‹ Découverte de l'Albert N'YanzaChapitre 62 sur 73 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Nous continuâmes à redescendre le Nil, courant devant le vent toutes les fois que le fleuve suivant la ligne droite permettait à nos rameurs de reposer. Nous étions à la fin de la saison sèche qui dans cette latitude correspond à la fin de mars; aussi, quoique la rivière fût encore pleine jusqu'aux bords, les endroits marécageux étaient assez solides, et dans les parties les plus sèches les roseaux avaient été brûlés par les nègres. Dans un de ces espaces ouverts, nous remarquâmes un troupeau d*antilopes au nombre de plusieurs milliers. Les mâles étaient noirs avec de belles cornes ; les femelles, d'un brun rouge, sans cornes. N'ayant jamais tiré d'animal de cette espèce, je débarquai, ordonnai aux bateliers de m'attendre dans une petite anse bien abritée, et accompagné de Saat et de Richarn je me mis en chasse armé de ma petite carabine Fletcher.

Les antilopes ne montraient pas leur timidité habituelle ; avec un peu de patience , et en me masquant derrière les roseaux, je réussis à m'approcher jusqu'à moins de cent vingt pas de deux mâles magnifiques qui étaient séparés du reste du troupeau ; l'un d'eux, me prêtant le flanc, se trouvait dans une position favorable pour recevoir une balle en pleine épaule; au coup de la carabine, il s'élança sur ses jambes de derrière, bondit deux ou trois fois d'une manière convulsive, puis tomba mort. Son compagnon partit au grand galop et un coup du canon gauche lui cassa malheureusement lajambe de derrière; les roseaux à demi

brûlés m'ayant empêché de viser juste. Je rechargeai mon arme, et tandis que mes compagnons saignaient ma première victime, je tirai à six cents verges de distance sur cette niasse serrée d'antilopes qui battaient en retraite. J'entendis ou crus entendre la balle frapper contre un point résistant quelconque, et au moment où le troupeau s'enfuyait, j'aperçus d^une manière vague un objet rougeâtre resté en arrière. Eu m'approchant, je vis que c'était une femelle que ma balle avait blessée au cou, malgré la grande distance. Le gibier étant dispersé, ma chasse ' auraitétéfinie si je n'avais entendu des cris etdes hurlements bien en avant du troupeau d'antilopes. Il y eut une halte générale, et nous aperçûmes une troupe nombreuse de naturels du pays qui, armés d'arcs et de flèches, avaient coupé la retraite aux pauvres bétes et les rabattaient à grands cris exactement sur nous. Lancées à fond de train, elles changèrent un peu de direction en nous apercevant et s'enfuirent presque à la file les unes des autres, formant une ligne continue d'au moins un demi-mille de longueur. Courant à angle droit pendant un bon quart de mille , j'arrivai enfin à une fourmilière qui avait bien dix-huit pieds de haut, et je me plaçai derrière ce monticule, à soixante-dix verges de distance de la compagnie d'antilopes qui défilaient au galop. J'attendis qu'un mâle à longues cornes vînt à paraître. J'en vis plusieurs, mais il y en avait de plus beaux à Tarrière-garde; ils approchèrent ; pan î ma carabine part, et un superbe animal tombe, la tête la première. Nouvelle décharge : une seconde victime s'abat à dix verges plus loin : — « Un autre fusil, Richarn! » Mon domestique me remet la carabine d'Osvell. Elle n'avait qu'un canon de chargé. Je vis venir un mâle superbe accompagné de sa biche. Elle le protégeait contre le coup de feu au moment où ils passèrent au bout de mon fusil, mais sachant que la balle pouvait percer de part en part la pauvre bête et aller frapper son compagnon de l'autre côté, je la visai à l'épaule. Elle tomba foudroyée, mais s(Jn compagnon s'échappa sain et sauf. Je découvris que Richarn, au lieu de charger ma carabine à balle y avait mis vingt chevrotines.

J'avais abattu cinq antilopes ; ayant coupé la tête aux mâles, j'abandonnai les carcasses aux nègres qui nous guettaient avec anxiété de loin, mais n'osaient pas s'approcher. Aidés par

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dix ou douze hommes, nous traînâmes à l>ord le premier animal que j*avais tué ; il était plus près du bateau que les autres. Ses dimensions dépassaient un peu celles d'un âne ordinaire ; voici son signalement : couleur noire avec une petite tache blanche sur le garrot; une couronne blanche sur la tête ; cercle blanc autour des yeux; poitrine noire mais ventre blanc; cornes d'environ deux pieds quatre pouces de long, se courbant en arrière de la manière la plus gracieuse.

Quelques jours après cet incident, nous arrivâmes au confluent du Bahr-el-Garal, et tournant soudain vers l'Est, nous calculâmes que nous nous trouverions bientôt près de l'obstruction si singulière qui, depuis notre passage en 1863, avait barré le cours du Nil Blanc.

Il y avait beaucoup de danger à descendre le fleuve en s'approchant de cette sorte d'écluse, car le courant s'était creusé au-dessous un canal souterrain où il s'engouflï'àit avec la force d'une cataracte. Une grande dahabié chargée d'ivoire avait été entraînée en cet endroit l'année précédente en revenant de Gondokoro, et n'avait plus reparu. Je commandai au reis de tenir prêtes une ancre et deux fortes haussières ; si nous arrivions dans la soirée, il devait amarrer le bateau au rivage et ne pas songer à traverser la passe avant le jour. Nous jetâmes l'ancre à environ un demi-mille en amont.

Cette partie du Nil oflre des marécages sans fin dont quelques parties, à cette saison, ont la consistance de la terre ferme. Le fleuve coule de l'ouest à Test. Le bord sud, couvert de mimosas, est un terrain solide, tandis que le bord opposé, encombré de roseaux, est un marais plat.

