‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 55 sur 73 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Nous étions au milieu de novembre ; non pas ce triste mois qui rend même le souvenir de la vieille Angleterre désagréable, mais le dernier des mois de la pluie qui fait croître la végétation sur le sol fertile de TAfrique équatoriale. Les Turcs étaient prêts à retourner à Shoua, et je brûlais de quitter ce pays de barbares pour la tribu de Madi plus sauvage encore, mais moins cruelle, et placée sur le chemin du nord.

La quantité d'ivoire accumulée dans le camp était si considérable qu'elle nécessitait 700 hommes de peine pour se charger des défenses et, en outre, des provisions indispensables pendant cinq jours de marche à travers un pays non habité. Kamrasi vint nous voir avant notre départ ; il avait réuni les porteurs nécessaires. Nous devions nous mettre en route le lendemain. Le roi s'approcha tenant à la main la carabine Blissett que Speck lui avait donnée. Il me dit que notre départ lui faisait de la peine, et de plus il était très-chagrin d'avoir gâté sa carabine. II avait voulu y introduire une balle de fort calibre, le plomb était demeuré fixé au milieu du canon ; pour l'en extraire il avait fait feu, et comme Farme était excellente, le canon au lieu d'éclater s'était simplement fendu. II ajouta que cet accident, du reste, ne tirait pas à conséquence , puisqu'il ne lui restait plus ni poudre, ni balle (mensonge, car Ibrahim venait de lui en donner un approvisionnement), de sorte que sa carabine, même en bon état, n'aurait pu lui être d'aucun usage.

« Mais, lyouta-t-il, vous vous en retournez chez vous, où vous ne manquerez de rien puisque vous pourrez vous procurer tout ce dont vous aurez besoin; donnez-moi donc, avant de partir, cette petite carabine à deux coups qite vous nCavez promise; vous seriez bien aimable de m'accorder, de plus, des munitions! « Ainsi il avait résolu de persévérer jusqu'au dernier moment dans ses importunités, et d'obtenir ma petite carabine Fletcher TU' 24, si commode et que je lui avais constamment refusée depuis mon arrivée dans le pays. Aussi entêté que lui, je répondis qu'il y avait beaucoup de dangers à courir en route, et que je ne pouvais voyager sans armes.

Le lendemain matin nos gens traversèrent le fleuve, — opération fort ennuyeuse, car la caravane se composait d'environ sept cents porteurs et de quatre-vingts hommes armés; Ibrahim s'était soumis à laisser derrière lui trente soldats qui devaient protéger Kamrasi contre les attaques des M'was, et attendre le retour des Turcs jusqu'à la saison suivante.

Il avait promis de rapporter beaucoup de présents. A 4 heures de l'après-midi toute la caravane était sur l'autre bord du fleuve avec l'ivoire et les bagages. Nous formions arrière-garde et nous descendîmes à travers de beaux blocs de granit jusqu'au rivage; plusieurs grands canots nous attendaient pour nous transporter au bord opposé. Là, après avoir débarqué, nous gravîmes la falaise et jetâmes un dernier coup d'œil sur ce pays d'Ounyoro où nous avions passé dix mois de tourments. Il avait plu à verse la veille, et les nègres avaient construit à k hâte un camp de huttes de gazon.

Nous nous mîmes en route )e 17 novembre à l'aube. Il serait aussi inutile qu'ennuyeux de raconter cett« partie de notre voyage, car bien que suivant une route difi'é rente de celle que nous avions prise en venant de Shoua, le caractère du pays était le même. Après la marche du premier jour nous quittâmes la forêt et entrâmes dans de vastes prairies. Je fus étonné de trouver au bout de plusieurs jours de marche une grande diflérence dans les conditions de l'atmosphère. Dans l'Ounyoro, les pluies étaient fréquentes et l'herbe d'un vert intense; ici elle était presque desséchée, et des troupes de chasseurs y avaient mis le feu en plusieurs endroits. De quelques points élevés sur la route je pouvais voir distinctement le profil des montagnes s'éten-

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dant du lac Albert vers le nord sur la rive gauche du Nil ; une personne ignorant l'existence de ces montagnes ne les aurait pas remarquées, car à cause de Tépaisseur de Therbe j'étais obligé de monter sur une fourmilière pour les voir; elles étaient à environ soixante milles de nous , et mes gens qui les connaissaient bien, les indiquaient du doigt à leurs compagnons.

