‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 53 sur 73 · L'ALBERT N'YAN^ZA · texte numérisé non relu

L'ALBERT N'YAN^ZA

n'y gênerait le tir et la portée de nos carabines. La ruse et Tastuce de Kamrasi dépassaient toute prévision ; il nous abandonnait de propos délibéré ; dans la pensée que si les M'was venaient à le poursuivre, nous supporterions leur premier choc et protégerions sa retraite. L'ordre qu'il nous donnait de camper à Poweera était calculé d'après le même motif. Je connaissais le pays, car je l'avais traversé dans notre march^d'AtàdaàM'rouli; Foweera, situé à environ trois milles de la cataracte de Karuma, à égale distance dn Nil et des angles nord et est du coude décrit par le fleuve à l'ouest d'Atâda, est, militairement parlant, une excellente position pour couvrir et défendre l'fle où Kamrasi voulait se réfugier.

La fourberie de Kamrasi m'avait tellement irrité que je songeais sérieusement à fraterniser avec les M'was s'ils paraissaient à Kisouna, et je me promis de ne pas tirer un seul coup de fbsil pour un allié aussi peu sûr que le roi, à moins de nécessité absolue. C'est ce que j'expliquai à M*6ambi, en kii disant que si on ne m'envoyait pas de porteurs, j'attendrais à Kisouna rarri?ée des M'was auxquels je m'unirais pour attaquer Kamrasi dans cette tle qu'il regardait comme imprenable. Mon idée épouvanta M'Gambi; il partit de suite avec Cassa vé pour me chercher des porteurs, promettant de revenir le soir même et de nous conduire le lendemain matin à Foweera. Comme nous étions vingt hommes armés de fusils, nous n'avions rien à craindre en cas d'une attaque; je fis brûler toutes les cabanes du village excepté celles de mes gens; de la sorte nous avions un espace libre pour les carabines, si la nécessité nous contraignait à faire feu.

M'Gambi arriva le soir, selon sa promesse, avec un grand nombre de nègres ; mais Cassavé avait suivi Kamrasi. Le lendemain nous partîmes à l'aube du jour; ma femme étant dans une litière, moi dans une chaise. Les chemins étaient abominables, détrempés par la pluie de la veille, profondément défoncés par les bestiaux et les milliers d'individus qui formaient l'armée et la suite de Kamrasi. Le pays n'offrait aucun intérêt; toujours un sol onduleux, couvert d'herbe impénétrable et boisé de mimosas : chaque marais était en outre ombragé par un bouquet du gracieux dattier sauvage. Après une marche d'environ huit milles, nous trouvâmes une route ferme et couverte

de poussière, car la pluie de la veille avait été seulement locale. Faute d'eau, nous étions tous fort altérés, et nous avions compté sur la pluie pour nous approvisionner. Quoique des milliers d'individus eussent passé par là la veille, le sentier était fort étroit et encaissé par les hautes herbes; les fuyards, en^ effet, s'étaient avancés un à un, et par conséquent n'avaient pas élargi la voie. Ceci retarda beaucoup les porteurs chargés de la litière, car, marchant deux de front, l'un d'eux avait à abattre l'herbe pour se frayer un passage. M'Gambi prit rapidement les devants avec quelques nègres, tandis que les Turcs et plusieurs de mes hommes protégeaient les munitions; j'accompagnais la litière, et avec cinq hommes de ma troupe, je formais l'arrièregarde. La litière s'avançait si lentement qu'après avoir voyagé toute la journée jusqu'au coucher du soleil, nous fûmes distancés; il commençait à faire nuit, lorsque nous arrivâmes à un endroit où un sentier se dirigeait vers le sud, tandis que la route principale que nous avions suivie continuait dans une direction E. N. E. Là, nous trouvâmes un nègre placé par les Turcs pour nous acheminer vers le sud. La caravane, nous dit-il, avait fait halte à un village peu éloigné. Nous avançant aussi vite que le permettait le sentier, nous arrivâmes enfin au village de Déang, composé de quelques huttes abandonnées au milieu d'une vaste plantation de bananiers. Là nous trouvâmes Eddris et les Turcs avec les prisonniers qu'ils avaient faits dans l'attaque contre Powouka. Franchissant leurs cantonnements, nous nous établîmes dans deux cabanes très-propres et toutes neuves au milieu d'un champ de fèves bien cultivées; elles s'élevaient déjà à six pouces au-dessus du sol. C'était une oasis dans l'épais fourré qui régnait de tous côtés. Il n'y avait pas d'eau, il faisait déjà nuit, et quoique nous eussions marché pendant les plus fortes chaleurs du jour, pas un de nous n'avait bu une goutte depuis le matin. Tout le monde se mourait de soif et les hommes cherchèrent en vain parmi les huttes désertes dans l'espérance que les jarres à eau pourraient contenir de quoi se désaltérer : elles étaient toutes vides. Heureusement nous avions un peu de lait caillé dans une jarre jperdue dans nos bagages; mais il y en avait à peine pour deux personnes Il n'y avait rien à manger, excepté des bananes vertes ; nous les i!mes bouillir en guise de pommes de terre. Je désarmai tous

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les portefaix, plaçant leurs lances et leurs boucliers sous mon propre lit pour leur ôter Tenvie de s'en aller pendant la nuit. Notre troupe s'était, à ce qu'il parait, dispersée de la manière la plus honteuse. Ceux qui se trouvaient en avant avec les munitions et qui avaient reçu l'ordre de ne pas- s'éloigner ud seul moment de leur poste, avaient laissé le gros de la troupe fort en arrière; Eddris et quelques hommes accompagnaient les prisonnieirs qui ne pouvaient marcher vite, et mon petit détachement escortait la litière.