A la pointe du jour, saisissant nos rames, nous descendîmes le courant rapide. Au bout de quelques instants, nous entendîmes le bruit d'une chute d'eau, et nous aperçûmes devant nous le . barrage s'étendant d'un côté à l'autre du fleuve. Le marais ayant un fond très -ferme, nos gens sautèrent de suite sur la rive droite et disposèrent les haussières, l'une à l'arrière, l'autre près du bossoir ; cet arrangement empêchait le bateau de présenter le flanc au barrage, circonstance qui avait causé la perte de la dahabié dont j'ai parlé plus haut. Lorsque nous nous approchâmes, je remarquai l'écluse ou tranchée qui avait été creusée par les équipages des bateaux remontant le fleuve ; elle avait

environ dix pieds de large, à peine asse:» pour donner passage à une dahabié. Cette ouverture se trouvait déjà encombrée par des masses de végétation flottante et ces radeaux naturels de roseaux et de vase que le Nil emporte dans son cours ; c'était à l'accumulation de ces matières qu'il fallait attribuer l'origine du barrage lui-même.

Ayant Gxé le bateau en jetant à l'arrière une ancre que nous enterrâmes dans le marais, tandis qu'un câble attaché aux roseaux maintenait l'arrière contre le courant, tout l'équipage se jeta dans le canal et se mita dégager la masse énorme de lianes, de roseaux, de bois d'ambatch, d'herbe et de vase qui avait encombré l'entrée. Ainsi se passa la moitié d'une journée, et enfin nous réussîmes à amarrer notre vaisseau dans la coupure où il resta en sûreté. Afin de réduire le tirant d'eau, nous eûmes à décharger la cargaison. Cette ennuyeuse opération terminée, et ayant empilé sur des nattes qui recouvraient un lit de roseaux bien aplatis plusieurs boisseaux de blé, nous essayâmes de pousser le bateau à travers le canal. Cet embarras, tout contrariant qu'il fut, était un sujet d'études plein d'intérêt.

Le fleuve avait soudain disparu ; il semblait que le Nil blanc eût pris fin ; le barrage avait environ trois quarts de mille de largeur ; il était parfaitement solide, et déjà couvert qu'il était de roseaux et de hautes herbes, il semblait faire corps avec le pays environnant. Beaucoup de gens au service des marchands étaient morts de la peste dans cet endroit, ayant été obligés de séjourner pendant quelques semaines pour s'y frayer un passage ; leurs tombeaux encombraient le sol. Le fond de ce canal était tout à fait solide, formé d'un mélange de sable, de vase et de végétation décomposée. Le fleuve arrivait avec une grande force sur la berge abrupte de ce barrage, amenant des détritus de toute espèce, et de véritables lies flottantes. Aucun de ces objets ne restait attaché au barrage; aussitôt qu'ite s'y heurtaient ils coulaient à fond et disparaissaient. C'est de cette manière que la dahabié avait sombré. Ayant manqué l'étroit canal, elle avait d'abord donné de la proue, puis heurté de flanc contre cette espèce de rempart ; la végétation flottante et les lies mouvantes amenées par le fleuve, s'étaient amassées tout autour, et le bateau, chaviré sur le flanc, avait été entraîné par-dessous. L'équipage avait eu le temps de se sauver en suivant la barrière si

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ferme entre laquelle leur navire avait fait naufrage. Les bateliers m'assurèrent qu'on avait trouvé en aval du barrage des cadavres d'hippopotames, entraînés et noyés de la même manière.

Il nous fallut deux jours de travail opiniâtre du matin jusqu'au soir pour nous conduire de l'autre côté du canal, et nous nous trouvâmes encore une fois en plein Nil. Le fleuve, en cet endroit, était parfaitement dégagé ; pas le moindre vestige de végétation floltante ; dans le cours de son passage souterrain, il avait trouvé une sorte de tamis naturel et laissé derrière lui tous les détritus qu'il charriait s'ajouter à la masse d'un rempart déjà gigantesque.

Devant nous la navigation était facile et libre. Depuis quelques jours, deux ou trois de mes gens se plaignaient de violents maux de tête, d'étourdissements, de douleurs violentes à l'épine dorsale et entre les épaules. Lors de mon séjour à Gondokoro, le bateau m'avait inspiré de l'inquiétude, car plusieurs personnes étaient mortes à bord de la peste, pendant le trajet depuis Rhartoum. Les hommes m'assuraient que le symptéme le plus fatal était un violent saignement du nez ; quiconque en était atteint mourait infailliblement. Or un des bateliers qui se plaignait depuis quelques jours, se pencha tout à coup par- dessus le bord du navire..., son nez saignait I Un autre de mes gens, Yasen, était malade. Son oncle, mon vakil^ vint me dire qu'il saignait du nez ! Plusieurs autres tombèrent malades; ils étaient étendus sur le pont en proie au délire, les yeux aussi jaunes que de la pelure d'orange. Au bout de deux ou trois jours, là puanteur à bord du vaisseau était telle qu'on ne pouvait y tenir. La peste avait éclaté.

Nous avions dépassé le confluent du Sobat. La brise venait du sud, et dans notre cabine à Tarrière, nous nous trouvions au vent de Téquipage. Yasen mourut. C'était un de ceux que l'hémorragie nasale avait aflectés. Nous nous arrêtâmes un instant pour l'enterrer, puis nous repartîmes. Mahommed expira ensuite. Il avait aussi été pris de saignement du nez; autres funérailles. Nous repartîmes de nouveau et redescendîmes le Nil en toute hâte. Quelques autres hommes tombèrent malades, mais sans présenter les symptômes terribles. Au commencement de l'attaque, je leur administrai une forte dose de calomel ; c'était tout ce que je pouvais faire, ma pharmacie étant

