CHAPITRE XVII
RETOUR A ftONDOKORO.
Après notre long séjour dans l'Afrique centrale, le moment de notre délivrance approchait. Nous étions au mois de février, et les bateaux allaient arriver à Gondokoro. Les Turcs avaient arrangé leur ivoire ; les grandes défenses étaient attachées à des perches dont chacune devait être portée par deux hommes ; le camp tout entier semblait une masse de ce précieux article de commerce. Je comptai six cent neuf charges de plus de cinquante livres chacune ; trente et une autres se trouvaient à une station plus loin ; le résultat total de la campagne pendant Tannée qui venait de s'écouler montait donc à environ trente-deux mille livres pesant, représentant, en Egypte, une valeur de neuf mille six cent-trente livres sterlings (240 750 francs). Pour Kourshid c'était une véritable fortune.
Nous étions prêts à partir. Mon bagage représentait une valeur si minime que je me proposais de tout abandonner et de me rendre directement à Gondokoro avec mes compagnons; mais les Turcs m'annoncèrent que cela était impossible. Le pays devant nous était si hostile que nous aurions indubitablement à nous battre en route ; les gens de la tribu de Basi nous disputaient le droit de traverser leur territoire. Les porteurs étaient tous retenus pour le transport de l'ivoire, mais je remarquai que la plupart étaient en deuil soit de leurs amis, soit de leurs bestiaux. Comme marque de douleur ils portaient des cordes autour du cou et des reins. Environ huit cents hommes avaient été
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payés d'avance en nature ; ils décampèrent tous pendant la nuit avec leurs vaches. « Dépouiller les Égyptiens » était leur mot d'ordre; quelques mois auparavant, les tribus de Madi et de Shoua avaient comploté ensemble de recevoir leur payement comme porteurs, puis de s'enfuir, laissant les Turcs impuissants à faire mouvoir leur cargaison d'ivoire. Les gens de Mohammed Wat-el-Mek se trouvaient dans le même embarras. Pas une défense ne pouvait être transportée à Gondokoro. Cela ne me regardait pas. La plus grande partie de l'immense cargaison d'Ibrahim lui avait été donnée par Kamrasi. Je lui avais garanti cent cantars (dix mille livres pesant) s'il voulait quitter Obbo et se diriger vers les régions inconnues du sud; il en avait maintenant trois fois autant, sans compter tout ce qu'il avait réuni et expédié à Gondokoro Tannée précédente. Quoique Kamrasi m'eût offert de l'ivoire à plusieurs reprises, j'avais soigneusement refusé d'accepter une seule défense ; je voulais convaincre les Turcs que le commerce, sous quelque forme que ce fût^ n'était pas ce qui m'attirait; mon expédition ayant pour but unique « la découverte du lac Albert », ainsi que je l'avais expliqué à Ibrahim lorsque, deux ans auparavant, j'avais capté sa confiance sur le chemin d'EIlyria. Ayant fait présent à Ibrahim d'un certain nombre de carabines et de fusils de première qualité de la valeur de quarante livres sterlings, etc., etc., je lui déclarai mon intention de partir pour Gondokoro. Mon léger bagage était prêt; quelques habitants de Lira devaient le transporter; car quoiqu'il fût impossible de déplacer l'ivoire, Ibrahim était obligé d'envoyer à Gondokoro un fort détachement pour chercher les munitions et les provisions qu'on expédie annuellement de Khartoum. Les Liras qui se chargeaient de mon bagage serviraient de porteurs pour le retour.
