Quelques jours après il tua Xalloé de sa propre main
réfléchir à l'ingratitude que les habitants du pays m'avaient témoignée. Souvent j'avais fait mon possible pour venir au secours de gens dont je me souciais peu personnellement; jamais ils ne m'avaient donné même un regard de reconnaissance.
Deux jours après cette affaire je dis à Saat d'aller comme à l'ordinaire chercher des provisions dans les villages des environs ; mais au moment où il partait, Ibrahim lui conseilla d'attendre un peu, car il se passait quelque chose d'extraordinaire, et il ne serait pas prudent pour lui de s'aventurer seul. Bientôt après j'entendis trois coups de feu à environ trois quarts de mille de là. Les Turcs et mes gens s'assemblèrent hors du village qui était construit sur une hauteur, de telle sorte que nous avions devant nous un panorama du pays environnant. Nous ne tardâmes pas à apercevoir plusieurs hommes parmi lesquels se trouvaient des Turcs, venant d'une colline opposée et portant dans leurs bras un fardeau qui semblait pesant. A l'aide de ma lunette d'approche je distinguai une natte sur laquelle était un objet lourd transporté avec précaution, les porteurs tenant ferme les quatre coins de la natte. — < Un de nos gens est tué ! » cria un Turc : — « C'est peut-êt'^e un nègre, » murmura un autre. — « Qui se donnerait la peine de porter un moricaud? » ajouta un troisième. Le mystère fut bientôt éclairci : c'était le cadavre d'un des hommes principaux de Kamrasi. Une balle lui avait traversé la poitrine, une autre le bras droit, une dernière le corps de part en part. Il avait été tué par des «sclaves fiasis qui servaient de soldats dans la caravane des Turcs. Il paraît que le défunt avait naguère envoyé soixante-dix 4éfenses d'éléphant aux gens de Mohammed Wat-el-Mek, malgré les ordres de Kamrasi ; celui-ci étant convenu de faire le commerce avec Ibrahim eiclusivement, avait expressément prohibe l'exportation de l'ivoire. Le coupable fut donc condamné à nion, mais comme il avait de puissants amis dans la tribu, Kamrasi jugea plus prudent de confier l'exécution de la sentence aux Turcs qui s'en acquittèrent volontiers, car la conduite du coupable les avait fraudés de soixante-dix défenses. A mon insu, un détachement était parti en plein jour pour le village voisin de notre camp. Lorsque les Turcs essayèrent de forcer les palissades les habitants les repoussèrent à coups de lances; le coupable se précipita hors de sa cabane pour essayer de s'échapper,
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et fut tué sur place par trois soldats Basis. On lui coupa les poignets, selon la coutume du pays, pour lui enlever ses bracelets de cuivre, et le corps, entraîné à environ deux cents pas du village, fut suspendu par le cou à la branche d'un tamarin. Les Turcs obligèrent toutes les femmes esclaves (au nombre de 70) et les enfants d'aller contempler le cadavre ; pour ajouter à l'horreur de ce spectacle, on leur dit qu'elles seraient traitées absolument de la même manière si elles essayaient de s'échapper. Si brutal que fût le procédé, je ne pus m'empêcher de remarquer que les exécutions publiques en Angleterre sont destinées à inculquer la même leçon. La seule différence est dans la conduite des femmes ; les sauvages sont entraînées de farce pour contempler cette triste scène ; chez noud les femmes y accourent en foule et de plein gré. Quelques moments après que les spectatrices eurent disparu, l'arbre fut couvert de vautours empressés de commencer leur festin*.
Pendant la soirée Kamrasi envoya à Ibrahim en cadeau un grand nombre de femmes et d'enfants. Il lui avait donné en tout soixante-douze esclaves outre ceux pris dans les différentes expéditions. Jamais il n'y a eu un despote plus absolu que Kamrasi; non-seulement les biens, mais les personnes lui appartenaient; il se vantait d'avoir tout à sa disposition : aussi dans ses accès de libéralité distribuait-il entre ses favoris ce qu'il prenait à ses sujets. Se plaignàit-on? Point de procès; le soulier ou la peiùe de mort. Son pouvoir était le résultat d'un système complet d'espionnage par le moyen duquel il savait tout ce qui se passait dans son royaume. Le pays étant partagé en un grand nombre de districts dont chacun était gouverné par un chef responsable de ce qui se faisait dans l'étendue de sa juridiction, la machine gouvernementale se trouvait extraordinairement simplifiée. Si l'on avait à se plaindre d'un administrateur, celuici était mandé devant le roi ; paraissait-il coupable? vite le soulier ou la mort. Être soupçonné de rébellion entraînait la peine capitale. Un corps de cinq cents hommes jouissant du droit de piller le pays à discrétion, maintenait l'autorité du roi ; avec cette es-
1. Ce même jour fiachita prit la fuite et nous ne la revîmes plus. Quelqoe temps après, on m'informa qu'elle s^était rendue parmi les gens de Fowoaka, craignnnt d'être laissée par nous à Chopi , comme nous le lui avions promis.
pè(*.e de garde prétorienne, il était toujours facile à Kamrasi de se jeter sur les gens suspects et de s'en débarrasser de suite : c'est ainsi que le tyran régnait sur une population si timide qu'elle se soumettait docilement à son caprice. S'étant allié avec les Turcs il avait conçu les projets les plus ambitieux; il voulait conquérir l'Uganda et rétablir l'ancien royaume de Kitouara ; mais son défaut absolu de courage physique ne pouvait lui permettre de réaliser ses vues ; et Kamrasi le Cruel ne sera jamais connu comme Kamrasi le Conquérant.