Y compris les femmes et les enfants nous formions une caravane d'environ 1000 individus. Nous étions assez bien approvisionnés de farine; mais la viande manquait, et , vu l'épaisseur de rherbe, il n'y avait nulle chance de trouver du gibier. Le quatrième jour .seulement j'aperçus un troupeau d'à peu près vingt téuls (hartebeest)^ dans un espace ouvert où l'herbe avait récemment été brûlée. Nous montions, Mme Baker et moi, des bœufs qu'Ibrahim m'avait vendus, et nous devancions le drapeau d'environ un mille, dans l'espoir de rencontrer des bétes fauyes. Mettant pied à terre, je descendis dans un ravin, mais quand j'atteignis le point où j'avais résolu de tirer, le troupeau avait changé de position; il se trouvait à environ 250 pas de moi. Ils regardaient tous de mon côté, car les bœufs et Saat les avaient dérangés. Il y allait de notre dtner : près de moi se trouvait un buisson dépouillé de ses feuilles, par l'incendie récent; j'appuyai mon arme sur une branche ; mais au moment où je tirai tout le troupeau fit un mouvement. La* balle passa par-dessus et si près des oreilles d'un des animaux qu'il remua la tète conune si une guêpe l'eût piqué, et se mit à gambader de çà, de là ; les autres restèrent immobiles, regardant les bœufs dans le lointain. Pan I le canon gauche de la petite carabine Fletcher part, et un tétel tombe à terre avec la pesanteur d'une masse de plomb avant même que le bruit du choc de la balle eût été répercuté jusqu'à moi. Il avait été frappé à travers l'épine dorsale; et quelques-uns des porteurs du pays qui observaient de fort loin ce qui se passait, laissant là leurs fardeaux, se précipitèrent vers le gibier comme des loups qui auraient flairé l'odeur du sang. Au bout de quelques minutes, le tétel fut dépecé, Saat en emporta une bonne portion pour notre consommation particulière, et la béte, pesant 500 livres, disparut en très-peu de temps. Après cinq jours de marche nous arrivâmes a Shoua; séjour délicieux comparé à la végétation humide et épaisse de YOunyoro. Ici le pays était sec, l'herbe courte et d'une bonne qua-

lité. Nous prîmes possession du camp déjà préparé pour nous^ dans une cour spacieuse bien macadamisée d'argile et de fiente de vache, et entourée par une fortification de palissades solides. Un grand arbre se trouvait au centre. Plusieurs huttes avaient été construites pour les interprètes et les domestiques ; une cabane assez commode dont le toit était couvert de calebasses grimpantes nous servit de résidence.

Ce soir-là les négresses vinrent en foule au camp, féliciter ma femme sur son retour, et danser pour célébrer cet événement. U nous en coûta une vache.

J*eus la satisfaction d'apprendre que mon excellent bœuf de selle qui s'était estropié l'année précédente en tombant dans un piège et qui avait été ramené à Shoua, se trouvait maintenant en parfaite santé. J'avais ainsi une monture assurée pour mon voyage à Gondokoro.

Quelques mois se passèrent ainsi à Shoua ; je m'occupais à parcourir le voisinage, gravissant la montagne, faisant des copies de mes cartes, et réunissant des renseignements qui, excepté en ce qui concernait la partie orientale du pays, confirmaient tout ce que j'avais déjà entendu dire. Les Turcs avaient découvert à environ trente milles de Shoua, uu nouveau district nommé Lira; les habitants, disait-on, avaient des dispositions fort pacifiques; le pays était très-fertile et abondant en ivoire. Plusieurs de ces Liras se trouvaient au camp des Turcs ; ils étaient du même type que les Madis, mais se coiffaient d'une autre façon. Ils troussaient leurs cheveux de manière à en former un feutre épais qui retombait sur les épaules jusqu'à l'omoplate. Us portaient volontiers perruque, si je puis m'exprimer ainsi; lorsqu'un nègre mourait, sa chevelure se distribuait immédiatement entre ses amis qui l'ajoutaient à leur propre système chevelu. Lorsque les nègres étaient en grand costume (tout à fait nus, les hommes, du moins), cette masse de cheveux était enduite d'une épaisse couche d'argile bleuâtre, de manière à présenter une surface unie; celle-ci était ensuite travaillée le plus minutieusement possible avec la pointe d'une épine pour la faire ressembler à la surface d'une lime ; on revêtait le tout de terre de pipe arrangée en dessins réguliers; enfin on fixait dans l'extrémité une sorte d'ornement fait des cartilages d'une antilope ou d'une girafe et s'élevant à la hauteur d'environ un pied. Ce cartilage desséché.

