Traduction de M. Jules Lacroix
h\k I/ALBBRT N'YANZA.
d'un être suprême; ils n'adorent rien, et se bornent à croire à la magie, comme les indigènes de Madi et d'Obbo.
Quelques semaines se passèrent sans que je reçusse de réponse à la lettre que gavais envoyée à Shoua ; je ne savais même pas si les porteurs de ce message étaient arrivés; nous étions retombés dans la somnolence de notre existence' ordinaire, lorsqu'un événement fort sérieux nous réveilla de nouveau.
Le 6 septembre M* Gambi, en proie à une grande agitation, se précipita dans ma hutte ; me disant que les M'was ou habitants de rUganda, avaient envahi les États de Kamrasi avec une grande armée; ils avaient déjà traversé leKafouretpris M'rouli; ils étaient en marche directement sur Kisouna; ils voulaient, après avoir tué Kamrasi, nous attaquer, et annexer le pays d'Ounyoro aux États de M'tésa. Ma troupe était diminuée de quatre hommes que j'avais envoyés à Shoua; nous n'étions donc que vingt fusiliers, y compris les Turcs qui n'avaient pas de munitions. La nouvelle était certaine, et les natifs semblaient plongés dans la consternation, car les M'was étaient beaucoup plus puissants que les gens de Kamrasi, et toutes les fois qu'ils avaient envahi le pays, les troupes d'Ounyoro n'avaient pu tenir devant eux. Je dis à M' Gambi qu'il fallait envoyer de suite des messagers à Shoua avec une lettre que j'allais adresser à Ibrahim, pour hâter sans délai son retour à Karuma à Is^téte d'une troupe de cent hommes. En même temps.je conseillai d'évacuer Kisouna et de diriger l'armée de Kamrasi vers Karuma; 1^ nous établirions un camp fortifié qui commanderait le passage de la rivière, et nous réunirions en sûreté assez de canots pour faciliter à la troupe d'Ibrahim sa jonction avec nous; autrement les M'was pourraient détruire les embarcations et couper le passage aux Turcs. Kisouna était un endroit très-peu sûr, entouré comme il l'était d'une forêt d'arbres et d'un fouillis d'herbes de dix ou douze pieds de haut, à travers lequel l'ennemi n'aurait aucune difficulté à s'avancer inaperçu et sans avoir à redouter nos armes à feu. M' Gambi approuva entièrement mon avis, et alla vite en faire part au roi qui vint me trouver de suite comme il le faisait dans les cas urgents. Il était fort inquiet, et me dit que des messagers venaient quatre ou cinq fois par jour lui rendre compte de tous les mouvements des ennemis. Ceux-ci s'avançaient rapidement en trois divisions ;
la première par la route qui conduit directement de M'roiili à Karuma, route que j'avais suivie en arrivant à Atada ; la seconde marchait sur Kisouna; la troisième occupait une position intermédiaire entre les deux autres, de manière à couper à Kamrasi toute retraite vers une lie du Nil, où il s'était déjà réfugié lors d'une invasion précédente des mêmes ennemis. Je le suppliai de ne pas songer à la retraite, mais de suivre mon conseil , et de livrer bataille ; car, en ce cas, je serais heureux de 1 assister; j'étais son hôte, et j'avais indubitablement le droit de repousser une attaque. J'arrêtai donc un plan d'opérations, lui montrant comment nous pouvions établir, sur la falaise qui domine la cataracte de Karuma, un camp, ayant deux de ses côtés protégés par la rivière, tandis qu'on construirait dans le voisinage un kraal où le bétail serait dans une sécurité complète sous le feu de nos carabines. Kamrasi écouta avec une surprise extrême ces arrangements militaires, mais persista à abandonner toute idée de résistance et à vouloir gagner l'île qui l'avait autrefois protégé. Nous ne pûmes tomber d'accord que sur deux points : l'évacuation de Kisouna, et la nécessité d'expédier sur-le-champ des messagers à Ibrahim. Cette dernière résolution fut immédiatement mise à exécution , et des coureurs portant des dépêches se mirent en route pour Shoua. Kamrasi se décida à attendre jusqu'au lendemain les nouvelles que les messagers sur lesquels il comptait devaient lui donner de la marche des ennemis ; autrement il pourrait tomber dans le danger même qu'il cherchait à éviter; et il promit de nous envoyer des porteurs pour nous emmener, nous et nos bagages , si nous étions obligés de marcher vers Karuma. Ceci convenu, il partit. Bachita m'assura que les M'was étaient tellement redoutés par les gensd'Ounyoro que rien ne pourrait décider ceux-ci à combattre. Il fallait donc que sans faire le moindre fonds sur Kamrasi , je prisse toutes mes mesures indépendamment des siennes. Elle me dit que la cause de l'invasion était un récit fait à M'tésa par Goubo Goulah, un des déserteurs de Speke, qui s'était enfui d'auprès de Kamrasi peu de temps après notre arrivée dans le pays. Ce Goubo avait dit à M'tésa, roi d'Uganda, que nous étions en chemin pour lui faire visite et lui porter un grand nombre de présents, mais que Kamrasi, afm d'accaparer nos richesses, nous avait empêchés de poursuivre notre voyage. Exaspéré par cet acte de
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son plus grand ennemi, il avait envoyé des espions pour vérifier les dires de Goubo Goulah; — ces espions étaient les quatre hommes dont j'ai parlé plus haut Leurs témoignages confirmèrent celui de Goubo, M'tesa envoyait une armée pour détruire Ramrasi, ravager le pays, nous prendre nous mêmes, et nous mener à sa capitale. Telle fut l'explication que Bachita nous donna de toute l'affaire ; avec la curiosité et le tact d'une femme elle avait recueilli ces nouvelles dans les deux camps, presqu' aussi correctement qu'un correspondant du Times eût pu le faire.