Personne ne mangea beaucoup cette nuit-là, car on avait trop soif. Le lendemain matin, à ma grande horreur, je découvris que tous les porteurs nous avaient abandonnés, exceptédeux hommes qui s'étaient endormis dans la même cabane que mes gens. C'était la centième fois que nous nous voyions désertés dans cet affreux pays. J'ordonnai à Eddris de poursuivre sa marche jusqu'à Foweera, de dire à mes gens de m'y attendre avec les munitions, et de prier Kamrasi de nous expédier immédiatement des porteurs pour nous tirer d'embarras ; Foweera est à environ treize milles de Déang où nous nous trouvions alors. Eddris se mit en route avec sa troupe, et j'envoyai sur-le-champ des hommes munis de jarres vides pour tâcher de découvrir de l'eau. Au bout d'une heure, ils revinrent sans avoir pu rien trouver. Je leur ordonnai de chercher dans une autre direction, et s'ils rencontraient un naturel du pays, de le mettre en réquisition pour les mener vers une source. Environ trois heures après ils reparurent accompagnés de deux vieux nègres et portant trois jarres d'une eau délicieuse. Ils avaient rencontré ces deux nègres dans un village abandonné, et sous leur conduite ils étaient parvenus à une source trois milles plus loin ; notre besoin principal étant ainsi satisfait, nous ne craignions plus de mourir de faim. Nous avions des bananes en abondance, une douzaine de fromages fabriqués pendant notre séjour à Kisouna, et une bonne provision de farine. J'eus un léger accès de fièvre, et enfin je m'endormis.

Je fus réveillé par la voix de mes gens, qui se tenaient à la porte de ma cabane l'air profondément abattu. Ils me racontèrent que Richarn avait disparu, et qu'on le croyait massacré par les nègres. Mon Yakil tenait à la main une baguette de fusil brisée et couverte de sang, ce qui semblait conQrmer les soupçons.

II paraît que pendant mon sommeil Richarn et un de mes compagnons nommé Mohammedavaient pris leurs fusils, etparcouru le pays sans mes ordres, afln de tâcher de trouver un village où ils pussent se procurer des gens pour nous conduire à Foweera. Étant arrivés à un groupe de petits hameaux, et ayant réussi à engager quatre hommes, Richarn avait laissé ceux-ci sous la garde de Mohammed tandis qu'il s'aventurait seul dans un village voisin. Bientôt après son départ, Mohammed, entendant un coup de feu dans cette direction à un demi-niille de distance, avait tout quitté pour courir vers l'endroit d'où le bruit semblait partir. En arrivant, il trouva le village désert; après avoir parcouru le voisinage et appelé Richarn en vain , il avait rencontré une grande mare de sang vis-à-vis de plusieurs huttes , et au milieu de cette mare se trouvait la baguette brisée du fusil de Richarn. Ayant inutilement poursuivi ses recherches, il nous apporta la triste nouvelle de cette catastrophe. J'étais fort attaché à Richarn; il y avait bien des années qu'il me servait fidèlement; il avait moins de défauts que la plupart de ses compatriotes, et d'un autre côté il possédait beaucoup de rares qualités. J'attendis là deux jours, cherchant de tous côtés. Une fois, mes gens virent un grand nombre d'hommes et de femmes poussant des hurlements dans un village voisin du théâtre présumé de la catastrophe ; il semblait donc évident que Richarn avait tué un homme avant d'être tué lui-même, car ces hurlements étaient des lamentations funéraires. J'étais fort désolé pour ma part; mon Gdèle Richarn avait succombé, et la carabine Pudey à deux coups qu'il portait avec lui était perdue. Cette arme appartenait à mon ami Oswell, célèbre pour ses exploits dans le sud de l'Afrique et sur le lac N'gami ; il s'en était servi pendant cinq ans pour chasser le gros gibier de l'Afrique, et avec tant de persévérance que le bois de la crosse portait la trace des terribles épines à travers lesquelles il s'était si souvent frayé un passage à fond de train. Il m'avait généreusement prêté ce vieux compagnon de ses exploits, etje l'avais, à mon tour, confié à Richarn comme au plus soigneux de tous mes compagnons. Homme et carabine étaient maintenant perdus.

Je poursuivis en vain mes recherches pendant deux jours ; mes gens virent plusieurs chiens ayant le museau et les pieds souillés de sang ; nous conclûmes donc que le cadavre avait été

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traîné dans les fourrés par les nègres, et que les chiens Tavaient découvert et dévoré.

Kamiasi ne nous avait pas envoyé de porteurs, et le message expédié par l'entremise d'Ëddris était resté sans réponse; le soir arrivé, je me reposai sur mon angarep pour la nuit, fort attristé de la catastrophe arrivée à mon fidèle domestique. Il était environ huit heures, tout le monde dormait excepté la sentinelle, lorsque nous fûmes réveillés en sursaut par le bruit d'un nogara^ assez près de nous au sud de nos cabanes. Les deux nègres qui étaient restés avec nous réveillent la troupe sur-le-champ, disant que les tambours que nous entendons sont certainement ceux des M'was qui doivent être dans le voisinage. Le son des nogaras ennemis était différent de celui des tambours de Kamrasi qu'ils connaissaient bien. Ceci était grave; nos munitions étaient à Foweera, chaque homme n'avait dans sa giberne que trente cartouches, il ne m'en restait à moi-même que vingt et une. Gomme la source d'eau se trouvait à trois milles plus loin, notre position était intolérable. Nouveau bruit du nogara; les guides déclarent qu'ils ne peuvent pas tenir où nous sommes et qu*ils vont se cacher dans les herbes. Ma femme me propose d'abandonner le bagage, de marcher de suite sur Foweera, et d'effectuer une jonction avec le restant de la troupe et des munitions avant l'aube. J'étais sûr que la distance devait être de douze ou treize milles au moins ; faible comme elle Tétait encore, il lui serait impossible de faire le voyage, à travers les fourrés, dans l'obscurité, sur une route difflcile et qui peu-têtre était déjà au pouvoir de Tennemi. Néanmoins elle persista à vouloir partir. Je fis donc les préparatifs de la marche pour neuf heures; la lune serait alors à 30* environ au-dessus de Fhorizon, et nous éclairerait. J'empile tout le bagage dans la cabane, je mets nos couvertures dans un sac qu'un des nègres doit porter, et j'ordonne à une des négresses de se charger d'une jarre d'eau. Ainsi pourvus, et abandonnant tous nos autres effets, nous nous mettons en route à neuf heures précises, sur les pas des deux nègres qui nous servent de guides.