épuisée. Nous entendions pendant toute la nuit les malades en proie au délire murmurer des paroles incohérentes ; mais, habitués comme nous l'avions été pendant des années, à des désagréments de toute nature, nous n'éprouvions aucune crainte de la contagion. Un matin, mon petit Saat vint me trouver, la tête enveloppée d'un bandeau ; il se plaignait de douleurs aiguës au dos etdans les membres, — tous les symptômes de la peste. Dans l'après-midi, je le vis se pencher hors du btiteau, il saignait abondamment du nez ! A la nuit il eut le délire, le lendemain matin il perdit toute connaissance, et comme nous nous étions arrêtés pour ramasser du bois à brûler, il se jeta à la rivière afin de calmer la fièvre brûlante qui le dévorait. Ses yeux injectés de sang, la couleur de son visage qui était devenue jaune comme un œuf, lui donnaient un air afireux ; ses traits étaient tellement tirés et changés qu'il n'était plus reconnaissable. Pauvre Saatl notre enfant d*adoption, le nègre qui faisait une exception si brillante au caractère barbare de sa race, le voilà frappé à son tour par cette terrible maladie! C'était un garçon robuste de quinze ans, et il était maintenant étendu sur sa natte, épuisé, et fixant des regards pensifs sur sa mattresse; Mme Baker lui donnait de l'eau édulcorée d'un peu de sucre que nous avions obtenu des marchands à Gondokoro.

Nous arrivâmes à Fashôder, dans la contrée des Shillouks ; le gouvernement égyptien y avait formé un camp de mille hommes pour s'emparer du pays. Nous fûmes bien reçus et traités avec hospitalité par Osman Bey que je me plais à remercier cordialement. Le premier, après tant d'années passées au milieu de la barbarie, il nous accueillit au nom de la civilisation. A Fashôder, nous nous procurâmes des lentilles, du riz et des dattes qui étaient pour nous des objets de luxe, et qui devaient être comme une bénédiction pour notre pauvre malade, à qui nous allions pouvoir désormais préparer un potage. Nous avions acheté dans le pays de Shir des chèvres au moyen de molotes (houes de fer) que l'agent de Kourshid nous avait données à Gondokoro contre une provision de blé. Cet agent était responsable de la réserve que j'avais laissée en dépôt. En quittant Fashôder, nous continuâmes en hâte notre voyage vers Khartoum. Mais hélas 1 Saat expirait Rien ne pouvait soulager le pauvre garçon de la torture brûlante que lui infligeait Taffreuse mala-

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die. II ne dormait pas, mais passait les jours et les nuits à murmurer dans son délire, quelquefois hurlant comme une béte féroce. Richarn gagna toute mon affection en veillant avec zèle auprès de l'infortuné qui avait été son compagnon pendant des années de fatigue. Nous arrivâmes au village de Wat Shély à trois journées seulement de Khartoum. Saat se mourait. La nuit se passa. Je croyais bien que tout serait fini avant le lever du soleil ; mais coûime le matin s'approchait, un changement se manifesta en lui II semblait mieux, quoique de grosses marques rouges se fussent montrées sur sa poitrine et sur différentes parties de son corps. Nous lui donnâmes alors des stimulants ; toutes les dix minutes un morceau de sucre imbibé d'une cuillerée à café d'arak que nous avions acheté à Fashôder. 11 le prenait volonbers, regardant ma femme pendant tout le temps avec un air d'affection, mais ne pouvant parler. Je le fis bien laver et habiller de vêtements que j'avais cachés avec soin pendant le voyage et qui devaient servir lors de notre entrée à Khartoum . Il se coucha sur une natte propre pour tâcher de s'endormir, et Mme Baker lui donna un morceau de sucre pour lui rafraîchir la bouche et la langue. Le pouls était très-faible, la peau froide. «Pauvre SaatI dit ma femme, sa vie tient à un fil. Il faut le soigner avec la plus grande précaution ; s'il survient une rechute rien ne le sauvera. » Une heure se passa, il s'endormit. Karka, grosse négresse pleine de bonne volonté, vint s'asseoir à ses côtés ; le saisissant doucement aux genoux et aux chevilles, elle lui étendit les bras et les jambes dans une position horizontale, elle lui couvrit ensuite le visage avec un morceau de toile, un des rares chiffons que nous eussions conservés. < Dort-il encore? » demandâmes-nous. « Il est mort», répondit-elle, et les larmes coulaient le long des joues de la bonne Karka.

Nous fîmes arrêter le bateau. C'était une rive sablonneuse, bordée d'une falaise élevée que couronnait un bouquet de mimosas. C'est là que uqus creusâmes la tombe de Saat. Mes hommes travaillaient en silence ettristement^ car tous aimaient Saat; il s'était montré si bon et si fidèle que même ces coeurs endurcis avaient appris à le respecter. Nous le déposâmes dans son tombeau sur cette terre déserte, au pied du bouquet d'arbres. Nous mtmes ensuite à la voile et nous nous éloignâmes de l'endroit où reposait la bonté, la fidélité même. C'était une heu-

reuse mort, car il avait été arraché à une terre d'iniquité dans toute la pureté d'un enfant converti de Fidolâtrie au christianisme. Il avait vécu et était mort à notre service en bon chrétien. Notre voyage était presque fini et nous comptions pevoir notre patrie et nos amis; mais il nous restait encore des dangers à courir; Saat, le pauvre enfant, avait atteint son foyer et son repos. Nous avions ainsi enseveli deux fidèles compagnons aux deux termes de notre voyage : Johann Schmidt au début , — Saat à la fin.

À quelques milles de là un vent contraire nous arrêta pendant quelques jours. Perdant patience, je louai des chameaux, et au bout d'un jour de marche nous arrivâmes à Khartoum, le 5 mai 1865, environ une demi-heure après le coucher du soleil.

Le lendemain toute la population européenne de Tendroit vint nous souhaiter la bienvenue. J'ai à les remercier bien vivement pour leurs gracieuses prévenances. M. Lambrosio, représentant, dans cette ville, de la compagnie de conmierce orientale et égyptienne, nous offrit une maison de la manière la plus aimable.

