‹ Découverte de l'Amérique par les Normands au Xe siècleChapitre 2 sur 38 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

coupd'œil sur le génie maritime des normands.

Caractère. — Constructions navales. — Vie et funérailles du Roi de mev. — La Piraterie. — Les Vierges du Bouclier.— Les Normands sont prédestinés à jouer un grand rôle dans la découverte du monde.

N Norvège, dit Depping, les fleuves roulent

sur un sable magnétique , provenant des

détritus des roches oxydulées, et les hommes

y boivent, pour ainsi dire, le fer avec les

eaux, ce qui doit influer sur l'énergie de leur caractère.

On est frappé de cette remarque du savant historien quand on se remet en mémoire les courses aventureuses que les Scandinaves faisaient, sans cartes et sans boussoles, à travers l'Océan, en quête de gloire, de pillage et de terres inconnues.

La Norvège était pauvre, populeuse et devait, comme

aujourd'hui, demander à l'extérieur une partie notable de sa consomnîation.

Les milliers d'îles qui se pressent sur ses côtes lui font une bordure pittoresque mais dangereuse pour les navigateurs.

Les fjords, ou golfes ramifiés, qui creusent de longues et profondes vallées, contribuent, avec les fleuves et les montagnes, à l'isolement des villages, à la difficulté des communications, à l'emploi continuel du bateau.

La pauvreté de la terre norvégienne et une mer poissonneuse, — un caractère vagabond, l'habitude de la guerre et le culte de la force brutale, — l'amour de la gloire et des richesses, le mépris du danger, des croyances religieuses écloses au bruit des combats firent le Scandinave d'abord pêcheur intrépide, puis audacieux corsaire, enfin roi de l'Océan.

11 jura par son navire et lui donna, comme à son épée, un nom capable d'inspirer l'effroi: Jarnbardan^ le phallus de fer, Ogtiar bfandur, l'Epée sanglante '.

Les navires normands étaient en chêne, bien pontés, permettaient l'abordage de l'avant et de l'arrière, comme ceux que Tacite admira chez les Suiones ^\ toujours prêts pour la défense, ils n'avaient qu'un demi-tour à faire pour présenter un éperon.

Sous une main habile, qui savait profiter des variations

' ToRFiEUs, Historia rerum norvegicarum ^ cap. xliv, Lvii. — Jal, Archéologie navale^ t. i, mcm. 2, p. 139. Paris, Bertrand, 1840. — Depping, Histoire des expéditions maritimes des Normands et de leurs expéditions en France au X^ siècle, liv. i,chap. 11, pp. 42-45. Paris, Didier, 1844, in-y.

- Taciti de moribus Germanorum, 44, 45.

atmosphériques et prévoir les changements brusques de température ', ils glissaient sur la vague, rapides et gracieux, comme le canard ou le cygne dont ils avaient emprunté la forme =.

Les chefs tenaient à honneur d'en avoir de grandes dimensions qu'ils nommaient Snekkar ou Drakar, Serpents ou Dragons. Le Long-Serpent d'Olaf Tryggvason, construit par le charpentier Thorberg et célèbre dans les annales du Nord, avait trente-deux rangs de rames et portait quatrevingt-dix hommes. Le jarl Hakon eut un dragon de quarante bancs, Kanut un de soixante. Olaf-le-Saint en possédait deux pouvant porter deux cents hommes 3.

Des figures d'animaux, vrais ou fantastiques, toute bariolées, embrassaient la carène de leurs jambes et de leurs ailes et dressaient, sur de longs cols, des têtes hideuses et menaçantes. Ces monstres se montrèrent plus d'une fois sur les côtes de France. Un moine historien vit dans l'apparition d'une flotte hérissée de mâts : « Une troupe de bctes sauvages au milieu d'une forêt 4 ».

Quand la piraterie devint fructueuse, ces figures furent en métal, enrichies d'or et d'argent. Les navires du roi Kanut portaient en poupe soit un lion d'or, soit un dragon

' FoRSTER, Histoire des découvertes et des voyages faits dans le Nord, trad. Broussonnet, t. i, pp. 127-129.

* Jal, op. cit., p. 141.

5 Depping, op. cit.^Viv. i,ch. 11, pp. 48, 44. — Jal, op. cit., t. I, p. 134.

4 Depping, op. cit , liv. 1, ch. 11, p, 44. — Jal, op. cit., t. i» pp. i3i, i32, 144.

de bronze poli, soit un taureau furieux avec des cgrnes dorées. Torfœus ' décrit un dragon tout brillant d'or et d'une grandeur incomparable. Parlant ensuite de quatre magnifiques vaisseaux, il dit, de l'un d'eux, qu'il paraissait en or et répercutait par tout l'Océan les splendides rayons du soleil.

D'après Robert Wace, le navire qui porta Guillaume-le- Conquérant en Angleterre avait en brant (poupe) un sagittaire en cuivre -.