La direction est environ E. N. E. La lune est brillante, mais la hauteur de l'herbe jette tant d'ombre sur le sentier qu'on ne peut distinguer ni pierres ni ornières. La rosée est abondante et, en traversant le fourré, nous sommes bientôt trempés jusqu'aux

os. C'était notre première tentative de marche depuis bien des mois; et comme Mme Baker et moi nous étions encore invalides, je craignais qu'un accès de fièvre ne survint à Tun ou à l'autre avant la fin du voyage. Mais nous n'avions pas le choix entre un parti ou un autre ; il fallait atteindre Poweera, quelle que fût ]a distance. Nous suivîmes pendant trois heures un sentier étroit, mais auquel on pouvait se fier, car il portait incontestablement les traces des troupeaux et des gens de la suite de Kamrasi. Soudain nous arrivons à une bifurcation ; le chemin de droite ayant été foulé par les bestiaux, nos guides nous affirment que c'est celui qu'il faut prendre. Certain qu'ils se trompent, car Foweera est à l'Est tandis que ce sentier tourne au sud, je refuse de les suivre et je fais faire halte afin de m'orienter. Je découvre bientôt au clair de la lune que le chemin plus large qui mène au Sud a été tracé par les bestiaux qui ont été conduits dans cette direction, mais qui ont ensuite rebroussé chemin. Il y avait certainement au Sud un village où Kamrasi et sa troupe avaient passé la nuit et d'où le lendemain matin ils avaient repris la route qui conduit à Foweera. Je découvris bientôt des traces de bestiaux sur le petit sentier de l'Est, et je résolus de suivre cette direction. Mes guides m'étaient désormais peu utiles et ils m'avouèrent qu'ils n'avaient visité qu'une fois le district de Foweera. En ce moment notre but était le principal village, appartenant à leur chef Kalloé, excellent homme qui nous avait souvent fait visite pendant notre résidence à Kisoma.

Assez près de la bifurcation du chemin nous trouvâmes tout à coup quelques cabanes dont les habitants étaient éveillés. Ils nous donnèrent la désagréable nouvelle que les M'was occupaient ' le pays en avant de nous, et qu'il nous serait impossible de poursuivre notre chemin puisqu'ils étaient dans le voisinage immédiat. Il était plus de minuit, le pays était parfaitement tranquille. N'ayant aucune confiance en nos guides je me mis à la tête de la troupe.

A environ un mille [plus loin, j'observai soudainement la lumière d'une grande quantité de feux, et je distinguai de nombreuses cabanes formées d'herbes et de feuilles de plantains ; c'était le camp des M'was. Je ne vis personne, et nous ne restâmes pas longtemps en observation, mais tournant vers le nord» nous continuâmes notre route tranquillement et avec précaution

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entre deux murs de Therbe la plus épaisse. Une heure après nous débouchions dans un pays d'un caractère tout différent. Ce n'était plus ce fourré où un homme disparaissait comme un lapin dans un champ de blé; c'était une campagne ouverte, revêtue d'un gazon tendre et riche, comme une prairie anglaise, sur laquelle se projetaient les ombres d'arbres isolés ou réunis en groupes. Poursuivant ce chemin délicieux nous arrivâmes à un endroit où des sentiers nombreux et tous bien frayés s'entrecroisaient. La confusion des pistes était extrême. En faisant un détour pour éviter le camp des M'was nous avions quitté la route directe de Foweera. Gomme nous avions alors suivi la direction du Nord, je savais que nous devions maintenant prendre celle de TEst. Il y avait un sentier qui la suivait ; mais tandis que nous délibérions sur ce qu'il y avait de mieux à faire, nous entendîmes un bruit de voix dans l'éloignement. Ce ne pouvaient être que celles des ennemis; j'ordonnai à mes gens de s'asseoir, tandis que deux hommes se cacheraient sur le bord d'un fourré à cent verges de là comme des sentinelles avancées. J'envoyai ensuite Bachita et un des guides vers le lieu où les voix s'étaient fait entendre, afin de tâcher de reconnaître si c'étaient des M'was, où des gens de Foweera. Mes espions s'éloignèrent avec les précautions nécessaires.

Après cinq minutes d'un silence complet les voix avaient complètement cessé. Trempés par'la rosée, nous étions transis de Iroid. Ma femme, accablée de fatigue, s'était assise sur le sac aux couvertures. Je craignais de rester longtemps dans l'inaction de peur qu'elle nous engourdit et nous rendit incapables de poursuivre.

Nous attendions ainsi depuis environ dix minutes lorsque le' cri le plus affreux que j'aie jamais entendu nous fit tressaillir. Ce cri partait du fourré où un de nos hommes montait la garde à cent verges de là. Je crus d'abord qu'il avait été saisi par un lion, et armant ma carabine, je courus vers lui. Avant d'atteindre le fourré je vis une des sentinelles courant dans la même direction, et bientôt après je remarquai deux hommes qui s'approchaient; l'un d'eux était Mousa, un des nôtres, il tenait à la gorge un nègre et le forçait de marcher. 11 avait fait un prisonnier. Il paraît que tandis qu'il était accroupi sous un buisson à l'entrée du sentier principal qui conduisait à travers le fourré, il