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devient aussi dur que de la corne ; on mettait au bout un morceau de fourrure; le bouquet de poils qui termine la queue d'un léopard était surtout apprécié pour cet usage.

Je ne sache pas que le lord chancelier d'Angleterre ou aucun des membres du bureau anglais aient jamais pénétré dans l'intérieur de l'Afrique; il est donc difficile d'expliquer l'origine et la coupe africaine de leurs perruques; mais je puis assurer qu'un avocat passé au cirage et portant pour tout vêtement sa perruque officielle, donnerait une idée parfaite d'un membre de la tribu des Liras. Celte tribu était gouvernée par un chef, mais qui n'avait pas plus d'autorité que les autres prîncipicules qui administraient les diverses subdivisions du pays des Madis. Dans toutes les tribus, excepté dans l'Ounyoro, les chefs avaient fort peu de puissance, et leur autorité était si incertaine que le pouvoir demeurait rarement pendant plus de deux générations dans la même famille. A la mort du père, ses nombreux fils se disputaient généralement ses biens et le droit de succession; une guerre ouverte s'ensuivait; enfin, un se partageait les troupeaux, puis chacun s'établissait dans un district séparé et devenait chef en son propre et privé nom; il n'y avait donc aucune union dans le pays, et par conséquent il y régnait une grande faiblesse. Les gens de Lira se battaient contre leurs voisins, les Langgos ; ceux de Shoua contre les naturels de Patiko ; il n'y avait pas deux tribus contiguës qui fussent en paix. Les négociants de Khartoum, gens sans foi ni loi, tournaient, comme de raison , cette discorde universelle à leur avantage ; ainsi, pendant les dix mois de mon absence de Shoua un grand changement avait eu lieu dans le voisinage : les partis rivaux de Kourshid et de Debono, sous leurs chefs respectils Ibrahim et Wat-el-Meic, s'étaient ligués avec les tribus belligérantes, et la ruine totale du pays en était la conséquence. A plusieurs milles à la ronde de Shoua, les villages ravagés et les champs dévastés témoignaient des dégâts commis; les troupeaux qui s'y trouvaient autrefois en si grand nombre avaient été enlevés, et ce magnifique district, naguère si fertile, était transformé en un désert. Par ces actes de pillage et de destruction , les Turcs se faisaient à eux-mêmes un tort immense, car les naturels avaient presque tous fui dans d'autres pays; il était donc de la dernière difficulté de se procurer des gens pour transporter

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l'ivoire à Gondokoro. En retour des plus légers services, les naturels avaient reçu comme payement des vaches au lieu de verroterie; cette libéralité les avait tellement gâtés qu'ils refusaient absolument de se charger des bagages jusqu'à Gondokoro, à moins de quatre vaches par porteur; ainsi mille hommes étant nécessaires, il s'agissait de se procurer quatre mille vaches. Il fallait donc faire des razzias. Dans le cours de plusieurs expéditions, les Turcs s'étaient emparés de près de deux mille vaches; les naturels avaient pris l'alerte et conduit leurs troupeaux dans des défilés inaccessibles. Les gens de Debono, cantonnés vingtcinq milles plus loin, étaient dans une position plus mauvaise qu'Ibrahim ; ils avaient à un tel point irrité les nègres par leur conduite brutale que des tribus, naguère ennemies l'une de l'autre, s'étaient coalisées et entendues pour refuser aux Turcs des portefaix. Impossible donc de transporter à Gondokoro la cargaison d'ivoire. Il en résulta des actes de violence extraordinaires de la part des Turcs; enfin Werdella, le chef de Faloro, leur déclara ouvertement la guerre, il enleva subitement les bestiaux de ses ennemis et les conduisit dans les montagnes, défiant Mohammed par un message insultant de vonir les reprendre.