J'appris alors la terrible nouvelle de la mort de mon ami Speke. Je pouvais à peine y croire jusqu'à ce que j'eusse lu les détails du fatal accident dans l'appendice de la traduction française de sa relation. C'était une triste consolation pour moi de pouvoir confirmer ses découvertes et témoigner de la persévérance avec laquelle il avait conduit sa troupe à travers les déserts de l'Afrique jusqu'à la première source du Nil. Comme'je suis arrivé à la fin de ma propre expédition, je tiens à ce que l'on comprenne bien en quelle haute estime je tiens les travaux de Speke ^t de Grant et leur découverte du grand lac Victoria Wyanr^a, cette source du Nil, la première et la plus élevée. Quoique je laisse à la rivière qui court d'un lac à l'autre le nom de «Somerset» que Speke lui donne lui-même sur la carte qu'il m'a remise, je répète de nouveau que cette rivière est bien le Nil Victoria ; je la nomme le Somerset seulement pour la distinguer dans ma description, du Nil entier qui sort de l'Albert N'yanza.

Que le volume d'eau ajouté par ce dernier lac soit ou non plus considérable que celui qui provient du lac Victoria, il n'en est pas moins certain que le lac Victoria est la source la plus élevée et la première découverte; le lac Albert est la seconde

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source, mais c'est le réservoir entier des eaux du NiL Je me sers du mot de source appliquée à chaque réservoir pour indiquer que c'est la tète ou le point de départ du fleuve. Je sais fort bien que les géographes ne sont pas d'accord si on doit donner le i)om de source à un lac qui doit lui-même son origine à une ou plusieurs rivières ; mais comme des torrents innombrables se déversent du haut des régions montagneuses de l'Afrique centrale dans ces grands réservoirs, peut-être est-il impossible de donner la préférence à telle ou telle rivière spéciale. Une théorie de ce genre produirait une confusion sans fin, et la question des sources du Nil pourrait n'être jamais vidée; mille voyageurs reviendraient plus tard ayant chacun en portefeuille sa source favorite, un ruisseau de grandeur insignifiante étant assigné par chacun d'eux comme la seule et unique origine du Nil.

Je trouvai peu de lettres à Khartoum. Toute la population européenne nous avait regardés depuis longtemps comme morts. Je voulais partir sans délai, directement pour l'Angleterre, mais cette triste région du Soudan est une pépinière de difficultés.

Une sécheresse de deux ans avait causé la famine dans tout le pays, puis était survenue une maladie épidémique attaquant le bétail et les chameaux ; les animaux de cette dernière espèce mouraient en si grand nombre que tout le commerce était interrompu. On ne pouvait transporter aucune marchandise de Khartoum ; de cette façon les négociants dans l'intérieur ne pouvaient pas faire d'achats : le pays, toujours misérable, était ruiné.

La peste, ou un typhus des plus pernicieux, avait ravagé Khartoum ; sur quatre mille soldats nègres il en restait moins de quatre cents I Cette maladie terrible, qui avait décimé notre bateau, avait fait pleine moisson dans les ruelles sales et encombrées de la capitale du Soudan.

Le Nil bleu était si bas que même les noggors tirant trois pieds d'eau, ne pouvaient pas descendre le fleuve. Ainsi les chameaux étant morts, et la rivière innavigable, il n'y avait pas moyen de tirer du blé du Sennaar et de Watmedené. La famine régnait à Khartoum ; point de fourrage pour les animaux, point de pain pour les hommes. Ne pouvant me procurer ni bateaux ni chameaux, je me vis obligé d'attendre à Khartoum que la crue du

Nil fût sufBsante pour nous permettre de traverser les cataractes qui sont situées entre cette ville et Berbère

Nous restâmes deux mois à Rhartoum. Pendant ce temps nous eûmes à souffrir d'une chaleur intense et d'ouragans de sable continuels, accompagnés d'une épidémie générale d'ulcères. Les plaies d'Egypte existent de nos jours dans le Soudan. Le 26 juin nous essuyâmes la tourmente de sable la plus extraordinaire dont les habitants aient conservé le souvenir. J'étais assis vers quatre heures et demie de l'après-midi, dans la cour, chez mon homme d'affaires ; il n'y avait pas de vent, et le soleil était aussi brillant que d'habitude sous ce ciel serein; tout à coup survient une sorte d'obscurité produite par un voile jaunâtre qui semble s'étendre partout. Sachant que c'était là le présage d'un ouragan de sable, et que le calme serait suivi d'une rafale terrible Je me levai pour rentrer et fermer les volets de la maison. J'étais à peine debout que je vis s'approcher du sud-ouest une masse compacte de montagnes brunes d'une grandeur énorme et qui semblaient soulevées dans l'air. Le passage de ce phénomène singulier fut si rapide, qu'en quelques moments nous nous trouvâmes plongés dans une obscurité intense. D'abord il n'y eut pas de vent, et la sensation n'en était que plus désagréable. Nous nous trouvions environnés < d'une obscurité que l'on pouvait toucher. > Soudain le vent se leva, mais non pas avec la violence à laquelle je m'attendais. Deux personnes se trouvaient près de moi, Michael Latfalla mon agent d'affaires, et M. Lambrosio. Les ténèbres étaient si épaisses que nous essayâmes en vain de distinguer nos mains placées tout près de nos yeux; nous ne pouvions pas même en reconnaître le contour. Cela dura près de vingt minutes, après quoi l'obscurité se dissipa, et le soleil brilla du même éclat qu'auparavant : mais nous avions senti, c'est bien le mot, l'obscurité infligée par Moise aux Égyptiens.

Le gouvernement du pays avait, à ce qu'il parait, été poussé , par une ou plusieurs des puissances européennes, à prendre des mesures pour la suppression de la traite ; en conséquence

1. Le manque d*eau dans le Nil bleu , tel que je le décris ici , prouve que pendant la plus grande partie de Tannée, la basse Egypte doit son existence entièrement au Nil blanc.

