne vaut pas un potage à l'hippopotame. J'essayai de faire bouillir le gras , la chair et la peau ensemble ; la peau prit la couleur verdàtre du gras de tortue et était d'un bien meilleur goût. Un morceau de la tête ainsi bouilli, puis mariné dans le vinaigre avec des oignons hachés, du poivre de Gayenne et du sel, est infiniment supérieur à la tortue. Mes hommes s'étant régalés d'un
• chaudron de soupe à l'hippopotame, et tous les navires étant réunis, je servis du grog au coucher du soleil. Appétits satisfaits, contentement général. On ne se fait pas d'idée de la difficulté du halage à travers les marais , obligé que l'on est de s'accrocher aux roseaux pour avancer, et de se hâler contre un fort courant. Cet afi'reux pays semble ne devoir jamais finir.
On dit que, pendant la saison sèche, il y a beaucoup de gibier sur les bords de la rivière ; mais les marécages à perte de vue où nous nous trouvons n'offrent, en fait de créatures vivantes, que des moustiques et quelques poules d'eau. L'autre jour, je surpris un de mes hommes volant notre sel; Richarn savait que ce trésor disparaissait de jour en jour, et avait négligé de m'en donner avis. J'ai donc administré vingt coups de fouet au voleur, et Richarn est dégradé, ainsi que je l'avais prévu. Gomme il n'y a pas d'endroit où Ton puisse débarquer, il n'y a pas moyen de faire d'observations.
17 janvier. — Marais, moustiques, sinuosités, pays plat et vent léger, comme à l'ordinaire. Les moustiques, dans la cabine, ne nous laissent pas en repos, même pendant la journée. Gourant de deux milles par heure environ ; direction S.-E. La rivière véritable a environ cent dix verges de largeur en moyenne.
IS janvier. — Paysage comme à l'ordinaire, mais vent plus frais. Nous voyageons de conserve avec les bateaux de Kourshid- Aga. J'ai raccommodé la monture du fusil d'Oswell avec du cuir
1. Cette soupe se fait, comme on sait, avec de la tête de veau. (^M.)
de rhinocéros. Toutes les armes à feu, destinées à la chasse dans les pays sauvages et d'un parcours difficile, devraient avoir, au lieu de fer, de l'acier depuis l'embolture de la crosse jusqu'à environ six pouces de son extrémité ; la sous-garde, aussi en acier et d'une épaisseur plus grande que de coutume, devrait être prolongée en arrière et vissée à la partie supérieure ; de telle sorte que, les deux pièces étant assujetties avec des vis dessus et dessous, la monture ne pourrait se briser.
19 janvier. — A huit heures du matin, nous sortons de ces marais en apparence interminables , et nous voyons sur le bord oriental de grands troupeaux conduits par des naturels complètement nus, dans un pays abondant en hautes herbes et en bois de mimosas. A 9 heures 15 du matin, nous arrivons au Zareeba ou station de Binder, sujet autrichien faisant le commerce sur le Nil Blanc. Nous ti^ouvons cinq noggors appartenant à son associé et à lui. Levakilde Binder insista pour donner un bœuf à mon équipage. Je déclinai Toffre pendant quelque temps, mais remarquai enfin que cet homme se regardait comme insulté par mon refus, il est impossible de se procurer chez les naturels des bestiaux à aucun prix. Le pays est maintenant un marais, mais pendant la saison sèche on pourra le traverser. Latit. 7^ 5' 46'^. La misère de ces malheureux nègres passe toute description. Ils ne veulent pas tuer de bestiaux, et ne mangent de viande que lorsqu'un animal meurt de maladie ; et, comme le travail leur est insupportable, ils meurent souvent de faim, vivant seulement de rats, de lézards, de serpents, et des poissons qu'ils peuvent harponner. Leur manière de pêcher est une affaire de pure chance, car c'est au hasard qu'ils lancent le harpon dans les roseaux ; aussi sur trois ou quatre cents coups, à peine attrapent-ils un poisson. Le harpon est pourtant fait avec soin; il est attaché à un roseau flexible d'environ vingt pieds, fixé à une longue corde. Quelquefois ils frappent un véritable monstre, car on trouve des variétés de poissons atteignant le poids de deux cents livres. S'ils réussissent à harponner un individu de cette taille, il en résulte une chasse pleine d'intérêt, l'animal entraînant avec lui le harpon, et s'enfuyant de toute la longueur de la corde. Les pécheurs le suivent alors à la nage, tenant ferme une extrémité de la ligne, et lui donnant le jeu nécessaire jusqu'à ce que le poisson soit épuis^^.