Cette catastrophe aboutit à igie association des compagnies rivales contre Werdella ; ceux d'Ibrahim et ceux de Mohammed convinrent d'attaquer ensemble son village. Ils partirent au nombre d'environ trois cents hommes armés. En arrivant au pied de la montagne, vers quatre heures du matin, ils partagèrent leurs forces en deux divisions de cent cinquante soldats chacune ; puis ils gravirent la hauteur, comptant surprendre le village d'un côté, tandis que de l'autre les nègres et leurs troupeaux seraient interceptés dans leur fuite.

Le chef Werdella était fort au courant de la stratégie des Turcs, ayant pendant deux ou trois ans pris part avec eux à plusieurs razzias contre les tribus des environs; il avait appris à faire le coup de feu à l'époque où il était leur allié, et ayant reçu en cadeau d'Ambailé, le neveu de Debono, deux fusils et deux paires de pistolets, il jugea indispensable de se procurer des munitions. Il avait donc fait voler par ses gens une botte de cinq cents cartouches et un paquet de dix mille capsules fulminantes dans le camp de Mohammed. Ce Werdella était un gaillard de ressources; ainsi pourvu de poudre et de

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balles, et connaissant à fond le caractère turc, il résolut de tenter le sort des combats.

Les cent cinquante hommes du détachement turc étaient à peine à mi-côte, croyant surprendre les nègres, qu'ils se virent assaillis par une pluie de traits, et le porte-drapeau tomba mort d'un coup de carabine tiré de derrière un rocher. Abasourdis par cette attaque inattendue, les Turcs reculèrent, abandonnant leur drapeau près du cadavre. Us n'avaient pas eu le temps de revenir de leur panique, quand un second coup, parti du même endroit, à une distance d'environ trente pas, enleva le sommet du crâne d'un des assaillants ; ses compagnons furent couverts de sa cervelle. Trois Arabes bagâras, chasseurs d'éléphants de première force, qui se trouvaient avec les Turcs, se précipitèrent en avant, et sauvèrent le drapeau ainsi qu'une cartouchière que le porteur avait abandonnée dans sa fuite. Ces Arabes, bien plus courageux que leurs alliés, essayèrent de rallier les Turcs épouvantés; mais au moment où ceux-ci s' avançaient irrésolus et découragés, un troisième coup retentit de derrière le même rocher fatal; un homme qui portait une boîte de cartouches tomba mort. La partie était beaucoup trop chaude pour les trafiquants qui, d'ordinaire, n'avaient le dessus que parce que leurs ennemis étaient dépourvus d*armesà feu. Ce fut un sauve-qui-peut général, mais ici encore Werdella les prévint. Arrivés au bas de la colline, les fuyards la tournèrent pour se joindre à l'autre moitié de leur détachement; ceci fait, ils étaient en train de se consulter entre eux pour savoir s'ils devaient avancer ou battre en retraite, lorsqu'un nouveau coup de feu partit du haut d'un rocher qui les dominait de fort près, et il en coûta la vie à un autre soldat : une balle lui avait traversé la poitrine. On pouvait voir distinctement Werdella qui menaçait d'un air de triomphe. La troupe toute entière fit feu sur lui : « 11 est tombé 1 » s'écrièrent-ils en voyant disparaître la tête du nègre. Mais non, une nouvelle détonation retentit. Un Turc poussa un cri, puis tomba mortellement blessé; Werdella n'avait évidemment pas été frappé. Ainsi quatre hommes tués et un cinquième destiné à mourir deux ou trois jours après, tel était le résultat de l'expédition. Un seul nègre, n'ayant que deux fusils, avait repoussé l'attaque de trois cents hommes et abattu cinq de ses ennemis. « Bravo, Werdellal »

m'écriai-je lorsque les Turcs rentrèrent au camp tout penauds, et qu'Ibrahim me raconta les détails de la lutte. Ce Werdella méritait la croix de Victoria. Cette défaite honteuse abattit complètement lajactance des Turcs; Ibrahim ne put jamais les déterminera faire une autre razzia sur le territoire du redoutable Werdella.

Pendant que les pseudo-marchands étaient occupés à diverses expéditions, ils laissaient au camp environ cinquante hommes, comme quartier général. Rien ne peut donner une idée de la brutalité de ces gens; ils avaient fabriqué des alambics, et distillaient avec la merissa un spiritueux très-énergique. Ils passaient les jours et les nuits à jouer, à boire et à se battre. Les nègres étaient maltraités, les femmes et les enfants soumis à toutes sortes d'outrages; bref, le camp pouvait passer pour une annexe des enfers. Comme mon cantonnement était dans une cour isolée, nous nous trouvions heureusement indépendants de ces monstres.