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avait soudain remarqué un homme se glissant le long d'un bouquet d arbres voisin. Attendant, sans être remarqué, que cet homme l'eût dépassé, il s'était précipité sur lui par derrière, lui avait saisi sa lance de la main gauche, tandis que de la droite il lui comprimait la gorge. Une attaque aussi soudaine et aussi inattendue d'un ennemi invisible avait terrifié le malheureux nègre au point de lui faire pousser le hurlement extraordinaire qui nous avait effrayés. Mousa le conduisit en triomphe, mais le pauvre diable était tellement bouleversé qu'on l'eût dit en proie à un accès de fièvre. J'essa}ai de le rassurer, et Bachita revenant peu après avec le guide, nous reconnûmes toute l'importance de notre capture. Loin d'être un ennemi, il faisait partie de la tribu de Kalloé et il avait été envoyé de Foweera pour espionner les M'was. Nous avions donc un guide sur le }uel nous pouvions co npt.T. Ce petit intermède à notre marche nocturne nous rafraîchit comme un verre de Xérès, et nous en rîmes de tout notre cœur. Bachita n'avait pu découvrir d'où venaient les voix, car elles avaient cessé bientôt après qu'elle nous eut .quittés. Il paraît que notre prisonnier avait aussi entendu ces voix et qu'il s'efforçait de les reconnaître au moment où Mousa s'empara de lui avec si peu de cérémonie. Nous lui expliquâmes où nous allions, et il prit les devants, en débarrassant du sac de couvertures le nègre qui s'en était chargé jusque-là. Nous avions fait un circuit considérable en quittant la route directe, mais nous avions maintenant l'avantage de voir devant nous un pays ouvert, et de suivre un chemin bien frayé et uni. Nous continuâmes donc notre marche, ma femme tombant de fatigue et trébuchant contre les plus petites inégalités du terrain. Enfin nous descendîmes dans une vallée, et traversant une petite gorge, nous gravîmes de l'autre côté une pente douce tapissée d'un épais gazon et couronnée par un bouquet d'arbres élevés. Dans le calme silencieux de la nuit, toutes les fois que nous faisions halte nous entendions le bruit lointain du fleuve ; mais ce bruit avait tellement augmenté depuis la dernière heure, que j'étais convaincu que nous devions nous trouver près de Foweera au point de courbure du Nil Victoria. Ma femme était si épuisée par cette marche sans fin, que la rosée rendait doublement fatigante en augmentant le poids de ses vêtements, qu'elle put à peine gravir la colline. Depuis une heure notre guide nous

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répétait que Foweera était tout près ; mais sachant ce que les nègres entendent par les mots près et loiriy nous ne pouvions prévoir l'instant de notre arrivée. Nous touchions au sommet de la colline, mais à environ deux cents veiiges du bouquet d'arbres qui s'y trouve, ma femme fut obligée d'avouer qu'elle ne pouvait aller plus loin. A ce moment même un coq se mita chanter ; un autre lui répondit du milieu des arbres voisins et le guide se doutant peu du bonheur qu'il nous procurait nous dit que nous étions arrivés au village de Ralloé, but immédiat de notre marche.

Il était près de cinq. heures du matin; nous avions quitté Déang à neuf heures du soir. En s'approchant du village il fallait user de précaution, car si un des Turcs se trouvait en faction il tireraitprobablement sur le premier objet qu'il verrait, sans se donner la peine de crier qui vive ! Je commandai donc à tous mes hommes de crier tandis que je pousserais le coup de sifflet bien connu qui annonçait toujours mon approche. Quelque temps se passa avant qu'on nous répondit, et je conmiençais à craindre que nos gens ne fussent pas dans ce village ; enfin une voix qui m'était familière me répondit en arabe. Quoique dans le voisinage immédiat d'un pays ennemi, la caravane entière était endormie, y compris les sentinelles. Tous se réveillèrent bientôt quand on leur dit que j'étais arrivé, et tous accoururent à l'entrée du village nous souhaiter la bienvenue habituelle. On alluma un grand feu dans une hutte spacieuse, et comme notre porte-manteau nous avait précédés avec les munitions, nous pûmes bientôt changer d'habits.

Après avoir dormi deux heures, j'envoyai chercher Kalloé, le chef de Foweera. Il parut avec son fils. Tous deux me dirent que suivant le rapport des espions, les M'Was devaient attaquer le village le lendemain ; ils avaient envahi et parcouraient l'Ounyoro et le Ghopi ; ils avaient saisi un grand troupeau appartenant à Kamrasi; celui-ci n'avait eu que juste le temps de se réfugier dans l'tle, car les ennemis arrivant au lieu d'embarquement avaient tué un grand nombre de gens qui s'étaient trouvés en retard pour traverser le fleuve. Kalloé ajouta que Kamrasi avait fait feu sur les M'Was, mais n'ayant pas de balles, sa carabine était inofiensive. Les M'was avaient riposté avec quatre fusils que les déserteurs de la troupe de Speke leur

avaient procurés , mais les balles leur manquaient aussi bien qu'à Kamrasiy de sorte que tout s'était borné à une fusillade peu meurtrière. Les M'Was, abandonnant leur position sur le bord de la rivière, avaient marché vers Atâda qu'ils avaient dévasté. Ils se trouvaient maintenant à trois milles de nous; néanmoins cet imbécile de Kalloé eiprima sa résolution de conduire pour plus de sûreté ses bestiaux jusqu'à l'île de Kamran, à environ deux milles plus loin. J'essayai de lui persuader que sous notre protection ils étaient en parfaite sûreté; sa seule réponse fut d'ordonner à son fils de les emmener de suite.

Ce jour-là Kalloé et tous les habitants quittèrent le village et se réfugièrent dans une île, nous laissant maîtres de la position. Je fis distribuer quantité de munitions aux Turcs, et nous nous tînmes préparés à tout événement. On entendait jour et nuit les tambours des M'Was de tous côtés, mais nous étions parfaitement établis; nos greniers étaient bien remplis, et la volaille abondait, tant dans ce village que dans ceux des environs.