Le jour du départ arrive; les bœufs sont sellés et nous sommes.au moment de nous mettre en route. Grand nombre de gens viennent nous dire adieu ; mais nous nous dispensons du baise-mains des Turcs qui restent au camp ; et nous voilà prêts à partir pour chez nous. La patrie était loin encore; mais chaque pas que nous faisions allait nous en rapprocher. Cependant, même dans ce repaire sauvage de cœurs farouches et endurcis, il y avait des liens que nous ne pouvions pas briser
sans douleur, et ce fut avec le plus sincère regret que nous vîmes notre petit troupeau d'enfants esclaves pleurer à Tidée de la séparation. Dans ce désert moral où tous les sentiments humains sont desséchés comme le sable du Soudan, la simplicité de ces enfants nous avait été aussi agréable qu'une source d*eau vive. C'était le seul rafraîchissement dans cette terre de vices et de ténèbres. « Où allez-vous? » s'écriait le pauvre petit Abbaï dans le jargon arabe que nous lui avions appris. «Emmenez-moi avec vous, Sittyl (madame). Pendant que nous quittions à regret notre protégé, il nous suivait le long du sentier, ses deux poings enfoncés dans ses yeux, et pleurant à chaudes larmes, quoique le départ de sa propre mère n'eût eicité en lui aucun sentiment de regret. Nous ne pouvions pas l'emmener avec nous ; il appartenait à Ibrahim, et on aurait pu m'accuser de faire le trafic d'esclaves, si je l'avais acheté pour l'arracher à son sort et l'élever comme un être civilisé. Nous avions le cœur serré, lorsque nous le vtmes emporté dans les bras d'une femme et remmené au camp, afin qu'il ne pût suivre notre caravane qui était déjà en route.
Ayant définitivement tourné le dos au sud, nous voyageâmes pendant plusieurs jours à travers un pays magnifique, semé de gazon et de bois; nous traversâmes deux fois l'Un-y-Amé, ruisseau qui prend sa source entre le Shoua et rOunyoro, et nous arrivâmes à son confluent avec le Nil, (lat. 3*» 32' N.) Sur le bord septentrional de TUn-y-Amé, à environ trois milles de son embouchure dans le Nil, on me montra le tamarin, qui marque la limite du voyage de M. Miani depuis Gondokoro, et le point le plus méridional qu'eût atteint aucun voyageur venant du nord avant mon expédition. Toutes les caravanes de marchands connaissaient cet arbre par le nom de Shedderel-Sewar (arbre du voyageu ). Plusieurs des gens de la troupe d'Ibrahim, et Mohammed Wat-el-Mek, le vakil de Debono, avaient accompagné M. Miani dans son expédition jusqu'à ce point. Loggo, l'interprète bari qui m'avait constamment suivi depuis deux ans, se trouvait avoir été aussi l'interprète de M. Miani. Il m'avoua que l'escorte de son maître l'avait forcé de tromper celui-ci en prétendant que les nègres conspiraient pour l'attaquer. S'étayant de ce motif, les gens de l'escorte refusèrent d'aller plus loin et résolurent de s'en retourner à Gondokoro. Ainsi se termina
Texpédilion. Je regardai avec beaucoup de sympathie Tarbre qui marquait la limite du voyage de M. Miani. Je me rappelai combien de fois j'avais eu à lutter contre des difficultés semblables, et combien il m'eut coûté d'avoir à renoncer à mon dessein par suite de Tinconduite de mes gens, lorsque la résolution que j'avais prise me poussait vers le sud. Je compris donc le désappointement qu'un voyageur aussi entreprenant devait avoir ressenti en gravant tristement son nom sur cet arbre, comme sur la borne de ses espérances. Après avoir payé un juste tribut à la persévérance qui l'avait poussé plus loin qu'aucun voyageur européen avant lui, nous continuâmes notre route à travers un vrai parc naturel, où la verdure du gazon était entrecoupée par de gigantesques tamarins, dont le feuillage sombre servait de refuge à un grand nombre de jolis pigeons à gorge jaune. Nous gravîmes bientôt une montagne rocheuse par un défilé pierreux et d'un accès difficile, et en arrivant au haut, à environ huit cents pieds au dessus du Nil, qui se trouvait devant nous, à deux millesde distance, nous fîmes halte pour profiter d'un coup d'œil splendide. « Vive le vieux Nil! » m'écriai-je, ravi de ce spectacle. Il était là, dans toute sa grandeur, sortant du lac Albert, son illustre origine. De notre point d'observation nous contemplions un large cours d'eau qu'aucun obstacle ne venait troubler, venant de Touest-sud-ouest, et serpentant à travers un terrain marécageux. La largeur réelle du fleuve, sans tenir compte du marais et des roseaux qui le bordent, est d'environ quatre cents verges ; mais on ne saurait la déterminer avec beaucoup d'exactitude, à cause de cet immense amas de