Le chef de cette tribu (Kytch) portait une peau de léopard sur ses épaules, et une espèce de calotte de perles blanches avec un bouquet de plumes d'autruche ; mais son manteau, attaché d'une manière lâche, laissait tout le reste du corps à nu. Sa fille, d'environ seize ans, était la plus joUe négresse que j'eusse vue. Son vêtement consistait en un petit morceau de cuir d'environ un pied carré rejeté sur ses épaules. Toutes les jeunes filles de ce pays ne portent autour de la ceinture qu'un cercle composé de petits ornements bruyants. Elles arrivèrent en grand nombre chargées de fagots de bois qu'elles troquaient contre des poignées de blé. La plupart des hommes sont de belle taille, mais horriblement maigres; les enfants sont de véritables squelettes, et la tribu entière semble affamée. Le dialecte est celui desDinkas. Le chef portait une botte à tabac fort singulière; c'était un morceau de fer pointu d'environ deux pieds de long avec une embofture creuse, attachée par une peau d'iguane. Cet instrument sert de botte à tabac, de massue et de poignard. Il est curieux de voir toute l'étendue de ce pays marécageux hérissée par les demeures des fourmis blanches, s'élevant au-dessus du niveau de l'eau. Ces tours de Babel empêchent leurs habitants d'être emportés par le déluge. Travaillant pendant la saison sèche^ les fourmis blanches élèvent leurs constructions à une grande hauteur (environ dix pieds), de sorte que, pendant l'inondation, elles peuvent vivre en sûreté dans les étages supérieurs. Des gens affamés nous assiègent toute la journée, apportant de petites gourdes creusées pour recevoir le blé sur lequel ils comptent. Véritables singes, se fiant entièrement pour leur subsistance aux productions delà nature, ils passent des heures à creuser la terre pour attraper des mulots comme nous le ferions des lapins. Ce sont les créatures les plus misérables du monde, si maigres que leurs postérieurs ne sont qu'à Tétat rudimentaire, pour ainsi dire ; on dirait que, chez eux, cette partie du corps a été enlevée à coups de rabot ; leurs longs bras, leurs longues jambes les font ressembler à des insectes. Pendant la nuit, ils s'accroupissent près du feu, se mettantdans la fumée afin d'échapper aux moustiques. Dans cette saison, le pays est un vaste marais, dont les seules parties sèches sont les fourmilières. Les naturels s'y rassemblent comme des troupeaux de bêtes fauves , se frottant le corps de cendres de charbon de bois pour se préserver du froid.
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20 janvier. — Ici la rivière se dirige soudain vers [l'Est, mais on trouve- un autre bras du fleuve arrivant du sud 80* Est, et qui n'a point de courant Le bras principal tourne l'angle avec un courant rapide d'environ deux milles et demi par heure. Les naturels disent que le bras d'eau stagnante s'étend à une distance de deux à trois jours de navigation et qu'il se perd en-
Icaas kylch émiaii par la liim.
suite dans les roseaux. Mon reis Diabb m'afSrme que ce n'est qu'une sorte d'étang qui n'est relié & la rivière par aucun cana 1 proprement dit.
Les naturels de la tribu de Kytch sont si malheureux qu'ils dévorent avidement la peau et les os de tous les animaux qu'ils troaTeot morts ; les os sont broyés entre deux pierres, pais
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réduits en une sorte de pâte ; lorsqu'un animal crève, ou qu'il est tué, on n*en laisse pas assez même pour la nourriture dhine mouche. Jamais personne ne m'a inspiré autant de compassion que ces infortunés sauvages. Lorsqu'ils veulent exprimer leur reconnaissance, ils vous prennent la main, et font semblant de cracher dessus, opération qu'ils n'accomplissent pas réellement, ainsi que je l'ai vu affirmer dans quelques ouvrages sur le Nil blanc. Leurs arrangements domestiques sont assez singuliers. La polygamie est naturellement permise conune dans les autres pays barbares des climats chauds; mais lorsqu'un homme devient trop âgé pour ses nombreuses jeunes femmes, son fils atné prend sa place et lui sert de substitut. Chaque troupeau a son taureau sacré que l'on regarde comme ayant sur les autres une influence favorable ; ses cornes sont ornées de plumes et souvent de clochettes, et il conduit les bestiaux au pâturage. Lorsque les troupeaux quittent le kraal de bon matin, les naturels adressent leurs prières au taureau : « Veille^ lui disent-ils, sur tes camarades, empêche les vaches de s*égarer et conduis-les aux [endroits les plus fertiles, afin qu'elles nous donnent beaucoup de lait, etc. >
21 janvier. — La nuit dernière un coup de vent subit emporta le mât de la barque de Kourshld Aga, le brisant au ras du tillac. Le temps aujourd'hui est lourd, épais, avec un calme plat. Gomme à l'ordinaire, marais sans fin et moustiques. Le pays qui s'étend sur les bords du fleuve depuis Khartoum jusqu'à l'endroit où nous sommes, est le plus affreux dont j'aie jamais ouï parler. Direction Sud-est autant que je puis juger ; ma is les si nuosités continuelles et l'absence de tout point de' repère, rendent extrêmement difficile un relevé exact. Largeur de la rivière environ cent verges ; végétation flottante ; courant d'environ deux milles à l'heure.