Le lendemain M'Gambi m'apporta un message de Kamrasi qui me suppliait de venir camper sur le bord de la rivière vis-à-vis son île, pour le défendre contre les M'Was qui reviendraient assurément l'attaquer dans leurs canots. Je lui fis répondre que je ne ferais rien pour le secourir parce qu'il m'avait abandonné en route. RicharA avait été tué par ses gens qui s'étaient emparés d'un de mes fusils ; de plus la désertion de ses porteurs m'avait contraint de laisser mon bagage en route. Je rendais Kamrasi responsable de toutes ces mésaventures. M'Gambi me répondit qu'il ne croyait pas que Richarn fûtmort. 11 s'était pris de querelle avec les habitants d'un village et avait tué le chef. Je persistai à rester libre de mes mouvements à Foweera. Mon interlocuteur me dit qu'ils étaient tous fort malheureux dans l'Ile ; les moustiques ne leur laissaient ni paix ni trêve, et enfin ils se mouraient de faim. Quelques hommes qu'il avait amenés avec lui se mirent à battre du blé, puisé dans les greniers du village et s'en retournèrent chargés de provisions.

Pendant la journée, la faim amena dans le village quelques naturels du district. J'avais déjà appris que les habitants de Foweera n'étaient pas bien disposés, et que beaucoup d'entre eux

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entretenaient des correspondances avec Tennenii. Je chargeai donc Bachita de faire la conversation avec ces gens et de tâcher, par leur moyen, d'informer les M'Wasqueje comptais rester neutre si l'on ne m'attaquait pas, mais que si leurs intentions étaient hostiles, j'étais de mon côté prêt à me battre. En même temps je la chargeai d'expliquer combien je serais fâché de faire feu sur les sujets de M'tésa qui s'était bien conduit envers mes amis Speke et Grant; le meilleur moyen d'éviter un conflit était que les M'Was se tinssent éloignés de mon cam}». Bachita m'assura que mon message arriverait indubitablement au chef des M'Was, parce qu'un grand nombre de naturels du Ghopi étaient ligués avec lui contre Kamrasi.

L'après-midi de ce jour je sortis du village accompagné de mes gens pour escorter ceux qui allaient faire la provision d'eau ; la source était à un quart de mille du camp, et il y avait du danger à s'y rendre sans être bien accompagné.

Nous venions de rentrer, et nous goûtions le repos et la fraîcheur du soir sur la pelouse à l'entrée du camp, lorsqu'un de mes hommes arriva en courant et criant : t RicharnI Richarn est de retour! » Un instant après, j'eus l'extrême joie de voir mon moricaud de Richarn, dont j'avais déploré la perle prématurée, venant tranquillement vers nous. L'entrevue fut vraiment pathétique. ÏJe lui donnai une poignée de main et lui adressai- quelques chaleureux mots de bienvenue ; mais mon vakil qui ne s'était jamais soucié de lui auparavant, se jeti à son cou et se mit à pleurer comme un enTant. Je ne sais combien de temps les sanglots auraient duré, car l'épidémie gagna plusieurs Arabes qui commencèrent à pleurnicher aussi, tandis que Richarn, embrassé de tous les côtés, se soumettait à l'épreuve avec le plus franc stoïcisme, ayant l'air en même temps fort étonné et ne sachant pas quelle était la cause de tant de larmes. Afin de mettre un terme à cette explosion de sensibilité, je fis chercher par Saat une calebasse pleine de mérissa, dont Kalloé m'avait envoyé une bonne provision. Elle arriva bientôt et fut très- appréciée par Richarn qui se mita boire comme une baleine.

La calebasse était de telle taille que même après les copieuses libations de Richarn, il resta assez de bière pour que chacun pût la déguster. Rafraîchi par sa boisson bien^imée, Richarn put nous conter son histoire. Lorsqu'il avait quitté Mohammed

au milieu d'un village, il avait été entouré d'un grand nombre de nègres parmi lesquels étaient les portefaix qui nous avaient abandonnés. Il essaya de leur persuader de revenir, une querelle s'ensuivit, et le chef du village s'approchant de Richarn à la tête de ses gens avait saisi son fusil; Richarn tira son couteau; ce que voyant, le chef lâcha prise, puis reculant de quelques pas se prépara à le frapper de sa lance ; Richarn le prévint par un coup de feu qui le tua raide. Les naturels terriflés par Teffet soudain du coup, se dispersèrent, et Richarn profitant de Toccasion, disparut dans )es fourrés et prit la fuite. Une fois plongé dans cette mer d'herbages qui semblait impénétrable, il avait erré pendant deux jours sans boire une goutte d'eau ; entendant le bruit lointain du Nil, il s'était dirigé vers le fleuve et l'avait atteint lorsqu'il était presque épuisé de soif et de fatigue; il avait ensuite côtoyé le fleuve jusqu'à Karuma, en évitant les M'Was ; de là, connaissant la route que nous avions déjà suivie pour nous rendre à M'rouli, il était arrivé à Foweera. La baguette de son fusil avait été brisée pendant sa lutte avec le chef du village; il fut bien étonné de voir entre mes mains le morceau que nous avions ramassé dans la mare de sang, mais il s'était procuré un excellent substitut en taillant avec son couteau de chasse une tige d'un bois très-dur, et avait rechargé son fusil; bien pourvu de munitions, il ne craignait guère les nègres. Kamrasi avait évidemment appris un récit exact de toute l'affaire.

Dans la soirée un nègre nous informa que tous les bestiaux emmenés de Foweera par Kalloé avaient été pris par les ennemis pendant qu'on les dirigeait vers Tile; un des fils de Kalloé luimême et plusieurs nègres qui conduisaient le troupeau avaient été tués. Tel était le résultat de sa fuite précipitée.