végétation qui encombre les parties profondes ou dormantes du Nil Blanc. Nous pouvions distinguer le cours de ce grand fleuve à travers un espace d'environ vingt milles, et nous voyfons distinctement sur la rive gauclie la chaîne de montagnes que nous avions aperçue à soixante milles de là, sur la route de Ranima à Shoua. A Magungo nous avions vu le commencement de cette chaîne, marquant la rive du Nil appartenant au Koshi. Vis-à-vis le point où nous nous trouvions, s'étendait cette contrée, formant la rive gauche et se prolongeant jusqu'au lac Albert. Le pays où nous étions, le Madi, s'étendait, sur la rive droite, jusqu'à l'angle représenté par la jonction du Nil Victoria ou rivière Somerset, vis-à-vis Magungo. Nous avions vu
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de Magungo les deux pays de Madi et de Koshi, lorsque nos regards suivaient le cours du Nil à sa sortie du lac, dont il formait pour ainsi dire Textrémité, pour disparaître plus loin au milieu de champs de roseaux interminables. De Magungo (lat. 2* 16'), nous avions eu sous les yeux le cours du Nil vers le nord; du point où nous nous trouvions (lat. S*» 34' N.), nous pouvions de la même manière remonter une grande partie de son cours vers le midi ; ainsi les extrêmes limites des deux panoramas se rencontraient presque, laissant seulement entr'eux un intervalle insignifiant de quelques milles que je n'avais pas explorés.
Exactement vis-à-vis du défilé du haut duquel nous contemplions le pays, s'élève à une hauteur d'environ deux mille cinq cents pieds au-dessus du Nil, la montagne abrupte connue sous le nom de Gebel-Koukou. Elle forme le point saillant d'une chaîne qui borde la rive gauche, avec quelques interruptions vers le nord, jusqu'à trente milles de Gondokoro. Le défilé où nous nous tenions était l'extrémité méridionale d'une chaîne de hautes collines rocheuses, qui forme la falaise orientale du Nil. Ainsi ce fleuve superbe, débouchant du lac Albert en une seule masse d'eau, reçoit la rivière Un-y-Amé, puis entre soudain dans un défilé formé par deux chaines de hauteurs, le Gebel-Koukou à l'ouest, et, à l'est, la chaîne où nous étions alors. L'embouchure de l'Un-y-Amé est la limite de la partie navigable depuis le lac Albert. Vers le sud-ouest, à perte de vue, le pays est plat et marécageux le long du fleuve ; ce qui confirmait ce que les habitants d'Ounyoro, et Kamrasi lui-même, m'avaient affirmé : qu'à partir du lac Albert, le Nil était navigable pendant plusieurs journées de voyage. Speke avait 6u exact^ent le même renseignement, et son thermomètre marquait une telle difiérence entre le niveau du fleuve à ce point et celui que l'on trouve à Karuma , qu*il en avait conclu l'existence probable d'une dépression de mille pieds entre la base de la cataracte de Karuma et le lac Albert ; cette dépression du sol, comme je l'ai indiqué plus haut, est réellement de mil deux cent soixante- quinze pieds d'après mes propres relevés.
Il serait impossible de décrire la sensation de joie intime que nous éprouvâmes sur les hauteurs d'où nous pouvi'^ns embrasser
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d'un seul regard les résultats de nos propres travaux et la preuve incontestable des conjectures de Speke; nous nous trouvions alors près de la route de retour suivie par Grant et lui; mais au lieu de gravir la montagne comme nous, ils en avaient contourné la base ; les deux chemins aboutissent au même point, et nous y arrivâmes en suivant une route à angle droit avec le Nil qui coulait à nos pieds. Descendant le défilé à travers un fourré d'épines, nous atteignîmes le fleuve ; puis tournant soudain vers le nord, nous le côtoyâmes l'espace d'un mille, avant d'établir notre bivouac pour la nuit. Lorsque le xNil atteint la vallée entre le Gebel-Koukou et la chaîne de montagnes occidentale, ce n'est plus le fleuve calme que nous avions vu au sud; de nombreuses îles rocheuses obstruent son cours, et des bancs de vase couverts de papyrus donnent à son lit jusqu'à un mille de largeur, en le divisant en nombreux petits bras séparés par des îlots et des rochers. Sur une de ces îles couvertes de roseaux, paissait un troupeau d'éléphants. Gomme ils se montraient à découverts sur le bord de l'eau, je les saluai d'une vingtaine de coups de feu avec ma petite carabine Fletcher, ajustée pour atteindre jusqu'à une distance de six cents verges, mais mes balles ne purent ni toucher ni même déranger les pachydermes; on. peut ainsi.se faire une idée de la largeur du fleuve, dont l'île paraissait occuper le milieu.
