‹ Découverte de l'Amérique par les Normands au Xe siècleChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les Normands étendent leurs établissements jusqu'à la baie de Disco. — Le scalde Helg. — Les Normands dans l'île des Femmes, sous le 72° 5o' de latitude nord, en 1 1 35.

ANDis que les colonies européennes s'étendaient ainsi peu à peu entre le canal de la Floride et les rives du Saint- Laurent, les Normands prenaient possession de tout le versant occidental du Groenland.

Les colons qui en avaient le moyen allaient, sur des navires construits exprès, passer l'été dans le Nordrsetur. On leur donnait le nom de Nordrsetumenn (voyageurs au Nordrsetur).

Greipar et Kroksfiardarheidi étaient leurs principales stations d'été. La première se trouvait au sud et la seconde au nord de la baie de Disco. Ils y péchaient surtout le phoque, dont ils savaient préparer la graisse. Ils en rapportaient

aussi du bois. Il n'en croît pas dans ces hautes régions, mais la mer en apporte, par le courant polaire, du nord de l'Asie '.

Un ancien chroniqueur ^ compta cent quatre-vingt-dix villes dans le Westerbygd et quatre-vingt-dix dans l'Esterbigd. D'après le Gr:/»/d!, traduit en partie par M. E. Beauvois 5, il y avait, outre l'église épiscopale de Gardar, douze églises à l'orient et quatre à l'occident.

Ces villes n'étaient probablement que des villages ou des gaard 4 et les églises des chapelles ; leur nombre suppose

' Rafn, Ant. Amer., pp. 273-276. — Th. Torf.eus, Gronlandia Antiqua, cap. v, pp. 29-35. — M. E. Beauvois, op. cit., pp. 70, 71.

* Bjornus JoN.cus, cité par Rafn, Ant. Amer., pp. 296-300. — Th. Torf^eus, Gronlandia Antiqua, cap. vi, pp. 39-41.

î M. E. Beadvois, op. cj7.,p. 75.

4 « Ce mot, qui se prononce Gôr, est intraduisible ; nul autre n'en donne une idée exacte. Un gaard est un groupe plus ou moins considérable de maisons en bois, qui ne constituent à elles toutes qu'une seule habitation. Dans l'une de ces petites maisons, couchent tous les membres de la famille, souvent assez nombreuse; dans une autre, ils se réunissent pour manger, dans une troisième est la cuisine, dans une quatrième la grange : il en est de même pour le grenier commun. En un mot, tout ce qui ordinairement demande une pièce séparée, forme ici une cabane à part. Un gaard, c'est une maison décomposée. Cette disposition singulière du gaard est particulière à la Norvège, elle y remplace le village ; le village est une agglomération de familles, le gaard est la famille primitive, dont les membres ha-

néanmoins une population considérable et une certaine prospérité.

Leur existence et leur origine Scandinave sont attestées par les ruines nombreuses découvertes depuis le cap Farcwell jusqu'à l'Inspectorat boréal d'Uppernavik, sous le 72°5o de latitude ' .

Le scalde Helg chantait ceux qui bravaient l'effroyable tempête pour aller chasser et pêcher à Greipar « d'où l'étoile populaire était visible à midi ^ ».

Séduits par des chants de cette nature, emportés peutêtre par leur humeur aventureuse, trois Normands osèrent remonter le détroit de Davis et la mer de Baffin jusqu'à l'île de Kingiktorsoak (des Femmes), sous le 72^5 5 de latitude boréale, prés de Tessuisak, où s'élève aujourd'hui la maison la plus septentrionale du globe.

Les anciennes chroniques ne conservent aucune trace de cette audacieuse expédition.

Mais les trois navigateurs, fiers à bon droit de leur œuvre, prirent soin d'en conserver le souvenir à la postérité. Ils gra-

bitent, possèdent, vivent en commun ; il semble que ce soit l'élément le plus simple de la société, et qu'en Norvège on en soit resté à son premierdegré ». (J.-J. Ampère, Littérature etVqyages, pp. 36, 37).

' HuMBOLDT, Examen critique de l'histoire de la géographie du Nouveau Continent, 1. 11, pp. 94, gS.