Les M'Was poursuivirent leurs avantages sans interruption, parcourant tout le pays, même jusqu'aux bords du lac Albert, et emmenant tous les bestiaux et les femmes qui n'avaient pas pu se réfugier dans les nombreuses îles du Nil Victoria. Pendant ce temps, Kamrasi, ses femmes et ses principaux chefs étaient exposés sur la rivière à toutes les misères que peuvent infliger les moustiques et la malaria; la maladie et la faim réunies faisaient de nombreuses victimes. M'Gambi venait souvent dans notre camp se procurer du blé et nous apprenions de lui l'état

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de souffrance où ses amis étaient plongés. Il était bien changé et avait Tair à moitié affamé ; il se plaignait de n'avoir à boire que de Teau du Nil, car il ne leur restait ni blé ni jarres à mey^sa, et comme les M'Was avaient détruit tous les bananiers, il leur était impossible de faire du cidre.

Entre autres pertes il feUait compter mes deux vaches. M'Gambi me dit que les M'Was les avaient enlevées avec le bétail de Kamrasi, parmi lequel elles se trouvaient lors de la retraite de Kisouna. Je ne crus pas un mot de ce qu'il me disait, parce qu'il ajoutait que tout le bagage laissé par moi à Déang était au pouvoir de l'ennemi. Or Bachita m'avait dit que les nègres du voisinage l'avaient transporté, en six fardeaux, directement à rtle de Kamrasi ; c'était donc lui qui le retenait au moment même ob il disait que les M'Was l'avaient dérobé. Je répondis que je tenais Kamrasi pour responsable de mes effets, et qu'il m'en rembourserait la valeur en un certain nombre de vaches. Quelques jours après cette conversation, mes deux vaches et mon bagage tout entier arrivèrent en sûreté au camp. Kamrasi avait évidemment eu le dessein de s'approprier le tout, mais il était serré de près, tant par les M'Was que par les Langgos, ses anciens ennemis, qui habitaient la rive orientale du Nil, et qui avaient fait cause commune avec les envahisseurs. Il crut donc qu'ily aurait de l'imprudence de sa part à se brouiller de plus avec les Turcs et avec moi. «

Le soir du 19 septembre, quelques jours après cette occurrence, on nous dit qu'Ibrahim était arrivé à la tête de cent hommes aux cataractes de Karuma, au point où nous avions traversé le fleuve autrefois pour nous rendre à Atâda. J'envoyai de suite dix hommes pour reconnaître si cette nouvelle était vraie ; au bout de deux heures environ, ils revinrent pleins de joie, ayant échangé la bienvenue avec Ibrahim et sa troupe d'un bord à l'autre du fleuve. Kamrasi avait dépéché des bateaux à un autre point, au-dessus des cataractes , pour faciliter, le lendemain matin, le transport de toute la bande, car il voulait qu'ils attaquassent les M'Was sans perdre de temps.

Peu soucieux d'une telle rencontre, les M'Was, qui avaient vu arriver ce formidable renfort, battaient en retraite, et au lever du soleil ils s'étaient repliés de plus de vingt milles sur la route de M'roulî.

Ibrahim arriva le 27 au matin, m'apportant le courrier d'Angleterre ; les lettrSs, adressées au consul à Khartoum, avaient été envoyées à Gondokoro par les bateaux annuels, et Ibrahim s'en était chargé lors de son arrivée en avril à cette station, avec l'ivoire qu'il apportait de l'intérieur du pays. Les lettres portaient une date fort ancienne, étant toutes vieilles de deux ans, excepté une de Speke, qui m'envoyait le numéro de 1'//lustrated London news, contenant son portrait et celui de Grant; il y avait aussi le Punch, donnant une gravure représentant la découverte des sources du Nil. Je passai la journée au milieu de ce luxe de journaux et de lettres.

A Gondokoro, Ibrahim avait, d'une manière fort aimable, songé à nos besoins; il m'apportait une pièce d'un drap de coton grossier de manufacture arabe (darmour) pour que. je m'en fisse dés habits, et une pièce de toile peinte pour une robe destinée à Mme Baker; de plus, une grande jarre de miel, et un peu de riz et de café, restant des provisions que j'avais été obligé d'abandonner à Shoua faute de porteurs. Il me dit que tous les effets laissés par moi à Obbo avaient été envoyés à Gondokoro, et que les deux hommes à qui je les avais confiés étaient retournés avec eux à Khartoum à bord d'un navire qui avait été envoyé à ma recherche, mais qui avait rejoint la caravane des trafiquants lors de leur retour. Ibrahim avait déclaré au capitaine qu'il était impossible que je revinsse cette année-là. Il était donc heureux que je n'eusse pas poursuivi ma marche vers Gondokoro, après le mois d'avril, dans l'espoir de trouver le bateau m'attendant. « Tout est bien qui finit bien. » Ibrahim était étonné de notre succès, mais choqué de l'état où nous nous trouvions: maigres et épuisés, et avec des vêtements si rapiécés qu'ils tombaient en lambeaux.

Le 23 septembre nous décampâmes et prîmes possession d'un village à un demi-mille du Nil Victoria. Kamrasi était maintenant très-belliqueux, et il revint de son lie à un grand village sur les bords du fleuve. Il envoya à Ibrahim une grande quantité d'ivoire en surplus de la provision qu'Eddris avait cachée lors de notre départ de Kisouna. Cette dernière provision qu'on envoya prendre fut au bout de quelques jours placée en sûreté dans le quartier général. Ibrahim n'en revenait pas delà forlune qui l'attendait. Je le félicitai deloutmon cœur sur le suc-

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ces de nos deux desideratas : la découverte géographique et le commerce d'ivoire; en ce qui concernait te dernier article j'avais plus que rempli ma promesse.

Kamrasi résolut d'envahir le pays de Langgo sans délai, car les habitants avaient reçu Fowouka après sa défaite, et celui-ci se trouvait alors avec le chef de la tribu. Quatre-vingts soldats de la troupe d'Ibrahim furent donc transportés de lautre côté du fleuve, et en trois jours ils détruisirent de nombreux villages, d'où ils enlevèrent près de deux cents têtes de bétail et beaucoup de prisonniers, y compris plusieurs femmes. A leur retour, de magnifîques réjouissances eurent lieu. Ibrahim Ot cadeau à Kamrasi de cent vaches, et le roi, en retour, lui eavoya trente énormes défenses d'éléphants , lui en promettant cent autres quelques jours plus tard.