A peu de distance de ce point, le Nil se resserre rapidement, et devient enfin un torrent imj étueux, se précipitant avec une force terrible à travers une gorge étroite, bordée de falaisesperpendiculaires. Parfois les rochers le réduisent à unelargeur de cent vingt verges, et la violence de l'eau est alors extrême ; cependant une personne s' approchant du côté du nord n'estimerait pas à sa valeur le volume du Nil si elle ne tenait pas compte de la rapidité du courant.
De ce point nous suivîmes le rivage par une route difficile ; descendant souvent dans de profonds ravins et plus loin gravissant des rochers abruptes; le sentier serpentait au pied d'une chaîne de syénite, dont les assises encaissent le bord occidental du fleuve. Plusieurs rapides considérables ajoutait à la majesté du paysage ; et pendant l'espace de plusieurs milles, le fleuve gronde à travers le défilé comme un lion dans sa tanière.
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Nous voici enfin à une pente rapide, et mettant pied à terre, nous marchons pendant environ un quart de mille sur un sol pierreux et fort désagréable, puis nous atteignons la rivière Âsoua , à près d un quart de mille au-dessus de son confluent avec le Nil. Le fond de,cette rivière est rocheux, mais quoique TAtabbi ait déversé son contingent au-dessus du point où nous sommes arrivés, nous ne trouvons qu'un filet d'eau, occupant un quart du lit véritable, avec un courant d'environ deux milles et demi par heure. Je traverse à pied, l'eau dans les parties les plus profondes ne me venant qu'à mi-cuisses. L' Asoua, comme je l'ai déjà décrit, à l'endroit où je l'ai traversé sur la route de Farajoke à Shoua, est un torrent descendant des montagnes, et formidable pendant la saison pluvieuse. A cause de sa pente rapide, il s'enfle et se dessèche avec une égale rapidité; durant la saison sèche il est tout à fait sans eau. Le passage de cette rivière fut le signal de précautions extraordinaires dans nos dispositions pour la marche; nous venions d'entrer sur le territoire de la tribu toi^yours hostile des Baris ; on nous avait déjà prévenus que nous n'atteindrions pas Gondokoro sans avoir été atta* qués.
Nous bivouaquâmes à environ sept milles au nord de l'Asoua. Le lendemain notre chemin traversait un beau pays parallèle au Nil, dont le lit était toujours encaissé entre des rochers à gauche de notre ligne de marche. Depuis le confluent de rUn-y-Amé , le sol est très-pauvre ; ce n'est que du roc et du granit décomposé, qui forme un sable promptement desséché pendant Tété. Le niveau du pays étant d'environ deux cents pieds au-dessus du fleuve, de profonds ravins coupent la route à angles droits, formant des canaux naturels d'écoulement inclinés vers le fleuve.
Dans ces gorges croissent des fourrés de bambous. Nous n'avions pas de guide, mais nous nous étions fiés seulement aux gens de la caravane qui avaient à plusieurs reprises fait ce voyage, et nous ne tardâmes pas à nous égarer dans un dédale de ravins. Enfin nous passons près d'un village autour duquel des nègres sont rassemblés en foule. Ayant regagné la route nous voyons les naturels paraître tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, puis s'éloigner avec la même rapidité pour se réunir devant nous en grand nombre. Leurs mouvements excitaient
tent nos soupçons dans un pays où chaque être humain est un ennemi; notre troupe se resserre, nous détachons en éclaireurs dix hommes sur chaque flanc; les porteurs, les munitions et le bagage sont au centre, puis une arrière-garde de dix hommes. Devant nous sont deux monticules couverts d'arbres, de gazon épais et de broussailles; là je distingue facilement les naturels peints en vermillon, selon la coutume des Baris.