Quant Guinemer ou Wimmar, vassal des comtes de Boulogne, se rendit en Terre Sainte (1096), ses navires, qui portaient plus de vingt mille hommes, avaient leurs mâtures dorées et des voiles faites d'étoffes précieuses 3,

Avec leurs figures de dragons, de sagittaires, de taureaux,

avec les boucliers polis des soldats et les dorures qui déco-

. raient leurs flancs, les navires normands resplendissaient au

soleil comme des météores et portaient l'effroi dans le cœur

des ennemis.

Le Roi de mer passait sa vie entière sur l'Océan, « ne « cherchait jamais un refuge sous un toit, ne vidait jamais « son cornet à boire auprès d'aucun foyer «. A sa mort, on déposait son corps et ses armes sur un bateau qu'on lançait en mer après y avoir mis le feu. L'audacieux pirate allait

' ToRFiEus, op. cit.^ cap. xlii.

^ Le Roman de Rou et des ducs de Normandie. Rouen, E. Frère, 1827,1.11, p. 146, v. 1 iSgS-i 1599. — Jal, op. cit. ^ t. I, p. 143.

5 M. P. Riant, Expéditions et pèlerinages des Scandinaves en Terre Sainte au temps des croisades. Paris, i865, in-80, p. i34.

ainsi dormir son dernier sommeil dans les abîmes de 1 "élément dont il avait appris, dès sa jeunesse, à braver les caprices et les fureurs ' .

La piraterie n'était permise qu'aux hommes de noble origine. C'était la carrière de l'honneur et de la fortune. Les anciens chroniqueurs glorifiaient les pirates célèbres comme nos historiens glorifient les grands généraux. Longtemps après la conquête de l'Angleterre et de la Normandie par les Scandinaves, on donnait encore les noms de pirates et A'archipirates aux officiers de mer que nous appelons capitaines et amiraux ^.

Pour les fils de rois et de grands seigneurs, la piraterie était un moyen de s'illustrer, de se recommander auprès de la nation. Quant un prince atteignait dix-huit ou vingt ans, il demandait à son père des vaisseaux pour tenter de glorieux exploits. Le père applaudissait à cette demande qu'il considérait comme un signe de courage et de grandeur d'âme 5.

Les femmes n'échappèrent point à cette fureur belliqueuse. Celui qui souhaitait leur amour devait être intrépide au milieu du fracas des armes 4.

' Depping, op. cit.^ liv. i, ch. i, p. 19; ch. 11, p. 41. ^ Fréville, Mémoire sur le commerce maritime de Rouen. Rouen, Le Brument, 1857, t. i,p. 47.

3 Mallet, Introduction à l'histoire du Dannemarc, t. i, pp. 2i5, 216.

4 « Celui qui recherche Tamour des jeunes filles doit être « intrépide au milieu du fracas des armes. » {Chant de la mort d'Erik Blodoxi, traduit par Ampère, Littérature et Voyages., Paris, Didier, iS63, p. 469).

Elles commencèrent par admirer les pirates, puis franchirent l'étroit sentier qui sépare l'admiration de l'amour. Comme le dit M. Prosper Blanchemain dans son magnifique langage :

Seule, accoudée aux créneaux de la tour, La blonde enfant du Koning de Norvège, Les yeux rêveurs, penchait son front de neige Vers l'Océan qui grondait à l'entour '.

Aux anxieuses méditations que provoque le bruit du flot s'unissent les chants enthousiastes des scaldes ; la blonde fille du Nord rêve de tempête et de combat, en désire les violentes émotions, finit par abandonner sa paisible retraite pour le pont d'un navire, sa coiffe de lin pour le casque d'acier; le palium du guerrier couvre ses épaules, le bouclier poli protège son sein ; elle brandit la lance et la hache d'arme, lutte de courage et d'audace avec les hommes. Des femmes ont combattu à la terrible bataille de Braavalla, dans laquelle les scaldes font intervenir la plus puissante des divinités Scandinaves. A côté d'aventures qui rappellent les plus beaux jours de la chevalerie on a la merveilleuse et poétique histoire des Vierges du Bouclier -.

' Poésies de Prosper Blanchemain, t. m, Idéal. — Le Roi de mer. Paris, Aubry, 1866, p. 145.

2 Wheaton, Histoire des peuples du Nord, ou les Danois et les Normands, trad. Guillot; Paris, Marc-Aurel, 1844, ch. vu, pp. 184-18G. — Depping, Ojp, cit., liv. 1, ch. i, pp. 3i,32; ch. n, pp. 49-5 1.

Mais malheur à l'homme du peuple qui osait se signaler sur mer ! les rois le punissaient d'une mort ignominieuse '. De même au moyen-àge, en France et dans la plus grande partie de l'Europe, les seigneurs pendaient, comme larrons, les roturiers qui se permettaient, à leur exemple, de dépouiller les voyageurs sur les grands chemins.

Par leur caractère, les Scandinaves étaient prédestinés à jouer un grand rôle dans la découverte du monde.

Une autre cause, qui appartient à la géographiephysique, devait favoriser leurs tentatives : le peu de largeur du canal Atlantique vers le 60* degré et les groupes des Orcades, des Shetland, des Feroë, de l'Islande, qui sont placés comme des stations intermédiaires entre les deux continents.

' Depping, op. cit., liv. i, ch. i, pp. 19, 20.

Page 1