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un vapeur avait reçu Tordre de saisir tous les bateaux que Ton trouverait chargés de cette afiireuse cargaison. Deux bateaux avaient été pris et ramenés à Khartoum, ayant à bord huit cent cinquante êtres humains. Ils'étaient entassés les uns sur les autres comme des anchois, les vivants et les mourants couchés péle-méle sur les morts !... Des Européens, témoins du débarquement de ces malheureux, m'ont assuré qu'on ne pouvait se figurer le caractère horrible de cette scène. Les esclaves se mouraient de faim, n'ayant eu depuis plusieurs jours rien à manger. On les débarqua à Khartoum. Les morts et plusieurs des mourants attachés ensemble par la cheville furent traînés à terre dans les rues, attelés à des ânes. Le typhus du caractère le plus prononcé s'était déclaré au milieu de cette masse compacte de soufirance et d'ordure. Les femmes, une fois débarquées^ furent distribuées entre les soldats par les autorités égyptiennes. Avec ces créatures la peste s'introduisit à Khartoum comme une juste punition infligée à ce pays d'esclavage et d'abomination ; elle se répandit à travers la ville avec la rapidité d-un incendie, et détruisit les régiments qui avaient reçu ce legs affreux d'une cargaison d'esclaves agonisants. Parmi ceux que les autorités arrêtèrent comme coupables de ce trafic de chair Immaine, se trouvait un sujet autrichien, qu'on remit à la garde du consul. Un Français, M. Garnier, avait été envoyé par le consulat de France à Alexandrie pour faire une enquête spéciale sur la traite des noirs; il s'appliquait à sa tâche avec beaucoup d'énergie.

Pendant mon séjour à Khartoum, je rencontrai par hasard Maliommed Her, le vakil de Ghenouda, le même qui à Latouka avait excité mes gens à la rébellion, puis avait pris les révoltés à son service. Je m'étais promis de faire de ce drôle un exemple public : je le fis donc arrêter et conduire au divan. Il eut l'effronterie de nier ses méfaits, et il ajouta qu'il ne savait rien de la destruction de sa caravane et des rebelles par les Latoukas. J'avais des témoins en grand nombre, tant parmi mes gens que parmi ceux de la caravane de Koursliid qui se trouvaient alors à Khartoum. Le mensonge effronté du coupable fut donc facile à prouver. J'avais résolu qu'il serait puni; cet exemple assurerait le respect à tout autre Anglais qui plus tard viendrait à voyager dans ce pajs. Mes gens et ceux avec qui je

m'étais trouvé en rapport, s'étaient accoutumés à compter de la manière la plus absolue sur la réalisation de mes paroles, et le cliâtiment de cet homme était arrêté depuis longtemps.

Je me rendis au divan, et demandai qu*on appliquât à Mahommed Her la peine du fouet. Omer Bey était alors gouverneur du Soudan à la place de Mousa Pacha, décédé. Il présidait le divan dans la grande cour de justice près de la rivière. Me priant de m'asseoir près de lui, et me présentant une pipe, il appela Tofficier de service, et lui donna les ordres nécessairesi Peu après le prisonnier, escorté de huit soldats, fut introduit dans la salle. Un homme portait un pieu très-fort d'environ sept pieds de long, ayant au milieu une- double chaîne disposée de manière à former un anneau. Le prisonnier fut immédiatement jeté la face contre terre, tandis que deux hommes lui étendirent les bras sur lesquels ils s'assirent. On plaça ensuite ses pieds dans Tanneau, et le pieu étant assujetti d'une manière solide on le releva un peu de dessus du sol afin d'exposer horizontalement la plante des pieds. De chaque côté se tenait un homme armé d'un vigoureux courbache en peau d'hippopotame. Le prisonnier étant prêt, l'ordre est donné et les coups de fouet sont appliqués de la manière la plus scientifique. Après la cinquième douzaine le misérable se mit à hurler en demindant grâce. Combien de fois n'avait-il pas lacéré à coups de courbache de malheureuses esclaves! Que de meurtres n'avait-il pas commis sans crainte et sans merci I... Je priai cependant Omer Bey de limiter le châtiment à cent cinquante coups, et d'expliquer publiquement au coupable en plein tribunal que cette punition lui avait été infligée pour avoir essayé de faire manquer l'expédition d'un voyageur anglais en excitant ses gens à la révolte.

Cette besogne finie, tous mes mémoires acquittés, et mes gens congédiés les mains pleines, j'étais prêt à partir pour l'Egypte. Le Nil était assez haut pour nous permettre de franchir les cataractes, et le 30 juin nous primes congé de tous nos bons amis à Khartoum, y compris mon excellent agent, Michael Latfalla, bien connu sous le nom de Hallil el Shami ; il avait fort généreusement payé toutes mes traites sur le Caire, sans me demander un centime pour le change. Le matin du V juillet, nous partîmes de Khartoum pour Berber.

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En approchant des superbes collines de basalte entre lesquelles le fleuve passe en aval de Khartoum» je fus surpris de voir le grand Nil réduit à une largeur de quatre-vingts à cent verges.

Encaissé entre de hautes coulées de basalte, le Nil traverse ce défilé pittoresque ; l'eau par ses tourbillons d'écume montre qu'il y a, sous ses couches profondes, des obstacles formés par les rochers.

Notre voyage faillit se terminer brusquement au passage des cataractes. Des débris de navires couvraient les rochers en divers endroits; pendant que nous descendions rapidement une chute d'eau, à toute voile et poussés par une forte rafale , nous donnâmes contre un banc de sable. Si c'eût été un rocher, nous aurions été écrasés comme du verre. La force terrible du courant, dont la rapiSité était d'environ dix à douze milles à l'heure, drossa et fixa le flanc de notre bateau contre le sable. Soixante verges plus bas se trouvait une chaîne de rocs sur lesquels il semblait que nous dussions certainement être poussés si nous quittions le banc de sable où nous étions. Le reis et le pilote perdaient la tête, comme à l'ordinaire. Je vidai un grand porte-manteau imperméable et l'attachai par des cordes afin d*en faire une bouée de sauvetage pour ma femme et pour Richarn qui ne savaient pas nager. Je fis un paquet de mes cartes, de mes journaux et de mes relevés d'observations, et je les enfermai dans une botte de fer que je fixai par une ligne au porte- manteau. Allions-nous donc terminer notre expédition par un naufrage, et perdre toute la collection de mes trophées de chasse? Mes préparatifs faits, je pris le commandement de la barque et enjoignis à l'équipage de se taire.