Une seconde expédition ordonnée par Kamrasi fut également heureuse; cette fois Fowouka l'échappa belle, car un nègre tomba à ses côtés atteint d'un coup de feu qui lui était destiné, à lui-même. Au retour delà colonne expéditionnaire, Kamrasi reçut un autre présent de bestiaux, et l'ivoire abonda dans le camp turc.

Cependant je m'étais installé fort confortablement; nous étions dans un pays magnifique, bien cultivé, au milieu de champs immenses de patates sucrées. L'idée me vint que ce légume, trop fade pour être un manger agréable, pourrait servira fabriquer un spiritueux. Je me procurai donc quantité de ces grandes jarres dont les nègres se servent pour fabriquer leur merissa, et j'y fls bouillir plusieurs quintaux de patates jusqu'à consistance pulpeuse.

Dissoute dans de l'eau, et mélangée avec de la bouse de merissa, cette pulpe, enfermée dans des jarres de la contenance d'une vingtaine de gallons (170 litres), ne tarda pas à fermenter; pendant ce temps je construisis moQ alambic. Pour cela je fixai une jarre de la capacité d'environ douze gallons sur un fourneau d'argile; et j'insérai au sommet l'ouverture d'un vase plus petit et qui, ainsi renversé, représentait le dôme de l'alambic. A travers ce dôme ou capuchon , j'introduisis un long roseau d'environ un pouce de diamètre qui aboutissait à mon condensateur ; celui-ci était tout simplement une bouilloire placée dans un grand baquet plein d'eau froide.

L'alambic fonctionnait à lâerveille et produisait tous les jours quatre ou cinq bouteilles d'une excellente liqueur dont je remplissais de grandes calebasses contenant à peu près quatre gallons chacune. Mes gens prenaient goût aux opérations de la distillerie, surtout Rickarn que Ton trouvait souvent couché sur le dos profondément endormi. Il laissait le feu s'éteindre, et par conséquent les travaux s'arrêtaient. De méchanteis langues auraient pu l'accuser d'aimer le produit de la manufacture! Mais c'eût été pure calomnie. Dès le moment où je commençai à déguster du whisky de patates je sentis mes forces revenir. Tous les jours je buvais un verre de toddy chaud. Je reprenais mon entrain d'autrefois ; je n'eus en six mois qu'un ou deux accès de fièvre, puis la maladie me quitta tout à fait. N'ayant goûté ni vin ni spiritueux depuis près de deux ans , la transition soudaine d'une abstinence totale à un usage modéré de boissons stimulantes produisit un effet merveilleux. Ibrahim et quelques-uns de ses hommes établirent des distilleries; il y eut des cas d'ivrognerie, à la grande jubilation de M'Gambi qui se trouvait là par hasard; il pria Ibrahim, en conséquence, de lui donner une bouteille de liqueur comme spécimen pour Kamrasi, et Sa Majesté, à ce qu'il paraît, s'enivra si promptement qu'elle voulut répéter la dose. Cette boisson anglaise était, suivant le roi, si supérieure au cidre auquel il était habitué, qu'il désirait beaucoup en encourager la fabrication. Je lui expliquai qu'on Textrayaitde patates sucrées; combien il regretta de n'avoir pas suffisamment apprécié les qualités de ce tubercule, mais il réparerait le temps perdu, il mettrait en culture des districts entiers. Ibrahim fut prié de lui laisser un de ses homipes, familier avec l'art de la distillation, et qui serait le président de la compagnie royale dt( whisky de patates de tAfriqite cetUrak^ garantie par le roi Kamrasi^

Ibrahim avait apporté pour Sa Majesté un grand nombre de cadeaux, cinquante livres de verroterie, un revolver^ des cotonnades, des verres à vin de couleur bleue, des miroirs, etc. Ces dons et le plaisir que lui faisait éprouver la défaite de ses ennemis avaient mis Kamrasi de si bonne humeur qu'il venait souvent nous voir. Une fois je lui donnai les portraits de Speke et de Grant; il reconnut celui-ci de suite. 11 ne comprenait rien aux gravures de Punch, disant que Punch ne pouvait être Anglais

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puisqu'il ne ressemblait ni à moi ni à Speke; les modes de Paris, dessinées dans Ylllustrated Lcmdonnews, lui plurent beaucoup; nous les découpâmes avec une paire de ciseaux, et nous les lui donnâmes comme un spécimen de la grande toilette des dames anglaises.

La guerre étant terminée par la défaîte entière de ses ennemis, Kamrasi résolut de faire mourir tous les habitants de. Foweera qui avaient, à quelque degré que ce fût, aidé les M'was dans leur attaque. Tous les jours des exécutions avaient lieu de la manière que j'ai déjà décrite ; les victimes étaient saisies, amenées devant le roi et torturées en sa présence sans aucune forme de procès.