Nous touchions à une lutte inévitable. Notre sentier suivait un défilé entre deux collines. Ma femme mit pied à terre et marcha à la tête des détachements avec moi, Saat suivait, armé du fusil qu'il portait d'habitude, et les hommes conduisant les bœufs de selle occupaient le centre de la troupe. Nous noua étions à peine engagés dans le défilé qu'une flèche passa en sifflant au-dessus de nous, suivie bientôt d'une décharge générale. Agiles comme des singes, les nègres couraient le long des rochers, et ils montraient beaucoup d'audace en se tenant sur les hauteurs à moins de quatre-vingts verges, nous visant trèsposément avec leurs .flèches empoisonnées. Les éclaireurs commencèrent le feu, et grâce à la maladresse des deux partis, il n'y eut d'abord personne de blessé î Le bruit de la mousquelerie, l'air sauvage de ces barbares nus et peints de vermillon gambadant sur les hauteurs et nous décochant leurs flèches sans aucun résultat, tout cela faisait un charmant tableau des mœurs africaines. Heureusement les branches serrées des arbres et les touffes de bambou s'interposaient entre nous et les traits de l'ennemi. Quelques flèches tombèrent, il est vrai, jusque dans nos rangs, mais n'atteignirent personne. Un de ces sauvages, un chef selon toute apparence, poussa l'audace jusqu'à s'avancer isolé à moins de cinquante verges de nous, pour décocher cinq ou six flèches que mes hommes évitèrent aisément, car le défaut d'élasticité dans les arcs nuisaient beaucoup à la rapidité et à la justesse du tir. Inutile même de faire halte. Nous poursuivîmes notre chemin à travers la gorge, nos hommes continuant un feu soutenu jusqu'à ce que nous eussions atteint un terrain couvert d'herbes et de bois. La sécheresse étant extrême il nous eût été très-facile d'y mettre le feu, car les ennemis étaient sous le vent; mais quoique l'ébranlement des tiges d'herbe annonçât qu'ils étaient là en grand nombre, on ne pouvait les apercevoir. Peu après nous arrivâmes dans une clairière où on avait
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semé du blé ; c'était une position très-favorable pour une attaque décisive contre l'ennemi qui nous pressait. Nous envoyâmes des éclaireurs en avant, avec Tordre de se mettre à couvert derrière des troncs d'arbres. Les Baris furent repoussés. Un d'entre eux s*affaissa percé d'un coup de feu à travers le corps ; il se releva pourtant et se mit à courir avec ses compagnons, mais quelques pas plus loin il tomba mort.
Je ne sais quelles pertes les ennemis éprouvèrent pendant le passage du défilé, mais leur défaite était complète. Je n*avais pas déchargé une seule fois ma carabine, car toute cette affaire était un véritable jeu d'enfants, et un bon tireur aurait pu terminer la bataille en six coups de feu. Mais les gens de la caravane aussi bien que mes hommes à moi, tout en sachant tirer, n'avaient pas le talent de viser juste. Nous bivouaquâmes pour la nuit sur le champ de nos exploits.
Pendant la journée du lendemain , les nègres nous observèrent de loin, nous suivant en grand nombre, parallèlement à notre ligne de marche, mais craignant de nous attaquer. La contrée, parfaitement ouverte, offrait une suite de prairies dont le gazon peu élevé était mêlé de quelques arbres. Nous attaquer dans cette position eût été un acte de folie.
Le soir nous arrivâmes à deux villages abandonnés, circulaires comme ils le sont presque tous dans le pays des Baris, et entourés d'une haie vive d'euphorbes impénétrables, avec une seule ouverture. Les gens de la caravane prirent possession de l'un tandis que j'établis mon cantonnement dans l'autre. Le soleil était couché, et comme il faisait très-sombre, nous allumâmes un feu superbe autour duquel nos angareps furent établis vis-à-vis la porte d'enirée et à une distance d'environ vingt verges. Je plaçai Richarn en sentinelle, comme l'homme sur lequel je pouvais compter le plus, et parce que je regardais une attaque nocturne comme fort probable. Trois autres factionnaires furent disposés à différents intervalles. Le dtner étant terminé, Mme Baker se plaça sur son angarep pour la nuit. J'ôtai les balles qui se trouvaient dans une carabine n"" 10 à deux coups et à canon uni; puis je la rechargeai avec des cartouches contenant chacune vingt grosses chevrotines (d'environ cent à la livre) ; mettant ensuite cette arme sous mon oreiller, je m'endormis. Je commençais à peine à me reposer lorsque mes gens
me réveillèrent, disant que le camp était entouré de nègres. Rien de plus vrai; mais on ne pouvait reconnaître les assaillants qu'en se baissant et en examinant la terre à fleur de sol à cause de l'obscurité. J'ordonnai aux sentinelles de ne pas tirer un seul coup à moins que les nègres ne commençassent les hostilités ; ils ne devaient faire feu en aucun cas sans avoir préalablement crié Qui vive?