Mon premier ordre fut de jeter une ancre en amont; l'eau était peu profonde, et le poids de l'ancre portée sur les épaules de deux hommes, leur permit de résister au courant et d'aller la fixer sur le banc de sable à quarante verges plus haut.

Ceci fait, je dis à mon équipage de hâler sur le câble ; comme la grande force du courant portait sur le flanc de navire, tandis que l'avant était ancré en amont, il vira peu à peu ; tout le monde s'occupa alors des pieds et des mains à enlever le sable et à rendre le passage plus profond, aidé en celte besogne par le courant qui emportait ce qu'on lui jetait. Nous passâmes cinq heures dans cette position, le bateau craquant et à moitié

plein d'eau: cependant nous finîmes par boucher les fentes produites dans le bordage par la grande pression qu'il avait subie, et ayant, à force de travail, fait un passage dans l'étroit banc de sable, le moment décisif s'approchait. Nous allions laisser filer le câble, serrer la voile, et nous fier à la forte brise qui venait de l'ouest pour nous faire éviter les rochers situés au nord quelques verges plus loin. < Lâche tout I » m'écriai-je, et tout étant effectivement prêt, nous détendîmes la voile qui s'enfla à grand bruit et emporté par le vent et le courant, le vaisseau tourna de l'avant. Nous volions à la surface de l'eau. Pendant un moment notre quille grinça sur une substance dure; nous étions sur le pont regardant les rochers qui se trouvaient exactement devant nous, tandis qu'au milieu du bouillonnement des rapides nous avions l'air de courir à une destruction inévitable. Un moment de plus et nous passions outre à quelques pouces des rochers. Hurrah I nous voilà sauvés! et le courant nous entraîne vers la vieille Angleterre.

Nous arrivâmes à Berber, d'où quatre ans auparavant nous étions partis pour notre eipédition de l' Atbara. Nous y fûmesreçus avec la plus grande hospitalité par M. et Mme Lafiargue, couple français, honorablement établi depuis plusieurs années dans le Soudan. C'est avec les sentiments d'une reconnaissance profonde que je remercie ici les Français pour la courtoisie que j'ai toujours trouvée chez tous ceux d'entre eux qu'il m'est arrivé de rencontrer dans ces pays lointains. J'appréciais cette politesse comme on le ferait d'une fleur qu'on ne s'attend pas à rencontrer dans le désert. J'aime à espérer que réciproquement tout Français recevra de mes compatriotes le même traitement lorsqu'il se trouvera voyager loin de sa belle patrie.

Je résolus de regagner l'Egypte par la mer Rouge au lieu de traverser l'afireux désert de Korosko pendant les chaleurs du mois d'août. Après quelque délai je me procurai des chameaux et me dirigeai à l'est vers Souakim, espérant y trouver un bateau à vapeur en partance pour Suez.

A partir de Berber je ne suivis pas la route que les caravanes prennent d'ordinaire. Une certaine agitation régnait dans le pays à cause de la révolte de toutes les troupes nègres au service de l'Egypte dans la province de Taka. En outre les Arabes Hadendowas auxquels on ne peut se fier en aucun temps,

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étaient fort excités. Les premiers huit jours de voyage on ne trouve pas d'eau excepté à deux stations, car le pays est désert. Notre caravane consistait en ma femme, Richarn, Achmct et Zéneb ; cette dernière était une fille de la tribu Dinka, de six pieds de haut, dont Richarn était devenu amoureux et qu'il avait épousée lorsde notre séjour à Rhartoum. C'était une bonne fille, assez jolie, forte comme une girafe, et excellente cuisinière — un vrai trésor pour Richarn. Son mari qui avait été mon fidèle compagnon, se trouvait maintenant riche, ayant reçu trente napoléons pour l'arriéré de ses gages. Achmet était un domestique égyptien récemment loué par moi k Khartoum. J'avais, en outre, offert à un missionnaire suisse la protection de notre troupe.

Un jour pendant les chaleurs de midi après une longue traite à travers le sable brûlant d'un désert sans oihbre, nous aperçûmes de loin un arbre isolé et nous nous en approchâmes comme d'un ami. A notre arrivée nous trouvâmes plusieurs Arabes Hadendowas assis à Tombre. En mettant pied à terre nous les prions de se serrer pour nous faire un peu de place ; car un arbre dans le désert est comme un puits ; tout voyageur y a droit. Loin d'accéder à notre demande, ils nous refusent avec la dernière insolence. Richarn essaie de prendre possession, on le repousse, et un Arabe tire son couteau. Achmet avait à la main un fouet d'hippopotame dont il s'était servi pour son chameau ; il le lève, et menace l'Arabe qui avait dégatné ; c'est le signal des hostilités. Les sabres sortent du fourreau, et le chef de la troupe essaie de me frapper à la tète. Parant le coup avec mon parasol, je le frappe à la bouche à mon tour avec une telle force que la pointe de cette arme pacifique lui pénètre jusqu'au gosier et l'étend par terre. Presque au même moment je me vois obligé de parer un second coup ; mon parasol est brisé, et il ne me reste pour toute arme, outre mes poings, qu'un solide tuyau de pipe turque d'environ quatre pieds de long. Parant et frappant d'estoc et de taille avec ledit tuyau, et assénant de vigoureux coups avec ma main gauche, je réussis à tenir en respect trois ou quatre de ces bandits, mais je suis légèrement atteint au bras gauche d'un coup de sabre ; je renversai pourtant celui qui me l'avait porté et je le désarmai. Ma femme ramassa le sabre, car je n'avais pas le temps de me baisser, et elle s'escrima