Parmi ceux qu'il soupçonnait d'avoir favorisé les dissidents se trouvait Kalloé, le chef de Foweera; après Kamrasi et M'Gambi, c'était le principal chef du royaume; la population entière de Chopi et de Foweera l'aimait beaucoup, et je l'avais toujours trouvé fort intelligent et fort bien disposé envers moi. Un soir à environ huit heures Ibrahim vint à ma cabane d un air très-mystérieux ; il commença par s'assurer que personne ne nous écoutait , puis il me dit que Kamrasi lui avait donné Tordre d'attaquer le village de Kalloé avant l'aube ; il devait faire entourer la cabane et tirer sur lui s*il essayait de s'échapper. Les femmes et les enfants de la bourgade devaient échoh* en partage à Ibrahim, comme récompense* Au moment même où Kamrasi terminait cet arrangement avec Ibrahim, il faisait de grandes démonstrations de bienveillance à Kalloé qui se trouvait alors au camp. Il n'avait pas voulu le saisir ouvertement, car bon nombre d'indigènes. étant fort attachés au chef de Foweera, les suites d'un tel acte auraient pu être désagréables ; il ne lui restait plus qu'à se débarrasser de lui secrètement. Je priai Ibrahim de renoncer, à tout prix, à un projet aussi affreux. Jamais je ne m'étais senti si indigné; mon premier mouvement fut d'aider Kalloé à détrôner Kamrasi et à s'emparer du pouvoûr royal. Quant à Ibrahim, la ligne à suivre était pour lui toute tracée ; il savait que s'il offensait Kamrasi il ne faudrait plus, de quelque temps au moins, songer à continuer le conunerce d'ivoire. Les défenses d'éléphants abondaient tellement dans le pays qu'elles y formaient comme une mine véritable dans laquelle il pouvait puiser sans cesse pourvu qu'il demeurât l'allié

du roi. Quant à faire le commerce avec les naturels, il n'y fallait pas songer, puisque Kamrasi l'avait expressément défendu, en vue d'accaparer les profils. En cas de guerre on ne pouvait se procurer une seule défense , car l'ivoire n'était jamais emmagasiné dans les huttes, mais enterré. Les Turcs étaient devenus des mercenairçs que le roi soudoyait pour lui servir de bourreaux selon ses besoins. Ibrahim ne savait que faire. Je lui dis que j'assumerais toute la responsabilité des événements. J'avais décidé que Kalloé ne serait pas assassiné; en plusieurs occasions il m'avait rendu service ainsi qu'à mes gens; je résolus de le sauver à tous risques. Son fils, ne se doutant en aucune façon de ce qui se tramait, était alors dans mon camp, ayant fraternisé avec plusieurs de mes hommes. Je l'envoyai chercher de suite et je lui découvris tout le complot, en lui prescrivant d'aller aussi vite que [possible trouver son père qui était à deux milles de là. Il devait faire évacuer son village par les femmes et enfants, et amener Kalloé dans ma hutte. Je ^hisserais le pavillon anglais comme je l'avais fait à Kisouna, et Kamrasi n'oserait pas toucher à mon protégé. S'il ne voulait pas se fier à moi il ne lui restait plus qu'à prendre la fuite, car les Turcs devaient attaquer le village au point du jour. Le fils de Kalloé, étonné au dernier degré, partit pendant la nuit et fit diligence pour donner l'avis nécessaire. Connaissant parfaitement la route, il ne pouvait perdre de temps.

Ibrahim, d'après un arrangement concerté avec moi, devait, pour ne p£^ offenser Kamrasi, faire une fausse attaque sur le village ; il le trouverait abandonné, et si, comme j'en étais certain, Kalloé avait préféré s'enfuir, l'affaire n'aurait pas d'autre résultat. Minuit arriva, point de Kalloé ; je m'endormis convaincu qu'il était en sûreté.

Avant l'aube quatre-vingts Turcs partirent pour cette expédition simulée; deux heures après ils étaient de retour. Ils avaient trouvé le village désert et l'oiseau envolé. Le succès de ma ruse m'enchanta, mais j'aurais été encore plus content si Kalloé s'était fié à moi. J'étais sûr qu'il n'en viendrait jamais là; les nègres sont si faux et si méfiants qu'ils soupçonnent un piège partout.

A midi environ, nous entendons des hurlements: de tous câtés résonnent le tambour et la trompe. Je crus d'abord que

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Kalloé avait soulevé le pays contre Kamrasi; je remarquai plusieurs centaines d'hommes en costumes de guerre parcourant le magnifique paysage comme des chiens de chasse en quête du gibier. Ne sachant pas quel était le but de ce rassemblement, les Turcs battirent la caisse, et réunirent leurs soldats autour du drapeau planté hors du village. On nous dit bientôt que Kamrasi avait appris la fuite de Kalloé, et que, furieux d*avoir perdu sa proie, il avait sur-le-champ dépéché mille hommes à sa poursuite.

Le soir même Kalloé était captif. J'envoyai immédiatement prier Kamrasi d'ajourner l'exécution parce que je voulais lui parler le lendemain matin.

Je partis au levé du soleil et trouvai le roi assis dans sa tente ; Kalloé était couché à l'ombre d'un plantain, tout à fait résigné à son sort, et une de ses jambes prise dans le soiUier de Kamrasi : morceau de bois d'environ quatre pieds de long sur dix pouces d'épaisseur, — un vrai tronc d'arbre. Le pied gauche avait été poussé à travers une petite ouverture dans ce bloc massif, tandis qu'un coin, inséré à angle droit immédiatement au-dessus de la cheville, retenait le prisonnier. C'était une punition favorite du roi ; le coupable languissait ainsi jusqu'à ce que la mort vînt mettre un terme à ses souffrances; impossible à lui de s'asseoir, presque impossible de se coucher, car l'aide d'un homme était indispensable pour ajuster le billot aux mouvements du corps. Je dis à Kamrasi que je l'avais prévenu de l'attaque des Turcs à Kisouna ; par conséquent il devait en revanche m'obliger et épargner la vie de Kalloé. A ma grande surprise, il céda à ma requête sans la moindre difficulté* ; il ajouta que Kalloé resterait chaussé pour quelques jours seulement, jusqu'à ce que ses sujets eussent payé cent vaches d'amende; on lui rendrait alors sa liberté. Je n'avais aucune foi aux promesses de Kamrasi, car je savais qu'il condamnait souvent au soulier des individus riches, afin de leur extorquer une rançon; cette rançon payée il les mettait à mort. Au bout du compte j'avais fait tout ce qu'il dépendait de moi, et si Kalloé eût été un homme résolu, en se fiant à moi, il aurait pu se sauver. En retournant au camp je ne pus m'empêcher de

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