‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 18 sur 73 · Sept cent cinquante francs · texte numérisé non relu

Sept cent cinquante francs

an cheval q^e je nomme le Prêtre à cause de son origine ; c'est un animal de belle apparence, et accoutumé au feu, puisque le malheureux baron Harnier le montait lorsqu'il allait à la chasse au buffle.

Le baron Harnier était un seigneur prussien qui, avec deux domestiques européens, avait passé quelque temps pour son plaisir dans ce voisinage à chasser et à recueillir des échantillons d'histoire naturelle. Ses deux serviteurs succombèrent aux fièvres de marais, et sa fin à lui-même fut des plus tragiques. Ayant un jour, en compagnie d'un naturel du pays, blessé un buffle, ranimai se précipita surlenègreetle jeta à terre. Le fusil du baron Harnier n'était pas chargé, cependant ce brave prussien attaqua le buffle à coups de crosse pour essayer de retirer le nègre d'entre ses cornes. La brute abandonna alors sa victime et se rua sur le cheval qui portait le baron. Loin d'aller au secours de son mattre qui avait hasardé sa vie pour le sauver lui-même, le lâche prit la fuite. Lorsque les missionnaires retrouvèrent le corps du baron, il était réduit à une masse informe, tandis que le buffle, qui avait été mortellement blessé, était étendu tout auprès. J'allai voir le tombeau du courageux Européen qui avait sacrifié sa précieuse vie pour un être aussi méprisable qu'un nègre couard.

Les missionnaires en avaient eu soin et l'avaient protégé en l'environnant d*une haie d'épines ; mais à présent que la station est entre les mains de gens qui n'ont ni foi ni loi, je crains que ce tombeau ne soit négligé. C'est une chose déplorable que de voir le dévouement avec lequel tant d'hommes vraiment héroïques se sont sacrifiés dans cet affreux pays sans le moindre résultat. Près du lieu où sont déposés les restes du baron Harnier, je remarque les tombeaux de plusieurs missionnaires que la mort a frappés ici, sans que la mission de Sainte-Croix ait converti un seul nègre au christianisme.

A environ cinq mille au-dessus de cette station, la rivière se partage en deux bras qui forment une tle. Ici les naturels ont établi une pêcherie qu'ils nomment Pomone. Pays marécageux, sol très-plat, comme toujours, clairsemé de buissons et d*arbustes, mais point d'arbre véritable. A quelques milles dans rintérieur, les éléphants abondent. Au dire de Ilerr Moorlang, tous les conunerçants du Nil Blanc ne sont qu'une colonie

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de voleurs; ils pillent les naturels et les tuent à discrétion. De Tautre côté de la rivière se trouve tin grand Jardin abandonné qui appartenait à la mission. Quoique le sol soit extrêmement fertile, on ne peut y cultiver ni raisins ni ananas. Les fruits viennent, mais sont très-âcres. Les dattiers donnent des fleurs, mais point de fruits.

25 janvier. — Nous partons à 7 heures du matin. Direction Sud-est. 26 janin^. nous avons la tribu de Bohr sur la rive Est. Pas de vent. Le courant est de près de trois milles à l'heure . Le lit de la rivière est d'environ cent vingt verges de largeur. Marais et plat pays comme à l'ordinaire. Le thermomètre à 6 heures du matin est à 68<» Fahrenh. et à midi, de BG^" à 93"".

27 janvier. — Ghaquejour est la répétition des jours précédents.

28 janvier. — Nous dépassons deux campements de la tribu Aliab avec de grands troupeaux de bétail sur la rive ouest. Les naturels semblent paisiblement disposés, gesticulant et dansant, tandis que les bateaux s'avancent près d'eux. Non-seulement les tribus du Nil Btenc traient leurs vaches, mais ils^ saignent les bestiaux périodiquement, et font bouillir le sang pour leur servir de nourriture. Ceci se fait en ouvrant avec la pointe d'une lance une veine du cou de l'animal; la saignée est copieuse, et se répète environ une fois par mois.

29 janvier. — Nous passons auprès d'une quantité de troupeaux et de nègres assemblés sur un point du bord oriental et environnés de nuages de fumée pour chasser les moustiques. Afin de se débarrasser de ces insectes, ils font des amas consi* dérabies de fumier qu'ils entretiennent constamment dans un état dlncandescence. Autour de ces monticules, les bestiaux se pressent par centaines, vivant avec les naturels au milieu de la fumée. Par degrés les cendres s'accumulent jusqu'à une hauteur de huit pieds environ ; les nègres s'en servent comme de lits et de points de vigie ; de plus ils s'en frottent le corps, depuis les pieds jusqu'à la tète , ce qui leur donne un aspect sombre , diabolique, indescriptible. Le pays est couvert de tumuli qui n'ont pas d'autre origine. Chaque camp en contient vingt ou trente en moyenne, sans compter ceux qui brûlent sans cesse. Quelquefois aussi on ni vêle le sonunetdes monticules éteints, on y brûle de la fiente de vache, et sur le point le plus élevé on plante des bouquets de roseaux d'environ seize pieds de haut. Les

ITIDH «l iDMrucDcnti ds dlOïrapUs IribDida Nil B'ai

plantes 8*agitent au souffle du vent comme une aigrette de plumes d'autruche y et donnent de l'ombrage pendant la chaleur du jour.