aussi contre les ennemis. Un des Arabes voulut lui enlever son arme, mais il n*osa pas s'approcher de la lame nue. Nous étions mattres de la position, car nous tenante l'abri de l'arbre dont les branches étaient fort près de la terre, et les Arabes, ne sachant pas porter des coups de pointe, ils ne pouvaient pas faire usage de leurs sabres, dont le feuillage interceptait les coups de taille. Nous finîmes par dégager le pourtour de l'arbre en nous escrimant avec vigueur, et la troupe ennemie se dispersa à droite et à gauche , poursuivie par Richarn et Achmet qui étaient pourvus de carabines à deux coups Je voulais désarmer toute la bande. Un des Arabes muni d'une lance se précipita pour attaquer Richarn par derrière, mais Zéneb, digne fille de la tribu guerrière des Dinkas, se saisissant d'une cognée dont le manche était d'un bois fort dur, se jeta dans la mêlée comme une véritable Jeanne d'Arc, et s'élançant à la rescousse de Richarn, elle appliqua à l'Arabe un tel coup sur la tête qu'elle le renversa à terre et lui enleva sa lance. Ainsi armée elle se joignit aux combattants.

Je ne pus m'empêcher de m'écrier « Bravo, Zéneb I » etsaisissant un gros bâton qu'un des Arabes avait laissé tomber, j'appelai Richarn, je réunis notre petite troupQ, et attaquant les quelques Arabes qui résistaient encore, nous les renversâmes et leur enlevâmes leurs armes. Le chef de la bande qui avait été le premier à dégainer et à qui j'avais fait avaler une bouchée de parasol, n'avait pas bougé de l'endroit où il était tombé, ne cessant de tousser et de cracher. Je le fis lier, et le menaçai de l'attacher à la queue d'un chameau et de le mener prisonnier au gouverneur de Souakim, s'il ne rappelait pas tous ceux de sa troupe qui avaient pris la fuite. Ils se tenaient éloignés, et j'insistai pour qu'ils me remissent leurs armes. Entièrement abattu et découragé, il conféra avec ceux que nous avions saisis, et l'affaire se termina par un désarmement général.

Je comptai six sabres, onze lances, et un grand nombre de couteaux.

Ordonnant alors à ces bandits de s'aligner, je leur donnai le choix de deux alternatives : j'administrerais moi-même la bastonnade aux chefs, ou bien je les attacherais à la queue des chameaux et je les mènerais ainsi au gouverneur de Souakim.

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Ils préférèrent la première proposition ; alors les faisant sortir des rangs, je leur commandai de se coucber à terre pour recevoir la correction promise.

Ils se soumirent comme des chiens. Richarn et Achmet, armés de courbaches, se tenaient prêts au premier signal. En ce moment un vieil Arabe à cheveux blancs, faisant partie de ma caravane, s'approcha de moi, et se mettant à genoux, me caressa la barbe de ses mains sales et me demanda pardon pour les coupables. Connaissant à fond le caractère de ces drôles, je répondis : « Ce sont de misérables fils de chien, et leurs sabres sont aussi faibles que les plumes d'un oiseau. Ils méritent le fouet, mais quand un homme à tète blanche demande grâce, elle doit être accordé^. Dieu est plein de miséricorde, et nous sommes ses enfants I > Ainsi se termina cette affaire à notre satisfaction. Je brisai toutes les hampes des lances sur les rocher«, et dis à Zéneb d'en allumer du feu pour faire bouillir notre café. Attachant les sabres en un faisceau, et mettant les couteaux et les fers de lance dans un panier, je promis de restituer tous ces objets à leurs propriétaires, lors de notre arrivée au dernier puits, au delà duquel nous trouverions tous les jours une provision d'eau. Après cela nous n'aurions plus à craindre que l'on nous volât nos chameaux, et que l'on nous abandonnât dans le désert. Ces Arabes suivirent notre caravane, et quelques jours plus tard, lorsque nous fûmes arrivés à la citerne, je leur rendis leurs armes selon ma promesse. Souakim est à environ deux cent soixante-quinze milles du Nil et de Berber. A mi-cbemin, à Kokreb, nous traversâmes la chaîne de montagnes qui remonte de Suez vers le sud, parallèlement à la mer Rouge ; plusieurs parties de cette chaîne sont à quatre ou cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Ces montagnes sont extrêmement belles, leurs flancs abruptes et stériles étalant des couches superbes de granit rouge et gris avec de grands bancs de porphyre rouge et vert de nuances exquises. Plusieurs de ces montagnes sont de basalte et si noires, que pendant l'espace d'une journée de marche, le pays ressemblait à un immense chantier de charbon répandu sur la surface en blocs et en monticules. Kokreb est une charmante oasis au-dessous des hautes montagnes, avec une forêt de mimosas nains en pleine floraison, et un ruisseau descendant des collines, résul-

tat d'un récent orage. Les rivières dans ce pays ne sauraient figurer sur une carte, parce que ce sont des torrents produits uniquement par les violents orages qui tombant sur les montagnes plusieurs fois pendant la saison pluvieuse, entre le mois de juin et la fin d'août, se précipitent avec force dans un lit de pierres et tarissent au bout de quelques heures, absorbés par le sable du désert. Pendant quelques jours nous suivîmes un profond ravin entre des montagnes d'une hauteur extraordinaire. C'était le lit' d'un torrent qui, après les fortes pluies, coulait vers Test à travers les montagnes. Il y avait là des mares d'une eau remarquablement limpide. Il était curieux de remarquer avec quelle adresse les chameaux gravissaient les défilés les plus difficiles, se frayant un chemin à travers les rochers et les pierres qui obstruaient la route. Çà et là nous pouvions voir de ces animaux broutant les branches des mimosas verts qui croissaient dans des endroits où il me semblait impossible d'atteindre.