C'était fort amusant. La monotonie de notre existence devenait insupportable, mais tout à coup s'élevait une petite difficulté justement assez piquante pour nous dégourdir. Mes gens étaient tellement disciplinés et habitués à compter sur moi, que leur caractère n'était plus reconnaissable. J'appelai Eddris, lui remis dix paquets de cartouches à balle pour chacun de ses hommes, et lui recommandai de se réunir à ma troupe, si nous nous trouvions forcés de marcher. 11 appela sur-le-champ plusieurs nègres et cacha tout son ivoire dans les fourrés.
A environ 9 heures du matin, le camp est sens dessus dessous ; soudain les tambours battent de tous côtés comme pour répondre aux nogaras qui sonnent l'alarme dans le quartier de Kamrasi ; les trompes retentissent, hommes et femmes poussent des hurlements; on met le feu aux cabanes, et à la lumière de rincendie des centaines de nègres, armés et équipés pour la guerre, courent çà et là comme des fous, gesticulant, faisant semblant de se combattre les uns les autres; on eût pu les croire pleins d'ardeur et impatients d'en venir aux mains avec l'ennemi. Bachita, qui détestait Kamrasi, était charmée de sa prochaine déroute. Quelques-uns des guerriers les plus déterminés se précipitant à ses côtés avec des cornes sur la tête et des lances à la main, elle leur cria d'un air goguenard : « Dansez, dansez, mes enfants, maintenant que Tennemi est loin dMci; si vous voyiez seulement le M'wa le plus inoflensif, vous vous enfuiriez aussi vite que possible. »
Les M'was étaient, disait-on, si près de Kisouna, que leurs nogaras avaient été entendus du quartier de Kamrasi; nous nous disposâmes donc à marcher vers Atâda le lendemain à la pointe du jour. On dormit peu cette nuitrL\, car tout le bagage devait être prêt pour le départ. Cassavé, sur qui on pouvait tou-
jours compter, vint me dire que d'après le rapport des messagers les MVas détruisaient tout sur leur passage; ils avaient pris les femmes et les bestiaux et massacré une multitude de personnes. Du camp de Kamrasi on pouvait voir les villages incendiés 9 et il était douteux que nous pussions même gagner Atâda. Je conseillai l'envoi d'éclaireurs pour reconnaître si le chemin ét^t encore libre , ce qu'on fit immédiatement.
Le lendemain avant Faube, une lueur extraordinaire, accompagnée d'une immense colonne de fumée, s'élevant dans la direction où se trouvait le quartier de Kamrasi, nous apprit qu'il avait fait mettre le feu au camp selon l'habitude, et que la retraite était commencée. Des milliers de huttes de gazon flambaient, et je ne pouvais m'empécher d'admirer la sottise des nègres qui donnaient ainsi aux ennemis avis de leur retraite, par un signal que l'on devait voir à plusieurs milles à la ronde, tandis que leur succès dépendait de la rapidité et du secret de leurs mouvements. Bieniôt après, des troupes d'hommes, de femmes, de vaches et de chèvres, suivis du bagage, s'avancèrent en une longue file à travers une plantation de bananiers à vingt verges de nous. Gela n'en finissait pas. Il pleuvait à verse, et les femmes chargées de leurs enfants glissaient à chaque instant dans la boue, tandis que des troupes d'hommes armés et de portefaix passaient près d'elles, les rudoyant sans cérémonie. Enfin le brave Kamrasi lui-même parut, accompagné d'un grand nombre de ses femmes; quelques-unes trop grasses pour marcher, étaient en litière. Il ne daigna pas me regarder. M'Gambi, qui se tenait près de moi, m'expliqua que nous devions faire l'arrière-garde, Kamrasi ayant conclu qu'il serait prudent de placer les armes à feu entre lui et l'ennemi. Le défilé des nègres et des bestiaux dura plus d'une heure, enfin le dernier tratnard passa à son tour, mais où étaient les porteurs qu'on nous avait promis ? Pas un homme ne se présenta, et avec M'Gambi et Cassavé nous étions les seuls habitants du village abandonné. Ils nous dirent que leurs compatriotes étaient saisis d'une telle panique, qu'il était impossible d'en retenir un seul pour transporter nos efiets; mais qu'ils sauraient bien, eux, trouver dans un village voisin des gens pour nous conduire le lendemain à Foweera, où Kamrasi voulait nous faire camper; il n'y avait pas là d'herbe épaisse, et le pays étant parfaitement découvert, rien