Un jour une razzia avait eu lieu : peu productive en bestiaux, mais beaucoup en esclaves. Parmi eux, je remarquai une jeune fille fort jolie d'environ quinze ans; elle avait été vendue, conmie d'habitude, aux enchères, dans le camp, le lendemain de la razzia, et avait échu en partage à un des soldats. Quelques jours après sa capture, un nègre arriva au camp venant du village pillé, et offrit de Tivoire pour la rançon de cette malheureuse. Il avait à peine franchi l'entrée, que la jeune fille assise à la porte de la hutte de son maître, l'aperçut et se relevant soudain, courut vers lui aussi vite que le permettaient les chaînes qui lui attachaient les chevilles. Elle se jeta dans ses bras, s'écriant : « mon père! » C'était en effet le père qui, au risque de sa vie, s'aventurait ainsi au milieu du camp ennemi pour racheter sa fille.

Quelques vauriens témoins de cette scène se précipitèrent immédiatement sur le malheureux, l'arrachèrent d'entre les bras de son enfant et le garottèrent.

J'étais alors dans ma cabane, ne sachant rien de ce qui se passait. Environ une heure après j'appelai quelques-uns de mes hommes pour m'aider à nettoyer des carabines. Nous venions de commencer, lorsque trois coups de feu retentirent à cent pas de ma hutte. « Ils ont tué YAbid (le naturel) ! » s'écrièrent mes

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gens. «Quel naturel? » On me raconta alors ce que je viens de décrire. Si brutes que fussent ces brigands, je ne les croyais pourtant pas capables d*un tel asssassinat. J'envoyai immédiatement Saat et plusieurs de ses camarades pour constater l'exactitude de ce fait. Ils revinrent me dire que le malheureux père était assis à terre, attaché à un arbre , et — mort, frappé de trois balles !

Je dois à Ibrahim la justice de dire qu'il ne se trouvait pas alors au camp ; s'il avait été présent le meurtre n'aurait pas été commis, car il évitait scrupuleusement les actes de ce genre dans mon voisinage. Quelques jours plus tard une jeune fille et sa mère, toutes deux captives, disparurent; elles avaient pris la fuite. Le cri d'alarme fut immédiatement poussé. Ibrahimawa, le Sinbad du Bornou, qui avait été jadis captif lui-même, était devenu le plus infatigable chasseur de nègres. Il se mit donc de suite avec quelques hommes sur la trace des fugitives. Ils ne revinrent que le lendemain, mais quel esclave marron aurait pu échapper à un limier aussi expérimenté ? La jeune fille et sa mère furent reconduites au camp attachées ensemble par le cou. On les condanma, séance tenante, à être pendues. Mais j'étais présent, car, sachant toute l'affaire, j'en attendais le dénoûment avec impatience. Je saisis cette occasion de dire aux Turcs que j'empêcherais un tel acte par la force, et que je donnerais aux autorités égyptiennes les noms de tous ceux qui se seraient rendus coupables de tout meurtre que je pourrais prouver. Je ne voulus même pas admettre que les deux captives fussent fouettées. On leur pardonna leur escapade*.

Parmi les esclaves se trouvait une jeune femme prise lors de l'attaque contre Fowouka< J'ai déjà parlé de cette femme conmie ayant un charmant petit garçon qui était âgé d'un an à peine lors de sa capture. Elle était d'un caractère si résolu qu'elle s'était enfuie cinq fois avec son enfant; mais toujours sans succès, ayant souffert toutes les horreurs de la soif et de la faim en essayant de retrouver TOunyoro à travers les déserts qui

1. On remarquera qu'à cette époque j'avais acquis sur les gens qui m'entouraient une influence extraordinaire; par ce moyen je jouissais d'une autorité qui m'a permis de sauver la vie à plusieurs malheureuses victimes.