Après vingt-qualre jours de marche à dater de notre départ de Berltfer, nous sortîmes des montagnes, et de la passe élevée où nous nous trouvions, nous découvrîmes soudain, et avec le plus grand plaisir la mer Rouge. La descente se fit promptement; à chaque heure la chaleur augmentait et après une longue traite d'un jour, nous passâmes la nuit à quelques milles de Souakim. Le lendemain matin nous entrâmes dans la ville.

Souakim est une position importante ; les maisons y sont bâties en corail. Les principaux bâtiments, le' bureau de la douane et ceux du gouvernement sont sur une Ile, dans le port. Le gouverneur, Moumtazzé Bey, nous reçut avec empressement et nousofirit une maison. La chaleur était épouvantable, le thermomètre marquant 115* Fahr, et dans quelques habitations 120*.

Souakim devrait, sans nul doute, être l'entrepôt du commerce d'importation et d'exportation des provinces du Soudan. Si on établissait une ligne de vapeurs à Suez pour toucher régulièrement à Souakim, avec un fret raisonnable, cette dernière ville deviendrait extrêmement prospère, car sa position géographique en fait le point de départ de tout le commerce avec l'intérieur. A présent, il n'y a aucun système régulier d'arrivage

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ou de départ; les seuls vapeurs qui touchent à Souakim étant ceux de la compagnie Abdul-Azziz qui font le commerce entre Suez et Jedda. Quoique annoncés comme partant à jour fixe, ils ne relâchent à Souakim que lorsque les capitaines le jugent à propos, et leurs tarifs sont énormes.

Il n'y avait pas de vapeur à notre arrivée. Après avoir attendu pendant environ quinze jours par une chaleur intense, nous vtmes arriver Vlbrahimeya^ frégate à vapeur égyptienne de trente-deux canons. Elle amenait un régiment de troupes égyptiennes, sous les ordres de GiafTer Pacha pour châtier la révolte des milices nègres de Kassala, à vingt journées de marche dans l'intérieur du pays. Le général GiafTer Pacha, et le capitaine de la frégate, Mustapha Bey, nous donnèrent un festin à l'anglaise, pour célébrer la découverte des sources du Nil. GiafTer Pacha mit avec beaucoup de courtoisie la frégate à notre disposition pour nous transporter à Suez, et Mustapha Bey tâcha de nous rendre service de toute façon. Je saisis cette occasion de les remercier de leur extrême obligeance.

L'ordre de mettre à la voile était reçu, quand soudain on signala l'arrivée d'un bateau à vapeur ; c'était un navire de transport avec des troupes. Comme il devait retourner de suite à Suez, j'aimais mieux prendre passage à bord de ce bateau, tout sale qu'il était, que de m'exposer à de nouveaux délais. Nous partîmes de Souakim et en cinq jours nous atteignîmes Suez. En descendant du bateau à vapeur, je me trouvai une fois encore dans un hôtel anglais. Lacour intérieure, spacieuse et commode, était disposée de manière à former une serre ouverte; on y voyait une buvette, de la pale aie (TAUsopp^ avec accompagnement de glace. Quel paradis terrestre! Et des draps aux lits! et des taies d'oreillers! moi qui en avais perdu l'habitude depuis tant d'années!

L'hôtel était plein de voyageurs se rendant aux Indes, de charmantes Anglaises, des Anglais en foule. J'avais envie de parler à tout le monde. Jamais je n'ai été tellement épris de mes compatriotes ; mais, chose surprenante 1 toutes les dames portaient d'énormes paquets de cheveux derrière la tète. J'appelai Richarn, mon nègre favori, pour les admirer. « Làl Richarp, lui dis-je, regardez-les! Que pensez -vous de nos dames anglaises? Hein, Richarn, ne sont-elles pas charmantes? — Wah

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lUahil s'écria Richarn, étonné. Qu'elles sont belles! en voilà, des cheveux ! ce n'est pas comme ces nègres sauvages qui se mettent sur la tête les cheveux d'autrui. Ces dames-là n'ont que leurs cheveux propres! Que c'est beau! — Oui Richarn, répliquai-je; ces cheveux sont bien leur propriété! » .... c'était la première fois que je voyais un chignon.

Nous arrivâmes au Caire, et j'établis Richarn et sa femme dans une place excellente, comme domestiques particuliers de M. Zech, le propriétaire de l'hôtel Sheppard. Le certificat que je lui ai donné lui a été, je l'espère, très-utile. 11 avait fait preuve d'une force morale extraordinaire en renonçant absolument à ses anciennes habitudes d'intempérance. Je pris congé de nos trois domestiques le cœur trop plein pour pouvoir rien dire ; je serrai bien cordialement leur main noire, calleuse, mais honnête, puis le sifflet de la locomotive se fit entendre et nous voilà en route!

J'avais quitté Richarn, aucun de mes compagnons ne me restait. Le passé me semblait comme un rêve ; le bruit du canon me rappela aux idées de la civilisation. Revenais-je réellement des sources du Nil? Non, ce n'était pas un songe. J'avais sous mes yeux un témoin de mon voyage — un visage encore jeune mais bronzé comme celui d'un Arabe par les effluves d'un soleil brûlant, abattu et amaigri par la fatigue et la maladie, portant les traces de soucis, — heureusement évanouis sans retour,— la compagne dévouée de mon pèlerinage — celle à qui je devais mon succès et ma vie — ma femme.

Des lettres d'Angleterre m'attendaient au bureau du consulat; la première que j'ouvris m'apprit que la Société royale de géographie m'avait décerné la médaille d'or Victoria, en un moment où on ne savait encore si j'étais mort ou vivant, et si mon expédition s'était terminée heureusement'. Cette appréciation de mes eflbrts formait la bienvenue la plus agréab'e qui pût accueillir mon retour à la civilisation après tant d'années passées au sein de la barbarie; elle me rendait la découverte des sources du Nil doublement précieuse, puisque j'avais rempli l'attente que la Société de géographie avait si généreusement conçue, en m'accordant le prix avant la fin de ma tâche.

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