Je regagnai mon angarep, mais ne voulant pas dormir, je me mis à fumer ma longue pipe d'Ounyoro. Dix minutes après, pan! — un coup part suivi immédiatement d'un second tiré par la sentinelle à l'entrée du camp. Me relevant tranquillement, je trouve Richarn à son poste, rechargeant son fusil. « Qu'y at-il, Richarn ? — Ils lancent leurs flèches dans le camp, visant le feu dans l'espoir de vous tuer, car ils vous croient couché tout auprès. J'ai guetté un drôle, » continua Richarn, « et j'ai entendu quatre fois le bruit de son arc. A chaque coup une flèche venait frapper la terre entre vous et moi ; j'ai donc tiré sur lui et je crois l'avoir abattu. Voyez-vous cet objet noir étendu làbas? »Je voyais eff*ectivement quelque chose de plus sombre que l'obscurité environnante, mais je ne pouvais rien distinguer de précis. Ayant donné à Richarn l'ordre de ne pas quitter son poste avant qu'il fût relevé, et de bien observer ce qui se passerait, j'allai me rendormir.
Avant l'aube et juste au moment où Tobscurité prenait une teinte grisâtre j'allai reconnaître le factionnaire; il était à son poste et me dit que l'archer de la nuit précédente était mort, à ce qu'il croyait, car après mon départ, il avait entendu comme un râle provenant de l'objet qui était à terre. En quelques minutes il fit assez jour pour qu'on pût distinguer le cadavre d'un homme étendu à environ trente pas de rentrée du camp. C'était unBari; A avait un arc à la main, et deux ou trois flèches étaient auprès de lui; il avait été frappé de treize chevrotines, dont une avait brisé son arc en deux. Nous cherchâmes à travers le camp les flèches qu'il y avait lancées ; nous en trouvâmes quatre en différents endroits et plusieurs à quelques pas seulement de nos lits, foutes horriblement barbelées et empoisonnées.
Ce fut la dernière attaque que nous eûmes à essuyer pendant notre voyage. A partir de ce point, notre marche quotidienne fut généralement de quinze milles en latitude droite, car la route
était en bon état et bien connue de nos guides. Le pays était assez pauvre, mais embelli par de grands arbres entre lesquels le tamarin prédominait. Passant à travers la petite province de Moir, dont la population était très-nombreuse et amicalement disposée, nous aperçûmes au bout de quelques jours la montagne bien connue de Délignian dont nous avions côtoyé le flanc oriental deux ans auparavant lors de notre départ de Gondokoro. Elle se trouvait maintenant au N. Ë. de notre point d'observation. La montagne d'Ellyria, et le pic éloigné de Gebel-el-Asstil (Montagne de miel) entre Ellyria et Obbo apparaissaient aussi dans l'horizon. Tous ces pics, tous ces rochers aux formes curieuses nous étaient bien connus, et nous les saluâmes comme de vieux amis après une longue absence. Ils avaient été nos compagnons dans les jours de doute et d'inquiétude, quand le succès de notre entreprise paraissait impossible. Le lendemain à midi, tandis que nous suivions comme à l'ordinaire un chemin parallèle au Nil, nous arrivâmes à un endroit où le fleuve tournant un peu vers l'ouest se trouvait à moins d'un demi-mille de notre sentier. La petite montagne conique de Regiaf, à douze milles de Gondokoro. s'élevait à notre gauche. Nous nous sentîmes comme chez nous, et marchant jusqu'au coucher du soleil, nous passâmes la nuit à trois milles de Gondokoro. Nous nous abandonnions à toutes sortes de conjectures. Trouverions -nous un bateau nous attendant avec des provisions et des lettres? Le matin que nous désirions si impatiemment arrive enfin. Nous partons; le drapeau anglais avait été hissé sur un beau bambou, orné d'un fer de lance tout neuf pour fêter notre arrivée à Gondokoro. Mes gens se sentaient fiers, car ils allaient paraître en triomphateurs ; suivant les idées de ceux qui fréquentent les . parages du Nil Blanc , jamais si faible ceravane n'avait accompli un si long voyage. Longtemps avant que les gens d'Ibrahim fussent prêts à partir, nos bœufs étaient sellés, et nous nous trouvions en route impatients d'arriver à Gondokoro, et d'y rencontrer un bateau chargé de lettres et de quelques bonnes choses d'Angleterre. Nos bœufs n'avalent jamais voyagé si vite que ce matin-là ; le drapeau ouvrait la marche, et les hommes suivaient au pas accéléré, tous fort joyeux, t Je vois les mâts des navires! s'écria Saat. « El-hambd-el-Illah 1 (Dieu merci) répliquèrent les autres. <Hurrah!»répartis-je; trois acclamations