^janvier. — Nous arrivons à la tribu des Shirs. Les hommes, selon l'habitude de ce pays, sont armés de massues d'ébène très-bien faites ; ils ont de plus deux lances, un arc toujours tendu et un faisceau de flèches ; ainsi leurs mains sont sans cesse garnies d'engins de guerre. Ils portent sur le dos un petit tabouret et sont pourvus d'une pipe immense. De cette façon chaque homme a sur lui ce qu'il a de plus précieux. Les femmes de cette tribu ne sont pas absolument nues ; comme celles de la tribu des Kytchs, elles ont des espèces de tabliers faits de cuir travaillé, de la largeur de la main. Derrière la ceinture à laquelle ce tablier est attaché se trouve une queue qui descend jusqu'au bas des cuisses; elle est faite de lanières de cuir très-minces, et c'est apparemment à cause de cet appendice que des Arabes m'informèrent de l'existence d'une tribu dans l'Afrique centrale, pourvue de queues semblables à celle des chevaux. Les femmes ont une manière fort commode de porter leurs enfants dans un sac de cuir attaché à leurs épaules, descendant le long du dos, et fixé par une courroie autour des reins. Le négrillon y est fort à son aise. Dans toutes les tribus, les cabanes sont circulaires avec des ouvertures si étroites qu'on n'y entre qu'à quatre pattes. Les hommes se plantent sur le sommet de la tête des aigrettes de plumes de coq ; quand ils sont debout, leur attitude favorite est de se tenir à cloche-pied appuyés sur leur lances, avec l'un des pieds fixé sur le pli de l'autre genou. Leurs flèches ont environ trois pieds de long, ne sont pas empennées et leur pointe est de bois dur au lieu de fer, le métal étant très-rare dans la tribu des Shirs. L'article d'échange le plus précieux pour eux, est la houe de fer dont les Nègres du Nil Blanc se servent ordinairement. La forme en est précisément celle d'un as de pique. Les articles de luxe que les fenmies apprécient surtout, sont des anneaux de fer poli qu'elles portent sur les jambes en si grande quantité, que ces ^î/ouâ; atteignent jusqu'à la moitié du mollet; le bruit qui en résulte en marchant est regardé comme d'un très-bon genre, mais il ne me rappelle, à moi, que les fers des esclaves.

Toutes les tribus des bords du Nil Blanc ont leur récolte de graine de Lotus ou de . nénufar, dont il y a deux variétés ;

Tune avec une grande fleur blanche S et Tautra plus petite» La capsule à graine du Lotus blanc est comme un artichaut dont les pétales ne sont pas encore développées; elle contient une quantité de graines d'un rouge clair, de la grosseur de la semence de moutarde, mais ayant la forme de celle du pavot, et comme celle-ci d'un goût sucré, resaemblantà celui de la noisette. Quand les capsules sont mûres, oi^ les rassemble et on les fixe sur des roseaux pointus d'environ quatre pieds de longueur. Ainsi enfilées, on en forme de grands amas qui sont transportés dans les villages.où on les sèche au soleil avant de les emmagasiner. La graine est transformée en Seu^ine dont on fait une sorte de pâte. Les fenunes de la tribu de Shir sont très^habiles à fabriquer des cor* beilles et des nattes avec la feuille du palmier. Elles se confectionnent aussi des ceintures et des colliers, en attachant sur du crin de girafe de petits fragments de coquilles de moules d'eau douce. Cette opération prend beaucoup de temps ; il en résulte presque un collier de boutons en nacre de perle.

31 janvier. — A une heure quinze minutes de l'après-midi Gebel Lardo est en vue, S. 30® Ouest. C'est la première montagne que nous ayons aperçue, et nous voilà donc près de Gondokoro, le but de notre voyage. J'observai aujourd'hui un bécasseau ordinaire perché sur la tète d'un hippopotame ; lorsque le quar drupède eut disparu sous l'eau, l'oiseau prit son vol en rasant la surface de la rivière, se tenant près de l'endroit où il était (l'abord; puis l'hippopotame reparaissant, maître bécasseau se percha de nouveau sur lui.

!•' février. — L'aspect du fleuve a changé I Au lieu de marais, nous voyons la terre bien sèche ; le rivage s'élève à environ quatre pieds au-dessus du niveau de l'eau et le bois abonde. Le pays, fort peuplé, ressemble à un vaste verger. Les naturels viennent en foule près des embarcations, étonnés par la vue des chameaux. Dans un des villages que nous traversâmes, les nègres examinèrent les ânes avec la plus grande curiosité ; ils les prenaient pour des bœufs de notre pays, et croyaient que nous voulions les troquer contre de l'ivoire.

2 février. — Le mont Lardo est à environ douze milles à l'ouest de la rivière. A la pointe du jour nous apercevons exactement au sud les montagnes des environs de Gondokoro. Jusqu'à pré-

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