2 Homœotelevia Skaldhelgiana, citée par Rafn, Ant. Amer., pp. 276-278. — Th. Torf^us [Gronl. Ant., pp. 3o, 3i), rapporte des fragments de chants composés sur le même thème.

vérent en runes, sur une pierre de l'île, une inscription dont voici la traduction :

ERLING, FILS DE SIGVAT, ET BJARN, FILS DE THORD, ET ENDRIDE, FILS d'oDD, ÉRIGÈRENT CES MONCEAUX DE PIERRE LE SAMEDI AVANT LE JOUR DE GAGNDAG ' ET DÉBLAYÈRENT LA PLACE ^ EN I l35.

Cette pierre a été trouvée en 1824, au sommet d'un rocher, par un groenlandaisdu nom de Pelinut. Le missionnaire Kragh eut l'honneur de la faire connaître et le capitaine Graah de la déposer au riche musée de la Société royale des Antiquaires du Nord >.

« J'ai appris par M. Klaproth, « dit Humboldt, a que « Rask et le savant Finn Magnusen ont avoué eux-mêmes « que l'interprétation de la date (i i35) n'était que vraisemtt blable, mais que la valeur numérique des runes emplo- « yées sur le monument de Kingiktorsoak, n'est pas suffitt samment confirmée par des exemples tirés d'autres instt criptions analogues. M. Rafn ajoute que les seize runes tt des calendriers, qui sont des lettres et des chiffres à la fois, « ne suffisent pas pour interpréter avec quelque sûreté de « très-grands nombres: enfin, pour tout dire, MM. Bryn- « julfsen et Mohnique inclinent à regarder le groupe des six

' Le 2 5 avril.

* Ou gravèrent l'inscription.

5 Rafn, Ant. Amer., pp. 347-355 et pi. vui, fig. 3. — Mémoires de la Société royale des Antiquaires du Nord, 1845- 1849, pp. 433, 434.

« runes qui terminent l'inscription non comme unjindica- « tion donnée, mais comme un simple ornement ' ».

Humboldt écrivait ces lignes en i833. Ce n'est que seize ans plus tard, en 1849, que la Société royale des Antiquaires du Nord a donné son dernier mot. Danscet espace de temps, les nombreuses inscriptions runiques découvertesà Igalikko, Egegeit, Uppernavik,du bo'au 72*^50 de latitude nord, ont apporté de nouveaux éléments de comparaison et donné une plus grande certitude aux déductions des runologues. Les progrès accomplis dès 1848 faisaient dire au savant Humboldt que Brynjulfsen et Graah avaient reconnu, d'après d'autres indices, que le précieux monument de Kingiktorsoak appartient certainement aux xi"^ et xn" siècles ^. Il semble, en effet, que l'affirmation très-précise des savants danois ne laisse plus aucune place au doute, et que l'on peut regarder comme chose certaine la présence des Normands, en Tannée 1 1 35, sous le 72° 5o de latitude boréale 5.

' Humboldt, Examen critique^ t. 11, p. 98, note i.

2 Humboldt, Cosmos^ t. 11, pp. 285 et 545.

3 M. North Ludlow Beamish reproduit le dessin que donne Rafn de la pierre de Kingiktorsoak et dit : « Quelques doutes furent exprimés par les runologues sur la signification des caractères du millésime, mais la forme spéciale des runes et autres indications certaines montrent que l'inscription ne peut être postérieure au wx" siècle. Some doubts hâve been expressed by Runic scholars as to the signification of the characters representing the date, but the peculiar formation of the Runes, and other unernng indications shew that the inscription cannot be later than the i2th. ccntury. »

[The discovery of America by the Northmen^ in the tenth

century^ with notices of the early settlement Irish in the western hémisphère ; London, T. and W. Boone, 1841, p. 12b.)

M. Beamish écrivait en 1841, huit ans après Humboldt, et déjù la science avait assez progressé pour qu'un écrivain sérieux pût donner une date presque certaine au monument de Kingiktorsoak.

Nous devons à M. Edouard Frère beaucoup de renseignements précieux, et particulièrement l'obligeante communication de l'œuvre qui vient d'être citée. Nous le prions d'agréer nos vifs remercîments.

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