22 janvier, — Toujours la malaria, toujours la misère, toujours les moustiques, puis des marais dénués d'arbres et n'offrant pas signe de vie à perte de vue. Par intervalles nous avançons lentement en halant les navires ; quelquefois nous courons en cercle autour du bateau, tirant de toutes no3 forces les roseaux qui remplissent ainsi l'office des engrenages d'une roue, et nous poussent en avant. Cn de mes chevaux, Fiffil, s*amuse à ruer contre les gens de l'équipage lorsqu'ils passent près de
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lui, et ayant réussi plusieurs fois à les précipiter dans la ririère, il persévère dans ce genre de récréation, faute de savoir comment s'occuper.
Jour et nuit nous entendons les hippopotames ronfler dans les roseaux, mais nous en voyons fort peu. Les négresses à bord se querellent du matin au soir, et se battent comme des boule dogues. La petite Gaddum Her, entre autres, est comme un roquet; elle est assez vieille, très-forte, de très-petite taille, mais suppléant par Tentrain à ce qui lui manque en stature ; c'est la quintessence de Tesprit querelleur, car elle est prête à donner des coups de poing au plus léger signal. Un jour, en se battant, elle dégringola avec son antagoniste à fond de cale , brisant les jarres d'eau. Une autre fois les deux championnes tombèrent toutes deux dans la rivière. L'ennui de ce malheureux voyage seiable affecter le caractère des hommes et des animaux. Anes, chevaux, chameaux sont toujours à se battre, et à mordre à droite et à gauche.
23 janvier. — A huit heures du matin nous arrivons à Aboukouka, établissement d*un négociant français. Impossible de décrire la misère de ce pays. Au milieu de vastes marécages est un petit espace d'environ trente-cinq verges carrées, et à quelques pas du chenal navigable ; mais on ne peut y arriver qu'en pataugeant dans la vase. L'établissement consiste en une douzaine de chaumières habitées par de malheureux individus frappés de la fièvre ; le vakil et les autres employés viennent nous demander du blé. Je m'arrête pendant dix minutes afin de prendre des renseignements sur ce pays. Le courant en c^t endroit est très-fort, et atteint plus de deux milles et demi à l'heure. La rivière, est très-haute, quoiqu'il n'y ait pas de débordement et ses sinuosités sont interminables. Tantôt nous voguons vers le nord, plus loin vers l'est, puis encore vers le nord, et immédiatement après vers le sud. Dans l'espace d'une heure nous nous dirigeons successivement vers les quatre points principaux de la boussole. Souvent les noggors qui sont loin en arrière semblent être en avant ; c'est une rivière affreuse, sans un seul mérite, et je ne m'étonne plus que toutes les expéditions antérieures aient échoué ici. 11 y a aiyourd'hui une brise qui tempère la chaleur, et diminue les effets de l'atmosphère que surchargent les exhalaiscms marécageuses. J'ai toujours remar-
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que que lorsque le ciel est couvert, nous souffrons plus de la chaleur que quand il n'y a pas de nuages; il serait Intéressant de déterminer avec l'aide du baromètre le poids de l'atmosphère.
L'eau du Nil Blanc est très-mauvaise, surtout dans l'intervalle qui sépare lesShillouks des Kytchs; mais celle du Bahr el- Gazai est encore pire. Le reis Diabb me dit que le vent du nord fait toujours défaut entre le pays des Noucrs et les frontières septentrionales du Kytch. Je n'aurais jamais cru trouver dans cette région un district aussi misérable. Pas de gibier dans cette saison, peu d'oiseaux, pas même de crocodiles^ Tous les animaux aquatiques sont cachés dans les herbes ; ainsi on ne trouve pas une seule créature vivante, excepté les moustiques qui obscurcissent le jour à travers le labyrinthe d'un marais sans fin.
A 4 heures 20 minutes de l'après-midi nous arrivons à la station missionnaire autrichienne de Sainte-Croix ; je remets une lettre au supérieur de l'établissement, Herr Moorlang.
Une série d*observations solaires me donnent en latitude 6*39'.
La station consiste en une vingtaine de huttes de gazon construites sur un monceau de terre, situé près de la rivière, mais à l'abri des inondations. L'église est aussi une petite cabane, mais elle est arrangée avec soin. Herr Moorlang m'avoua, non sans émotion, que la mission était absolument inutile pour les sauvages des environs. Il avait travaillé avec le plus grand zèle pendant bien des années sans obtenir le moindre résultat. Ces nègres sont fort au-dessous des brutes; les animaux témoignent de l'afTection pour ceux qui ont soin d*eux ; ces noirs, au contraire, ne savent pas ce que c'est que la reconnaissance. Ce sont des menteurs effrontés, pleins d'artifices; plus ils reçoivent, plus ils sont avides; en retour ils ne veulent rien faire.
Vingt ou trente de ces êtres dégoûtants, couverts de cendres, entièrement nus, armés de massues faites d'un bois dur, et terminées en pointes, étaient couchés à terre çà et là aux environs de la station.La société missionnaire ayant condamné le poste du Nil Blanc comme inutile, Heer Moorlang a vendu ce matin même le village entier à KourshidAga pour lasommede 3000 piastres (30 liv. sterl.*). J'ai acheté 1000 piastres aux missionnaires