pour la vieille Angleterre et les sources du Nil ! Hurrah ! » et mes hommes se joignant à moi, poussèrent ce cri anglais qui devait leur sembler presque sauvage. < Maintenant une salve, mes enfanis! tirez toute votre poudre, si le cœur vous en dit, et laissons leur voie que nous sommes encore de ce monde I » Il n'en fallait pas davantage pour combler nos gens de bonheur ; déchargeant leurs armes et les rechargeant aussi vite que possible, nous approchâmes de Gondokoro. Bientôt, à un quart de mille de ville, nous vîmes le drapeau turc suivi par les employés des marchands qui venaient en foule nous souhaiter la bienvenue. Us s'approchèrent et tirèrent une salve de cartouches à ballesy s'avançant suivant leur habitude tout près de nous et déchargeant leurs fusils dans la terre entre nos jambes. Un de mes domestiques, Mahomet, montait un bœuf; un de mes amis qui se trouvait dans la foule venant à le reconnaître, le salua immédiatement d*un coup de fusil tiré en terre juste sous le ventre de sa monture. L'effet produit excita des éclats de rire de tous côtés. Le bœuf timide, effrayé de cette décharge inattendue, se mit à ruer et finit par lancer par-dessus, sa tête le pauvre Mahomet qui resta étendu sur la place. Cette scène comique termina l'expédition.
Mettant pied à terre nous demandâmes d'abord s'il y avait des bateaux et des lettres. Quelle fut la réponse? Hélas! ni bateaux, ni lettres, ni provisions, ni nouvelles d'aucune sorte, soit de nos amis, soit du restedu monde civilisé!... Les habitants de Khartoum et tous ceux qui comprenaient les dangers et les difficultés du pays nous avaient depuis longtemps regardés comme morts. Quelques personnes, nous dit-on, pensaient que nous nous étions rendus à la côte de Zanzibar, mais l'opinion générale était que nous avions péri. Cette froide et décourageante réponse faillit m'abattre ; nous regardions Gondokoro comme notre chez notiSy je comptais y trouver un bateau envoyé à notre rencontre, j'avais dans ce but laissé des fonds entre les mains d'un agent à Khartoum; mais rien n'était prêt et nous étions à bout de ressources; nous avions enduré pendant des années des souffrances que j'ai imparfaitement décrites, afin de surmonter les difficultés de cette expédition, avant nous irréalisable; nous avions réussi et pour obtenir quel résultat? Pas même une lettre nous souhaitant la bienvenue. Assis à Tombre d'un arbre et contemplant le Nil su-
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perbe qui coulait à mes pieds quelques verges plus loin, je méditais sur l'importance de ma tâche. J'avais suivi jusqu'à sa source ce fleuve mystérieux, et le problème de son origine se trouvait maintenant résolu. Ce n'était plus avec un sentiment de quasi frayeur que je contemplais ses eaux, car je connaissais ses origines et je m'étais désaltéré à son berceau. Avais-je donc exagéré l'importance de cette découverte, et avais-je usé quelques-unes des plus belles années de ma vie à la poursuite d'une ombre? Je me rappelais la question pratique que m'avait posée Commoro, le chef de Latouka : « Supposons que vous arriviez au grand lac, qu'en ferez-vous? A quoi vous sera-t-il bon? Si vous découvrez que le grand fleuve en découle, qu'en résulter a-t- il? »
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