s'étendent entre Shoua et Karuma. Lors de sa dernière mésaventure les Turcs, la regardant comme incorrigible, lui avaient administré cent quarante-quatre coups de courbache (fouet fait de cuir d'hippopotame) et l'avaient vendue ensuite, sans son enfant, aux gens de Mohammed Wat-el-Mek. Le petit Abbaï (tel était le nom du marmot), avait toujours été le favori de MmeBecker; comme il se trouvait maintenant sans mère, nous TadoptàmeSj et il menait une vie fort heureuse. Quoique âgé de moins de deux ans, son intelligence était égale à celle d'un enfant européen de trois ans. Pour la force et la taille on eût dit hercule enfant ; malgré son bas âge il m'accompagnait souvent à la chasse pendant deux ou trois milles, et revenait au logis avec une pintade suspendue à son épaule ou des pigeons à la main. Abbaï devint très-civilisé ; nous lui apprîmes à faire le Salimm à la turque toutes les fois qu'il recevait un cadeau, et à se laver les mains avant et après ses repas. Il ne pouvait souffrir de manger seul, et invitait généralement à dîner trois ou quatre amis de son âge. Lors de ces occasions on remplissait de soupe et de purée un grand bol en bois d'environ vingt pouces de diamètre, autour duquel les jeunes convives s'asseyaient, plus heureux dans leur esclavage que des rois sur le trône. Il y avait là aussi deux charmantes petites filles de trois et de huit ans qui appartenaient à Ibrahim; elles n'étaient pas noires, mais de ce teint brun foncé qui caractérisait Kamrasi et beaucoup des habitants d'Ounyoro. Leur mère les accompagnait, et comme leur histoire offrait les circonstances les plus tragiques, elles avaient toujours la permission de venir dans* notre cabane et de partager le bol de soupe. Ces deux petites étaient les filles d'Owine, un des grands chefs qui avait pris parti pour Fouwouka contre Kanu*asi. Après la défaite de son allié, Owine, avec beaucoup de ses sujets, quitta le pays, et ayant fait alliance avec Mohammed Wat-el-Mek, ils s'établirent eux et leurs familles dans le voisinage de son camp à Faloro, où ils se construisirent un village. Pendant quelque temps tout alla au mieux ; mais un jour plusieurs bestiaux des Turcs ayant disparu, on soupçonna les nègres du vol. Les gens de la troupe de Mohammed demandèrent qu'on les chassât; et Mohammed, dans un moment d'ivrognerie, les condamna à être massacrés. Avides de meurtre et de pillage, les Turcs partirent immédiatement pour leur ex-

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pédition ; les habitants de la petite colonie ne se doutaient de rien ; on les entoura, les Turcs mirent le feu aux cabanes et tuèrent tous les hommes y compris leur chef Owine. Femmes et enfants devinrent esclaves. Ibrahim avait reçu les deux filles et leur mère comme cadeaux de Mohammed Wat-el-Mek. Les compagnies rivales avaient été obligées de fraterniser, à cause de l'attitude hostile des tribus environnantes; les chefs étaient donc aux petits soins Tun pour l'autre; ils échangeaient des cadeaux , se grisaient ensemble et 3e conduisaient enfin d'une manière cordiale, selon leurs idées de fraternité. La présence de jeunes enfants dans ce repaire de cœurs endurcis et de natures brutales, avait un charme particulier : 11 y a dans la vie de l'animal le plus sauvage un moment où les instincts féroces de sa race ne se montrent pas encore. Le lionceau caresse même la main qu'il déchirerait plus tard. Ainsi séparés de toute^ civilisation dans cet affreux pays, forcés de vivre côte à cdte avec ce qu'il y avait de plus révoltant, nous trouvions un soulagement indescriptible dans notre entourage d'êtres encore innocents et qui dans leur malheur s'attachaient aux personnes qui les regardaient d'un air de compassion. Nous avions maintenant six petites créatures qui ne pouvaient jamais nous appartenir, car toutes étaient esclaves, mais ma femme en prenait soin, nous les amusions, nous les tenions propres. Abbaï était le préféré; n'ayant ni père, ni mère, il réclamait les plus grands soins; chaque matin on le lavait des pieds jusqu'à la tête puis, à sa grande joie, on le revêtait d'un enduit d'ocre rouge et de graisse , et une plume de coq décorait sa tête laineuse. C'était alors une charmante miniature de sauvage; sa toilette finie il s'asseyait toujours près de sa mattresse, buvant, du lait chaud dans une calebasse, tandis que je fumais à l'ombre ma pipe du matin. Je fis pour mes petits gaillards des arcs et des flèches, et je leur appris à tirer au but, sur une grosse citrouille taillée en forme d'une tête d'homme pour exciter leur ardeur. Ainsi se passait la journée. Le soir on allumait un grand feu, et après le dtner, les tambours étant assemblés, les enfants se livraient à une danse effrénée, à la suite de laquelle Abbaï se glissait toujours sous la chaise de ma femme où il tombait endormi. De ce lieu de refuge on le portait sur sa natte, enveloppé dans un vieux morceau de flanelle, le seul drap que

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nous eussions, et il donnait jusqu'au lendemain matio. Pauvre petit Abbaï I Je me demande souvent quel peut être son sort, et si dans ses rêves il se rappelle les quelques mois de bonheur qui charmèrent les premiers instants de son esclavage.

Quoique nous fussions en bonne santé k Shoua, plusieurs de nos hommes étaient indisposés, soufTrant de maux de tète, et d'ulcères aux Jambes. Cette dernière maladie avait un caractère spécial; elle commençait à la cheville, et l'ulcère s'étendait tellement que le malade ne pouvaitpasmarcher. Parmi toutes les tribus sauvages le remède pour les maux de tôte est la cautérisa-

TéM de rlitniic4rcii

tion au front par places, près de la racine des cheveux, au moyen d'un fer chaud. Les nègres m'affirmèrent que l'eau dune petite rivière qui coulait au bas de la montagne était malsaine, tandis que ceux qui buvaient à la source jouissait d'une bonne santé. J'allai examiner la source, l'eau en était parfaitement limpide, mais d'un autre côté l'apparence du ruisseau suflitàm'eiptiquer la mauvaise réputation qu'il avait. Pendant que je suivais tranquillement une de ses rives, je vis un rayon brillant de lumière sur le bord opposé; bientôt je dislingai la tête d'un crododilequi était couché dans l'herbe; la réflexion du soleil

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sur ses yeux avait éveillé mon attention. Une balle de ma petite carabine n** 2k le frappa au-dessus de Foeil et le tua. C'était une femelle; nous en tirâmes sept grands œufs^ ayant tous une coque fort dure.

Ma chasse à Shoua se bornait à des antilopes dont les seules variétés étaient le Waterbuck et le Hartebeest. Toutes les fois que je tuais un animal les habitants de Shoua ne manquaient pas de lui couper la gorge et de boire le sang tout chaud jaillissant de l'artère. A mes plaintes sur la disette de gibier dans le voisinage, les habitants de Lira répliquaient que leur pays abondait en éléphants et en rhinocéros. Ils apportèrent avec eux à Shoua une corne superbe d'un de ces derniers animaux. Je n'ai jamais rencontré qu'une variété de rhinocéros dans les parties de l'Afrique que j'ai visitées; c'est celle à deux cornes dont j'ai fait un croquis très-exact, d'après la tête d'un animal tué par moi. Ces rhinocéros noirs à deux cornes sont très-méchants; j'ai remarqué qu'ils se précipitent toujours «ur un ennemi qu'ils sentent mais qu'ils ne voient pas. Ils se retirent ordinairement, s'ils aperçoivent un objet suspect avant de l'avoir flairé.

Pendant mes excursions, je remarquai deux variétés de coton indigènes à ce pays. L'une, à fleur jaune, a une capsule trop petite pour être d'aucune utilité; l'autre, avec une capsule rouge, produit un coton de belle qualité que l'on détache aisément de la graine. J'ai apporté en Angleterre un spécimen de cette variété, et j'en ai donné les graines au jardin des plantes de Sa Majesté à Kew^ On me dit qu'il s'en cultivait beaucoup à Lira , et le cl^ef m'en remit des échantillons, mais c'était de la qualité inférieure. Je pris un croquis du vieux chef de Lira, lorsqu'il était en grand costume, il portait sur sa perruque de feutre un ornement singulier fait de cauris qui lui donnait l'air le plus comique et le faisait ressembler à la caricature d'un juge anglais Les Turcs avaient étendus leurs expéditions pour chercher de l'ivoire, et ils revinrent d'une course de soixante mille à l'est de Shoua ramenant avec eux deux ânes que les habitants leur avaient procurés. Cet événement m'intéressait parce que deux ans auparavant les naturels de Latouka aussi bien que

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